Les murmures de Citlalli

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Quand Catherine débarque au Mexique avec toute sa petite tribu, elle est loin d’imaginer ce qui va lui arriver. On lui avait certes parlé d’une autre culture et de nouvelles saveurs mais personne ne lui avait dit que partir c’était aussi laisser une partie de soi-même se révéler.

Quand Gabriela s’échappe d’Acapulco, elle n’est encore qu’une enfant. Dans sa fuite elle a pu sauver son petit frère, mais ce qu’elle a laissé derrière elle la hante encore et toujours.

Tout semble séparer ces deux femmes, leur langue, leur histoire, leur vie et même leur âge. Pourtant, à partir du moment où l’une d’entre elles va se mettre à écouter les murmures de Citlalli, leurs routes ne vont cesser de se croiser et leur destinée se reconstruire.


Publié le : mardi 16 juillet 2013
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EAN13 : 9782332552563
Nombre de pages : 386
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ISBN numérique : 978-2-332-55254-9

 

© Edilivre, 2013

1

Ne sous-estimez jamais le poids des mots !

Anaja

– « Et toi ma petite fille, qu’aimerais-tu faire quand tu seras grande ? »

– Moi ? Je serai Maman ! »

Sans l’ombre d’une hésitation, la fillette avait prononcé, du haut de ses cinq ans, ces quatre tout petits mots, qui sans le pressentir, venaient de sceller le projet de toute une vie ! Certes, elle aurait pu dire docteur, maîtresse d’école, infirmière, peintre ou pianiste… Et non, elle avait jeté son dévolu sur le plus beau métier du monde, celui que l’on adopte un jour, et qui jamais ne vous quitte.

Il lui était souvent arrivé de repenser à l’enthousiasme avec lequel elle avait répondu à cette drôle de question que les adultes se plaisent à poser aux jeunes enfants. Aucun doute sur le fait que derrière cette interrogation, la plupart des gens cherchent à doser le niveau de culture de la famille, ou qui sait encore, d’ambition des parents pour leur rejeton.

Ils ont tous dû penser qu’on devaitêtre désespérément classiques ou primaires dans la famille ! Entre la vocation toute tracée du genre féminin et l’instinct de reproduction, c’est vrai que je n’ai pas fait preuve d’une grande imagination !

Quelle idée tout de même de poser ce genre de question, ça n’a aucun sens !Qui peut à cet âge dire avec certitude ce qu’il deviendra des années plus tard ?

Pourtant, force est de constater que là où je persiste, je résiste !

Aujourd’hui, mère de cinq enfants, abonnée aux lessives, aux navettes et aux courtes nuits, Catherine Séleck doit bien admettre que son plus grand souhait s’est réalisé. Prémonitoires ou non, ces quelques mots prononcés par le petit bout de femme volontaire qu’elle était déjà, ont fait d’elle aujourd’hui une vraie mère de famille nombreuse.

Et voilà que, probablement aidée par ces petits stimuli du temps qui passe, Catherine Séleck se prête depuis quelques jours au jeu des questions sans réponse :

Le verbe fait-il donc naître la vie ou la vie donne-t-elle du sens au verbe ?

Loin de vouloir alors tout remettre en question, Catherine ressent de plus en plus le besoin de s’ouvrir au monde et de sortir de ce nid qu’elle a construit patiemment durant toutes ces dernières années.

Certes, elle est heureuse, mais en vraie boulimique de la vie, elle se demande quand et comment elle pourrait changer un monde qu’elle s’est jusqu’à présent contentée de contempler à travers le prisme de ses maternités. Cette grande mission parentale qu’elle s’est composée il y a si longtemps ne devrait-elle pas aller plus loin aujourd’hui, et l’inciter à pousser de nouvelles portes ? Existe-t-il une formule pour déranger le train-train et s’élever du quotidien ? Les dés jetés il y a tant d’années ne pourraient-ils pas la faire sortir un peu du cadre et s’ouvrir davantage aux autres ?

Pas de regret ni de déprime, juste un irrépressible besoin de ne plus être que la « Marie-frotte-frotte », la reine du rangement et de la lavette ! Envie de plus, besoin de se redimensionner dans l’univers. Aurait-elle pu le faire à travers ses études ? Peut-être, mais apparemment ses cinq années en fac de droit et son beau diplôme à la clef n’ont pas suffi à déjouer le sort ! C’est vrai que pendant ce temps, elle a momentanément oublié son projet de repeupler la terre ! Et puis, comme elle aime à le répéter, cette étape intellectuelle devait sans doute être indispensable pour apprendre à changer des couches-culottes… Car aujourd’hui, quand elle pense à sa vie, elle se dit que décidément ce projet de vie déclaré et avéré l’a emmenée bien loin de la veuve et de l’orphelin qu’elle s’était imaginé, jeune étudiante, un jour sauver. Les années avançant, et bien sûr avec elles d’autres désirs se créant, elle se demande maintenant, comment la maman qu’elle est devenue pourrait se réconcilier avec l’étudiante idéaliste qu’elle fut…

« Il ne fallait pas choisir d’être mère tout court, il fallait être Mère Térésa dès le départ, si tu voulais sauver le monde ! » lui avait répondu un jour une amie qui ne manquait jamais de la taquiner sur le sujet.

Et continuant sur sa lancée, elle avait poursuivi en disant :

« Et ma grande, ce n’est pas toi qui dis toujours : “Qui dit choix, dit privation” ? Allez, arrête de te poser tant de questions. Tu as de beaux enfants, un chouette mari, que veux-tu de plus ? Tu ne t’imagines pas combien d’autres paieraient pour avoir ce que tu as, alors cesse d’en vouloir plus encore. Qu’est-ce que tu cherches ? Une auréole ? La légion d’honneur ? Franchement, tu nous saoules avec tes histoires de bonnes sœurs. »

Était-ce vraiment ce qu’elle recherchait ? Une reconnaissance ? Des lauriers, comme on disait à l’époque ? Sincèrement non. Sans pouvoir expliquer pourquoi elle avait l’impression qu’elle ne faisait que répondre à un appel intérieur, qu’il était temps pour elle de changer quelque chose, de reformuler cette question posée par des adultes bien-pensants il y a pas mal d’années.

Et maintenant que tu es grande, que tu es maman, que pourrais-tu faire de plus ?

Sans trop comprendre pourquoi quelques mots vinrent alors papillonner et tournicoter dans sa tête, beaux mais franchement trop grands, elle les laissa s’envoler. Quand ils repassèrent à nouveau, elle s’arrêta, les laissa se poser, les observa avec attention, ce qui eut pour effet soudainement de leur donner une taille plus acceptable, un aspect plus abordable. Un peu comme si leur seule observation les avait rendus plus accessibles, plus lisibles. Parmi ceux-ci se trouvaient « solidarité », « entraide », « partage ».

Des mots peuvent-ils être gravés dans nos gènes ? se surprit-elle à penser.

Mais quelle prétention tout de même ! Mes gènes ne seraient-ils pas plutôt gonflés de jansénisme ? Ah, elle a bon dos la génétique !

*
*       *

Plus qu’un « dodo » comme disent les enfants, et c’est la rentrée. Les livres, cahiers et plumiers sont fins prêts. Chacun a pu personnaliser ses étiquettes et on s’amuse à comparer les différents trésors que l’on va pouvoir étrenner le lendemain.

« Es-tu sûre maman que j’ai vraiment tout ce qu’il faut ?

– Mais oui, ne t’inquiète pas ! »

Quel casse-tête ces rentrées scolaires, Catherine n’en revient pas encore de la quantité de choses à prévoir pour remplir les cinq cartables.

C’est pas une liste, c’est un catalogue de papeterie, ma parole !

Le dictionnaire espagnol-français dans une main et l’interminable inventaire dans l’autre, Catherine repasse en revue une dernière fois le matériel scolaire demandé par chaque professeur et s’étonne de la sonorité de certains mots ; sacapuntas1, lapiz2, diu-durex ?

Ai-je bien lu ? Ils ont besoin de durex en maternelle ? Au secours ! Ah, non de diurex. Vite le dico. Diurex : papier autocollant de petite largeur, ouf !

Un coup d’œil aux résidus de papiers glacés qui jonchent le sol, elle n’ose pas y croire mais ils se sont enfilé près de dix-sept mètres de papier transparent pour plastifier les divers manuels scolaires.

Il faudrait peut-être que je pense à inscrire cela au guide des records ! songe-t-elle.

Trop contente d’arriver au bout de cette corvée annuelle, elle tombe sur sa chaise et se promet, comme chaque année, de ne plus jamais recouvrir un livre ou un cahier de sa vie !

*
*       *

Après une courte nuit peuplée de nouveaux visages et de sourires inconnus, la maisonnée se réveille et s’agite dans tous les sens ; le grand départ est pour bientôt. Un petit-déjeuner frugal ; on est content mais un peu stressé de découvrir sa nouvelle école et tous ces nouveaux copains qui parlent une langue que l’on ne comprend pas encore très bien.

Dehors il fait encore nuit et le petit cardigan enfilé en dernière minute n’est pas un luxe. En file indienne et transportant autant de livres que leurs petits bras leur permettent, les enfants Séleck se dirigent vers la voiture. Les grands attachent les petits, et contrairement à l’habitude, pas une dispute pour celui qui s’assoira devant ou derrière. Il semble que chacun se préoccupe davantage de savoir quelle stratégie il va pouvoir mettre en place pour se faire adopter par les nouveaux compagnons. Ce qu’ils ignorent encore, c’est qu’ils sont déjà famosos3. En effet, cela devient rare, même ici, une famille étrangère de cinq enfants qui de plus, débarque « tout entière » dans une petite école ! Sans doute leur suffira-t-il simplement d´être eux-mêmes pour s’intégrer. Les voilà partis, dans un silence presque religieux ; la voiture se lance sur une route qui elle n’a rien de tranquille ! Encombrée de minibus surchargés, la rue est un vrai décor de film où des camionnettes croulant sous des kilos de légumes ou de fruits essayent de dépasser des voitures qui tiennent avec trois fils de fer et un cadenas (!), et où des pick-up démesurés dont on aperçoit à peine le conducteur klaxonnent pour dégager le passage.

Il n’est que sept heures et quart, mais la ville est déjà en ébullition, les petits commerçants s’installent le long de la route, tout l’art étant de choisir un bon tope (casse-vitesses qui oblige le conducteur à ralentir et donc pourquoi pas à s’arrêter pour consommer !).

Par la fenêtre, la famille observe des enfants de tout âge, dans leur uniforme impeccable, essayant de suivre leur cartable porté par le parent qui les précède et les conduit à l’école.

Le nouveau lycée des enfants Séleck est trop éloigné de la maison pour y aller à pied, et même si Nicolas, le numéro deux de la tribu, se verrait bien y aller à dos d´âne, il leur faut traverser patiemment tout ce trafic. Une fois passée la glorieta4 d’Emiliano Zapata, et puis celle de la Paloma, il ne faut plus que quelques petites minutes pour entrer dans les rues d’Ocotepec où est située l’école Molière Liceo Franco Mexicano.

Prudemment, Catherine s’engage dans les ruelles. C’est alors que tout doucement, comme un voile qu’on soulève délicatement, ils commencent à apercevoir, sur fond de ciel encore rouge, le pourtour du second plus grand volcan du Mexique. Hypnotisante vision que celle de ce majestueux Popocatépetl se dessinant de plus en plus distinctement au travers des feuilles des immenses palmiers qui ponctuent le chemin. Impossible de rester indifférent à ce formidable spectacle, impossible de ne pas se laisser captiver par la vue de cette fumerolle qui s’échappe du cratère pour aller se mélanger aux nuages qui l’embrassent.

C’est finalement l’aîné, Antoine, qui rompt le silence admiratif qui règne dans la voiture :

« Vous avez vu, c’est encore plus beau que sur les cartes postales !

– C’est vrai, c’est trop beau », dit Juliette en écho.

« La montagne qui fume », se révélant à présent entièrement, leur donne à tous l’impression d’être à la fois privilégiés, mais aussi tellement petits face à cette dangereuse beauté de la nature.

La petite rue, ou faut-il plutôt dire le chemin caillouteux, qui mène ensuite à l’école, constitue en soi déjà toute une aventure. Catherine ne se rappelle plus avoir dû se disputer la route avec autant de nids de poules.

Longue vie à mes amortisseurs ! pense-t-elle.

Les habitations, faites de béton et de tôles ondulées, sont humbles, mais la nature, avec ses bougainvilliers qui courent d’un portique à l’autre et ses ficus géants, dédommage bien les propriétaires.

Un peu plus loin, tels d’adorables petits lapins blancs, des dizaines de gamins, tout de blanc vêtus, sortent de maisons qui souvent tiennent plus du clapier que du logement. L’étonnant contraste entre leurs habits lumineux impeccablement repassés et la crasse qui entoure leur logis incite Catherine à penser qu’ils feraient une formidable publicité pour une de ces grandes marques de poudre à lessiver !

Ce sera Juliette, qui un peu plus tard, découvrira la raison de ce bel habit et de ce constant souci de respect et de propreté sur soi.

« Chaque premier lundi du mois, les enfants participent à la cérémonie du salut au drapeau, El saludo a la bandera », dit-elle en exerçant ses premiers mots d’espagnol. « C’est ce qu’on appelle le “patriotisme”», dira alors fièrement Juliette, qui bien entendu, aura par la même occasion découvert un nouveau mot.

Ce jour-là, la seule fille de la famille ne pourra s’empêcher de demander :

« Dis Maman, pourquoi on ne fait pas ça, nous, en Belgique ? Pourquoi on ne salue pas notre drapeau comme les enfants d’ici ? »

Catherine sera alors bien ennuyée, car pour répondre à cette question, il aurait fallu qu’elle utilise des mots comme idéologie, traumatisme, fanatisme, guerre mais aussi régions, communautés, etc. Et pour être sincère, elle n’en aura pas le courage et se contentera d’un pathétique :

« Non, c’est vrai, on ne fait pas cela mais on fait bien d’autres choses ! »

Décidément mon imagination n’arrêtera jamais de m’impressionner ! pensa Catherine en se mordillant les lèvres de déception.

Mais revoici notre « petite » famille, entrant dans la rue Zaragoza. Ici, force est de constater que le plus difficile finalement est de ne pas écraser les dizaines de clébards qui déambulent lentement d’un côté à l’autre de la route. Tous plus surprenants les uns que les autres, du boudin hirsute au molosse court sur pattes, du maigrichon sans queue au galeux féroce, ils sont le fruit de plusieurs générations de croisements sans nom. Se prélassant de préférence au milieu du chemin, indifférents ou furieux, ils sont très probablement la seule raison d’être et l’unique justification aux renfoncements de la route !

Cette fois, la rue se détériore franchement, le patchwork de bitume a été vaincu par le temps et en plusieurs endroits, les pavés initialement posés se sont redressés comme pour vaincre le progrès du macadam. Voici de quoi renchérir et amplifier ce que Catherine appellera plus tard le choc culturel. Heureusement l’enseigne bleu, blanc, rouge de l’école franco mexicaine pointe son nez.

« C’est ici Maman, on y est ! » crie Antoine, jouant son rôle de copilote trop content de voir qu’ils ne s’étaient pas perdus.

Première vision, première impression : de hauts murs blancs d’où s’échappent quelques arbres, une porte bleue en métal ne permettant absolument pas de soupçonner le petit paradis de verdure et de classes qui se cache à l’intérieur mais surtout, des tas de petits pieds s’engouffrant avec ou sans hésitation à l’intérieur de l’enceinte.

Catherine se gare, serre le frein, ouvre les portes, donne ses dernières recommandations pour cette première journée et souhaite à tous un bon démarrage. La tribu des Séleck sort calmement avec armes et bagages, la porte du coffre claque, et voilà la voiture vidée de son contenu. Les mains des deux plus jeunes traînent encore un moment dans le creux de celles de Catherine, des bisous tout chauds les aident à s’en détacher, mais déjà les grands se font emporter par le flux des têtes plus brunes que blondes qui passent le portique.

Catherine pousse gentiment Juliette et Alexandre vers la porte d’entrée, leur fait un dernier câlin, puis les regarde s’avancer main dans la main vers un groupe d’enfants qui jouent à la toupie.

Tiens, c’est drôle, je n’ai jamais joué à ce jeu, se dit Catherine, en revanche, je me souviens que papy disait que c’était la mode à son époque ! Décidément ce pays a un petit goût rétro.

Finalement, il n’aura pas fallu plus d’une demi-heure pour que Catherine se retrouve seule, assise au volant de sa voiture, un peu perdue, presque désœuvrée, ne sachant trop quoi faire de cette nouvelle liberté. La tête vide, elle s’en retourne à la maison. Mais en fait, pour y faire quoi puisque les enfants n’y sont plus ?

Question des plus stupides, bien sûr, puisque, comme toute bonne mère de famille, elle sait qu’une foule de choses passionnantes et enivrantes à faire l’attendent : vaisselle, rangement, nettoyage, lessive, préparation du repas du soir et si on en a le cœur, un petit gâteau maison pour le goûter des enfants…

Le quotidien n’est-il pas tellement grisant quand on y pense !

Même si cela fait déjà plus de dix ans que ce programme s’est installé, c’est la première fois qu’elle se retrouve avec une telle plage horaire de liberté, presque six heures rien que pour elle, LE bonheur ! Tout en évitant un tricycle rempli de fleurs de courgettes, Catherine sourit malgré tout en pensant à cette perspective.

Et si je commençais par faire autre chose ? se dit-elle.

Partie dans ses réflexions, la voilà soudainement éblouie par le soleil de face, elle attrape ses lunettes, les enfile, et aussi étrange que cela puisse paraître, elle constate tout à coup que la route, qui voici un instant encore la menait à sa maison, a disparu !

En un instant, sans aucune explication, Catherine se retrouve littéralement plantée au beau milieu d’un décor montagneux. Au bout de ses pieds plus de pédales, mais un chemin rocailleux et poussiéreux ! Le sentier sur lequel elle se trouve parachutée semble mener au sommet d’un col. Sans y penser, elle baisse la tête pour éviter une branche d’arbre et ressent aussitôt la chaleur des rayons du soleil qui déjà lui brûlent la peau. Chose peut-être encore plus étrange, Catherine ne semble absolument pas être effrayée par la situation. Sa vie zappe en quelques secondes, et la voilà qui s’émerveille de la nature qui l’entoure.

D’un geste presque automatique, elle ôte ses lunettes pour s’assurer de l’authenticité du spectacle, mais elle les remet aussitôt après avoir constaté que l’avenue grouillante de voitures n’est pas revenue. Regrettant déjà de ne pas être sortie le matin avec un chapeau, elle poursuit son ascension qui rapidement la mène au pied de ce qui un jour dut être une petite enceinte ou un semblant de muraille.

La nature n’attend jamais bien longtemps pour reprendre ses droits, constate Catherine. Encore qu’ici, il semble qu’on l’ait laissée en paix depuis des siècles.

Reprenant son souffle, elle se retourne pour se situer et se retrouve face à un merveilleux paysage de montagnes arrondies qui hésite entre le vert des arbres et la rousseur de la terre.

Mais que c’est beau ! se dit-elle en reprenant le ton qu’avait pris Antoine quelques instants auparavant.

Embrassant d’un regard ébloui l’immensité de l’étendue, elle distingue, au sommet d’une des cimes plus proches, une tache blanche. Elle plisse les yeux et commence à discerner le contour de ce qui fut sans doute une construction, peut-être une grande propriété ? Non plutôt un site, oui, une pyramide !

À ce moment, elle se rappelle du voisin anthropologue rencontré la veille, qui lui disait l’importance de retourner sur les traces de ses ancêtres :

« À chaque fois que nous redécouvrons un site, tout notre peuple retrouve un peu de son identité. »

Des paroles dont elle avait l’impression maintenant de comprendre toute la dimension.

Reprenant sa marche, elle décide de se rapprocher du lieu. À chaque pas, sa vision prend de nouvelles proportions. Elle regrette déjà de ne pas avoir son appareil photo, car elle devine qu’au bout de sa course elle va découvrir un, ou qui sait, peut-être plusieurs géants de pierres.

Tiens, on dirait des bêlements, se dit-elle tout à coup.

Détournant son attention, Catherine fouille alors du regard les buissons et arbustes pour déceler les brebis ou moutons. En parfaite symbiose avec la nature, les bien aimées de Monsieur Seguin se fondent à merveille dans le décor, si bien que la jeune femme doit ajuster son ouïe et sa vue pour parvenir à les déceler.

Elle croyait en avoir repéré deux ou trois, mais voilà qu’un troupeau entier dévale la montagne pour venir à sa rencontre. À sa suite, deux grands yeux verts surmontés d’un chapeau de paille sautillent. Pieds nus, la petite bergère a le teint mat et de la lumière plein les mirettes. À chaque petit saut, sa jupe colorée se soulève légèrement, c’est tout juste si ses petons touchent le sol. Catherine se dit alors qu’elle appuierait bien sur le bouton pause pour que cette scène ne s’arrête jamais, ou encore de la faire passer au ralenti pour pouvoir profiter de chaque détail. Une petite pomme délicieusement fripée, la grand-mère sans doute, trottine derrière elle. Chacune dans son genre est tout simplement adorable et Catherine ne résiste pas au charme de ce tableau vivant. La gamine et l’ancêtre passent à ses côtés sans lui adresser un regard et s’évanouissent dans les nuages de poussières levés par le passage des biquettes.

Encore séduite par cette vision bucolique, Catherine laisse la petite maison dont sont descendues les deux petites bergères à sa droite, et reprend distraitement sa marche sous un soleil de plus en plus fort et des arbres de plus en plus rares. Passant un coup de langue sur ses lèvres sèches, Catherine se dit qu’elle échangerait bien l’appareil photo qu’elle n’a pas emporté contre une bouteille d’eau, aussi petite soit-elle. Malgré ces considérations de survie, l’esprit de la jeune femme recommence à s’accélérer et à s’enthousiasmer à l’approche des premiers indices de constructions.

Quelle formidable idée d’être venus s’installer ici ! Quelle paix, quelle beauté et oui, quelle chaleur ! Et ces vautours qui me tournent au-dessus la tête, qu’ils n’aillent pas s’imaginer que je vais leur servir de « desayuno »5 !

Passez votre chemin mes beaux, je suis déjà trop coriace pour vous !

Absorbée par tout ce qui l’entoure, elle sursaute tout à coup en entendant derrière elle :

« Buenos días6, Señora Catherine. »

Catherine se retourne et aperçoit alors Nicodème, le jardinier, qui lui sourit gentiment. C’est alors seulement qu’elle réalise que la grille du jardin s’est refermée et qu’elle est de retour à la maison !

On dirait que cela me reprend…

Une singulière sensation d’avoir déjà vécu ce genre d’expérience lui revient. Oui, cette étrange chose s’était déjà produite il y a bien longtemps, et maintenant, Catherine s’en souvenait.

Elle devait avoir six ou sept ans, il faisait chaud et elle ne parvenait pas à s’endormir malgré les fenêtres ouvertes.

Nous étions en plein mois d’août, et la journée s’était déroulée dans une ambiance de jeux de rôles où Catherine et Jacques, son frère, avaient redoublé d’imagination. Tous les recoins du jardin avaient été exploités et une grande partie des jouets y avait été emmenée. Dans ces grands déménagements estivaux, il n’y avait généralement qu’une seule restriction maternelle : tout ranger une fois le soir venu, ce qui en soi était déjà tout un programme !

C’est donc la tête remplie d’aventures, et les jambes en coton, que la petite Catherine qu’elle était alla ce soir-là se coucher.

Tout aussi soudainement qu’aujourd’hui, sa chambre avait disparu pour laisser, cette fois, place à une immense plage de sable fin. À peine avait-elle enfoncé les doigts de pieds sous les grains chauds qu’elle avait entendu de légers pleurs. À deux pas d’elle, se trouvait une petite fille apparemment seule. L’enfant était à peine plus jeune que Catherine, mais cette dernière la considéra directement comme beaucoup plus petite. En un rien de temps, Catherine, née pour materner, faut-il seulement le rappeler, s’était approchée de l’enfant. Les sanglots se firent plus gros et les quelques mots prononcés encore moins audibles. Le temps d’un bref câlin et d’un sourire rassurant, la petite put enfin commencer à expliquer qu’elle s’était perdue. Le fait qu’elle s’exprimait dans une langue totalement inconnue de Catherine ne constitua absolument aucun problème pour la maman en herbe, qui trouva aussitôt le bon ton pour rassurer l’enfant. Catherine se souvint longtemps du sourire de la petite fille lorsque celle-ci embrassa ses parents retrouvés. La suite de cette singulière aventure se perdit dans les nuages d’un profond sommeil. Le lendemain matin, lorsque le soleil lui caressa la joue, Catherine fut surprise de sentir la douceur de la couette sur ses pieds. Le cœur léger, elle passa cette journée du lendemain avec le réel sentiment d’avoir fait une bonne action !

À partir de ce jour, les occasions « d’évasion » se succédèrent à un point tel que souvent, le soir au coucher, les frères de Catherine collaient leurs oreilles à la porte de sa chambre et tentaient de deviner à qui elle parlait. N’y pouvant plus, Jacques lui demanda un jour :

« Dis, Catherine, avec qui parles-tu le soir avant de t’endormir ?

– Moi ? À personne… ou peut-être, si, à mes images. »

Cependant, elle devait bien avouer qu’une fois arrivée à l’adolescence, elle n’avait plus jamais eu droit à ces parenthèses imaginaires. Alors pourquoi aujourd’hui, après plus de vingt ans, elle remettait ça ?

La question qu’elle se posait aujourd’hui était : étaient-ce seulement des images qui défilaient devant ses yeux ou s’en allait-elle vraiment rejoindre ces autres mondes ?

*
*       *

Passé midi, le soleil commence à taper vraiment fort, sans doute est-ce la raison pour laquelle l’école commence tôt mais finit également très tôt : 13 h 30, il est temps de penser à reprendre la voiture car les petits vont s’impatienter.


Comme le temps a passé vite, comment se fait-il qu’il soit déjà l’heure de partir ?

Finalement la maman-ménagère-cuisinière ne marquera pas cette première matinée de liberté d’une pierre blanche, car elle fut aussi inefficace que ses projets furent nombreux. Comment être opérationnelle quand on a voyagé dans la montagne au milieu des brebis ? Comment reprendre le cours normal des choses quand une vision d’yeux couleur émeraude vous poursuit sans cesse ?

Il faudra que j’éclaircisse une fois pour toutes ces visions, se dit-elle en prenant ses clefs et montant dans sa voiture.

La récompense malgré tout de ce premier jour d’école est dans chacun des sourires qu’elle découvre lorsque la grande porte bleue de l’école s’ouvre. Pas moyen d’écouter tout le monde à la fois.

« Doucement, je n’ai qu’une bouche pour vous répondre !

– Oui, mais tu as deux oreilles !

– Merci Adrien, mais malheureusement, toutes les deux sont raccordées à un seul et même cerveau ! Bon, on commence par le plus jeune, vas-y Alexandre.

– C’est pas juste, j’avais commencé le premier », dit Nicolas.

La difficulté, pour eux, réside plus dans le fait de ne pas oublier ce qu’ils avaient à dire une fois leur tour venu ! Toutes leurs paroles donnent le tournis, et Catherine se dit que dans toute la bande elle aurait pu en faire l’un ou l’autre plus taiseux ! Et non, du plus petit au plus grand, ce sont tous de vrais moulins à paroles !

Dès lors, il faut faire preuve d’un mélange de diplomatie, de pédagogie et de fermeté pour donner la parole à chacun sans frustrer les plus enthousiastes, ce jour-là ils l’étaient tous !

« Et en espagnol, qu’avez-vous appris ?

– Moi je sais, dit Nicolas, je sais dire : ¿Dónde está mi cuaderno7 ?, mais j’ai aucune idée de ce que ça veut dire ! »

Tous riaient et chacun y allait de sa petite anecdote.

« Moi, dit Alex, je suis le seul à parler français dans ma classe, enfin à part mon professeur bien sûr, tous les autres ils sont mexicains ou ne parlent jamais français à la maison ! »

Antoine, qui a eu principalement des cours d’anglais et d’espagnol, autrement dit qui a passé sa journée à ne rien comprendre, se demande pourquoi on appelle cela une école franco-mexicaine, si on y parle toutes les langues sauf le français !

Adrien annonce fièrement qu’il s’est déjà battu pour faire entendre à sa prof que s’il dit « septante » au lieu de « soixante-dix » cela ne changera rien au résultat final !

« C’est comme moi, dit Juliette, ma maîtresse dit classeur et moi farde, c’est pareil non ? »

Catherine sourit en les entendant et en constatant que ses petits belges débarquant dans une école française à l’étranger sont déjà sur la voie de la revendication identitaire !

Arrivés à la maison, tout le monde se réjouit de rouvrir son cartable pour faire ses devoirs.

Quand je pense que dans trois jours, peut-être moins, je devrai les houspiller pour qu’ils fassent leurs « tareas »8avant d’aller jouer ! Profitons bien de ces moments de grâce ! se dit Catherine.

La maison dans laquelle se sont installés les Séleck est tout simplement superbe. Pas tant par son confort ou luxe, car ici on aime la sobriété, mais par l’ambiance qu’elle dégage et par l’écrin de verdure dans lequel elle est implantée. Les lignes simples de l’habitation contrastent à merveille avec les courbes indomptables de la nature. Le jardin est un véritable petit paradis où se retrouvent toutes ces superbes plantes qui « chez eux, là-bas » sont plantées à l’étroit dans des pots. Au fond de cet Eden s’élève un énorme ficus, qui durant le jour se gonfle de soleil pour accueillir chaque fin de journée une colonie de perruches. Tous les soirs à la même heure, elles débarquent dans un joyeux tapage et piaillent jusqu’à ce que la dernière ait trouvé sa place.

La plus belle vue du jardin est celle que l’on aperçoit lorsqu’on descend le grand escalier qui mène à la maison. Située à flanc de montagne, la propriété se trouve en contrebas de la rue et nul ne pourrait imaginer le spectacle qui se cache derrière la grande porte cochère. Quelques pas sous le majestueux Tabachin9 et l’on devine déjà le tulipier d’Inde, ou Flamboyant, qui n’en finit pas de renouveler ses superbes fleurs orangées. Comme tout jardin exotique qui se respecte, on peut y voir aussi de gigantesques palmiers, des manguiers, des orangers et bien entendu des bananiers.

Quand, par un après-midi ensoleillé, Catherine décrocha le téléphone et entendit Victor, son mari, lui demander sans préalable, « Ça te dirait de vivre au Mexique ? », elle était loin d’imaginer qu’ils quitteraient leur petite Belgique et partiraient pour ce qu’ils appellent ici, la ville de l’éternel printemps. Quel bonheur de voir cette nature qui inlassablement se renouvelle pour le plus grand plaisir de tous les sens. Il faut savoir que Cuernavaca est, depuis déjà le temps des Aztèques, un lieu reconnu pour la douceur de son climat et la beauté de ses fleurs.

« L’important, dit Catherine à ses enfants, est de ne pas vous lasser de tout ce qui vous est donné de voir, à commencer par cette nature qui chaque jour vous offre son lot d’odeurs, de couleurs et de douceur. »

Au même instant, Nicolas crie :

« Regardez, là-bas, dans le grand arbre, un perroquet tout rouge ! »

Ni une ni deux, les enfants se précipitent au bord de la terrasse couverte et tentent de déceler l’animal à plumes.

« Incroyable, dit Antoine, et si on l’apprivoisait ? »

L’épisode inespéré du perroquet étaye à merveille le petit quart d’heure de philosophie naturelle qu’affectionne tout particulièrement Catherine.

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