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Les Raisins Amers

De
456 pages

« Mais, mon cher Alain, tu es devenu fou. Que vas-tu faire dans un pays comme celui-là ? Même avec ton visa, ils ne te laisseront pas passer la frontière. Ils te refouleront dès que tu mettras tes pieds là-bas. Tu oublies que tu as un passé chargé. On ne nous a jamais pardonné. Non, d'ailleurs ils ne nous pardonneront jamais ! Ils sont rancuniers et revanchards à souhait. Pire que cela, ce sont des gens qui ont la phobie du Français, surtout un colon, un pied-noir. Allez va, mon cher Alain, je te conseille de te rebiffer, de revoir tes projets et d'oublier à jamais ce pays. Ce n'est plus le tien. Nous sommes étrangers les uns les autres. C'est comme cela qu'ils nous voient de l'autre côté de la rive !

Certes, se disait Alain, ce pays n'est plus le mien, j'ai une autre nationalité, mais devrais-je oublier mon village, le lieu où je suis né ? Devrais-je gommer mon passé ? Je porte toujours Tassin à Sidi-Bel-Abbes comme lieu de naissance. Cela, plus jamais personne, ni aucun gouvernement ne pourront le modifier ! C'est tout un pan de mon histoire, l'histoire de ma famille... J'ai encore des parents enterrés là-bas ! Et Alain avait répondu en riant :
– Merci pour tes conseils, je prends le risque de m’y rendre. L’Algérien de ce XXIème siècle n’est pas celui des années soixante à quatre-vingt. Les gens ont changé. Il y a beaucoup de jeunes qui ne connaissent rien de notre histoire, encore moins de nos déboires. J’irai là-bas quoiqu’il m’en coûte. Même si je dois y laisser ma peau. De ce côté, au moins, je suis rassuré, je mourrais "chez moi". Personne ne pourra me contredire sur ce sujet. »


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Cet ouvrage a été composér Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d'adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-85501-5

 

© Edilivre, 2015

Du même auteur

 

Du même auteur :

– Le vieux fusil : éditions Enag 2010

– La déchirure : éditions Enag 2011

– Les dents de la terre : éditions Enag 2012

– Feriel : éditions Enag 2013

Citation

 

 

Le peu que je sais, c’est à mon ignorance que je le dois.

(Sacha Guitry)

Avertissement

 

 

Toutes ressemblances avec des personnes vivantes ou décédées ainsi qu’avec des événements précis ne seraient que pure coïncidence.

 

A Salah Mouhoubi « l’honnête homme ».

1

Alain ne croyait pas si bien faire au crépuscule de sa vie. Il a mené jusque-là une existence souvent mouvementée, pleine de rebondissements. Une vie honnête sans un moment de répit, une vie qui lui a laissé malgré tout un goût d’inachevé même s’il pensait avoir accompli l’essentiel de ce qu’il voulait faire. Maintenant qu’il aborde le virage de ses soixante-dix ans, un âge où lui et ses congénères aspirent à raccrocher définitivement, espérant se reposer quelques années encore avant le grand « plongeon », le dernier départ sans retour, sans regret. Alain pense ne plus pouvoir rien donner à sa famille et à d’autres ; sa carrière durant, il en a assumé plus de responsabilités qu’il ne pouvait imaginer et vécu au gré de ses désirs et de ses souffrances. A cet âge, on n’attend plus rien, sauf l’espoir de terminer sa vie comme il l’avait commencée, sans heurts particuliers à sa naissance dans ces contrées lointaines auxquelles il n’a jamais cessé de penser. Certes Alain regrettera beaucoup de choses mais en a-t-il les moyens de changer le cours de sa vie ? Il le pouvait à une certaine époque mais maintenant, à cette période où bon nombre de ses amis se déplacent avec des béquilles ou des cannes, le dos courbé par les ans qui se sont accumulés et se sont entassés sur ses épaules, il sait qu’il ne pourra plus jamais rien ajuster à sa guise, il se doit de se laisser happer par les jours à venir, il n’a plus « la main ». D’autres sont partis avant lui, avant l’heure sans pouvoir leur dire au revoir ; oui, c’est bien ça, c’est simplement un au revoir car lui-même pense les rejoindre bientôt dans leurs dernières demeures. Alain n’est pas dupe, il sait qu’il n’en a pas pour des décennies, il en a peut-être encore pour une année ou deux. Si Dieu lui en donne plus ce n’est que pur bénéfice ! Enfin, inutile de penser à ce genre de choses désagréables, se dit-il, Dieu le rappellera quand il le voudra, à Lui Seul de décider. Comme pour tous les autres avant lui.

Alain se remémore souvent les années passées ; elles ont filé à grande vitesse ; notamment celles de sa jeunesse, les années passées « là-bas », au delà de cette mer, de l’autre côté pas loin de ses terres et rives ensoleillées. Ce sont des années qui l’ont marqué pour la vie, celles qui lui brûlent les entrailles à chaque fois qu’il en parle, celles qui lui taraudent l’esprit à chaque fois qu’il y pense et lui revivifient la mémoire comme s’il s’agissait d’hier. Cette période là est restée ancrée dans un coin de sa tête, elle est impossible à déloger. Normal ne cessait-il de se répéter, il avait ouvert les yeux là-bas, dans cette plaine plate, boueuse l’hiver venu et que souvent le sirocco balaie et brûle à chaque été qui passe et qu’inlassablement les premières pluies de l’automne, au sortir d’une longue saison estivale torride et harassante, arrivent à remettre les choses à leurs places comme si de rien n’était. La nature est ainsi faite. Ce fut le recommencement à chaque fois, à chaque saison qui commence par les premières averses qui fécondent la terre qui l’avait vu naître, cette terre qu’on lui a ôtée, de force, sans son consentement. Une image, une voix, une connaissance ou simplement un mets ou un vêtement le rappellent à ses bons souvenirs et le plongent dans une léthargie dont il ne s’évade que quand ses yeux embués de larmes n’en pouvaient plus de réprimer. Oui, il sait que les gens de sa trempe, les gens de sa génération, cette génération de jeunes hommes qui avaient tout perdu mais qui avaient connu le bonheur et la guerre, ne pleurent pas à cet âge-là. Ils n’ont plus de larmes à offrir, ils ont tout sacrifié ; leurs corps desséchés, rigides ne vivent plus qu’a travers leurs yeux tristes et leurs visages ridés par les sillons creusés par les années qui défilent imperturbablement. C’est à penser que chaque an qui passe, voulait laisser sa trace indélébile comme les stries qui entourent l’écorce du palmier qui titille le ciel et qui plie sous le vent, attendant la rafale violente et propice pour le mettre à terre. Pour de bon. Ces visages-là arborant maladroitement des ravines qui les trahissent de jour en jour, les exhibant comme un mauvais trophée qui leur annonce à petits pas lents par petites touches saccadées, le dernier jour de leur vie, le lendemain qui arrivera et qui pourrait être le dernier. Mais Alain est un homme particulier. Des larmes ? il en a encore en réserve, il en verse à chaque occasion que l’histoire mouvementée de sa jeunesse le harponne et le fait retourner « là-bas », des décennies auparavant.

Pour son travail, Alain savait qu’il devait passer la main, c’est impératif. D’ailleurs, il aurait du le faire il y a déjà fort longtemps, il y a déjà une dizaine d’années auparavant quand il a abordé la première lisière de sa vieillesse qui lui tendait la main mais à qui il voulait tourner le dos. C’était peine perdue, il ne pouvait échapper à son destin. Mais voilà, Alain est ainsi fait. Il n’y a que le labeur, le travail bien fait qui compte. Tout autre chose passe en seconde position, sauf ses souvenirs qui le font parfois souffrir. Tout comme ses anciens compagnons de « là-bas » qui ont tous réussi leur retour en métropole, ce sont de vrais battants. Alain est un perfectionniste. Surtout depuis son difficile et pénible retour en France, il y a si longtemps, déjà !

C’est, allongé dans son grand fauteuil du salon, sirotant un jus d’orange qu’il consent à dévoiler une partie de ses plans à Raymond, son fils aîné qu’il a eu en se mariant en France au retour de sa grande déconvenue. Alain ne lui a pas tout dit. Il a raconté une petite partie, une infime partie de sa vie à Raymond. Seulement des bribes car il sentait que son fils ne s’intéressait point à sa vie passée de l’autre côté de la méditerranée. C’est de l’histoire ancienne, lui répondait-il à chaque occasion que son père voulait l’entraîner dans cette pénible et envoutante partie de sa vie.

Raymond ne tarde d’ailleurs pas à arriver. Entendant la sonnerie de la porte, Alain ne prend pas la peine de se lever pour aller ouvrir. Il sait que c’est son fils qui se tient devant le seuil de la maison grâce à l’écran posé en face de lui sur la table basse de l’imposant salon. Nonchalamment, il compose un code sur la commande à distance. La porte s’ouvre de suite et Raymond déboule dans la grande salle après avoir accroché son manteau dans le vestibule. Apparemment il fait froid dehors rien qu’à voir ses oreilles et ses joues toutes roses. Raymond vient directement au devant de son père qui ne fait aucun geste pour se lever. Il s’astreint à se courber pour venir embrasser « le vieux ».

– Bonjour fiston, mets-toi à côté de moi, j’ai à te parler !

Raymond s’exécute. Il sait que si son père le convoque dans son appartement cossu d’un quartier huppé de Paris, c’est qu’il a vraiment des choses sérieuses à lui dire. Habituellement, il lui donne des consignes par téléphone et quelques fois par téléconférence quand il ne veut pas se déplacer au siège de l’entreprise. Cette fois-ci, il pense que c’est différent au vu du ton solennel qu’il avait employé pour l’inviter à venir lui rendre visite.

– Bonjour papa. Tu es en pleine forme ! Un de ces jours, il faudra que tu me refiles la recette de ta jouvence, ajoute Raymond en plaisantant.

– Oui, ça va, je ne m’en plains pas pour mon âge, lui répond Alain qui décroise ses longues jambes pour se mettre plus à l’aise. Il porte une nouvelle fois le verre de jus à sa bouche, avale une gorgée et le repose délicatement sur la table. Il pose son regard de nouveau sur le visage arrondi de son fils et entame la discussion :

– Je t’ai appelé pour t’informer que je vais passer la main définitivement sur mes activités. Regarde-moi, je viens d’entamer mes soixante-dix ans, il est temps pour moi de m’occuper de ma propre vie. Du moins ce qui me reste à vivre.

Raymond l’interrompt :

– Arrête de dire des bêtises papa. Tu sais que tu es indispensable à la bonne marche de l’entreprise. Sans toi, rien ne marchera, tu es comme un père pour tous nos ouvriers. Tu te portes comme un charme. Regarde-toi, ta mine est resplendissante. Tu as encore des choses à nous montrer.

Alain ne répond pas sur le champ. Il prend son temps pour mieux peser ses mots. Ce que dit son fils est vrai mais pour combien de temps encore. Ne vaut-il pas mieux se retirer dans l’honneur, en parfaite santé, éviter de s’accrocher à son fauteuil de Président-directeur général de cette boite qu’il avait créée et fait prospérer depuis des décades. Il pense qu’il est vraiment temps de transmettre définitivement et pour de bon le flambeau à son fils dans de bonnes conditions. Il veut quitter le « bateau », en bon commandant de bord, debout sur ses pieds, conscient de ses actes, laissant une situation nette. Certes, il a déjà eu ce genre de discussions avec Raymond qui a pu le convaincre à chaque fois de ne pas abdiquer, de poursuivre encore son œuvre, car cette entreprise est la sienne, sa véritable œuvre, il l’avait construite dans des moments délicats. Mais cette fois-ci, c’est sérieux, Alain a sérieusement et mûrement réfléchi, il a besoin de recul et du temps nécessaire pour aller revisiter son passé. Un passé qu’il n’arrivera jamais à évacuer tant qu’il ne le revisitera pas. Il se sait vieux, il sait que l’on ne refait pas sa vie à cet âge même si comme le lui dit son fils Raymond, il est encore pimpant et gai, avec une santé de cheval. Mais pour combien de temps encore ? La mort rode un peu partout. Aujourd’hui, il est en bonne santé. Mais qu’en sera-t-il demain, après demain, dans un mois ou un an ? La vie tout comme la mort, son prolongement naturel, sont scélérates. Elles n’avertissent pas quand les bonnes et les mauvaises choses sonnent à la porte. Surtout la mort qui peut le happer à n’importe quel moment, au lit, dans l’ascenseur, à son bureau ou tout simplement en train de manger. Alain connaît ses limites même s’il a toujours un bon pied et un bon œil. Beaucoup de ses amis l’ont quitté. Sans crier gare. La veille, ils prenaient l’apéro avec lui, riant et blaguant dans le grand salon de sa belle demeure. Le lendemain, un simple coup de fil annonçant leur disparation. Pfft, le vide, plus rien. Une demi-surprise ! Pourtant, quelques-uns étaient comme lui, sûrs d’eux, en parfaite santé, pensaient-ils, gambadant sur leurs deux jambes, gobant leurs bouteilles de vin rouge quotidiennes, l’œil toujours flamboyant, moins âgés pour la plupart d’entre eux. La faucheuse leur était tombée dessus sans les avertir, les emportant comme tous les autres humains. Quoiqu’attendant sa venue dans un jour toujours à venir, comme d’habitude, elle les avait surpris, les uns dans leur sommeil, d’autres en plein jour, à table ou sur un lit d’hôpital, succombant alors qu’ils voulaient encore avoir une simple petite rallonge de quelques jours.

Alain sait que s’il ne prend pas la décision de faire ce pèlerinage maintenant, il n’aura plus jamais la force d’y mener son voyage à terme. C’est le moment ou jamais. Comme à l’été 62 où il fallait se décider. Partir ou rester. Il avait tranché. Ni Raymond encore moins d’autres amis ne pourront lui faire changer d’avis. Cette fois-ci, c’est définitif, il a décidé de quitter la direction de l’entreprise. Son fils le remplacera, il a toutes les qualités requises pour ce genre de travail. D’ailleurs, Alain appréhendant ce moment fatidique où il faudra bien quitter le navire, avait décidé de donner sa chance à Raymond. Il l’a intégré dans l’entreprise et lui a donné de grandes responsabilités dans la perspective de prendre justement les rênes, une fois Alain hors du coup, poussé malgré lui par la force du temps et l’accumulation des années qui passent en lui ôtant à chaque minute de sa vie qui file, une partie de son énergie qui jadis fut débordante. Hélas, oui, il faudra bien un de ces jours laisser la place aux autres. Et ce jour-là, implacable, venait d’arriver plutôt que prévu. Non pas à cause de la sédimentation de ces satanées années qu’il n’a pas vues passer, non, c’est plutôt à cause de ces souvenirs qui l’assaillent chaque fois qu’il se met au lit. Alain a peur de ne point faire son pèlerinage. Ce n’est ni le Vatican encore moins la Mecque, simplement le désir et l’espoir de fouler la terre de ses parents, sa terre, celle qui l’a vu naître, avant d’en être « chassé » pour de bon. Il doit y aller avant de rendre le dernier soupir, avant de mourir. Mais cette fois, ce sera certainement pour de bon, pas comme lors du désastre de l’été 62 quand il a dû laisser une partie de son âme là-bas. Sans pouvoir intervenir. D’ailleurs, le pouvait-il ? Il aura certes des regrets de quitter l’entreprise mais son grand remord sera certainement son incapacité à faire inculquer à son fils l’amour de son bout de terre, de l’autre côté de la mer. Là, Alain se sent complètement désorienté et désolé de ne point comprendre pourquoi Raymond, un homme cultivé, un homme bardé de diplômes et qui aura pour charge de faire fructifier les affaires familiales, pourquoi son fils n’est pas sur la même longueur d’onde que son père qui voulait lui faire partager un pan de sa vie. C’est la nouvelle génération, pense Alain. Il est né à Paris dans l’opulence la plus totale, il n’a pas eu à connaître les affres de l’exil, de la guerre, les peines encourues par ses aïeux qui ont tout laissé pour aller débarquer dans des rivages inconnus et hostiles. Ils n’avaient pas le sou, croulaient sous la misère, l’estomac jamais rassasié. Mais ils étaient quand même partis à la recherche d’un idéal inconnu qu’ils n’arrivaient pas à construire chez eux. Heureusement que Raymond tient beaucoup de choses de son père. Son physique, son teint, son franc-parler ainsi que sa hargne à faire mieux que tous les autres. Sur ces plans, Alain peut s’en aller tranquillement, n’importe où, l’entreprise fleurira peut-être encore plus sans lui.

– Veux-tu que je te serve un verre ? Un bon whisky te remettra les idées à leurs places.

Alain regarde de nouveau son fils. Non, décidément il n’a rien compris. Cette fois-ci, c’est pour de bon. Il est inutile d’insister. Sa décision est prise :

– Tu as oublié que cela fait des années que j’ai arrêté de boire de l’alcool. Inutile de te tordre les méninges à vouloir me retenir. Je te refile l’entreprise. Je sais que tu en prendras soin. Certainement plus que moi, je n’ai aucun doute là dessus. Mais je dois partir fiston. C’est maintenant ou jamais ! Tout ce que tu diras ne servira à rien. Peut-être que cela servira à renforcer ma hargne à vouloir te laisser la place.

– D’accord, d’accord, personne ne te retiendra. Je vais appeler sur le champ ma secrétaire. Elle va te réserver des billets pour le Maroc, la Malaisie, la Nouvelle Calédonie ou peut-être la Corse. Que sais-je encore où voudras-tu aller passer quelques vacances pour te requinquer. Comme cela tu nous reviendras frais et dispos. Dommage que maman n’est plus là pour t’accompagner. Mais te connaissant, je sais que tu trouveras chaussure à ton pied là où tu débarqueras.

Alain ne dit mot. Il hoche sa tête. Preuve que Raymond est complètement à côté de la chose. Il n’a pas compris que lui, son père veut raccrocher définitivement des affaires et veut se ressourcer ; oui, c’est bien cela, se ressourcer ! Il regarde son fils posément et lui dit :

– Va fiston te servir un bon verre de scotch. Tu en auras besoin pour la suite de la discussion.

Raymond s’exécute. Il se dirige vers l’armoire où sont entreposées diverses bouteilles. Il se sert une bonne rasade de liqueur et revient s’asseoir à côté de son père. Il sent que cette fois-ci, il y a trop de sérieux dans l’air. Surtout sur le visage grave de son père, imperturbable, sans un sourire, qui ajoute :

– Ecoute-moi bien fiston. Je ne vais pas le répéter une autre fois. Je ne quitte pas la direction de l’entreprise pour le plaisir d’aller m’éclater au soleil avec de jolies filles. J’ai dépassé cet âge. Dieu merci, j’ai eu tout ce que je voulais de ce côté-ci. Je me suis éclaté à fond sur des plages, des hôtels avec plein de maîtresses et que sais-je encore ! J’ai tout fait dans ma vie ? J’espère que ta pauvre mère me pardonnera et m’approuvera de là où elle se trouve. Non, ce n’est point cela dont il s’agit. Je n’ai plus besoin de m’éclater. Je vais partir en pèlerinage. Je veux revenir sur mes pas, savoir d’où je viens.

– Mais tu connais tout cela par cœur papa. Un pèlerinage pour aller où ? À Lourdes, Jérusalem ? Toi l’homme qui n’a jamais daigné offrir ne serait-ce qu’une humble prière à ton Créateur, malgré tout ce qu’il a fait de toi ! répond Raymond en voulant plaisanter. Je suis surpris de te voir découvrir le cœur d’un chrétien qui veut se repentir.

– Passons, passons sur ce que tu viens de dire. Tu n’as rien compris. Je vais retourner sur mes pas, revisiter mon passé, revoir les lieux de mon enfance, revoir les lieux où son enterrés tes arrières grands-parents. Cela ne te dit rien ? Cela ne t’enchante pas ?

Raymond répond nonchalamment en prenant le temps d’avaler une gorgée de la liqueur de son verre qu’il essaie de triturer entre ses doigts tant l’annonce lui paraissait saugrenue :

– Enfin si ! Si tu as vraiment envie de retourner là-bas, va, mais à tes risques et périls. Tu sais que c’est un pays instable, tout peut arriver d’un moment à l’autre. Ne me dis surtout pas que je ne t’ai pas averti ! Tu n’as qu’à les voir comment ils se comportent déjà chez nous. Alors, qu’en sera-t-il chez eux et entre eux ! Tu vois ça d’ici, toi, un européen, un homme cultivé, riche, connu, entre des gens qui ne connaissent rien à la civilisation ! Une aubaine ; tu seras déchiqueté dès que tu poseras les pieds là-bas.

Alain est quelque peu surpris des réponses de son fils. Pourtant, il ne connaissait rien à ses projets. A peine avait-il consenti à l’informer de son voyage que les vieux démons le reprennent. Il n’a pas encore prononcé le nom du pays de sa future destination que son fils monte sur ses grands chevaux. Il connaissait Raymond pour ses positions avant-gardistes, il n’est pas raciste pour un sou. Alors, d’où lui vient cette soudaine propension à le convaincre à renoncer à son projet ?

– Mais que pourra-t-il m’arriver ? Je reçois chaque jour qui passe des échos des plus favorables. Les gens vivent normalement là-bas. C’est vrai qu’ils ont leurs soucis comme nous autres ici. Il est temps de tourner la page et voir ces gens-là comme des personnes normales, des personnes comme nous toutes ! Toi aussi tu fais partie de cette catégorie de personnes qui ne veulent pas tourner la page. Non, fiston, rien ne m’arrivera, détrompe toi. C’est en restant calfeutré dans ce salon que je perdrais ma vie. Doucement mais sûrement avec toutes ces saloperies de maladies des temps modernes qui nous happent sans nous en apercevoir ! En me gavant du matin au soir ! Non, c’est trop peu pour moi. Je ne suis pas homme à attendre gentiment la mort frapper à ma porte. J’ai des choses à faire et je les ferai. N’en déplaise, mon cher fils, j’entamerai ce pèlerinage dans très peu de temps. Suis-je assez clair maintenant ?

Raymond a compris qu’il ne sert à rien de contrarier son père. Il veut aller « là-bas » ? Alors qu’il aille ! Il fera en sorte de l’accompagner du mieux qu’il pourra en lui dénichant des compagnons sérieux et une agence de voyage qui pourra le prendre en charge.

Alain a compris en regardant de nouveau son fils. Il a compris qu’il veut prendre la chose à son compte pour lui faire accomplir le voyage dans de bonnes conditions. Il voit déjà Raymond se démener et se débrouiller pour lui dénicher les meilleures conditions de voyages. Cela, Alain n’en veut pas. C’est son voyage, à lui ! Il lui appartient de tout organiser. Comme il l’entend !

– Je crois que tu ne m’as pas encore compris fiston. Je vais aller là-bas avec d’anciens amis rapatriés. On se prendra en charge tout seul. Ne te tracasse pas trop. Je voulais te faire venir rien que pour t’informer qu’à partir de ce moment, ne compte plus sur moi pour faire fonctionner l’entreprise. Dorénavant, le chef, c’est toi et toi seul ! Les préparatifs de ce voyage ne te concernent pas. On est assez grands pour se débrouiller tout seul. On est à plusieurs à vouloir retourner là-bas pour essayer de revivre ces instants magiques de notre jeunesse. Personne d’autre ne pourra le faire à notre place. Toi compris !

– Excuse-moi papa. Ce n’est pas ce que je voulais te faire comprendre. Va, là où cela te plait, l’essentiel pour moi est que tu vives plus de cent ans, que tu nous reviennes mieux qu’avant !

– Bien dit fiston ! Oublie-moi quelques moments pour ne t’occuper que de ton affaire. Ton vieux papa a plus d’une corde à son arc. Il a survécu à beaucoup d’événements qu’un voyage aussi historique comme celui-ci ne lui fera certainement pas de mal. Ne te tracasse plus. Au fond, je te comprends. Toi, tu es né dans cette France-là, cette France opulente, pantouflarde, fêtarde qui ne veut rien voir et ne veut pas s’intéresser à ce qui se passe de l’autre côté. Par contre nous, nous traînons toute l’Histoire. L’Histoire de ces deux pays qui s’étaient tellement « aimés » puis s’étaient tellement déchirés. On était comme un couple, vois-tu. Tout le monde avait raison et tout le monde avait tort. Au bout, comme dans tous les couples, il y eut un divorce dont personne ne s’en était remis totalement même s’ils arrivaient à se reconstruire chacun de son côté. La présence de l’autre est toujours vivace. On ne pourra jamais l’oublier. D’ailleurs le pourrait-on ?

– Attention papa ! Tu es en train de délirer, n’essaie pas de refaire l’histoire à ta façon. C’est fini tout cela. Les anciennes colonies, les canonnières, c’était l’ancien temps, un temps complètement révolu à notre époque. On est au vingt et unième siècle, regarde les choses en face. Chacun est chez soi et ne pense qu’à ses propres enfants. Par contre toi, apparemment, tu es à contre courant de l’histoire. Je pense que le mieux est de laisser le temps faire les choses. Dieu a crée l’oubli ; fort heureusement sinon, on ne pourra plus vivre sans s’entretuer. Dans une vingtaine d’années, peut-être trente années, cette histoire sera complètement oubliée par les générations d’après-guerre. Elle retournera vers son lieu d’origine, d’ailleurs le lieu qu’elle n’aurait jamais dû quitter !

Alain fronce les sourcils. Il ne comprend pas ce que voulait lui faire comprendre son fils :

– Mais, quel lieu d’origine ?

– Cette histoire devra retourner à l’Histoire avec un grand H. Son lieu sera uniquement les livres d’histoire, elle sera considérée comme toutes les autres étapes de la longue histoire mouvementée de notre cher pays. Comprends-tu maintenant ce que je veux dire ?

Alain se lève de son fauteuil, prêt à bondir et à répondre vivement à son fils. Comment un blanc-bec de son espèce peut-il dire des phrases de ce genre. Il veut mettre son père et ses amis « aux archives ». Pourtant, ils sont toujours là, plus vivants que jamais. Non, mais ce n’est pas croyable ! Il se ravise instantanément en refrénant sa colère, ayant compris qu’il ne sert à rien de choquer ces jeunes qui ne comprennent rien à son époque. Une autre époque lointaine, floue et inconnue pour la plupart de ces nouvelles générations qui n’ont que faire des états d’âme de leurs parents sur le déclin. Bien sûr que cet enfant ne pourra jamais comprendre les malheurs, les déchirures, les souffrances, les privations et les mépris que plus d’un million de gens comme son père ont vécus.

Alain se résout à garder son calme. A quoi bon rechausser des gants pour engager une bataille – encore une autre – d’ailleurs perdue d’avance contre son propre fils qui de toute façon a raison dans le fond ? Mais personne, alors là, personne, sauf bien sûr les autorités de « son ancien pays », ne pourra lui faire changer de cap et d’avis. Il partira, advienne que pourra ! Pour les conséquences, s’il y a conséquences, il sait qu’à soixante-dix ans, on ne se refait pas ; il n’est plus de prime jeunesse, son avenir est derrière lui. Il assumera quels que soient les résultats.

En guise de réponse Alain regarde longuement Raymond qui baisse les yeux réalisant tardivement qu’il venait d’offenser son père. Il se dirige vers la grande fenêtre ornée d’un magnifique rideau qui empêche la faible lumière grise du jour de se faufiler dans la pièce. Son fils le regarde faire, mi-amusé, mi-inquiet de voir son père se mettre si vite en colère pour se rebiffer à l’instant, dans la minute qui suit.

– Viens, viens fiston, je vais te montrer quelque chose.

Raymond quitte son siège et vient se mettre debout à côté de son père. Ce dernier lui dit :

– Quel temps fait-il dehors ?

– Comme d’habitude, tu le connais mieux que moi, ce putain de temps parisien ! Il fait un temps de chien. Le ciel est couvert, la brume rase les toits des immeubles. Le crachin pénètre jusque dans les bronches. Ce n’est pas un temps à mettre son chat dehors.

Alain tire violement le rideau de la fenêtre. Il ouvre la fenêtre et les deux volets qui laissent passer un froid glacial. Il regarde longuement le grand parc avec sa pelouse verdoyante dont les arbres sans feuillage font grise mine dans ce climat de tristesse généralisée. Le vent qui souffle et qui les fait courber leur donne l’air de ressembler à des fantômes qui viennent de perdre leurs draps blancs. Il ne veut pas détacher son regard de cette image fantomatique qui fait le quotidien des parisiens et qui leur refile un spleen des plus déprimants qui donne des envies de mettre les « bouts », une envie d’être ailleurs qu’ici. Alain devine, cachés dans les alcôves et interstices des gargouilles des bâtiments, les pauvres oiseaux tristes qui ne peuvent plus d’aller picorer dans le parc, le givre du matin et le crachin qui l’a suivi et qui n’en finit pas de tomber et de les mouiller, les en dissuadent de mettre le bec dehors. Dire qu’il a passé l’essentiel de son existence dans de pareilles circonstances ! Raymond fait un pas en arrière pour se prémunir du courant d’air froid qui lui fouette le visage :

– Vois-tu fiston, j’en ai marre de ce temps-là. Bientôt, je m’envolerai vers un ciel plus clément où il n’y aura que du soleil, du matin au soir. Peut-être même la nuit, sait-on jamais, depuis que j’ai quitté ce bled ? Bientôt, je n’aurais plus à me poser la question pour savoir quels habits mettre, attendre les informations à la radio ou à la télé, pour connaître la météo. Rien de tout cela, du soleil à toutes les heures. De la bonne humeur ! Quand au crachin et à ce brouillard bas qui me fouillent en sortant jusqu’au plus profond de mon pantalon, qui m’empêchent de respirer et de penser sérieusement, je serais heureux de vous les laisser à vous les parisiens pour en profiter !

Raymond est surpris de voir son père parler de la sorte. On dirait qu’il a affaire à un nouvel homme, un homme en transe, rien qu’à l’idée d’évoquer ce voyage symbolique. A-t-il perdu la tête ou est-il vraiment emporté par sa passion pour son ancien pays. Ou les deux peut-être.

– Ecoute papa, le soleil est partout. Pas uniquement là-bas. Le sable fin, les cocotiers, les baignades dans des lagons bleus ; le farniente ; cela ne te tente pas ? Dis ? Voilà ce dont tu as besoin. Un bon mois de repos loin de Paris va certainement te requinquer ! Va du côté de la Nouvelle Calédonie, les Iles Mayotte, les Maldives. C’est tellement loin et exotique que cela te fera passer tes envies de voyager à quelques centaines de kilomètres de chez toi, de « l’autre côté » de la mer méditerranée.

Alain s’est complètement calmé. Il consent à entendre de nouveau « les bêtises » de son fils qui ne lâche rien. Il veut toujours lui faire changer d’idée. Il lui répond calmement :

– Pas du tout mon cher Raymond, il y a une histoire charnelle qui me lie à cette terre. Ne pas y retourner sur mes pas équivaudrait à une trahison.

– Une trahison ? Quel gros mot ! Ce pays ne t’a rien donné. Pire, il te considère comme un pestiféré. Il ne veut pas de toi, il ne veut même pas reconnaître ton existence.

– Parfaitement mon cher ! Une trahison !

– Puis-je savoir qui trahirais-tu au cas où tu n’effectueras pas ce pèlerinage ? Pourtant au siècle dernier, je ne me rappelle plus de cette fatidique date, tu me racontais qu’on t’avait chassé comme un malpropre, un étranger de ton paradis perdu !

Les larmes commencent à perler sur les cils d’Alain qui porte sa main vers ses deux yeux pour les essuyer. Sa voix se fait de plus en plus douce mais cassante. L’émotion commence par le submerger :

– Non mon petit, tu ne peux pas savoir. C’est quelque chose qui est enfoui au fond de moi-même.

Alain porte sa main à son cœur et ajoute d’une voix presque inaudible :

– A mon retour peut-être, je t’expliquerais cette relation charnelle.

– Heureusement que maman nous a quittés sinon, elle s’arrachera les cheveux. D’ailleurs, je me pose la question de savoir, si elle vivante, elle consentira à t’accompagner.