Les rides ont des larmes

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Nicolas, pianiste virtuose, apprend le décès de sa mère qu’il a abandonnée dans une maison de retraite. Il subit un terrible choc psychologique et décide de mettre un terme à sa carrière de concertiste. Il doit affronter le mépris de Lara, une jeune infirmière.

Choisir comment vivre sa vie, c’est bien sûr merveilleux. Mais le peut-on encore dans ces maisons de retraite où les projets ne sont plus vraiment envisageables parce qu’on est atteint par les limites de l’âge et que le passage de l’autre côté du miroir n’est plus qu’une question de temps sans consistance.


Publié le : lundi 26 mai 2014
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EAN13 : 9782332691477
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ISBN numérique : 978-2-332-69145-3

 

© Edilivre, 2014

1

Un jour comme un autre. Comme mille autres.

Comme une éternité.

Un temps qui n’en finit pas de passer.

Rachel attend. Sage. Dans son fauteuil roulant, elle a l’impression de se tasser un peu plus chaque jour.

Il n’est que dix-sept heures et le repas ne sera servi qu’à dix-huit heures trente. Pourtant, elle stationne là, dans le corridor qui donne accès à la vaste salle à manger avec ses tables rondes recouvertes de nappes jaunes ; certaines sont pourvues de sièges à haut dossier, d’autres restent libres pour accueillir les véhicules des résidants qui ne peuvent plus marcher.

Quelques indices lui indiquent que le rituel immuable se perpétue.

Deux auxiliaires féminines polyvalentes qui s’affairent et disposent les couverts sur les tables. La sempiternelle carafe d’eau. Les assiettes, les verres qui s’entrechoquent parfois. Des bruits, ô combien familiers.

Une vague odeur de bouillon au poulet s’insinue dans l’air. Pas de quoi faire frissonner les papilles.

Pourtant, Rachel a étudié le menu de la semaine. Mais elle n’a rien retenu de particulier.

Ah ! Si. Elle se souvient. Dimanche on a prévu une tarte à l’ananas au dessert. Sans chantilly bien sûr. A cause du régime. Ou peut-être pour ne pas mélanger la viande et le lait.

A côté d’elle, à droite et à gauche, en face, les autres pensionnaires de la maison de retraite restent silencieux, les yeux dans le vague ; la majorité est constituée de femmes. Certaines ont la chance de naviguer encore sur leurs deux jambes ; d’autres sur trois. Mais, la plupart d’entre elles sont clouées dans leur véhicule tout terrain.

Trois hommes se sentent perdus dans cette marée féminine.

L’un d’eux, un ancien sergent major, s’amuse à tambouriner sur la table des rythmes qui lui rappellent les défilés d’antan. Roulements de l’index, du majeur, de l’annulaire qui reproduisent les cadences de la caisse-claire… tous les quatre temps, la main gauche s’abat sur la table ponctuant le boum de la bombe. Et il recommence, inlassablement, avec un air inspiré. Mais, apparemment, cela ne dérange personne.

Le deuxième, le cou cassé, regarde par en-dessous d’un air inquiet.

Il doit sûrement produire un gros effort pour élever son regard de temps en temps, cherchant peut-être à surprendre un événement inattendu ou préoccupant.

Quant au troisième, vêtu d’un complet gris très strict, agrémenté d’un gilet seyant, tous les quarts d’heure, comme une horloge préréglée, il psalmodie à haute voix une prière de bénédiction en hébreu. Il utilise des crescendos et des morandos… sa voix s’estompe progressivement et le flot monotone des mots le plonge dans une sorte d’apathie temporaire. Il ne résiste plus… Il somnole. Puis, soudain, reprenant ses esprits, le quart d’heure suivant il entame à nouveau, avec conviction, ses litanies, regardant droit devant lui, totalement imprégné de son rôle… Pourtant encore une fois, sa voix perd de son assurance… alors il retombe dans un petit somme provisoire, la tête appuyée sur sa poitrine, le corps dangereusement penché en avant.

La scène pourrait sembler hallucinante pour une personne étrangère à la maison de retraite… Mais, pour les gens de l’intérieur, ce n’est rien moins qu’une ambiance coutumière.

Certains fixent la porte d’entrée, espérant un petit miracle. L’arrivée d’un membre de leur famille venu leur rendre visite ou des invités-surprise ou n’importe quoi qui viendrait rompre la monotonie et apporterait un petit divertissement.

Rachel regarde sa montre. Une belle montre dont le cadran rond est serti de perles.

Encore dix minutes.

Dix minutes à attendre avant de voir son beau visage gravé au plus profond de sa mémoire. Elle connaît tout de ce visage ; Le moindre détail. Le sourire avec ses dents de la chance. La fossette au menton. Le nez un peu épaté. Ses cheveux châtain-clairs fournis, légèrement ondulés et surtout ses yeux d’un bleu immaculé qui la regardent avec cette limpidité des jours heureux.

Mais elle se garde bien d’exhiber la photo sans respecter ce rituel qui la conditionne… Il faut attendre encore quelques instants.

Tiens ! Voilà la fille Bénarousse, Gisèle, qui fait son entrée. Elle lâche le battant de la porte qui se rabat avec violence en faisant sursauter quelques dames à moitié assoupies.

Elle vient comme chaque soir rendre visite à son père que Rachel ne connaît pas, car il réside au 2ème étage de la maison de retraite, au pavillon des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer !

Rachel estime qu’elle a de la chance dans son malheur. D’accord ; elle est handicapée et ne peut plus se servir de ses jambes, ou presque pas. Mais au moins, elle bénéficie de toute sa raison. Par exemple elle connaît la date d’anniversaire de son mariage ! Le 9 juillet ! Elle a en mémoire son numéro de sécurité sociale. Et malgré le défilement insensé des jours, elle sait avec précision la date du jour et des fêtes à venir.

D’ailleurs, elle n’a aucune appréhension à ce sujet. Son cerveau fonctionne bien.

Elle pourrait parler de tout… Mais oui… de tout. De mode par exemple, et oui ! De cuisine aussi… Ses fameuses recettes dont toute la famille et les amis raffolaient. Elle pourrait parler… mais en vérité, elle ne parle pas. Sauf avec Lara.

Avec les autres, c’est trop dur. Soit elles n’entendent presque plus. Alors, il faut répéter, répéter… soit elles n’éprouvent plus aucune envie de discuter de sujets qui les dépassent désormais, comme si l’enfermement qu’elles subissent étouffe toute volonté de s’extérioriser, et de se projeter dans un avenir de plus en plus restreint.

Gisèle, en passant, adresse un beau sourire à Rachel et lui caresse les cheveux, furtivement. Elle salue de la main, comme à l’accoutumée, les autres pensionnaires et se dirige vers l’ascenseur.

« Elle me touche les cheveux, parce qu’elle m’aime bien, se dit Rachel. Elle ne me fait pas la bise, sauf les rares fois où elle vient dans ma chambre me tenir compagnie pendant quelques minutes. Mais c’est pour ne pas faire de jaloux. Elle ne va quand même pas aller embrasser tous les résidants, chaque soir… Mais pourquoi est-ce que je suis méchante comme ça ! J’ai l’impression quand elle me passe la main dans les cheveux, qu’elle flatte son chien de compagnie.

Finalement, ça donne l’illusion de n’être qu’une potiche qu’on déplace de temps en temps…

Et pourtant… pourtant…

Comme sa vie a été riche et dramatique à la fois. Avec des moments de grand bonheur… mais aussi, bien évidemment des périodes de malheur. Des joies, des peines… Ah ! Elle se souvient… Pff !… voilà qu’elle se rend compte qu’elle radote à nouveau. Elle radote parfois, et ça ennuie tout le monde. Aussi… Rachel se promet de ne pas faire comme les autres… Il faut qu’elle se taise, qu’elle garde sa dignité… A quoi ça sert de toujours raconter les mêmes choses… A quoi ?… Elle gardera sa peine dans son cœur… jusqu’à la fin.

Ah ! Mais c’est l’heure. Elle va pouvoir enfin l’embrasser.

Rachel farfouille dans son sac, un grand sac en damiers avec des carreaux beige et blanc.

Elle vient d’en changer. Elle en change fréquemment. Elle en possède toute une collection. Celui-ci, elle l’a gagné au loto une semaine auparavant. Un fourre-tout où s’entassent pêle-mêle le menu de la semaine, des biscottes, une bouteille d’eau, un foulard, une boîte de tic-tac, une serviette de table, des Kleenex, un petit porte-monnaie et d’autres objets hétéroclites qui constituent son trésor.

Et d’une petite poche de son sac, bien à l’abri, elle extirpe une photo protégée par un étui en plastique.

Une véritable relique qu’elle manipule avec délicatesse… La photo de son fils Nicolas.

C’est comme un talisman. Un objet de culte. Son fils ! Le plus beau cadeau que le Seigneur lui ait accordé ici-bas.

Rachel est partagée entre cet amour au-delà des limites de l’être humain et un sentiment de détresse qui l’oppresse.

Combien d’années se sont écoulées sans qu’il ne soit venu la voir. Elle aurait tant aimé le serrer dans ses bras, lui dire combien elle est fière de lui. Tant aimé un peu partager sa vie, voler quelques miettes de son bonheur… qu’il lui raconte comment il vit, ce qu’il fait chaque jour. Qu’il lui parle de ses amis, de ses amours.

Est-ce qu’il mange suffisamment, et à sa faim, et qui lui fait la cuisine ?… Est-ce qu’on lui confectionne des petits plats tout en douceur, ces petits repas arrosés de tellement d’amour maternel qu’ils ne pouvaient avoir que le goût du merveilleux. D’ailleurs, elle se souvient de ses préférences, de ses manifestations de plaisir. Elle se remémore cette époque, marquée d’une encre indélébile dans ses souvenirs, où elle l’avait presque pour elle toute seule.

C’était juste après la disparition de Frantz, son mari. Une époque terrible et tellement éprouvante.

Mais son fils avait su l’entourer d’affection.

Il se mettait au piano et toute la maison résonnait des notes aériennes de sa musique qui la transportait dans un monde irréel, presque magique. Sa présence, ses rires, ses colères imprégnaient chaque pièce de la maison… Son petit Nicolas… même si il est un homme d’âge mûr à présent, il sera toujours pour elle, son petit Nicolas, son unique enfant, un être exceptionnel. Bien souvent, elle se demande pourquoi elle reste encore en vie. Chaque matin, à son réveil, elle a du mal à envisager une nouvelle journée… Pour quoi faire ?… Le seul lien qui la rattache encore à cette vie qui ne lui apporte plus rien, c’est ce lien, si ténu : Savoir que Nicolas triomphe dans son art, qu’un jour enfin, il se souviendra d’elle et qu’il viendra lui rendre visite.

Elle sort soudain de sa quasi somnolence hypnotique.

C’est Lara, l’infirmière qui l’interpelle.

– Eh ! Bonsoir, ma chère madame Mandelbaum… Comment ça va aujourd’hui ?… pardonnez-moi de vous sortir de votre rêverie. Mais c’est l’heure des petits tests pour le diabète… Allez ! vous me tendez votre doigt ?

Rachel émerge péniblement de son passé, comme prise en faute. Elle range méticuleusement la photo dans son sac.

Lara lui adresse un gentil sourire.

– Alors, vous avez moins mal aujourd’hui ?

Rachel fait la moue.

– Bof !… couci-couça… j’ai toujours mal au dos… comme d’habitude, quoi.

Rachel tend avec résignation l’index de la main droite. L’infirmière lui provoque une goutte de sang qui lui permet de faire son prélèvement. Elle semble satisfaite du résultat.

– C’est parfait tout ça, commente-t-elle. Je vois que vous devenez vraiment raisonnable.

Rachel hésite, puis de sa voix chevrotante, une petite voix de vieille, elle implore :

– Dîtes, mademoiselle Lara…,

Et elle s’arrête intimidée ; mais ses yeux parlent pour elle.

– Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise, madame Mandelbaum ? demande Lara.

– Oh ! Vous savez bien… Je voudrais avoir des nouvelles de lui… Est-ce que vous en avez ?… Je vous en prie.

– De lui ? Ah ! Vous voulez parler encore de votre fils ? le pianiste ?

– Oui. oui… alors ? vous en avez ? Je vous en prie…

– Je suis désolée madame Mandelbaum… non. Je n’en ai pas… aucune nouvelle… Vous pensez bien que si j’en avais, je vous les donnerais.

Lara s’en veut d’avoir durci le ton, d’adopter cette attitude de réprobation. Mais c’est plus fort qu’elle. Quand cette pauvre Rachel demande des nouvelles de ce fils ingrat et qu’elle la voit se consumer d’amour pour lui, elle en éprouve une sorte de nausée. Il lui vient des envies de la secouer, de lui crier de se révolter.

C’est vrai, quoi ! Pas une seule visite en trois ans. Quelques coups de fil de temps en temps, seulement. Mais un fils comme ça, on a plutôt envie de le maudire, de le déshériter ! Et le pire, c’est que ce fils, avec toutes ses tournées et ses activités, il doit être plein aux as. N’empêche ! C’est une véritable honte d’agir de la sorte.

Lara ne comprend pas les longs silences de Rachel, son indulgence, sa patience. Comme si ce cœur de mère pouvait tout pardonner.

Combien de fois, elle l’a entendue se mortifier, justifier presque la longue absence de son fils.

– Je le mérite disait-elle parfois. Je le mérite.

– Vous méritez quoi ? demandait Lara.

– Qu’il ne vienne plus me voir.

– Comment pouvez-vous dire une chose pareille ? s’emportait Lara. Une si belle, une si douce maman, mais on doit la vénérer, la cajoler se sacrifier pour elle.

Le dos de Rachel se voutait alors encore plus, comme sous le poids d’un lourd fardeau. Elle portait d’un geste indécis la main à la bouche. Et ce geste maintes et maintes fois répété semblait la préserver d’un épanchement, comme si elle ne voulait pas se laisser aller à des confidences plus poussées.

« Pauvre femme, se dit, Lara. Qu’est-ce qu’elle endure ! »

Elle ne peut s’empêcher d’éprouver de l’affection pour cette petite vieille si discrète, si conciliante, par rapport à d’autres, retombées en enfance et qui supportent difficilement que l’on ne s’occupe pas d’elles en permanence.

Elle observe à la dérobée ce corps fluet aux jambes réduites à des proportions presque squelettiques, ce visage rond aux lèvres fines, creusé d’une multitude de rides qui font penser au soufflet d’un bandonéon, lorsqu’elle essaye d’esquisser des sourires, par gentillesse.

« Oui, se dit Lara, tout en vaquant à ses occupations, c’est drôle que je pense à un bandonéon… peut-être parce-qu’un bandonéon c’est plus pathétique qu’un accordéon. Ça pleure tout le temps. Ça vous arrache des frissons d’émotion »… Et c’est ce qu’elle éprouve en ce moment.

– Madame ! crie soudain une femme assise bien droite sur une chaise, avec une voix aigue altérée par le stress. Madame !

– Oui, madame Zerbib, j’arrive, promet Lara. Je fais le tour et je m’occupe de vous.

– Oui, mais madame. Moi, j’ai mal à la tête, moi.

– J’arrive, madame Zerbib. J’arrive.

– Madame ! Madame ! implore la femme avec insistance.

– Oh ! Elle peut pas la fermer, s’indigne une autre résidante à la forte corpulence. Il faut lui mettre un bâillon à celle-là.

– Madame ! Madame ! Madame !

– La ferme !

– Mais… madame !

– Je vous promets de m’occuper de vous, insiste Lara, d’un ton conciliant. J’arrive.

Des murmures de protestation parcourent l’assistance.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demande une pensionnaire du fond de sa chaise roulante. Pourquoi elle crie ?

– Y’a rien, affirme la femme corpulente. C’est toujours la même emmerdeuse qui nous casse les oreilles.

– Comment ? fait la pensionnaire en mettant une main en pavillon sur son oreille.

Et comme elle n’obtient pas de réponse, elle s’aventure :

– Ah ! Elle a mal aux oreilles ?

C’est alors que le monsieur au costume gris trois pièces, sortant d’une pause –somnolence un peu plus longue que les autres, se remet soudain à prodiguer ses bénédictions à haute voix, atterré de s’être assoupi et d’avoir failli à son devoir… Il lève une main protectrice comme pour apaiser l’assemblée et la préserver d’une malédiction…

– Oh ! punaise ! s’écrie la dame corpulente… ça y est, le voilà qui remet ça, l’enfoiré…

Certains, comme s’ils attendaient ce signal, se dirigent enfin vers la place qui leur est réservée dans la salle du restaurant. C’est presque l’heure… le moment le plus attendu de tous !

Des auxiliaires de vie, des aides-soignantes viennent pousser les fauteuils roulants des personnes qui ne peuvent pas se déplacer par leurs propres moyens.

Rachel constate qu’elle a finalement obtenu satisfaction.

On lui a attribué la place en face de la porte. Comme cela, elle n’a pas le dos tourné et peut voir qui arrive par l’entrée principale.

On ne sait jamais… A cet âge-là, un espoir si minime soit-il, c’est comme une bouffée d’oxygène dans un monde de désolation.

Et tant pis pour ses anciennes copines de table qui, depuis qu’elle a décidé de les abandonner, jouent la totale indifférence vis-à-vis d’elle. Elles la regardent d’un air condescendant, presque méprisant pour certaines… ça leur passera !

Comme compagnons de repas, elle a à présent en face d’elle l’homme au cou cassé qui parle par monosyllabe et éprouve quelques difficultés à manger seul. Une auxiliaire féminine vient souvent l’aider, en lui coupant sa viande, en lui versant sa ration de vin rouge quotidienne.

A sa droite, Madame Mergaud… une dame de quatre-vingt-quatre ans, toujours bien maquillée, parée de bijoux précieux. Grande de taille, très brune avec de beaux yeux miel qui ont dû en faire damner plus d’un, elle a la chance de ne marcher qu’avec le secours d’une canne.

A sa gauche, Madame Atlan, une dame façonnée toute en rondeurs, des rondeurs de haut en bas. Les joues rebondies, une grosse poitrine modelée par un soutien-gorge en forme de sphères, un corps en circonvolution. Avec un ventre ballonné à l’excès. Un vrai culbuto.

Le moment tant attendu du repas est arrivé. Le cuistot sort de sa tanière pour aider les filles de salle à servir les hors d’œuvre : salade composée avec un œuf dur coupé en deux et une fine tranche de jambon cacher.

Il faut dire que la maison de retraite Maïmonide est en grande partie financée par la communauté juive de Toulouse. Et l’institution, marque les grandes fêtes religieuses de Pourim, Roch Hachana, de Pessah… Néanmoins, de nombreux résidants ne sont pas de religion juive, de même d’ailleurs qu’une grande partie du personnel et de l’encadrement.

Rachel assiste avec plaisir à l’arrivée d’un couple qu’elle aime bien.

Max et Lucette se dirigent vers la table qui leur est réservée. Une table de deux places seulement.

Max et Lucette ont fait connaissance à Maïmonide. Comme Max est aveugle, Lucette s’est vite dévouée pour le seconder, le piloter, lui évitant ainsi de se servir de sa canne. Avec le temps, ils sont devenus inséparables. Deux pigeons s’aimaient d’amour tendre ? On ne voyait plus désormais l’un sans l’autre. Chacun sa chambre bien sûr. Mais à l’heure des goûters, des repas, des animations, des loisirs, l’un attendait l’autre et ils s’asseyaient toujours l’un en face de l’autre ou côte à côte. Deux êtres qui s’attirent mutuellement comme des aimants.

Max marche à petits pas saccadés. Il porte son béret basque noir dont il ne se sépare que pour dormir. Une petite barbiche presque blanche, en pointe, donne du relief à un visage aux joues creuses.

Lucette, quant à elle, a du mal à se passer de son fichu vert. Vêtue d’une robe brodée à l’ancienne et d’escarpins noirs ornés de gros papillons, elle se tient très droite malgré sa silhouette menue, semblant adopter une attitude constante de dignité.

Lucette est le complément de Max.

Attentive à ses moindres désirs, elle le bade surtout lorsqu’il se met à chanter pendant les animations musicales, car il possède une voix de soprano puissante et intacte.

Pourtant, parfois, Max se passe avec un geste indécis qui marque son désarroi, la main gauche sur la nuque et sur l’épaule droite. Son visage se voile de tristesse.

Alors Lucette, avec douceur, lui murmure quelques mots qu’il est le seul à entendre. Et le petit miracle s’accomplit. Max hoche la tête et renoue avec le quotidien. Il prend la main de Lucette pour mieux sentir sa présence qui lui est devenue indispensable.

Rachel les observe longuement, peut-être un peu jalouse de leur complicité… C’est tellement dur la solitude… Même s’il y a plein de gens autour de soi… en vérité, on est seul… terriblement seul, sans savoir à qui parler, sans pouvoir se confier… Seule… prisonnière d’une vie devenue inutile.

Comme elle aurait aimé elle aussi avoir un compagnon, quelqu’un pour qui elle compte, quelqu’un qui la regarde vraiment et qui lui accorde une importance réconfortante… Comme Max et Lucette…

Il lui semble avoir fait un plongeon dans un gouffre de solitude peuplé de fantômes éphémères qui n’ont aucune consistance.

Autrefois, elle formait un couple uni avec son mari. Autrefois… les années passent avec une telle rapidité ! On a vingt ans… et très vite quarante… et puis, ça s’accélère comme un véhicule sans freins lancé dans l’espace, à la vitesse de l’éclair… Et on se retrouve incrédule à soixante-dix ans en se demandant si tout cela est bien sérieux… Mais oui. C’est sérieux… parce-qu’il y a les douleurs sournoises qui se manifestent et donnent du relief à la vieillesse qui s’étire… Et l’on atteint quatre-vingts ans… et l’on se dit que le temps est suspendu… en apparence seulement… parce que le compteur continue à tourner, inexorablement… Rachel, une fois encore, se souvient…

Le désœuvrement l’incite souvent à faire de telles excursions dans le passé…

Elle se souvient des circonstances qui ont entouré son mariage… Car elle a connu une formidable histoire d’amour., digne d’un roman.

Qui pourrait s’en douter en la voyant à présent, toute fripée ?

Et pourtant, quand elle était jeune, on disait d’elle qu’elle était très belle. Elle avait vingt ans et ses parents voulaient la marier à un riche fermier dans la région d’Oujda, au Maroc. Mais Rachel était terrifiée à l’idée de passer le restant de sa vie aux côtés d’un homme de plus de cinquante-six ans, qu’on disait très avare de surcroit dont la mère était sépharade, et le père d’origine askénaze.

On avait organisé une grande soirée pour les fiançailles officielles et l’échange des dots.

Le père de Rachel avait engagé un petit orchestre oriental qui mettait le feu avec des musiques saccadées, dynamiques… Les femmes et quelques hommes se laissaient griser en dansant sur la piste, tandis que quelques dames poussaient des you-yous de joie.

En hommage à la famille paternelle du fiancé, et peut-être pour faire étalage de leur position sociale confortable, les parents de Rachel avaient également fait appel à un violoniste et un guitariste venus jouer quelques airs de Hongrie : des danses slaves, des czardas… Le contraste était saisissant… Et les deux orchestres se produisaient par intermittence.

Le violoniste n’arrivait pas à détacher ses yeux de Rachel. Il lui lançait des regards éloquents.

Et Rachel sentait son cœur s’emballer… Comme il était beau ! avec ses cheveux abondants qui encadraient son visage de séducteur, ses yeux d’un bleu limpide.

Elle se traitait de folle… Elle n’avait pas le droit de se laisser aller à cette complicité qui s’établissait malgré elle avec le musicien virtuose.

Mais rien n’y faisait… Elle était comme subjuguée.

Elle avait envie de tout plaquer là, d’aller lui tendre les mains… Qui pouvait se douter qu’un tel événement allait se produire ?

Les filles sépharades devaient obéissance à leurs parents et on ne badinait pas avec la vertu. Il fallait avoir une âme de rebelle pour affronter la foudre du qu’en dira-t-on, les jugements sans appel de la famille.

Et pourtant, c’est ce que fit Rachel.

Bravant les condamnations des siens, elle s’arrangea pour retrouver son violoniste.

Il s’appelait Frantz, parlait un français qui s’apparentait à du petit nègre.

Dès leur première rencontre, ils surent qu’ils ne se quitteraient jamais.

Elle osa déjouer la surveillance de sa sœur, suivit Frantz qui la suppliait de l’accompagner dans la chambre d’un hôtel peu reluisant où il logeait durant son séjour à Oujda.

Mais peu lui importait le décor… car elle avait une certitude : Frantz était l’homme de sa vie… Et elle ne passerait pas à côté de son bonheur. Pour lui, elle affronterait des montagnes s’il le fallait.

Ile eurent leurs premiers moments d’amour… un amour fou, tumultueux, insensé. Elle connut l’ivresse des étreintes passionnées. Elle sut alors qu’elle le suivrait jusqu’au bout du monde s’il le lui demandait.

Bien sûr, elle se résolut à tout raconter à sa mère.

Comme elle s’y attendait, sa mère était terrifiée.

– Ma fille ! ma fille ! gémissait-elle. Il va te tuer ton père !!! Je t’en prie, ne fais pas ça… On dira rien… mais il ne faut plus que tu revois cet homme…

Et comme Lara se montrait stoïque, sûre d’elle, sa mère poursuivait ses lamentations, au bord du désespoir :

– Mais tu ne connais même pas cet homme… C’est comme un bohémien… Il n’a pas un sou en poche… Qu’est-ce que tu veux ? Tu veux faire notre malheur à tous ?

Lorsqu’ils se revirent, bravant les interdictions, Frantz et Lara prirent la seule décision qui leur permettait d’unir leur destin.

Ils optèrent pour la fuite… Ils resteraient cachés jusqu’à l’extinction des feux.

Frantz acheta deux billets de car pour Rabat.

Rachel se souvient… comme si c’était hier.

Elle regardait le paysage défiler, partagée entre l’angoisse d’avoir quitté sa famille dans de telles conditions, terrorisée à l’idée de ne pas avoir eu la bénédiction de son père… Elle pensait aussi à sa pauvre mère qu’elle savait en pleurs… Mais Frantz lui tenait la main, était aux petits soins pour elle. Il faisait tout pour atténuer sa peine. En même temps, elle se disait qu’elle n’aurait pas pu agir autrement… Comment accepter de gâcher sa vie alors qu’elle savait sans l’ombre d’un doute qu’elle avait rencontré le grand amour ?

Commencèrent alors les jours de galère ou d’enchantement selon l’humeur des deux tourtereaux.

Pour subsister, Frantz percevait des cachets de musicien. Il n’avait pas de papiers en règle et ne pouvait accepter n’importe quel travail. Il s’était mis à fabriquer des pralines qu’il vendait aux coins des rues. Quant à Rachel, elle confectionnait des gâteaux chez elle, dans ce tout petit appartement qu’ils avaient dégoté, rue Charles Roux. Elle faisait ensuite du porte à porte pour les vendre. Elle en retirait un petit bénéfice substantiel.

Une vie de bohême, vraiment, d’amour et d’eau fraîche… Mais Rachel ne regrettait rien. Son amour pour Frantz s’était étoffé. Elle aurait tant voulu que sa famille, ses parents soient associés à son bonheur.

Un jour, elle osa les appeler. Et contrairement à ce qu’elle redoutait, ils se montrèrent charmants, du moins en apparence.

Ils souhaitaient que leur fille et son compagnon officialisent leur union en se mariant mais il fallut attendre que Frantz obtienne des papiers officiels pour séjourner provisoirement sur le territoire marocain…

Rachel soupire profondément en émergeant dans la triste réalité de sa vie actuelle.

Actuelle… pour combien de temps ?

Quel rapport tangible peut-il y avoir entre les deux Rachel ? celle qui est clouée dans son fauteuil roulant et celle qui a su affronter vaillamment une société empoussiérée dans ses traditions pour faire éclore un amour plus qu’improbable ?

Lorsque la passion s’immisce dans la vie, elle peut provoquer des petits séismes… mais, Rachel n’arrive plus à établir le lien entre ce passé immatériel, fait de souvenirs maintes fois ressassés et la réalité quotidienne qu’elle subit à présent, emprisonnée dans le carcan de son arthrose, abandonnée dans sa solitude.

Elle regarde tristement autour d’elle l’alignement des fauteuils roulants dans le hall d’accueil, les pensionnaires amorphes, assis sagement sans échanger une parole.

Cette impression d’impuissance et d’amertume qui s’empare d’elle, comme à chacune de ses remontées du passé, la plonge à nouveau dans une tristesse sans fond.

Bientôt, une aide-soignante viendra la chercher pour l’accompagner dans sa chambre, l’aider à faire un brin de toilette, et l’assister pour qu’elle regagne son lit électrique… la routine immuable…

En vérité, Rachel pourrait actionner les grandes roues de son fauteuil pour se déplacer, mais elle refuse de se plier à ce petit exercice… Ainsi, elle est sûre que quelqu’un viendra à sa rencontre, même pour un service infime…

Elle en est réduite à additionner ces petits contacts humains sans avoir à supplier… sans faire comme les autres.

2

Exténuée…

Et pourtant cette journée ressemble aux autres avec son lot de soins à prodiguer ; les pansements à refaire, les prises de sang, la distribution des médicaments et tant de petits et de gros bobos à soigner, tant de plaintes à calmer, tant d’angoisse à apaiser et tant d’amour à donner… comme un don de soi…

A la fin de son tour de garde, Lara se sent vidée, en perte de vitesse. Elle a l’impression d’avoir besoin de récupérer un peu d’énergie… besoin de se ressourcer.

Elle se dirige vers le parking de la maison de retraite.

Sa petite Twingo noire l’attend patiemment.

Elle appuie sur la commande à distance d’ouverture des portes et s’installe au volant.

Mais elle n’actionne pas de suite le démarreur. Elle s’accorde quelques minutes de détente. Souffler un peu pour décompresser.

Elle sort un paquet de Marlboro de son sac, allume une cigarette en se rassurant. C’est vraiment la première de la journée.

Elle expulse la fumée dans un souffle de lassitude.

D’accord, elle est infirmière en chef. Mais elle seconde également la psychologue de l’établissement car elle est la dépositaire des peurs et des atermoiements des pensionnaires. Elle écoute ses patients ; elle les console ; elle leur redonne du courage… et bien souvent, malgré elle, elle les accompagne lorsque le vent de la vie ne les porte plus et qu’arrive alors la fin du long voyage.

Pourquoi avoir choisi ce poste dans une maison de retraite. Par vocation ?

Pourtant Lara avait le choix. Elle aurait pu exercer ses fonctions dans une clinique, un hôpital. Ou même s’installer à son compte avec une amie qui lui avait proposé d’ouvrir un cabinet d’infirmières à domicile.

Mais non ! Elle avait choisi, sans hésiter, de s’occuper des personnes âgées.

Et elle ne regrette absolument pas son choix. Elle aime son métier. Elle s’est prise d’affection pour ces petits vieux, ces petites vieilles qui ont besoin d’elle et qui lui apportent tant. Ces petits vieux, ces petites vieilles… est-ce péjoratif de les désigner par de tels mots ces hommes, ces femmes qui semblent avoir atteint les limites de la vie ?

D’ailleurs toutes et tous n’engendrent pas forcément la morosité. Madame Fernandez, par exemple. Contente de son sort. Le sourire aux lèvres. Avenante. Toujours à s’inquiéter de la santé des autres résidants. Toujours un mot aimable, comme un antidote à la détresse. La gentillesse personnifiée.

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