Les rythmes de l'homme - Cancer et Malaises

De
Publié par

Les problèmes qui sont abordés ici, d'une façon toute spéculative, offrent néanmoins un intérêt pratique, puisqu'ils touchent à la curabilité du cancer et de la tuberculose, considérés comme deux modes d'une même dérythmie organique; puisqu'ils envisagent, d'autre part, la question de l'origine de l'aliénation, ou même des aliénations, en tant que dérythmie intellectuelle.
Publié le : mercredi 9 janvier 2013
Lecture(s) : 3
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246806318
Nombre de pages : 252
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
DU MÊME AUTEUR :
A la même librairie.
Le Rêve éveillé.
Études et milieux littéraires.
Flambeaux(Rabelais, Montaigne, Victor Hugo, Baudelaire).
Flammes(Polémique et polémistes, Proudhon, Les Châtiments, Rochefort et Vallès, Bloy, Clemenceau).
Le courrier des Pays-Bas.
I. — La Ronde de nuit.
II. — Les horreurs de la guerre.
III. — Mélancholia.
IV. — Les pèlerins d’Emmaüs.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
© Éditions Grasset & Fasquelle, 2012.
9782246806318 — 1re publication
CANCER ET MALAISES
I. — DU QUANTITATIF ET DU QUALITATIF
« La vie est-elle esprit ou matière ? » Posé sous cette forme le problème a soulevé, soulève et soulèvera des querelles sans fin. Une chose est certaine : c’est que la vie est distincte de la matière inanimée. Avant le radium, on disait : par la sensibilité et le mouvement. Maintenant on doit dire : par la sensibilité. Mais il me semble que ce qui distingue surtout la vie de la matière, c’est qu’elle est, pour sa plus grande part, sous le signe du qualitatif. Pendant la seconde moitié du XIX
e et le début du XXe siècle, des savants éminents, Berthelot notamment, ont cru que la synthèse chimique arriverait jusqu’à la vie, par la création de substances organiques. Mais ces substances, créées quantitativement, n’étaient et ne pouvaient être que des copies, que des imitations de celles que produit la vie et qu’elle imprègne de son qualitatif, dans sa clé végétale comme dans sa clé animale, et à la limite, mal déterminée, de ces deux clés. Entendons-nous bien : la vie, dans son réseau qualitatif, renferme une part de quantitatif, que peuvent saisir des instruments et des calculs, mais le réseau lui-même échappe à ces instruments et à ces calculs, et aucun des efforts faits pour le capter de cette manière n’a donné, ni ne peut donner, le moindre résultat. On ne pèse pas une pensée. On mesure le degré d’une fièvre, mais on ne mesure pas son frisson. Aucun appareil ne décèle une aura nerveuse, ni ne fixe une hallucination. C’est pourquoi, quand il s’agit des rythmes de l’homme, pouvons-nous distinguer tout de suite les rythmes quantitatifs des rythmes qualitatifs, tout en remarquant que certains d’entre eux procèdent à la fois de la qualité et de la quantité.
La conception littéraire, artistique, scientifique, par exemple, est un phénomène de l’ordre qualitatif, qui ne saurait s’exprimer dans une équation, ni dans une formule mathématique quelconque, si compliquée qu’on la suppose. Il en est de même de la conception tout court, de l’ensemble des phénomènes de la fécondation. Il en est de même de la formation d’une tumeur. Mais en ce qui concerne celle-ci, certaines modifications et altérations de la cellule relèvent, pour une part, de la physique électrique et de la chimie, donc du calcul. Quantitative pour le thermomètre, la fièvre est qualitative pour sa genèse demeurée mystérieuse, et pour ses divers aboutissements. La sclérose a certainement un rythme, mais c’est un rythme qualitatif, dont la clé ne saurait être fournie par l’instrument qui mesure, avec précision, le degré de la tension artérielle. La circulation elle-même est un rythme qualitatif, qui est celui de l’influx nerveux. On pourrait multiplier de tels exemples. D’une façon générale, on peut dire que les rythmes intellectuels sont, par définition, qualitatifs ; et à plus forte raison en est-il de même des rythmes spirituels, dont je ne m’occupe pas dans le présent ouvrage, et qui sont du ressort des théologiens. Car la théologie est une science, contrairement à ce que croient les primaires, à tous les niveaux d’une primarité qui va de l’école du soir à la Sorbonne. Les rythmes organiques, eux, sont formés de qualitatif et de quantitatif, le premier commandant et informant le second.
Je considère la littérature comme une vaste expérience qualitative, ou, si l’on préfère, comme une vaste investigation au sein du qualitatif, dont l’écrivain recherche les rythmes et les lois. La poésie appelle le quantitatif au secours du qualitatif. La prose, cadencée ou non, aussi, bien que dans une moindre mesure. Ceci explique que, chemin faisant, je cherche mes arguments et mes preuves dans ces monuments littéraires et poétiques où sont fixés, par des personnalités exceptionnelles, quelques-uns des rythmes humains les plus mystérieux.
Pascal paraît avoir été hanté par le problème de la qualification du quantitatif, ainsi qu’il ressort de ses pensées nombreuses, concernant l’opposition de géométrie et de finesse. Il avait très bien vu que la liberté, absente du quantitatif — bien que certains mathématiciens modernes aient prétendu l’apercevoir dans quelques alternatives du haut calcul — augmente à mesure dans le passage du quantitatif au qualitatif, et, inversement, décroît dans le passage du qualitatif au quantitatif. Mais en quoi consiste ce passage ? Est-il toujours possible, souvent possible, ou seulement quelquefois possible ? Voilà ce que Pascal n’a pas su ou n’a pas voulu rechercher. Car, avec un homme de sa trempe, on doit toujours supposer que son silence est voulu, et non fortuit, comme chez les esprits vulgaires. On peut dire de Pascal qu’il vivait en état de recherche, ou de découverte perpétuelle, comme les êtres doués de cette faculté d’investigation dont nous reparlerons, à propos des rythmes intellectuels.
Il en était de même du contemporain et émule de Blaise Pascal, René Descartes. Mais à l’inverse de Pascal — qui avait toujours présents à l’esprit le mystère de l’incarnation et le supplice de la Croix, d’où son pathétisme intellectuel — Descartes était hanté par le problème de la quantification du qualitatifs Sa théorie, d’ailleurs absurde, de la localisation de l’âme dans la glande pinéale — (pourquoi pas dans le gros orteil ?) — et celle,, non moins absurde, des animaux machines en sont la preuve. Esprit avant tout mathématique, et d’ailleurs génial dans cette direction. Descartes donne l’impression qu’il s’imaginait, comme Berthelot, que l’homme arriverait à percer le secret de la vie et à la reconstituer mécaniquement. D’où sa devise de prudence quant aux autorités ecclésiastiques et autres « Larvatus prodeo. — Je m’avance masqué ». Il y a deux classes de grands esprits : ceux qui conçoivent les limites de l’intelligence humaine, laquelle est, à mon avis, assez courte ; et ceux qui ne les conçoivent pas.. Pascal appartient à la première catégorie et Descartes à la seconde.
On peut définir l’homme de bien des manières. J’introduirai, à mon tour, cette définition qui vise à compléter, non à remplacer les autres : l’homme est un appareil — et non une machine, il y a une différence — à transmuer le quantitatif en qualitatif. Ses instincts, qui sont des émanations de ses tissus, et, à travers eux, de ses cellules, apparaissent comme des inclusions de forces élémentaires et quantitatives de la nature, soumises aux rythmes particuliers de son organisme et notamment qualifiés. On mesure la force d’un orage, la direction d’un cyclone, non la force ni la direction d’un accès de colère, ou d’une impulsion quelconque. On mesure la force musculaire pour telle ou telle région, tel ou tel groupe de muscles, tel régime de fibres et fibrilles, On ne mesure pas cette « ambiance » cutanée, dont nous verrons qu’elle est la moins connue, mais sans doute la plus importante des fonctions de la peau et une condition de notre équilibre mental. Depuis le moment de la conception jusqu’à celui de la mort, l’homme ne cesse de sublimer ses rythmes du quantitatif vers le qualitatif, et l’on pourrait dire que tout son effort tend à se libérer de la mesure et du calcul, donc de ce que les philosophes appellent la fatalité, à l’aide de procédés extraordinairement complexes et de ruses infiniment retorses. Mais je note ici tout de suite que ses tissus et ses cellules participent à ces procédés et à ces ruses, de telle façon que la quantification organique est partout appuyée, informée et commandée par une qualification intellectuelle. Nous pensons non avec notre encéphale seulement, notre système nerveux, cèrébro-spinal ou végétatif, mais tous nos organes et en particulier tout notre revêtement cutané. Ainsi s’explique ce retentissement du moral sur le physique, plus important à mon avis que celui du physique sur le moral et qui lui aussi obéit à un rythme, un des plus puissants, mais des mieux cachés de l’humaine condition.
Sans doute l’hérédité introduit-elle dans toute une partie de la personnalité humaine — le moi, distinct du soi1 — une forte part de quantitatif. Mais ce qu’il y a de quantitatif, et donc de calculable, dans le mécanisme biologique de l’hérédité, est sans cesse attaqué et transformé par ce dispensateur de qualitatif, et donc ce libérateur, que j’ai appelé le soi. Le fait est d’observation courante, pour tout psychologue un peu averti. En outre, et à mesure que le rythme du soi, qui est aussi un équilibre, lutte contre les dérythmies du moi
héréditaires, une autre forme de rythme vient à son aide, je veux parler de celui de l’avenir. On disait autrefois des « causes finales », qui se saisissent de notre présent le plus souvent à notre insu, par une sorte de prévision organique et intellectuelle. Les maux physiques qui affligent l’humanité et dont la virulence, la soudaineté, la chronicité, l’atténuation, l’immunisation, la contagiosité, varient avec les époques, ces maux, dis-je, ne sont pas seulement commandés par des causes arrière. Ils sont aussi commandés, d’une façon certaine, bien que plus obscure, par des causes avant, par une architecture et une dynamique à venir des organes qui nous constituent, et des rythmes auxquels obéissent ces organes.
1 Voir l’Hérédo et le Monde des Images.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.