Les Passerelles

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Les Passerelles tissent le fil d’une histoire familiale qui s’inscrit sur plusieurs générations, où chacun des personnages a un jour été heurté par la honte. « Frappée au vif-argent, la honte touche à l’être avec son cortège d’étrangetés, ses périls désargentés, voici qu’elle s’expose au regard de l’autre, en devient ses yeux, frémit à ses jugements où le sujet court le risque de s’y abolir dans l’éclair de l’impulsion ou de l’état d’urgence. » Mais chacun trouve aussi à répondre de ses heurts depuis sa position singulière : coup de folie ou de raison, esprit de sacrifice ou de révolte, excès de présence ou d’absence... Ou bien « depuis la psychanalyse, aux confins des choses secrètes pour trouver en ses débris, l’invention d’une écriture comme solution et style de vie ».

Psychomotricien et psychothérapeute, diplômé de sexologie clinique, Patrick HOLLENDER est psychanalyste, membre de l’Association de la cause freudienne (ACF) et membre du Centre d’études et de recherches sur la clinique lacanienne (CERCLE). Il est aussi l’auteur de nombreux articles publiés dans différentes revues de psychanalyse.

Publié le : samedi 19 septembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782955036617
Nombre de pages : 188
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IDivaguer
Quand elle est revenue de la gare en traversant la passerelle du chemin de fer, elle a déclaré à Lydie qu’elle avait revu Napoléon. Il était donc inutile d’in-fléchir la réalité de cette expérience subjective, car au-cune autre certitude n’aurait pu prendre la place de cette vision anachronique. Si les êtres exilés de leur mort reviennent pour exister hors de leur temps, c’est peut-être parce qu’ils ont des raisons de revenir au mi-lieu d’un pont. Napoléon était devenu le personnage d’une querelle de maux où la souffrance entre mère et fille revendiquait pour chacune d’elles, sa vérité pour son propre compte. De nouveau, Napoléon revenait comme le bataillon en rang serré d’une hallucination que Lydie se devait de contredire et d’infirmer en cher-chant à raisonner sa mère qui, elle, l’avait perdue, la raison. Pourtant, elle aimait sa mère comme Jeanne aimait au fond d’elle-même, sa Bérézina. Mais Jeanne s’était trompée de guerre, comme Lydie plus tard, se serait trompée de passion. En 1914, dans les premiers mois du conflit, sous le ciel noir et sombre, dévasté par la destruction, le mari
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de Jeanne avait été appelé à convoyer un train de muni-tions depuis la Belgique. Le convoi avait explosé dans un déluge de fin du monde sous le feu de l’ennemi, faisant voler en éclat les wagons, tordant le fer des voies dans d’improbables directions, dans un immense fracas de ferraille et de mitraille. Du train, il ne restait plus rien qu’un enchevêtrement de formes abstraites et con-sumées dont on pouvait encore deviner, au milieu d’un linceul de cendres et de carcasses encore fumantes, une vague locomotive éteinte et éventrée. Le brasier avait tout brûlé. Tout calciné. Les corps des soldats avaient été consciencieusement numérotés sur le registre des décès. La Nation était comptable de ses pertes et enregistrait au nombre des morts, ceux dont les corps avaient été retrouvés carboni-sés mais aussi ceux dont on avait perdu la trace. Parmi ces derniers, il y avait le mari de Jeanne dont on n’avait retrouvé ni la dépouille, ni le moindre objet lui ayant appartenu. On expliquait cela par sa présence au départ du train et par la gigantesque déflagration, la tempéra-ture de combustion qui avait tout fait disparaitre dans les flammes de l’incinération. Il était mort pour la France. Mais lorsque la France, pleine de commiséra-tion, eut le regret de lui annoncer la disparition de son mari, Jeanne relut plusieurs fois le formulaire, comme hébétée par les formules de l’administration. Cela ne pouvait pas être possible. L’écriture du fonctionnaire à l’encre noire ne pouvait pas décider d’un destin aussi funeste en griffonnant l’annonce d’une mort sans corps qui n’aurait jamais de sépulture.
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À quatorze ans, Lydie savait déjà devant l’agitation croissante de sa mère que son père ne reviendrait plus. Elle saurait plus tard qu’elle en deviendrait inconso-lable, elle qui avait prié dans une église déserte, les bras en croix au milieu de la nef, en implorant de tout son corps secoué par une fervente détresse : « Mon Dieu ! Faites qu’il revienne… ! Faites qu’il revienne ! » Mais le Dieu sourd à ses prières superstitieuses n’entendit pas la jeune femme qui en perdit brutalement la foi. Elle se vengea de ce Dieu qui ne lui répondait pas, par un anticléricalisme indéfectible et sans retour, puisqu’Il ne lui avait laissé pour seul espoir que la solitude im-mense de la désespérance. Désormais, il n’y aurait ja-mais plus de Père, ni de corps du Christ, ni de corps tout court ! Tandis que Lydie et son frère Paul, de trois ans son cadet, tentaient de lire par-dessus les épaules de leur mère ce qui était écrit, la lettre se froissait nerveusement sous les doigt de Jeanne et les mots se dérobaient sous leurs yeux. Leurs yeux déjà pleins de larmes avaient compris entre les lignes ; ce qui agaçait leur mère qui dans une insondable décision, comprit qu’elle avait alors pour mission de partir à la recherche de son mari. Déterminée, elle fila d’un pas alerte en gare de Lille avec ses enfants, puis à la gare de Tourcoing où on les avait dirigés, convaincue qu’il descendrait d’un train d’une heure à l’autre. Et si ce n’était pas l’horloge qui marquerait pour toujours l’heure de leurs retrouvailles, ce serait peut-être un jour daté dans la semaine, un mois inoubliable. Chaque jour, elle conçut le même
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rituel de guetter les arrivées des trains et la foule mou-vante des soldats qui revenaient du front pour une permission. Sous les verrières des gares, malgré les va-peurs d’eaux et les fumées de suie, voilà que la lumière du soleil s’infiltrait d’un espoir nouveau. Elle irisait le cœur de Jeanne qui apercevrait le visage connu au mi-lieu de la marée d’uniformes anonymes. Elle retrouve-rait le sens du verbe « chérir » à son contact charnel et la lettre chiffonnée dans son sac ne serait plus qu’un pa-pier, une erreur grossière qu’on pourrait jeter à la cor-beille. Elle poursuivrait alors le roman de sa vie, par amour pour cet homme qu’elle voyait déjà sur le marche-pied, descendre du wagon pour s’élancer à sa rencontre, en sautant sur le quai sans attendre l’arrêt complet du train. Ce serait pour elle, comme la paix retrouvée à l’attendre et la vie entière pour aimer à son corps épargné. Il pourrait bien ailleurs pleuvoir les bombes, s’affaisser les tranchées, se creuser les cratères dans des giclées de boue et de sang, que ce serait la chair écor-chée des autres qui écrirait le drame de la sale histoire. Mais Jeanne voyait les trains se vider peu à peu de leur masse humaine et compacte, sans pouvoir discer-ner dans l’instant, l’homme qui dans un sourire familier et avec sa voix reconnue entre toutes, aurait — c’était certain ! — héler son prénom pour l’appeler et l’élever à la dignité de son statut de femme. Dans le tumulte de la bousculade, il y avait bien des étreintes, des émotions jaillissantes, des débuts de conversations qui lui parve-naient par bribes, mais dont la signification se désarri-mait comme des lambeaux de peau, au fur et à mesure
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que s’éloignait l’unité retrouvée des couples et des fa-milles enfin réunies. Lorsqu’elle était sur le point de distinguer la silhouette aimée qu’elle cherchait partout, elle ouvrait machinalement les bras pour les refermer doucement sur le vide de sa désolation dépourvue d’étreintes. Les doigts fébriles n’enserraient plus rien et la seule pensée de la lettre continuait à lui mentir, à la manière d’une trahison. Lydie et Paul étaient fatigués par les incessantes allées et venues de leur mère dans les gares, dont les convictions se renforçaient chaque jour davantage. Ils se rendaient ensemble dans les bureaux d’informations et dans le piétinement des files d’attente interminables, le temps s’étirait dans la confusion de ne plus savoir que demander à la réceptionniste. Son tour venu, elle balbutiait les mots étranglés par un impossible sanglot. Que voulait dire le mot de provenance ? Une tristesse hurlante au fond d’elle-même criait à toutes les villes, à n’importe quel train, à n’importe quel horaire. Au fil des mois, les visites dans les gares se firent plus lasses, plus rares aussi. La démultiplication des aiguillages, peu avant l’entrée des trains sous les ver-rières des stations, offrait une perspective infinie de vaines recherches, à l’horizon desquelles les voies fer-rées ne l’avaient menée nulle part. Jeanne fit alors ce qu’elle put pour contenir l’étendue de son ravage. Fille de riches marchands de chaussures issue d’une famille flamande qui était devenue en l’espace de quelques années, les principaux fournisseurs pour la Cour de Belgique, elle avait été répudiée et déshéritée
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par ses parents pour avoir épousé Gustave, un Français de trop petite condition. La famille Sagaert avait craint pour la réputation de son nom dont le fleuron de cuir éponyme s’étirait au delà de la ville de Gand. Mais Jeanne n’avait pas cédé aux sirènes aristocratiques du bonheur où on la voyait promise à un mariage et un avenir fortunés, car elle aimait par dessus tout son petit convoyeur de trains de la Compagnie des chemins de fer du Nord. Maintenant qu’il n’était plus là, elle s’était d’abord de-mandée s’il n’était pas parti avec une autre femme. Les fictions d’un mari volage lui permirent, tant bien que mal, de reprendre son activité de couturière à son domicile où elle élaborait des patrons, puis taillait aux ciseaux les vê-tements qu’elle cousait pour des enseignes de haute cou-ture. Elle attendrait ainsi qu’il revienne dans la maison cossue, qu’ensemble ils avaient choisi un jour d’habiter, dans un quartier huppé de la ville de Lille. Les points de couture finement imprimés dans les tissus faisaient tenir l’ensemble des pièces ajustées par l’habileté du jeu du geste de ses aiguilles. Lorsque les étoffes travaillées dessinaient peu à peu les contours d’une forme de pantalon ou de veste, elle retrouvait sur le fond d’une absence, quelque chose de la présence invisible de son mari. Cette activité tamponnait l’indi-cible trauma comme une fragile agrafe, en même temps que privée de messe et d’obsèques, elle ne pouvait se résoudre au deuil. Elle resterait l’épouse de monsieur Gustave Olivier, refusant l’attribution du ministère public qui la désignait comme veuve de guerre. Elle avait réfuté énergiquement la maigre pension de réver-
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sion que l’administration voulait lui octroyer au nom de son mari mort au champ d’honneur. Elle n’avait que faire de ces balivernes. Pour elle, aucune cicatrice ne pouvait venir suturer une blessure sans trace, sans avoir obtenu auparavant les indices et les preuves matériel-lement irréfutables du corps de son mari, que l’admi-nistration obtuse s’évertuait à tout prix à faire basculer dans l’inertie du vivant. De façon insidieuse et souter-raine, elle commença à se sentir persécutée par les ré-ponses de l’administration qui lui demandait de bien vouloir avoir l’amabilité de contresigner l’acte de décès pour régler son dossier. Elle s’y opposa catégorique-ment. Dans sa colère houleuse qui montait par vagues successives, elle écrivit d’abord à l’ambassadeur de Belgique puis au procureur de la République, pour se tourner ensuite vers monsieur le président de la Répu-blique Raymond Poincaré, afin de faire cesser le complot que sa logique interprétative avait fait consister. Pour d’obscurs motifs dont elle ne comprenait pas la cause, on avait construit un mystérieux stratagème pour la séparer de son mari, qu’on avait fait disparaître. Mort ou vivant, la couturière voulut en découdre. Aussi, entre deux confections de vêtements, elle avait pris pour ha-bitude d’attendre impatiemment le facteur qui lui ap-porterait un jour, l’élucidation de l’énigme sinueuse qui lui inspirait une trouble et secrète raison d’État. Elle se lançait alors dans de sombres courriers, devenant de plus en plus vindicative, où sa graphie toujours très sûre et méticuleuse, aussi si stricte que le droit-fil, déversait l’encre noire du mépris, dont la thématique invariable virait à la monomanie.
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