Les Sarments de la Colère

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Lui est un petit paysan, elle est la petite-fille du marquis de Frontillargue. Enfants, ils s'aimaient d'amour tendre ; à vingt ans, ils s'aiment passionnément. Mais leurs parents s'opposent à cette union.. Quand Adrien part à l'armée, Camille est mariée de force. Toute leur vie, les deux amoureux n'auront de cesse de se retrouver alors que le destin s'acharne sur les vignes et sur leurs familles...


L'auteur : Christian Laborie se passionne pour l'histoire et les habitants de sa province d'adoption : les Cévennes. Ses romans sonnent comme autant d'hommages humbles et sincères. Le succès de la saga L'Appel des drailles et Les Drailles oubliées l'a hissé au rang des auteurs incontournables de la littérature de terroir.
Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812915758
Nombre de pages : 231
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Extrait
I - En ce temps-là

LES VIGNES S’ÉTENDAIENT telle une mer océane qui, depuis des décennies, avait envahi la plaine tout entière. Pas un coteau, pas un seul recoin de garrigue n’était épargné. Il en était ainsi jusqu’au littoral où les sables eux-mêmes, des Bouches-du-Rhône aux confins du Roussillon, avaient été submergés par la marée viticole.
Dans les lointains, vers le sud, le pic Saint-Loup et le mont Hortus dressaient leurs falaises blanches dans un ciel d’azur et avaient leur pied enserré dans une jungle de pampres et de sarments. Vers le nord, les premiers contreforts cévenols laissaient s’infiltrer le long des vallées encaissées les dernières rangées de ceps, arrière-garde d’une armée d’invasion qui s’était pour longtemps enracinée dans le sol et dans le sang des hommes.
La vigne était omniprésente. Tout lui était dû : les heures de joie intense et de grand bonheur, les pires souffrances, les grandes désespérances, les attentes fébriles d’un possible renouveau, la résurgence de la vie après la descente aux enfers, l’enrichissement des plus nantis et la faillite des plus démunis, les pratiques les plus frauduleuses et les plus viles, les élans de solidarité les plus fraternels, l’embrasement enfin de toute une population pour une certaine idée de la justice sociale.
Quand arrivait le printemps, Adrien Mazel s’extasiait toujours, malgré son âge et l’habitude, devant les vastes étendues de vignes qui se paraient d’émeraude, tandis que dans les chais les hommes trépignaient déjà d’impatience en pensant aux prochaines vendanges. Des hangars grands ouverts s’échappaient des relents de futaille que le mistral s’empressait de répandre dans les venelles ombragées du village de Saint-Martin. Tôt le matin, des bruits de tonnellerie, de forge et d’enclume réveillaient les derniers dormeurs attardés au fond de leur lit. Avec le retour des beaux jours, l’activité des hommes allait très vite décupler. Il fallait s’empresser de réparer les derniers tonneaux et les foudres endommagés ; en commander d’autres au tonnelier pour faire face à un excédent de récolte toujours problématique ; ne pas attendre le dernier moment pour vérifier la mécanique des fouloirs et des pressoirs ; procéder dans les vignes aux premiers traitements chimiques contre les maladies car, si l’on avait maintenant les moyens d’éviter les catastrophes, il ne fallait surtout pas manquer de sulfater, de soufrer, de labourer, de biner pour assainir et la plante et le sol.

En cette fin d’automne 1920, alors que l’on fêtait partout dans le deuil le deuxième anniversaire de la Victoire, les souvenirs de la grande crise étaient encore ancrés dans tous les esprits, ceux des jeunes et des moins jeunes, petits ou gros propriétaires, journaliers, saisonniers ou simples domestiques des grands domaines. Tous avaient été touchés par la misère qui s’était amplifiée au fil des années au point que le tocsin avait sonné aux clochers de toutes les églises avant même qu’il ne sonnât pour annoncer le début de la Grande Guerre.
Certes, celle-ci avait laissé en chacun des images beaucoup plus atroces, qui ne s’effaceraient jamais tout à fait des mémoires tant elles étaient souvent marquées au fer rouge dans la chair des hommes. Mais les dernières décennies avaient aussi apporté leur lot de drames et traumatisé de nombreuses familles. Des destins s’étaient joués, des vies s’étaient brisées, des alliances s’étaient nouées tout au long de la dernière moitié du siècle précédent dans le Midi viticole.

***

À Saint-Martin, ni le domaine de Frontillargue ni les petites propriétés qui le jouxtaient n’avaient échappé à cette tragédie. Situés dans le haut pays languedocien, à mi-distance entre Nîmes et le piémont cévenol, les vignes de ce domaine s’étendaient toujours fièrement autour de son château, malgré les vicissitudes qu’elles avaient connues et dont Adrien Mazel avait été le témoin.
À soixante-quatre ans, celui-ci éprouvait depuis peu de temps une certaine lassitude. Toute sa vie n’avait été qu’un âpre combat contre l’adversité, contre les tempêtes qui avaient soufflé sur la région. Et si contre vents et marées il avait toujours tenu le cap, si à ce jour il s’était hissé à la tête d’une grande fortune, il n’avait jamais mesuré sa peine, ni baissé les bras aux pires moments de son existence, ni renié ses origines. Parti de rien, il était parvenu, au crépuscule de sa vie, à acquérir une situation qui faisait de lui le personnage le plus influent de sa commune. De ce fait, il se trouvait parfois rejeté par ceux-là mêmes qui avaient été ses compagnons de route.

Comme beaucoup en ce début de siècle, il avait eu sa part de souffrances, de deuils, de misère. Rien ne lui avait été épargné, ni les vexations des grands quand il n’était à leurs yeux qu’un gueux doté d’une sourde colère, ni les reproches de ses amis quand il était sorti de sa condition.
Ses enfants étaient sa grande consolation. Tous étaient vivants et avaient réussi dans leur vie. Il se reprochait parfois de n’avoir pas su les aider au mieux de ses possibilités et de ses moyens. Mais il devait reconnaître que, s’il leur avait tout consacré, ils le lui avaient bien rendu.
À présent Adrien avait simplement envie de cesser de se battre, car il avait l’impression d’avoir passé toute son existence à lutter contre un ennemi invisible et pourtant bien réel, bien présent à chaque pas qu’il avait fait pour parvenir à grand-peine à s’élever au-dessus de sa modeste condition. Il avait besoin de ce repos salutaire, celui qu’on accorde aux soldats après l’épreuve. Besoin de vivre paisiblement, entouré des siens dans l’esprit du devoir accompli.

***

De ses jeunes années, son « passé cévenol » comme il le désignait lui-même à ses petits-enfants, il ne gardait cependant que de bons souvenirs. Certes, à l’époque, sa vie et celle des siens n’étaient pas faciles. Né au milieu du siècle précédent, tandis que le second Empire entrait dans sa troisième année de gloire, il ne pouvait envisager une autre existence que celle de ses parents et de ses ancêtres avant eux.
Son père, Augustin Mazel, était un petit paysan comme tant d’autres, rivé à un bien de misère qui produisait juste de quoi subvenir aux besoins de sa nombreuse famille. Quelques arpents de mauvaise terre que retenaient jalousement de puissants murs de pierres sèches, quelques châtaigniers afin d’éviter le spectre de la famine, quelques mûriers pour nourrir le produit d’une ou deux onces de graine de magnans et faire entrer un peu d’argent chaque été après la saison d’éducation, une dizaine de maigres brebis qui devaient se contenter de ronces et de pauvres broussailles, telle était la richesse des Mazel qu’il avait héritée de son père et qu’il léguerait – pensait-il – à ses propres enfants. Pour tout dire, juste de quoi ne pas crever de faim au plus fort de l’hiver, quand le froid s’éternisait et rendait la période de soudure très incertaine.
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