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Les noces de bois

De
253 pages
Elsa est belle, mais Jean-René ne supporte pas son caractère farouche et hautain. Et il s'est juré de la mépriser. Elsa est juive, mais il a promis à l'Abbé Charles qu'il ferait tout pour la protéger. Et il tiendra promesse, quoi qu'il arrive. Lui, c'est Jean-René Bartier, fils de menuisier dans ce petit village du centre de la France pendant les douloureuses années de l'Occupation , il va avoir quatorze ans, et il rêve de mer et de bateaux... Mais on ne lui dit pas tout, et il navigue sans rien dire entre les rivages obscurs de la haine et les plages incertaines de l'amour... Il a cinq ans pour tenir ses promesses jusqu'au bout. Cinq ans. Le temps de tenir jusqu'aux noces de bois.
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ISBN : 2-7481-6353-2 (fichier numérique)
ISBN : 2-7481-6352-4 (livre imprimé) PASCAL LEBRUN

7LES NOCES DE BOIS
8 PASCAL LEBRUN







I – CALE SECHE


Je dus attendre mes dix-huit ans pour voir la mer
pour la première fois. En effet, jamais pendant mon
enfance je n’ai pu m’éloigner de plus d’une centaine de
kilomètres de ma petite ville natale du département de
l’Indre. Même en juin 40, notre petite escapade familiale
vers le sud s’était limitée à deux jours de marche.
Mais c’était un très vieux rêve d’enfance qui s’était
installé dans mon esprit, et ni ma famille ni moi-même
n’avons pu en déterminer l’origine. Beaucoup
d’éléments, d’ailleurs, dans mes péripéties de jeunesse,
ne trouvent que peu d’explications rationnelles.

Lorsque, par exemple, je me suis présenté, en
septembre 1947, dans cette froide caserne de
Châteauroux, pour que les autorités militaires
déterminent mon aptitude à servir sous les drapeaux,
j’avais le fol espoir qu’on écouterait mes envies
d’évasion et de voyage… Avec le recul, je mesure
l’extraordinaire et inexplicable chance que j’ai eue
d’avoir été écouté.
Maman disait pourtant : « Avec tes pieds plats, ton
dos voûté et ton poids de moineau, tu seras réformé,
mon Jeannot, sûr !… »
9LES NOCES DE BOIS
Papa ricanait : « Elle y croit, ta mère ! Tu feras
comme tout le monde, et tu auras un fusil dans les
mains pendant deux ans, en Allemagne ou en
Algérie… ! »
J’étais davantage enclin à le croire et cela ne me
réjouissait pas du tout. Pourtant, Pierre, mon aîné, avait
été « dispensé ». Il faut dire qu’une pleurésie avait failli
l’emporter à l’âge de six ans, et l’état de ses poumons lui
avait évité d’être repéré par les Allemands pour le STO
et, plus tard, de porter l’uniforme aux couleurs de notre
pays, au grand soulagement de mes parents, et de mon
père en particulier, qui put ainsi compter sur lui pour
remettre en état la menuiserie juste après la Libération.

Lorsque je revins à la maison par cette magnifique
journée d’automne, j’annonçai que j’étais « apte au
service », mais que j’avais pu émettre mes vœux et que
je comptais bien qu’ils fussent écoutés. Sceptique, mon
entourage me laissa à mes rêves mais dut se joindre à
mon étonnement ravi quand, au printemps qui suivit, je
reçus par la poste une convocation pour Toulon…
J’allais donc servir deux ans dans la Marine Nationale.

J’avais grand besoin de me vider la tête. Partir, même
sous l’uniforme, allait sans doute me permettre d’oublier
mon adolescence difficile et les meurtrissures toujours
présentes que m’avaient laissées les années d’occupation
et cette déchirure morale et sentimentale, dans de si
pénibles circonstances, dont je ne m’étais pas remis
malgré les années passées.
Sur ce point, je fus comblé au-delà de mes
espérances et dès mon arrivée à la rade… où je dus
10 PASCAL LEBRUN

rester près de huit mois sans embarquer sur le moindre
rafiot.

Toulon… Que de sentiments mitigés m’emplirent
l’esprit lorsque je découvris, émerveillé, l’azur éclatant
de la mer, en même temps que l’état délabré des lieux et
de nombreux navires. Quelques années après le fameux
sabordage, tout restait quasiment dans l’état, et il fallait
refaire de notre port militaire un lieu stratégique efficace
et redoutable…
Ainsi, jusqu’en février 1949, Maman était ravie : je
revenais à la maison en permission au moins une fois
par mois, et chacun, à loisir, pouvait me charrier en me
traitant de « marin d’eau douce ».

Ma formation militaire particulièrement pénible
traînait en longueur. Je ne me plaignis pourtant pas.
J’avais dans l’espoir de m’intégrer à un équipage dès que
j’aurais pris du galon, malgré l’ambiance pesante qui
régnait au niveau international. En tout cas, mon
objectif premier était atteint : je ne pensais plus qu’à
cela.
C’est alors qu’au moment où j’obtins mon second
galon de quartier-maître, un major me confirma que
j’avais raison d’espérer. Mais il ajouta une condition qui
me fit abondamment réfléchir : mes chances
augmenteraient de façon considérable si je manifestais
le plus rapidement possible mon intention de prolonger
mon service actif de trois ans…

Pour moi, la réponse ne faisait aucun doute. Mais il
fallait faire passer la chose à mes parents, qui
11LES NOCES DE BOIS
comptaient bien sur ma présence active pour participer
à la rénovation de la menuiserie dès mon retour…
Pendant ma permission de noël 48, j’annonçai la
nouvelle : j’allais être affecté sur le Roberval, un dragueur
erde mines, au 1 février… mais j’allais rester dans la
Marine au moins jusqu’en mai 1953…
Si Maman pleura, elle ne le montra pas. Elle se
montrait au contraire fière et ravie, me fit promettre de
devenir sous-officier dès que possible. Elle se voyait
déjà invitant l’entourage à toucher mon pompon rouge
afin qu’il lui porte bonheur… Mon enthousiasme, en fin
de compte, fut communicatif, dès que j’eus fait le
serment de donner régulièrement des nouvelles et de
revenir au pays chaque fois que cela serait possible.

Une fois de plus, je dus déchanter. Le Roberval était
dans un état lamentable, et si je pus m’intégrer à
l’équipage, le bateau, lui, resta à quai près de six mois, le
temps de lui redonner un sérieux coup de neuf. Cette
période-là fut particulièrement pénible parce qu’une fois
ma période militaire achevée, c’est l’ennui et l’oisiveté
qui prirent le dessus, avec de forts risques de verser
dans l’alcoolisme et les activités scabreuses. Par chance,
un soir, l’aspirant Moreno, un officier appelé affecté au
bateau en même temps que moi, vint me rejoindre sur la
passerelle où je rêvassais en regardant vers le large.
« Tu t’emmerdes, hein, Bartier ?
- Ca, vous pouvez le dire, mon lieutenant…
- Tu regrettes ce que tu as fait ?
- Ce que j’ai fait ?
- Signer… rempiler trois ans de plus…
12 PASCAL LEBRUN

- J’espère quand même qu’en quatre ans, je vais
traverser la Méditerranée !… Au moins une fois dans les
deux sens… !
- Par moments, je me demande si je dois t’envier, dit-
il après avoir ricané. J’ai failli faire comme toi, mais je
me suis dégonflé… De toutes façons, maintenant, j’ai
encore un an à faire, et ce sera sur cette coquille de noix.
Mais pour toi, j’ai de bonnes nouvelles. L’Etat-major
impose que les travaux soient finis pour juillet.
- On embarquerait en août, alors ? C’est encore
loin…
- D’ici là, j’ai du boulot pour toi. Le pacha est
d’accord. J’ai remarqué tes dispositions en arithmétique,
et il faut quelqu’un pour gérer les réserves. En plus, d’ici
peu, tu vas passer second maître… »

Même si Moreno ne partageait pas vraiment mon
enthousiasme pour la carrière en mer, je m’en fis sinon
un ami, du moins un allié. Au fil des semaines,
l’équipage se compléta, tant avec de la bleusaille qu’avec
des gradés, appelés ou non. On atteignit rapidement
l’effectif de trente-huit marins, et comme j’avais eu mon
affectation dans les premiers, j’étais tout à fait respecté,
comme un ancien sur le navire.

Je garderai le 6 août comme une date historique de
joie et de bonheur suprême. On appareilla et je fêtai
intérieurement mon baptême. Ce n’est pas qu’on alla
loin, puisqu’il s’agissait de rallier Ajaccio pour y
rejoindre d’autres bâtiments appelés, à une date encore
indéterminée, à se rendre à Alger.
Mais ce fut un moment inoubliable. Je n’ai su
compter les jours et les nuits passés en mer, occupé à
13LES NOCES DE BOIS
des tâches harassantes ou au contraire à contempler en
fumant la pipe les immensités bleues, les étoiles, le soir,
plus réelles qu’à terre tant l’obscurité du large les faisait
s’exprimer…
J’écoutais les bruits, au loin, notamment les traces
auditives de la présence d’une vie humaine, ce qui n’était
jamais difficile car nous naviguions presque toujours à
plusieurs navires, et il s’en trouvait toujours un sur
lequel on improvisait une fête quelconque, pour un
anniversaire ou le départ imminent d’un marin…
J’attendais toujours les escales avec joie, surtout
lorsque je découvrais de nouveaux havres, mais je m’en
lassais vite et souhaitais souvent que l’on largue les
amarres au plus vite.
Pour ma première année de mer, je dus me contenter
de la Méditerranée, mais je garderai un impérissable
souvenir de nos escales au large de la Crête, de Chypre
et des îles grecques alors que s’annonçait l’hiver 49, puis
de nos opérations logistiques le long des côtes d’Afrique
du Nord.

Au début de l’été suivant, le bruit courut que j’allais
être affecté à un autre bâtiment. Mais cette décision
allait peut-être se trouver remise en cause, car on
entendit des bruits inquiétants du côté de la Corée. Il
me parut toutefois certain que, cette fois, j’allais tâter de
l’océan, mes voyages seraient plus longs, plus lointains,
et que je m’approcherais sans doute de théâtres
d’opérations plus sérieux…
En réalité, on m’appela à Cherbourg. C’est pendant
mes deux semaines de permission à la maison que je
reçus des précisions sur ma nouvelle affectation.
Quelques semaines auparavant, on m’avait demandé si
14 PASCAL LEBRUN

j’étais éventuellement volontaire pour les mers
asiatiques pour le cas où la France serait amenée à
participer à des opérations navales. Comme j’avais reçu
des nouvelles inquiétantes sur la santé de Pierre-Henri,
je promis à mes parents de faire le nécessaire pour ne
pas m’éloigner ou les inquiéter davantage en
m’embarquant pour des lieux chauds. Mon frère
souffrait de plus en plus souvent d’infections
pulmonaires qui l’empêchaient, pour des périodes de
plus en plus longues, d’aider Papa. Lorsque je le revis
cette fois-là, il s’était remis, il était debout, mais il avait
encore terriblement maigri, si c’était encore possible,
alors que moi j’avais perdu ma chétivité de l’enfance…

Papa, un soir, m’avait pris à part.
« Jean-René, je sais qu’il est encore un peu tôt pour
en parler, mais il faut déjà envisager l’avenir… Tu as
encore près de trois ans à accomplir…
- Je sais de quoi tu veux me parler, Papa.
- Comment envisages-tu les choses ? Pierre ne pourra
plus travailler à la menuiserie indéfiniment. Je vais tout
faire pour qu’il tienne le coup, mais d’un autre côté, il
commence à parler de mariage…
- Alors, ça y est enfin ? m’exclamai-je, ravi. Pierre et
Christine ? C’est du sérieux ?
- Ta mère saurait mieux te répondre à ce sujet,
répondit mon père en souriant doucement. Mais toi,
Jean, que penses-tu faire ? Dans les cinq ans qui
viennent, il faut que je sache à quoi m’en tenir.
Maintenant qu’on travaille en sous-traitance pour les
charpentes, je vais devoir embaucher quelqu’un. Mais si
tu comptes rester dans la Marine, c’est deux ouvriers
qu’il me faudra, et là, ce sera peut-être plus dur…
15LES NOCES DE BOIS
- Tu sais pourquoi j’avais besoin de partir, Papa.
- Je sais, Jeannot, répondit mon père après un silence.
Et maintenant ?
- Je vais mieux…
- Et… Tu vas connaître un jour quelqu’un, toi aussi,
risqua-t-il.
- Peut-être… Ecoute, Papa. Ceci mis de côté, même
loin de vous, je vois bien comment vont les choses ici,
dis-je. Le travail ne manque pas. Si on le veut, les
affaires peuvent même être florissantes. Ne t’inquiète
pas. Je ne vais pas passer ma vie à sillonner les mers du
monde, d’autant que mes rêves de marin se heurtent
avec la réalité internationale, et tu sais bien que si je suis
soldat, ce n’est évidemment pas parce que j’aime la
guerre ! Mais j’ai encore presque trois ans à faire. C’est à
la fois long et court. Je me refais une santé, peu à peu,
dans ma tête, et j’arriverai au bout. Essaie d’être patient.
Je reviendrai au pays, comme promis. »
Il détourna le regard et me désigna la porte du cellier
pour m’inviter à aller choisir une bonne bouteille.

Les trois ans qui suivirent furent d’une immense
monotonie qui paradoxalement me fit du bien. On
m’affecta à deux navires différents, un aviso qui me
surprit par sa vitesse et ses possibilités de manœuvre,
puis un escorteur, dans les derniers mois de mon
contrat militaire, où je pus apprendre quelques
rudiments de pilotage et de navigation. Mais dans ce
dernier bâtiment, à bord duquel les missions duraient
plusieurs semaines, l’ambiance dans l’équipage était
pourrie par l’attitude du « pacha », un caractériel
paranoïaque un peu pervers qui manipulait son
entourage et y semait la discorde et les malentendus.
16 PASCAL LEBRUN

J’avais fait savoir à mes supérieurs que je ne rempilerais
pas et je tins bon, malgré des propositions alléchantes
transmises par l’amirauté. Le mauvais climat relationnel
de mes dernières missions ne me fit avoir aucun regret,
et c’est avec mes trois fins galons de Maître que je
revins à la maison, ce 28 mai 1953, où une grande fête
pour mon retour fut organisée juste un an, presque jour
pour jour, après le mariage de mon frère et de Christine.

* * *


Le terrible hiver s’achevait enfin. Les activités de la
menuiserie reprenaient et les commandes montaient en
flèche, sans s’être vraiment arrêtées, mais depuis fin
novembre, un calme relatif m’avait permis de négocier
un certain nombre d’améliorations dans notre travail.

Mais déjà, juste avant mon retour, il allait y avoir un
an, j’avais commencé à travailler Papa au corps pour
tenter de le convaincre de quitter Vagny. Nos ateliers
devenaient vraiment trop petits, les dégâts de l’incendie
d’octobre 1943 n’avaient jamais été réparés en totalité,
et le rayonnement de notre petite entreprise s’élargissait.
J’avais mûri une liste d’arguments qui pouvait me
permettre d’obtenir gain de cause.
Nos fournisseurs se plaignaient depuis longtemps de
notre situation à Vagny : après Malière, la petite route
étroite qui menait chez nous était mal entretenue, et
plus d’un s’était perdu sans nous trouver, au point de
retrouver involontairement la route départementale et
de prendre la direction opposée. D’autres, selon le
véhicule, hésitaient à se risquer dans les ornières. Le
17LES NOCES DE BOIS
conseil municipal avait fait l’effort, quelques temps
après la Libération, de financer une double couche de
cailloux pour que le chemin vicinal redevienne
carrossable, mais les pluies diluviennes eurent tôt fait de
tout précipiter dans les fossés où certains de nos
visiteurs se retrouvèrent à plusieurs reprises. Nous-
mêmes, avec la camionnette que nous venions de nous
offrir, mettions quelquefois plus de dix minutes avant
de retrouver la route.
En outre, on parlait sérieusement de réparer la route
entre Vierzon et Châteauroux, ce qui, que ce soit pour
notre approvisionnement ou nos livraisons, faciliterait le
travail de tout le monde.

Mais pour être convaincant, il fallait que je puisse
proposer une solution concrète et solide. Dès les
premiers mois après mon retour de Cherbourg, c’est ce
à quoi j’ai passé le plus clair de mon temps, et j’ai
sillonné la région à la recherche d’un lieu spacieux et
facile d’accès dans le but de nous y installer. Au volant
de notre Simca Aronde quasi-neuve que la famille venait
de s’offrir, je me suis intéressé à tout ce qui pouvait se
trouver à vendre, en dédaignant les lieux trop petits ou
difficiles d’accès.
C’est de Pierre, en fin de compte, que vint la
solution. J’avais ralenti mes recherches, ne trouvant, au
fond, que des locaux certes moins perdus mais pas plus
grands. Comme mon frère avait trouvé une place de
commis dans une agence de transport à Issoudun, il s’en
était ouvert auprès de son patron. Dans les relations de
ce dernier, un jeune notaire, Maître Garin, prit l’affaire
en mains et nous contacta pour nous signaler une
opportunité qui pouvait nous intéresser.
18 PASCAL LEBRUN

C’est ainsi qu’à la fin de l’automne 53, notre lieu de
travail se déplaça d’une quinzaine de kilomètres. On
aménagea dans des ateliers au moins deux fois plus
spacieux dont on dut seulement réparer les toitures,
situés à une centaine de mètres de la route de Levroux,
et à moins de dix minutes en voiture du centre
d’Issoudun. Le seul inconvénient qui faillit permettre à
Maman de tout remettre en cause fut la question du
logement : la Closeraie – tel était le nom de notre
nouveau domaine de travail – ne possédait aucun lieu
apte à servir de logement. Maître Garin fit alors
merveille, car il divisa notre ancienne propriété : on
allait pouvoir garder la maison à Vagny, que l’on
pouvait rejoindre en une vingtaine de minutes en
voiture, et les ateliers furent vendus à bon prix.

Les affaires marchaient à merveille. Les demandes
étaient fortes, et s’il est vrai que ma famille n’avait pas
vraiment su y faire face pendant que j’étais en mer,
notre nouvelle situation, et – j’ajouterais modestement –
mon retour, firent remonter en flèche les activités de la
menuiserie. Juste avant le mariage de Pierre, Papa avait
embauché Justin, un brave gars courageux de trente-huit
ans auquel ne manquait, en fin de compte, que le permis
de conduire, ce qui aurait soulagé les allées et venues
paternelles lorsque mon frère est parti de la maison.
Nous étions à présent trois hommes à temps plein sur
l’entreprise, Maman s’occupait de la comptabilité et du
secrétariat, et il était vaguement question de chercher un
apprenti plus spécialisé dans les travaux de charpente.
Nos activités avaient nettement tendance à prendre
cette direction, et de nombreux couvreurs, connaissant
la qualité de notre travail, faisaient appel à nous et
19LES NOCES DE BOIS
aidaient à notre réputation. Mais toute médaille ayant
son revers, il fallait souvent quitter l’atelier pour
rejoindre des chantiers, et cela ralentissait
considérablement notre activité d’origine… Il allait
falloir prendre une décision : allions-nous refuser le
travail à l’extérieur, et dans ce cas risquer de perdre une
part importante de clientèle, ou bien devions nous
accepter de nous adapter ? Cette dernière solution
semblait prendre le pas sur l’autre, mais il allait falloir
embaucher…

Tout cela m’occupait beaucoup. La mer ne me
manquait pas. Enfin pas trop. Finalement, je m’occupais
peu de moi, et c’était mieux ainsi. J’avais entamé une
relation sentimentale avec une gentille fille du pays, mais
nous sentions bien qu’elle n’allait nous mener nulle part,
et nous venions, d’un commun accord, d’y mettre un
terme sans éclat.
Je voyais mes parents vieillir doucement, mais sans
anicroche de santé. Je voyais Pierre heureux, avec des
problèmes de santé qui s’espaçaient, sans doute grâce
aux bons soins d’un jeune médecin installé près de chez
lui et de l’amour attentionné de sa jeune épouse.
Vagny changeait un peu. Mais on y devenait un peu
des étrangers… Comme ces nouvelles familles qui
vinrent s’installer dans les petites maisons qu’un
promoteur venait de faire construire après avoir fait
l’acquisition du Clos Lanelle… On parlait d’agrandir
l’école et de reconstruire le bureau de poste… La mère
Bughe venait d’offrir la tournée générale dans son café-
épicerie : elle venait d’obtenir l’accord pour l’installation
d’une pompe à essence !…
20 PASCAL LEBRUN

La mère Bughe… Et sa fille Colette, qui s’était
mariée avec un instituteur du Loiret alors que j’étais en
plein Atlantique, qui m’avait pourtant gentiment invité,
elle qui m’avait, dix ans plus tôt, un peu « éveillé »…

« Assois-toi, Jeannot, dit Pierre en apportant une
bouteille de vin blanc. Tu as bien fait de passer.
Christine est partie faire les courses pour sa mère. Je
vais te dire quelque chose… mais promets-moi d’abord
de le garder pour toi… »
Un peu débraillé comme il l’était toujours après le
travail, Pierre avait l’air joyeux et savourait une sorte de
plaisir depuis qu’il m’avait ouvert la porte. Un air à la
fois guilleret et énigmatique éclairait son visage, un peu
comme lorsqu’on était gosses, quand il avait préparé un
bon coup et qu’il se réjouissait d’avance à notre surprise,
qu’elle soit agréable ou non.
Mais j’avais une petite idée de ce qu’il allait me dire…
N’en parler à personne ? Cela signifiait surtout qu’il
désirait, pour chaque membre de notre entourage, jouer
à chaque fois sa petite comédie mystérieuse.
Chacun dans la famille s’était réjoui de voir la santé
de mon frère s’améliorer. Oh, il aurait encore pu passer
derrière les affiches sans les décoller, mais son visage
avait complètement changé. Ses yeux étaient moins
creusés, la pâleur habituelle de son enfance l’avait quitté,
et ce sourire, ce mince rictus d’autrefois, semblait
l’avoir, paradoxalement, fait rajeunir.
L’amour, bien sûr. Christine et lui formaient un
couple heureux. D’ailleurs, quand il m’avait annoncé
son mariage, Pierre ne s’y était pas pris autrement.
Alors…
21LES NOCES DE BOIS
« En voilà des mystères ! dis-je, amusé et prêt à le
charrier un peu, en me saisissant d’une chaise. Allez, je
devine : tu vas passer ton permis de conduire…
- Tu rigoles ! s’esclaffa-t-il. Je suis à cinq minutes de
mon boulot avec mon vélo… Mais d’ailleurs…
Il reprit un ton sérieux et parut réfléchir.
- D’ailleurs, j’en parlais avec Christine hier… Tu as
raison, il est question que je m’achète un nouveau
vélo… mais ce n’est pas de ça que je voulais te parler…
Pas un mot, hein ?
- Une tombe, répondis-je en riant et en me
reprochant immédiatement ce mot pas vraiment
approprié.
- Eh bien, je crois que c’est sûr, maintenant… Tu vas
être tonton, Jeannot !
Je feignis un mélange de surprise et de contentement,
aussitôt suivi d’une pointe de doute :
- Christine t’autorise à m’annoncer cette grande
nouvelle sans qu’elle soit là ?
- T’inquiète pas… Tu sais comme elle est. Elle tient à
annoncer les choses officiellement aux parents… Mais
elle sait bien que je brûlais de mettre mon frère au
courant. Alors, pour toi, elle ferme les yeux… à
condition que tu tiennes ta langue…
Ainsi, la famille allait s’agrandir. J’étais ravi pour mon
frère, bien que je ne dusse pas lui sembler très expansif.
Il m’expliqua que le bébé devait arriver au début de
l’hiver, que cela signifiait que le jeune couple allait
devoir se chercher un logement plus grand, mieux
chauffé aussi, et se mit à entrevoir, déjà, l’endroit où il
irait à l’école en émettant le désir, malgré les difficultés
que cela poserait, de l’éloigner le plus possible de la
ville.
22 PASCAL LEBRUN

- Ce serait bien qu’il soit en nourrice à Vagny, ajouta-
t-il. Mais je ne sais pas si Maman…
- Il y a aussi la famille de Christine… rétorquai-je.
Elle tiendra peut-être à jouer de ce côté.
Pierre fit la grimace. Il secoua la tête.
- Je ne sais pas si c’est la bonne idée. Même Christine
n’avance pas cette éventualité. Figure-toi qu’en plus se
pose le problème du baptême…
- Le baptême ! Tu es bien le fils de ta mère ! Vous
avez encore le temps d’y penser. Quel est le problème ?
- Tu sais bien… La famille de Christine est une
croqueuse de curés. Bien sûr, tu étais en mer à l’époque
de nos fiançailles, mais je te rappelle que la question de
notre mariage à l’église a fait toute une histoire avec les
Auvet. Maman aurait-elle supporté que son grand fils ne
se marie pas devant Dieu ? En tout cas, une chose est
sûre : Josiane, ma chère belle-sœur, ne voudra jamais
être marraine…
- Ah ? Vous en êtes déjà à ces prévisions ?
- Oui, dit Pierre en souriant et en pressant son index
sur ma poitrine. Pour le parrain, il est déjà tout trouvé…
- Ca me fait très plaisir, Pierre… dis-je en baissant les
yeux.
- Dommage que Mathilde… hasarda mon frère.
- Laisse tomber Mathilde, répondis-je calmement
mais fermement.
- Alors, c’est fini ? Définitif ?
- Oui. Excuse-moi de ne t’en avoir pas encore parlé.
Mais, tu vois… Mathilde et moi restons amis. Elle est
mignonne et gentille, mais on se ressemble trop… »

Mon frère avait fait allusion à cette brave fille que je
connaissais vaguement depuis l’enfance, sur laquelle
23LES NOCES DE BOIS
Colette avait tenté d’attirer mon attention, avec laquelle
j’avais fait plus ample connaissance lors d’un bal au
village, alors que j’étais revenu pour une longue
permission, deux ans avant mon retour de mer.
Mathilde m’avait fait la cour et je n’avais pas résisté.
Mais nos retrouvailles s’avérèrent irrégulières tant dans
le temps que dans leur nature. Pour autant, dans ma
famille, on voyait cette liaison de façon très positive, car
cela signifiait que j’allais mieux, que j’avais oublié la
brûlure de mes quatorze ans.
C’était un peu vrai, d’une certaine manière. Mathilde
était toujours gaie, enjouée, et d’un optimisme rare, et
elle avait horreur de tout ce qui pouvait être opaque.
Elle diffusait autour d’elle une sorte de joie de vivre, que
je partageais d’ailleurs, lorsque nous étions en société.
Elle était fine et menue, on ne pouvait pas dire qu’elle
était vraiment jolie de visage, mais son sourire lui
donnait un charme certain.
En revanche, lorsque nous étions seuls, sa gaieté
naturelle se cachait, et, sans que je susse l’expliquer, elle
calquait son humeur sur la mienne, alors que je
recherchais chez elle un comportement exactement
opposé.
Lors de mon retour, on parla vaguement de
fiançailles. On avança des dates que l’on recula pour de
futiles raisons, des prétextes faciles, des coïncidences
pratiques. Je retrouvai Mathilde chaque dimanche, et
nous nous rendîmes compte, l’un et l’autre, que cette
habitude finit par nous peser. Comme j’avais repris en
mains notre petite entreprise, nos entrevues
s’écourtaient, s’espaçaient.
Un soir du mois dernier, ce fut elle qui me prit la
main, et dans un triste sourire, me dit :
24 PASCAL LEBRUN

- Jeannot… On ne peut pas continuer comme ça…
J’avais fini par lui faire part de toute mon affection,
ce qui était vrai. Elle m’avait assuré qu’elle considérait la
tendresse qu’elle éprouvait pour moi comme celle qu’on
éprouve pour un frère, bien davantage que cel
ressent pour un amant.
Curieusement, nous fêtâmes à deux cette curieuse
rupture, et nous promîmes une sorte de fidélité d’amis
confidents.

« …Papa et Maman sont au courant, ajoutai-je.
- Ils doivent être déçus…
- Maman surtout. Elle m’a un peu reproché d’avoir,
comme elle dit, vécu dans le péché sans concrétiser une
union devant le Seigneur…
- On ne la changera pas…
- Non. Mais elle m’a dit aussi en souriant que je serai
pardonné dès que je lui aurai trouvé une jolie et gentille
bru qui lui donnera, comme toi, d’ailleurs, de mignons
petits-enfants… Entre toi et moi, je ne suis pourtant
pas pressé.
Pierre hésita, puis son regard se fixa silencieusement
sur moi. Après un temps, il se lança :
- Jeannot… Tu as l’air d’aller mieux.
- C’est vrai, dis-je après avoir détourné le regard. Les
affaires m’étourdissent l’esprit. Le marin que j’ai été
semble avoir tout rejeté à la mer…
- Mais… on dirait que tu te rends encore coupable…
- Comment pourrait-il en être autrement ? Cette
brûlure est encore en moi. Elle revient de temps en
temps. Cela va t’étonner, mais ça me rassure. Je
retrouve une certaine paix, paradoxalement, parce que je
sais que je ne l’oublierai jamais. Jamais. »
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