Les pommiers fleurissent aussi en hiver

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« Poussé par une incontrôlable frénésie, il s'empara du pli pour le décacheter fiévreusement. Un ouvrage jauni et corné surgit entre ses doigts. Il caressa doucement le recueil, laissant glisser sous ses phalanges les multiples nervures qui parsemaient la couverture craquelée. La gorge serrée par l'émotion, il lut lentement le titre du volume qui se détachait en lettres grises sur fond beige. Il savoura avec délice le moment où, sous son regard, se dévoilèrent son prénom et son nom. Il ouvrit le livre à peu près en son milieu, confiant au hasard le soin de décider de la page qui allait s'offrir à lui. Le papier râpeux et de médiocre qualité produisit un froissement, et André s’absorba dans la lecture d'un extrait. »


Publié le : lundi 21 décembre 2015
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EAN13 : 9782334056717
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ISBN numérique : 978-2-334-05669-4

 

© Edilivre, 2016

Citations

 

 

« Que si quelqu’un me blâme de t’avoir choisi un théâtre si peu renommé en l’Europe, t’ayant élu le Forez, petite contrée et peu connue parmi les Gaules, réponds-leur ma bergère, que c’est le lieu de ta naissance. Que ce nom de Forez sonne je ne sais quoi de champêtre, et que le pays est tellement composé, et même le long de la délectable rivière de Lignon, qu’il semble qu’il convie chacun à y vouloir passer une vie semblable. »

Extrait de l’Astrée
Honoré d’Urfé (1567-1625)

« Tu es libre ! Pas d’entraves ! Tu n’as plus à subir le poids de ton nom ! Tu as effacé ce numéro matricule que la société avait imprimé sur toi comme un fer rouge sur l’épaule. Tu es libre ! Dans ce monde d’esclaves où chacun porte son étiquette, toi tu peux, ou bien aller et venir inconnu, invisible, comme si tu possédais l’anneau de Gygès… ou bien choisir ton étiquette, celle qui te plaît ! Comprends-tu ?… comprends-tu le trésor magnifique que tu représentes pour un artiste, pour toi si tu le veux ? Une vie vierge, toute neuve ! Ta vie, c’est de la cire que tu as le droit de modeler à ta guise, selon les fantaisies de ton imagination ou les conseils de ta raison. »

Extrait de 813 (Arsène Lupin)
Maurice Leblanc (1864-1941)

Chapitre 1

La Citroën C4 glissait sur le bitume telle une goutte d’eau dévalant un carreau de salle de bains. La voix suave de Norah Jones emplissait le cockpit et rendait pratiquement imperceptible le bourdonnement du moteur. Le véhicule, qui roulait à vive allure, semblait vouloir fuir la nuit glaciale et sans lune qui l’encerclait.

André était en « pilotage automatique », ses yeux voyaient la route, ses mains, posées sur le volant, sentaient chacune des aspérités et des irrégularités du goudron, il percevait la musique et l’écho, presque lointain, de la mécanique en action, mais son esprit était ailleurs. Cette ambiance ouatée et hermétique mais aussi le fait qu’il connaissait bien le parcours avaient facilité cette « évasion ». De temps en temps, les phares d’une voiture circulant en sens inverse, zébraient l’obscurité et tiraient fugitivement André de son introspection. Autour de lui, invisible et tapie dans l’ombre, la plaine du Forez défilait de part et d’autre de la voie rapide. Assoupie mais sur le point de se réveiller, elle guettait les premières lueurs du soleil pour dévoiler son plat paysage. Mais, nous étions en décembre et l’aube se faisait cruellement désirer.

André s’arracha à sa rêverie et bascula le clignotant à droite en vue de prendre la prochaine sortie. Il vit, au loin, le halo d’aveuglante clarté qui entourait l’aérodrome. Les puissants projecteurs qui éclairaient le tarmac donnaient l’impression à l’arrivant ébloui, d’aborder une oasis de lumière après la longue traversée d’un désert ténébreux.

Tandis qu’il se rapprochait de l’aérogare, André aperçut, émergeant de derrière le bâtiment, la dérive d’un ATR 42. Le bimoteur à hélices, ventripotent et trapu, semblait attendre paisiblement sa « cargaison ». Après avoir pris un ticket à l’entrée, André pénétra dans le parking, et se gara à proximité du local métallique à ciel ouvert qui servait d’abri à d’immobiles processions de chariots à valises. Prenant une profonde inspiration, il coupa le contact et ferma les paupières quelques secondes, enfoncé dans son siège, pendant que la belle Norah égrenait les paroles de « Come away with me ».

L’aéroport de Saint-Étienne Bouthéon était de dimensions modestes et André, en le fréquentant une fois par trimestre environ, avait fini par en connaître les moindres recoins. Il se dirigea avec assurance vers le comptoir d’enregistrement. Comme d’habitude, il était en avance et souvent d’ailleurs, il était le premier passager à être enregistré. La pimpante employée qui se tenait généralement derrière la banque, lui faisait volontiers remarquer, avec amusement : « Ah, Monsieur Bernard, je veux être là le jour où vous serez en retard ! ». Mais, ce n’était pas elle qui occupait le poste ce matin-ci, mais un trentenaire amorphe qui paraissait se demander ce qu’il fichait là. André n’ayant pour tout bagage qu’un attaché-case, les formalités d’usage furent vite expédiées. Il prit donc le parti de s’acheter un journal ou un magazine auprès de l’unique boutique du complexe aéroportuaire. Son choix se porta sur une édition du jour qui titrait « Crise au Proche-Orient ». « Ça change » se dit André avec ironie. Il n’avait pas le souvenir d’avoir pu lire un jour, en cinq colonnes à la une, « Calme au Proche-Orient » mais il est vrai que c’eût été moins vendeur. Il s’installa dans un siège en salle d’embarquement et se lança dans la lecture du quotidien. Autour de lui, le vide se comblait au fur et à mesure et une quinzaine de personnes se répartissaient désormais dans l’espace. Le silence qui régnait était déconcertant. Les gens discutaient en chuchotant, et seuls les éclats de rire d’un petit garçon venaient régulièrement troubler cette ascèse sonore, quasi-monacale. Se lever tôt avait eu un effet anesthésiant sur tout un chacun et comme au sortir d’un bloc opératoire, il fallait attendre que les brumes qui enserraient l’esprit et le corps daignent se dissiper.

André gardait en bouche le goût de l’expresso qu’il s’était concocté ce matin-là avant de partir. Il aimait beaucoup cette sensation. Un bon café se dégustait sur le moment mais pouvait aussi encore s’apprécier plusieurs instants après. Ses yeux passaient d’un entrefilet à l’autre sans véritablement se fixer. Autour de lui, la salle se garnissait doucement et un brouhaha naissant faisait à présent office de bruit de fond.

André ne remarqua pas, de prime abord, que la place située en face de la sienne, n’était plus vacante. Il restait encore près de vingt minutes avant l’embarquement et André ne quitta des yeux son journal que pour jeter un bref regard à l’extérieur à travers une ample baie vitrée. Des techniciens s’affairaient au pied de l’avion. Deux hôtesses, les bras chargés, gravirent l’étroit escalier rétractable qui menait à l’intérieur de la carlingue. Ce fut alors qu’André regarda droit devant lui.

Sur le siège opposé, était assise une jeune femme. D’aspect plutôt frêle, elle ne devait pas avoir bien plus de vingt ans. De longs et fins cheveux roux se répandaient en pluie sur ses épaules. Sa peau paraissait très blanche presque diaphane mais parsemée de milliers de taches de rousseur. De grands yeux verts en amande, un nez aquilin et une large bouche aux lèvres minces complétaient l’ensemble et donnaient à cet être une beauté singulière, voire même effrayante. On aurait dit qu’elle s’était échappée d’une légende kymrique ou d’un roman de Tolkien, sorte d’elfe gracile dont la sublime mais sournoise fragilité apparente eût dissimulé une implacable amazone.

« Chouette fille ! » pensa André avant de se replonger dans la consultation d’un encart publicitaire vantant les mérites d’un organisme de crédit. Mais, en baissant les yeux pour retourner à l’article qu’il avait entamé, son regard fut attiré par quelque chose. La jeune femme était, elle aussi, en pleine lecture et se montrait particulièrement captivée par celle-ci. L’ouvrage qu’elle tenait d’une main solide, entre le pouce et l’index, semblait provenir d’une brocante ou d’un vide-grenier. La tranche du livre était truffée de traces de mouillures, un peu à l’exemple de ces faux-plafonds qui ont subi des infiltrations d’eau. La couverture, souple et autrefois plastifiée, ressemblait désormais à un antique papyrus sillonné de veines et de ridules. La reliure résistait encore par on ne savait quel miracle. Il ne s’agissait pourtant pas d’un grimoire ancien, mais d’un objet fabriqué à l’économie, quelques années auparavant, et dont on aurait pu imaginer qu’il avait accompagné un marin dans une expédition autour du monde.

André ne parvenait pas à détourner les yeux du livre, dont il ne distinguait cependant pas entièrement la couverture, la jeune femme la faisant reposer sur un de ses genoux. Soudain, ramenant machinalement en arrière une mèche de cheveux, elle redressa l’opuscule et André en aperçut la face l’espace d’une fraction de seconde.

« C’est impossible » songea-t-il stupéfait. Il était livide, et ses mains commençaient à trembler. Un témoin de la scène aurait raconté qu’il avait l’épouvantable masque des gens qui pensent avoir croisé un fantôme. La gorge nouée, le cœur serré, André essayait de se raisonner. Il avait furtivement pu déchiffrer le titre de l’œuvre. En fait, il n’en était plus vraiment sûr. Pétrifié, il n’osait lever les yeux de son journal, craignant d’être repéré par la jeune femme. Retrouvant ses esprits, André estima, qu’après tout, il n’avait qu’un pas à faire pour demander à la fille ce qu’elle lisait. A cette différence près qu’il était convaincu, à quatre-vingt dix neuf pour cent, de se tromper sur l’intitulé du volume qui absorbait la jeune personne. Que lui dirait-il alors ?

Au prix d’un effort conséquent, André replia l’amas de pages désormais froissées qui lui encombrait les mains et le posa délicatement sur le siège d’à-côté. Il reprit discrètement son observation, feignant de regarder dans le vague et glissant ponctuellement un coup d’œil, au dehors, par les vastes ouvertures de verre du bâtiment. La jeune lectrice ne semblait pas perturbée par l’atmosphère qui se faisait de plus en plus bruyante au fil des minutes tandis qu’une quarantaine de personnes occupaient maintenant l’antichambre de l’aéronef. Elle tenait toujours l’ouvrage d’une main, la couverture dorénavant appuyée sur le haut de sa cuisse. André était en plein dilemme, mais néanmoins sur le point de se lever.

« Alors André, encore en train de mater les nénettes ! ». André sursauta si promptement qu’il en eut presque un haut-le-cœur. Un homme se tenait devant lui, la mine réjouie, visiblement heureux d’avoir surpris André en pleine séance de voyeurisme.

– « Toi, tu caches bien ton jeu, finalement sous des airs de sainte-nitouche, tu es pareil aux autres ! » s’esclaffa le nouveau venu.

– « Tu te crois malin ? » répliqua André.

Malgré cette tonitruante irruption, avec maints tambours et trompettes, la jeune femme ne paraissait pas avoir prêté attention aux deux hommes. André serra la main de son collègue qui, comme à l’accoutumée, se crut obligé de broyer la sienne d’une poigne de fer.

Raoul était un personnage haut en couleur. Croisement improbable du sergent Garcia et de l’inspecteur Bérurier, celui-là même qui sévissait dans la série comico-policière des San Antonio, il aurait tout aussi bien pu avoir sa place dans un vieux film de gangsters des années trente. Affublé d’une gabardine sombre et d’un borsalino, il serait apparu en arrière-plan, colt à la ceinture, en spadassin d’un obscur caïd. Son visage poupin était capable de refléter, avec une égale authenticité, tant la dureté que la jovialité. André l’avait rarement vu en colère, mais dans ces moments-là, il était méconnaissable. La plupart du temps, Raoul était un joyeux drille, trop joyeux même. Il ne pouvait s’empêcher de jalonner ses interventions, de blagues souvent salaces, de jeux de mots scabreux et autres calembours. Ceux qui le côtoyaient, redoutaient ses prises de paroles, craignant qu’à chaque détour de phrases, une bouffonnerie vulgaire ou une remarque fantaisiste ne ponctuât son exposé. Ses goûts vestimentaires étaient à l’image de son humour. En ce jour, il s’était vêtu d’un complet crème, rehaussé par une chemise rose « bonbon ». Son col était ceint d’une cravate multicolore, qui aurait rendue jalouse une mire de télévision.

– « Tu as amené les dossiers ? » demanda Raoul à André.

– « Tu connais la réponse à ta question ! » s’écria André, agacé.

Raoul était au fait de la méticulosité et du perfectionnisme enfiévré de son camarade mais ne pouvait se retenir de le taquiner. Il redevint sérieux et posant la main sur l’épaule d’André, ce qui mettait invariablement ce dernier mal à l’aise, scanda : « Pourquoi est-on toujours contraint de se déplacer ? Ces réunions-là, on pourrait tout à fait les tenir par téléphone. Qu’en penses-tu ? »

André acquiesça mollement. L’arrivée de Raoul l’avait coupé dans son élan et il était un peu groggy et désorienté. Il lui était maintenant difficile d’accoster la jeune femme sans susciter l’étonnement et des commentaires fleuris de la part de son envahissant acolyte. En outre, André n’était plus très sûr de vouloir le faire. A l’émotion des minutes précédentes avaient succédé un certain scepticisme et un sentiment croissant de honte. Honte d’avoir cru à l’impensable.

« Mesdames et Messieurs, nous allons débuter l’embarquement pour le vol ITE 4492 à destination de Paris Orly. Veuillez présenter au contrôle une pièce d’identité et votre carte d’accès à bord. Nous vous souhaitons un agréable voyage. ».

Avant même que l’hôtesse n’eût terminé son appel, André et Raoul se dirigeaient vers la porte d’embarquement qui débouchait directement sur le tarmac. Ne pouvant réprimer l’envie de chercher du regard la jolie rousse, André esquissa en vain une œillade par-dessus son épaule. Sur la douzaine de mètres qui séparaient l’aérogare de l’appareil et qu’ils couvrirent à grandes enjambées, Raoul et lui furent saisis par un vent frigorifique. « Pourvu qu’ils aient dégelé les ailes ! » énonça Raoul, l’air goguenard. André ne releva même pas.

Installé près du hublot, Raoul se comportait comme un enfant, le nez collé sur le plexiglas. Les prémices de l’aube coloraient l’horizon, laissant apparaître sur les champs environnants un givre matinal. Un écrin blanc aux accents cristallins et faussement neigeux avait ainsi recouvert le sol durant la nuit. André était assis à gauche de son comparse, côté couloir. De temps à autre, il inclinait la tête dans l’allée, tentant d’apercevoir la femme au livre mais sans succès. Pourtant, elle devait bien être dans l’avion.

« Décollage immédiat » lança le commandant de bord aux passagers dans un grésillement de hauts-parleurs de mauvaise qualité. André s’était souvent demandé pourquoi les pilotes de ligne s’évertuaient consciencieusement, pour la plupart d’entre eux, à annoncer l’imminence du décollage. Peut-être, était-ce une façon de faire passer un message du type : « Faites vos prières, on ne sait jamais ! ». Le vrombissement des deux hélices fit frémir le fuselage et l’ATR 42 s’élança sur la piste. Raoul se pencha vers André, faisant mine de vouloir lui parler. André lui fit comprendre en désignant du doigt ses oreilles qu’il n’entendait rien, le vacarme des moteurs à pleine puissance l’assourdissant. Ceci dit, ce prétexte l’arrangeait bien.

Chapitre 2

André passa ses mains sous le jet froid du robinet et s’aspergea la figure avec force éclaboussures. Il prit quelques secondes pour s’examiner dans la glace qui surmontait le lavabo.

André avait un visage long et anguleux, certains auraient dit « taillé à la serpe ». Le front était haut, les cheveux grisonnants et frisés, le regard mélancolique et pénétrant. André avait fêté ses quarante-sept ans le mois précédent mais beaucoup lui donnaient facilement cinq années de plus. Penchant la tête en avant tout en levant les yeux au maximum, André tâchait de distinguer dans le miroir le sommet de son crâne. Depuis plusieurs semaines, il avait constaté l’apparition d’une légère tonsure proche de l’occiput. Alors qu’il n’avait jusque là jamais eu de problèmes de calvitie, le décèlement de ce morceau de peau dénué de poils l’avait consterné. Il passait désormais, quatre à cinq minutes, le matin, à « camoufler » du mieux qu’il pouvait la petite clairière perdue au milieu de la forêt de boucles peut-être en sursis. Réalisant que ce semblant de pelade s’était encore un peu étendu, il soupira bruyamment, sortit des toilettes et retourna en salle de réunion.

Raoul et lui avaient atteint, vers neuf heures, le lieu de la réunion, après un périple en métro, RER et bus aussi long que le vol pour venir de Saint-Étienne. Si Monlact, la firme pour laquelle ils travaillaient, avait son siège dans la préfecture de la Loire, une filiale dédiée à l’international était située en Île de France. Cette localisation coûteuse avait été motivée par la proximité de grandes infrastructures, aéroports, nœuds ferroviaires, et autoroutes, mais également par le fait qu’il était, soi-disant, de bon ton, pour une entreprise provinciale, d’avoir une adresse en région parisienne.

Monlact Export et ses quinze salariés étaient donc hébergés ou plutôt entassés dans quelques dizaines de mètres carrés au huitième étage d’un immeuble d’aspect terne et décrépi, au sud-est de la capitale, et plus précisément, dans la ville de Brie-Comte-Robert. « Un vrai plateau de fromages » s’exclamait systématiquement Raoul à l’évocation du nom de la commune.

PME agro-alimentaire spécialisée dans les dérivés laitiers, Monlact, par le biais de son patron, avait des velléités d’exportation au pays du soleil levant. André en qualité d’adjoint du directeur commercial, lequel ne se déplaçait guère, et Raoul en tant que responsable des achats avaient donc été conviés à rejoindre leurs homologues franciliens pour « plancher », l’espace d’une journée, sur ce projet.

La matinée s’était paresseusement étirée, personne ne sachant vraiment par quel bout prendre la problématique qui consistait à offrir à la population nipponne le privilège de découvrir les formidables laitages « Made In France » de Monlact. Pendant le déjeuner, pris à la cafétéria de l’hypermarché voisin, on avait discuté football, politique et météo, chacun ayant soigneusement évité toute allusion au sujet qui aurait pourtant dû accaparer tous les esprits.

Au moment où André revenait des sanitaires, Monique, la directrice de Monlact Export, s’escrimait à animer la réunion tandis que la petite dizaine d’individus présents luttaient, pour certains désespérément, pour ne pas s’endormir.

– « Il est évident que nous ne pourrons exporter directement de denrées fraîches au Japon pour de notoires impératifs logistiques et réglementaires. Il nous faut, dès lors, cibler notre réflexion sur notre catalogue de boîtes de conserve. » déclara Monique.

– « Je propose de porter nos efforts sur notre gamme de riz au lait » compléta Geoffroy son assistant. « D’ailleurs, les Japonais aiment bien le riz, semble-t-il ».

Atterré par ce lamentable cliché, André allait reprendre sa place au côté de Raoul lorsque ce dernier, sourire en coin, l’interpella avec vigueur : « Eh, André, on s’inquiétait, on croyait que tu étais tombé dans le trou des chiottes ! »

André n’attendit pas la réaction de l’auditoire pour répliquer, cinglant : « Oui, mais contrairement à toi, il m’arrive d’en sortir ! ».

La façon dont André avait répondu au sarcasme potache de Raoul jeta instantanément un froid dans la salle. André était connu et apprécié pour sa tempérance et son calme en toute circonstance. Ses interventions en public étaient rares mais toujours posées et sans scories verbeuses. Sa tolérance à l’humour dévastateur de Raoul était même devenue légendaire au sein de Monlact. La surprise n’avait donc été que plus grande face au coup de sang d’André. Raoul était pantois, presque sidéré. Monique prit le sage parti de rompre le pesant silence qui s’était instauré.

Suspendu durant trois minutes, le brainstorming reprit de plus belle dans une joyeuse cacophonie. André, tassé au fond de sa chaise, fulminait. Au sentiment de honte du matin avait succédé une furie qui le dévorait de l’intérieur. Il s’en voulait terriblement de ne pas avoir abordé la « dame au livre », quelques heures plus tôt, à l’aéroport. Au moins, quitte éventuellement à être ridicule, il aurait été fixé. Il faisait un effort de concentration pour essayer de se remémorer les courts instants où il pensait avoir identifié l’ouvrage que tenait la jeune femme. Se détournant de l’inintéressant débat qui s’était engagé sur les différences de couleurs entre les pots de yaourts vendus à Osaka et ceux écoulés à Kyoto, il regarda par la fenêtre.

Le Quartier Général de Monlact Export faisait face à un HLM poussiéreux. De là où il était, André pouvait voir la porte déglinguée du bâtiment ainsi que les innombrables fendards qui traversaient les dalles du hall d’entrée. Un graffiti maculait la façade : « Big Brother vous écoute ». « Le tagueur doit sûrement être un fanatique d’Orwell et de 1984 » songea André. Il s’appliqua à offrir un zeste d’attention aux échanges en cours. Une horloge trônait au-dessus de l’entrée de la pièce, elle indiquait quinze heures. Ce séminaire de travail était proprement interminable et l’avion du retour n’était qu’à vingt heures. En fait, André avait le secret espoir que, comme Raoul et lui, l’énigmatique rousse épiée le matin ne serait à Paris que pour la journée et qu’elle reprendrait le même vol qu’eux en soirée. André n’hésiterait alors pas à lui parler. Peu importait ce que pourrait dire ou penser Raoul, cela ne demanderait qu’une poignée de minutes de toute manière.

Le garde-temps de la salle de réunion affichait seize heures dix à présent. A force de le consulter, André en avait assimilé les moindres caractéristiques : son cadre qui imitait l’acajou, les quatre chiffres romains qui servaient d’uniques repères et ne facilitaient pas la lecture de l’heure, son positionnement au-dessus de la porte, légèrement déséquilibré sur la gauche et surtout le bruit de la trotteuse, régulier, entêtant et qui commençait à résonner dans le cerveau d’André tel un gong. Autour de lui, ses collègues s’acharnaient à ébaucher l’hypothétique cahier des charges d’une étude de marché ou encore l’éventualité d’un séjour in situ, pour mieux appréhender les us et coutumes de l’amateur japonais de crèmes desserts. André n’en pouvait endurer davantage. Exaspéré et ne tenant plus en place, il se leva et explosa littéralement de rage.

« Que faisons-nous depuis ce matin ? » hurla-t-il à la cantonade « si ce n’est tourner autour du pot ou disserter sur le sexe des anges ! Nous sommes nous posé la véritable question : ”Pourquoi faudrait-il que nous allions vendre notre camelote aux Japonais ? ” “Est-ce que ce serait bénéfique pour l’entreprise ? ” Mais non ! Les moutons de Panurge que vous êtes foncent tête baissée sans savoir s’ils atterriront sur un tas d’or ou dans un précipice sans fond ! ».

André était à bout de souffle, il venait d’évacuer d’une traite la tension nerveuse de plusieurs heures. Comme pour son accrochage d’avec Raoul, chacun des participants semblait interloqué, mais finalement moins que la première fois. Ce coup-ci, ce fut Raoul qui brisa le silence. Il tira André par la manche, lui intimant l’ordre de se rasseoir et le réprimanda le plus gentiment possible, à l’égal d’un instituteur déployant des trésors de pédagogie face à un bambin insouciant du danger : « Mais tu sais bien que c’est “Gigi” en personne qui souhaite que nous nous penchions sur la commercialisation de nos produits au Japon. ».

Chaque mot de Raoul avait été savamment pesé si ce n’était cette familiarité à propos du président directeur général de Monlact.

« Gigi » alias Lucien Giraud avait hérité de la florissante affaire fondée par son grand-père. Aujourd’hui âgé de soixante-douze ans, il avait l’allure débonnaire et rassurante d’un vieillard tranquille. En le croisant dans la rue sans le connaître, il vous aurait été difficile d’imaginer que cet homme-là avait encore entre ses mains les destinées d’une société et de ses deux cent six salariés. Il était pourtant resté un opiniâtre gestionnaire, très paternaliste dans sa vision de l’entreprise. Ne supportant pas la routine et les rouages trop bien huilés, il pensait re-motiver ses équipes en lançant périodiquement des idées et des projets dont, neuf fois sur dix, il savait pertinemment qu’ils n’aboutiraient pas. C’était typiquement le cas du groupe de travail qui occupait André et ses collègues. Généralement, il y avait entre eux une espèce de « Gentleman Agreement » qui faisait que les uns et les autres se consacraient, l’espace de quelques heures, et sans rechigner, aux innovants desseins de leur « cher » employeur, fruits d’une intense germination cérébrale. La réunion donnait, le plus souvent, lieu à un rapport détaillé, qui était remis au PDG les jours suivants et qui semblait, à partir de cet instant-là, tomber aux oubliettes, sans que personne ne s’en émût.

Bien évidemment, André était au courant de tout ceci et, un nombre incalculable de fois, il avait joué le jeu, mais ce coup-ci, l’hypocrisie ambiante et le tourment intérieur qui le malmenait, avaient eu raison de son flegme.

Monique, tentant de reprendre les rênes de la discussion, intervint mais de façon maladroite : « Au delà des directives de Monsieur Giraud, il semble que le Japon soit, malgré...

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