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Les soldats de Marcus

De
223 pages

Paris, 18ème arrondissement. Un maquereau et trafiquant de drogue fait tranquillement régner la terreur à l'aide d'une armée de soldats insaisissables. Face à lui, deux policiers tentent tant bien que mal d'apprivoiser le chaos.

Publié par :
Ajouté le : 10 juin 2011
Lecture(s) : 63
EAN13 : 9782748101188
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Lessoldats de MarcusSébastien Priollet
Lessoldats de Marcus
ROMAN© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0119-7 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-0118-9 (pour le livre imprimé)Avertissement de l’éditeur
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Samuel Goldwyn
7I
Samuel était assis, les jambes pendantes, au bord
du gouffre. La tête baissée, il laissait sa cigarette lui
réchauffer les poumons et fouillait du regard les té-
nèbres au-dessous de lui. De fines tiges de métal per-
çaientl’épaisseurdugoudronentresesjambes. Apeine
une heure plus tôt, au milieu d’une terrible nuit d’hi-
ver, une secousse tellurique avait ébranlé les sous-sols
de Paris ; plusieurs générateurs électriques avaient ex-
plosédansletunneldumétroquireliaitSaint-Germain
à Odéon. Le sol avait craqué comme de la glace sur
un lac et une énorme mâchoire avait déchiré dans un
grondement sourd le bitume du boulevard Saint-Ger-
main. Des colonnes de fumée s’étaient échappées des
entrailles de la ville ; des blocs de pierre et de béton
étaientvenuss’écrasersurlesrailsduMétropolitain. La
terre avait encore tremblé pendant plusieurs secondes
avant de se figer dans un bourdonnement électrique.
Lesfenêtresautours’étaientallumées,lesunesaprèsles
autres, et le quartier s’était comme illuminé de l’inté-
rieur. Les balcons s’étaient remplis de silhouettes en-
dormiesetincrédules,tandisqu’aumilieuduboulevard
une voiture s’enfonçait lentement par l’arrière, dans
la faille de goudron et de pierre, et que retentissaient
au loin les premières sirènes. On avait entendu des
cris. Une silhouette tremblante s’était extirpée de la
voitureet avaitrampévers le trottoir. Le véhicule avait
continué à s’enfoncer pendant quelques secondes puis
9Les soldats de Marcus
il avait paru hésiter, avant de s’immobiliser enfin. La
longue zébrure noire exhalait toujours ses parfums de
pierrechaudemaisellenes’étaitpasouvertedavantage.
LorsquelesprojecteursdesPompierseurentlevélejour
surlagrandeartèreetqueleséquipesdelavillesefurent
déployéesensurfaceetdansletunnel,laterres’étaitdé-
finitivement assoupie.
Les sirènes et les haut-parleurs orchestraient
maintenant autour de Samuel le ballet prudent des
camions, maintenant le quartier dans un état de veille
artificiel. Sur les trottoirs, une foule aux cheveux en
bataille prenait des photos et s’inquiétait à voix haute.
On s’arrachaitlesdiagnosticsdes pompiers; on inter-
rogeait des ingénieurs en pyjama. Les gens voulaient
savoirsiParisallaitêtreavaléparlescouloirsdel’Enfer.
Samuel faisait partie des premiers policiers arri-
vés sur les lieux, mais il était là par hasard. On ne ré-
veillait pas les inspecteurs du Quai des Orfèvres pour
l’apparition d’une porte des Enfers au centre de Pa-
ris. Il rentrait chez lui après avoir passé la moitié de
lanuitdehorsencompagniedeJérômeMuller. L’ins-
pecteur borgne lui avait lessivé la tête. Etourdi par le
manque de sommeil, Samuel avaitcroiséle cortègedes
premièresvoituresdepompiersetilavaitsuivile chant
des sirènes en espérant s’aérer un peu. Bientôt bloqué
pardesbarrières,ilavaitgarésavoitureàl’angledubou-
levardSaint-Micheletavaitremontéàpiedleboulevard
Saint-Germain,slalomantentrelescamionsetlesfeux
agressifs des projecteurs. Bien que la chaussée fût in-
tacte à cet endroit, il avait eu l’impression grisante de
marchersurunepasserellelégèrefouettéeparlesvents.
Il avait montré sa carte aux hommes qui entouraient la
gigantesquefaille,franchidenouvellesbarrièresdesé-
curitéetsuiviendoucedestypesencombinaisonorange
jusqu’au trou. Des planches de bois avaient été posées
à la hâte tout autour de la faille. Un type lui avait va-
guement fait signe de ne pas s’approcher mais tout le
10Sébastien Priollet
mondeétaittropoccupépourlesurveiller. Ilavaitposé
un pied timide sur le revêtement disloqué, avait évalué
pendant quelques secondes la résistance du sol puis il
s’étaitassisau bord delamâchoire.
Au fond, à près d’une vingtaine de mètres sous
ses pieds, le chassé-croisé des lampes tentait désormais
d’explorerleChaos. Samuelrespiraunairvieuxdeplu-
sieurs centaines d’années, soudain libéré par le glisse-
mentdeterrainquiavaitprovoquélecataclysme.
Unevoixl’appeladesprofondeursdelafaille. Sa-
muel baissa la tête.
−Hé,vous! Qu’est-cequevousfoutezlà?!
Samuelécartalesbrasetvoulutrépondre. Saciga-
retteluiglissadeslèvresettombaentournoyantdansles
ténèbres. Unnouveauprojecteurs’allumadanssondos
etilaperçutla silhouetteminusculequis’étaitadressée
àlui. Ilmitsesmainsenpavillonautourdesabouche.
−Police! Jeviensvoirs’ilyadesvictimes!
−Y’apersonnelà-dedans! C’estuntunnel! Qui
viendraitdormirdansunputaindetunnel!?
Samuel hocha la tête comme pour accepter
l’évidence. Le froid l’avait complètement réveillé. Il
s’amusaitbeaucoup. Bizarrement,levidesoussespieds
semblait le propulser dans les airs, l’entraîner vers le
haut,loindeshallucinationsinsomniaquesdel’inspec-
teurMuller. Ilavaitl’impressiond’êtreassisauborddu
GrandCanyon;lasituationledépassaitcomplètement
etcelalerassurait: personneneviendraitluidemander
de l’aide. Il pouvait allumer une nouvelle cigarette
tranquillementetbalancersesjambesdanslevide.
Autour de lui, c’était la panique. Personne ne
semblait savoir quelle était la marche à suivre. Samuel
seditqu’ilmanquaitquelquechoseàl’événementpour
que celui-ci prenne son sens, que les responsabilités
s’établissentetlessecourss’organisent. Ilmanquaitun
cadavre. Ilmanquaitunmort,uncorpsàmontrer,un
filet de sang chaud sur les rails. Alors seulement les
11Les soldats de Marcus
doigts pourraient se pointer et les têtes tomberaient.
Après six années passées à la Brigade Criminelle, Sa-
muelsavaitqueleseulmoyend’ordonnerlechaosétait
de le rattacher à un cadavre. Une mort inexpliquée
était toujours l’unique point fixe auquel se raccrocher
pournepasperdrepied. Ilsongeauninstantauxmorts
qui avaient organisé son univers. Des hommes et des
femmes dont le corps sans vie l’avait comme interrogé
surlesensdeleurproprehistoire. Bienquenondénué
d’uncertainsensmoral,l’inspecteurSamuelBerkowitz
sefoutaitéperdumentde la justice; il cherchaitjusteà
comprendrecequis’étaitpassé,àrenouerlefilentreces
deuxinstantsoùunêtreestvivant,puismort. C’étaitce
genre d’énigme qui le faisait avancer, il aimait se sen-
tirplusmalinquelesposeursdedevinettes. Maispour
l’instantiln’yavaitpasdecadavre,ilyavaitjusteunra-
vinmonstrueuxaucœurduQuartierLatinetpersonne
nesavaitquoifaire. Samuelprofitaduspectacle.
Aprèsquelquesminutesderêveriecontemplative,
ilsortituntéléphonecellulairedelapochedesonblou-
son et composa le numéro de l’inspecteur Muller. La
voixdesoncollègueluiparûtétonnammentclairepour
uneheureaussiavancée. JérômeMullernedormaitja-
mais.
− Muller.
− Vousne devinerezjamais?
− C’est probable.
− Un tunnel du métro s’est effondré. Le bou-
levard Saint-Germain s’est transformé en ravin. J’ai
penséque vousaimeriezvenir voir.
A l’autre bout du fil, Jérôme passa un doigt sous
le bandeau qui protégeait son œil gauche et frotta sa
paupière le plus délicatement possible : il ne voulait
passentirlevidesouslapeau. Ilnesupportaitpascette
idée que, s’il soulevait sa paupière, il pût voir les lobes
inférieurs de son cerveau. Il n’avait jamais osé tenter
l’expériencedevantuneglace. D’unemanièregénérale,
12Sébastien Priollet
ilfréquentaitassezpeulesmiroirs. Ilnesupportaitpas
devoircetœilquinevoyaitpas.
Samuelattendit. Slowburn,c’étaitletermeemployé
pour désigner le procédé comique qui consiste, pour
un acteur, à retarder sa réaction. Jérôme Muller était
un slowburn qui ne faisait rire personne. Son équi-
pier lui annonçait que Quartier Latin s’était ouvert en
deux à quatre heures du matin et il se caressait la pau-
pière gauche. L’inspecteur borgne était une créature
insomniaqueetmaudite,ilavaitdéjàtraverséplusieurs
foislesportesdel’EnferetleQuartierLatinn’étaitpas
son territoire de prédilection. Il connaissait des en-
droitsautrementplusterrifiantsaunorddelaSeine: le
XVIIIèmearrondissementdeParisn’avaitpasbesoinde
tunnelseffondréspourlibérersacohortededémons.
Dixansplustôt,l’arrondissementavaitétélapre-
mièreaffectationdujeuneinspecteurMuller. Ilenavait
apprisparcœurl’histoireetlagéographie;ilavaitres-
pirélemêmeairqueseshabitants. Mêmeaprèssonar-
rivéeauQuaidesOrfèvres,ilavaitcontinuéàsurveiller
sonterritoiredeprès. PourJérômeMuller,lenordde
Pariss’arrêtaitàPigalle. Au-delà,unefoisfranchiscer-
tainsboulevards,celadevenaituneautreville,lasienne,
etqu’ilnepouvaitdétacherdesonhistoirepersonnelle.
L’inspecteur Muller était un inspecteur parisien dans
unevilledeprovince. Samuel,lui,nesepréoccupaitpas
d’arrondissements. Il traversait la Seine dans les deux
sens pour aller chercher ses coupables. Il était le seul
lien solide entre Jérôme et le reste de Paris. L’inspec-
teurMullerdelaBrigadeCriminelles’étaitappropriéle
secteursituéentrePigalleetlaGoutted’Oretl’inspec-
teur Berkowitz sillonnait la capitale, mais ils n’étaient
jamais meilleurs que lorsqu’ils travaillaient ensemble.
SesinsomniesavaienthabituéJérômeàtravaillerlanuit,
etSamuelsemblaitêtreleseulàpouvoirsupporterson
rythme.
13Les soldats de Marcus
Deuxansplustôt,leterritoiredeJérômeavaitété
investiparungéantàlapeauclaireetauxyeuxsombres,
qui dirigeait d’une main ferme et militaire une cen-
taine de Soldats. Marcus s’était installé au nord de Pi-
galleencommençantparoffrirdessucettesàlacocaïne
à la sortie des écoles. Il avait réorganisé tout le quar-
tiercommeunegigantesquecaserne,ens’inspirantdes
méthodesutiliséesparlaMafiachinoiseduXIIIème. Il
s’était constitué sa propre famille. Sonnom n’étaitja-
maisapparudanslapressemaisilétaitrapidementde-
venulemaquereaulepluscélèbredelacapitale,aucune
prostituée du nord de Paris ne pouvait travailler sans
Marcus. Il en prenait soin comme de ses filles, en fai-
sant attention à ce qu’elles aient toujours une seringue
propre dans le bras. Il avait débarrassé la porte Mont-
martredesesdealersamateurs,avaitarrêtédevendrede
la drogue à la sortie des écoles et avait lâché ses soldats
danslessquaresetlesarrière-sallesdesmagasins. Petità
petit,ilétaitdevenulemaireofficieuxduXVIIIèmear-
rondissement. Lamairierestaitdéserteetinutile,tan-
dis des ouvriers rénovaient la façade de l’immeuble du
géant. Les Soldats de Marcus faisaient régner l’ordre
bien mieux que n’avait jamais su le faire la Police. Ils
surveillaientlescoursdesécoles,donnaientuncoupde
main aux commerçants pour décharger les camions de
livraisonetrationnaientgentimentlesventesd’héroïne
pouréviterlesoverdoses. Personnenesongeaitàache-
ter sa drogue ailleurs que chez les Soldats. Ils étaient
nombreux, toujours ouverts et presque aimables. Les
riverainsétaientcontentsdeneplustrouverdecadavres
decaméssurleurstrottoirslematin. Unelégendedisait
queMarcusavaitfaillidevenirprésidentd’uneassocia-
tiondeparents d’élèves.
Ses activités s’étaient rapidement diversifiées, il
avait investi dans l’immobilier, acheté des œuvres d’art
etparticipéaufinancementd’unhôpitaloùsesputains
pouvaientsefairerefairelevisagegratuitement. Samuel
etJérômeétaientdevenusdeuxcivilsprisonniersd’une
14Sébastien Priollet
enceinte militaire. Il était impossible de toucher Mar-
cus ; sans lui, le XVIIIème serait redevenu un terrain
vague. EtsesSoldatsdemeuraientinvisibles.
Marcus les avait ramassés pour la plupart dans la
rue, dans le no man’s land qui bordait les deux lignes
deRER,autourdesGrandesCarrières. Illeuravaitap-
prisàseraseretàsecoiffer. Illeuravaitoffertdesvête-
mentsneufsetenseignétousleslangagesduNorddePa-
ris. LesSoldatsdeMarcusparlaientaussibienlekabyle
queleturcouleyiddishmaisilsn’avaientpasd’identité
: ils avaient brûlé tous leurs papiers et étaient devenus
des caméléons aux yeux vitreux et aux costumes taillés
sur mesure. La seule chose dont leur général les avait
à jamais privés était d’une âme. Les Soldats de Mar-
cusétaientdesrobots. Descréaturesthéoriqueslâchées
danslesruesetquelamultituderendaitdouéesdudon
d’ubiquité. Maisilssefoutaientdenepasavoirdenom
: Marcusleuravaitdonnéunefonction,unrôleàtenir,
etc’étaitbeaucoupplusprécieuxquen’importequelpa-
pier d’identité.
Tous étaient obstinément fidèles à leur général.
Marcusavaittrouvéunedroguebeaucouppluspuissante
que l’héroïne pour les garder à ses côtés : le sexe. Les
plusjeunesdesesSoldatsn’avaientpasencoretreizeans
qu’ils passaient leurs après-midi enfermés dans les ca-
bines vidéo des peep-shows de Pigalle. Chacun d’eux
pouvait tripoter les putains de Marcus et s’endormir
avec un sein dans la bouche. Ils prenaient soin d’elles
et tenaient à jour leurs carnets de santé. Chaque fille
allait passer le test de dépistage du SIDA tous les trois
mois. LesputainsdeMarcusavaienttoutesdespréser-
vatifsdissimulésdansla gorge.
Il était devenu beaucoup plus qu’un maquereau
trafiquant de drogue. Son argent était venu se mêler
auxcapitauxdelaVille,cequ’ilavaitfaitpourl’arron-
dissement l’avait rendu plus populaire que n’importe
quel maire. Il lui arrivait même de collaborer avec la
15Les soldats de Marcus
Police. Lorsqu’un détraqué avait commencé à égor-
gerdesprostituéesetàleurdécouperlestétonsaucut-
ter, il avait envoyé ses Soldats dénicher le meurtrier et
ceux-ci l’avaient amené à l’inspecteur Muller avec une
enveloppe brune bourrée de pièces à conviction. Jé-
rômeneluiavaitjamaispardonnécettehumiliation. Il
s’étaitrenduchezMarcuspendantqueSamuelenregis-
traitlesaveuxducoupable. Legéantl’avaitreçuderrière
un bureau en acajou.
− Commissaire ! Ce n’était pas la peine de venir
me remercier.
Marcus souriait comme s’il venait de faire une
bonneblague. Jérômeavaitgrincédesdents.
−Jenesuispascommissaire,Marcus.
− Tout le monde sait que Quentin DeRossi n’est
commissaire que parce qu’il a ses deux yeux, commis-
saire. C’estvousquidirigezlaPolicedecetarrondisse-
ment.
− Si c’était vrai, tu serais derrière les verrous de-
puislongtemps. Aucunjugen’accepteradecondamner
un type que tu as fait arrêter par tes Soldats.
− Jeconnaisdesjugesquileferont. L’enveloppe
que je vous ai fait parvenir contient de quoi bâtir un
dossiersolide,etonnepouvaitquandmêmepaslaisser
cemaladefairerégnerlaterreurdanslequartier!
Le géant n’avait pas cessé de sourire. Jérôme
n’avait pu détacher son œil des deux mains, énormes,
posées sur le bureau. Marcus avait passé son enfance
à soulever des pierres sur des chantiers d’Europe de
l’Est. IlauraitpucasserJérômeendeuxavecunseulde
ces battoirs.
− Je suis mortderire, Marcus. Ne commetsplus
jamais ce genre d’erreur. Contente-toi d’occuper les
trottoirs. Metsencoreunefoislenezdansmesaffaires
ettesSoldatsserontvictimesdebavuresensérie.
Le Général s’était penché au-dessus du bureau.
Sonvisageavaittoujoursfaitundrôled’effetàJérômeet
16Sébastien Priollet
Samuel. Marcusressemblaitàunpersonnagede Fran-
cis Bacon. Les différents éléments de sa figure sem-
blaient s’agencer sans cesse différemment, comme les
piècesd’uncasse-tête. Sestraitsdansaienttoujoursde-
vantlesyeuxdesdeuxpoliciers,ilsn’arrivaientjamaisà
sereprésenterlegéantnettement,mêmelorsqu’ilétait
devant eux.
−Méfiez-vous, commissaire. MesSoldatsont un
champ de vision plus large que le vôtre, ils pourraient
venir appuyer le canon d’un revolver sur votre œil
gauchesansquevousnevousenaperceviez.
Jérôme avait soutenu un moment le regard
brouillé. C’étaitladernièrefoisqu’ilavaitvuMarcus.
Depuis quelques semaines, le bruit courait que
le géant avait un rival, un certain Jonas dont le nom
semblait brûler les lèvres et qui avait inondé le quar-
tier d’une came de mauvaise qualité à des prix défiant
toute concurrence. Il y avait eu une épidémie d’em-
bolies pulmonaires dans le secteur. La drogue de Jo-
nas semblait pulvériser le cerveau dès la première prise
; Marcus avait même dû faire admettre certaines de ses
filles dans des ailes secrètes de l’hôpital. On avait re-
trouvéundesesSoldats,Victor,danslesquaredeCli-
gnancourt avec deux balles dans la tête et Jérôme crai-
gnaitqueMarcusn’envoyâtAntonSchilleretsatroupe
purger l’arrondissement dans un délire de sang. An-
tonétaitl’aidedecampdeMarcus,ilréglaitlescomptes
de son supérieur. Jérôme et Samuel avaient plusieurs
foisessayédel’inculperpourcoupsetblessures,homi-
cideetracket,maisMarcusavaitdesSoldatsjusquedans
lesalléesduPalaisdeJustice. Ilsedébrouillaittoujours
pourrefilerauxjugesunautrecoupabletandisqu’An-
ton Schiller invitait ses avocats à dîner dans de grands
restaurants.
17Les soldats de Marcus
Pourtant, Jonas ne semblait pas exister. Samuel
avait fait le tour de ses indicateurs sans obtenir rien
d’autreque desgrimacesétonnées.
−Jonas? Jamaisentenduparler. C’estlenouveau
commissaire ?
Marcus leur coupait la langue, de toute façon. Il
n’y avait pas d’indicateur fiable à l’intérieur de la ca-
serne, il y avait des Soldats, des cadavres et des flics.
C’était un monde à une seule dimension où chacun
n’avaitd’autreexistencequesafonction. Danscemael-
ström furieux, les vivants formaient comme les deux
branches d’une même famille : un indicateur fiable
y aurait été le fruit d’un mariage consanguin − et ces
choses-là ne se faisaient pas.
Mais les enquêteurs du quartier avaient réussi à
sefairevendreunepoudrequinevenaitpasdesmaga-
sinsdeMarcus. Unesorted’héroïneultra-concentrée,
imprégnée de codéine et de nitrate de soufre, dont la
poudre avait des reflets bleu clair. Une troisième na-
rine apparaissait dès la seconde prise. Une drogue su-
per-dure à prix Tati.
Jérôme était retourné chez Marcus, mais le géant
n’étaitpaslà. C’étaitAntonSchillerquisuçaitunbon-
bon derrière son bureau.
− Depuis quand est-ce que Marcus vend cette
merde? Est-cequ’iladécidédetransformerenzombie
touslescamésdecetarrondissement?
Schilleravaitfroncélessourcils. Iln’avaitpasen-
core quarante ans mais ses costumes sombres, impec-
cables et coupés un peu trop larges, le vieillissaient de
dixans. Jérômeetluisehaïssaient. AntonSchillerétait
untueur,unebouled’énergiearméed’unGlock.
−Cetrucnevientpasdecheznous. Sijeprenais
un seul dealer du quartier en train de vendre ça, il y
aurait un nouveau cadavre devant le commissariat. Il
sembleraitqu’untypenomméJonasaitchoisid’installer
sonmarchésur notreemplacement.
− Qui est Jonas ?
18Sébastien Priollet
−Unhommed’affairesaméricain,paraît-il,tra-
fiquant de drogue à ses heures perdues, qui a fui son
payspouréchapperàlaprison. IlseraitarrivéàParisil
yadeuxmoismaisjen’aipasréussiàtrouverlamoindre
tracedesonpassageànosfrontières. Personnenel’aja-
maisvu ici. Pourtantila tuéun demesamissquare de
Clignancourt.
−Commentsavez-vousquec’estlui?
−Illuiavaitrepeintlenezavecsapoudrebleue.
Jérôme avait regardé Anton en silence. Si Jonas
existait,ilavaitintérêtàletrouveravantSchiller.
LesjoursavaientpassésansqueJérômeetSamuel
nepussentseprocurerlamoindrepreuvedel’existence
de Jonas. Aucun dealer ne voulait reconnaître avoir
eu accès à sa drogue. La came semblait sortir de nulle
part. SamueletJérômeavaientpassélanuitàespionner
les revendeurs de la porte de la Chapelle, sans succès,
lorsqueletunneldumétros’étaiteffondré.
Al’autreboutdelaligne,Jérômesedemandaitsi
Jonasn’étaitpasfinalementunecréaturedesténèbresà
l’abrid’untunnelplussombre,etbeaucoupplussolide,
dontles paroisétaientbleu ciel.
19II
Antonéteignitlaradioetlançasonorchestreinté-
rieur. Uneinvisiblesectiondecordesfitsoudainvrom-
birsesarchetssurlespremièresmesuresd’unthèmede
film noir.
Il était assis dans sa voiture depuis près de deux
heures, à l’angle d’une rue qui tournait le dos à l’en-
ceinteduPère-Lachaise. Unpeuplustôt,unevoixsur-
excitéeavaitannoncéàlaradioqu’untunneldumétro
s’étaiteffondrédansleQuartierLatin,ouvrantlebou-
levardSaint-Germainendeux. Antonavaitessayédese
souvenir, mais il n’avait perçu aucune vibration ni en-
tenduaucunedéflagration. LesuddelaSeineétaitdé-
cidément un autre monde.
Il regarda sa montre, constata que c’était bien la
troisième fois en cinq minutes, puis jeta un nouveau
coup d’œil à l’immeuble. Rien ne bougeait. Même les
rares ronflements de moteurs, sur les boulevards au-
tour, avaient fini par se pétrifier, pris dans la torpeur
glacéedecettenuitd’hiver. Antons’étaitplusieursfois
concentréàfondsurlalourdeportecochèrequ’ilsur-
veillaitpourqu’elles’ouvrîtenfinetlaissâtréapparaître
lesquatresilhouettesqu’ilavaitsuiviesjusqu’ici,maisça
n’avaitpasmarché. Ilpouvaitsentirunefinecouchede
sueursurlapaumedesamaingauche,restéecrispéesur
son Glockdepuis qu’il s’étaitgaré.
Une pluie verglaçante n’avait cessé de tomber les
joursprécédents,etonpouvaitpresquesevoirdansles
21Les soldats de Marcus
trottoirs. Quelques minutes plus tôt, Anton avait cru
apercevoir quelques flocons atterrir sur le pare-brise,
mais ç’aurait aussi bien pu être le résultat de ses éter-
nuementsrépétés. LacocaïnedeMarcusluichatouillait
lenez. Ils’étaitenvoyétroisouquatrelignespourrester
éveillé. Ses gencives étaient comme gonflées d’hélium,
maisil ne voulaitpasraterlasortiedeshommesde Jo-
nas.
Lorsqu’onavaitretrouvélecadavredeVictordans
le square de Clignancourt, deux jours plus tôt, Anton
n’avaitpasattendulavisitedeJérômeMullerpourme-
ner sa propre enquête. Il avait réuni l’état-major de
Marcus et lancé un appel à témoin. Il n’était pas un
centimètrecarrédel’arrondissementquinefûtsousle
contrôle des Soldats : il était impossible que personne
n’aitremarquéquoiquecesoit. Antonlui-mêmeétait
sorti à découvert : ilétaitallé interrogertoutes lespu-
tainsdeMarcus,ilavaitfourrésonGlockdanslabouche
de tous ceux qui avaient approché la poudre bleue, de
près ou de loin. En vain. Il avait formé des équipesde
surveillancequiserelayaienttoutesleshuitheuresmais
n’avaient rien ramené. Le XVIIIème arrondissement
tout entier s’était mis à résonner de la fureur d’Anton
Schiller. Victor avait été enterré la veille au cimetière
deMontmartre,sousunsoleilfroid ettimide. Debout
devantletrou,Antonavaitdemandéàsonorchestrein-
time de jouer le thème principal d’ IlétaitunefoisenAmé-
rique en son honneur.
Victor avait rejoint l’armée de Marcus en même
temps qu’Anton, mais il avait rapidement été envoûté
par Sha-Nee, une Namibienne aux cheveux raides qui
arpentaitletrottoirprèsdelaplaceBlanche. Lafillelui
avaitapprisàroulerdespétardsàcinqfeuillesetVictor
était devenu un épouvantail hilare qui n’arrivait plus à
regarderdroitdevantlui. Marcuslesavaitinstallésdans
un petit studio derrière la Butte Montmartre, où Vic-
torpassaitsesjournéesàrêver,tandisquedesoncôtéle
22