Les sourires perpendiculaires

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Quelques personnes bénéficient de pouvoirs hors du commun, prémices d’une transformation du cerveau humain due à Internet. Ensemble, elles vont réussir à bouleverser tous les domaines de notre civilisation. Les religions seront remises en question, de même que la sexualité, l’économie, la politique, les arts. Elles inventeront une nouvelle manière de vivre ensemble. De ce tsunami émergera une nouvelle race d’hommes, destinés à prendre en main le destin de la planète.
Ce roman utilise une discrète atmosphère fantastique pour dénoncer l’individualisme outrancier et le cynisme qui caractérisent notre monde actuel. Son suspense haletant guide le lecteur vers une nouvelle ère qui pourrait bien émerger demain.


Publié le : lundi 10 mars 2014
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EAN13 : 9782332671677
Nombre de pages : 270
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ISBN numérique : 978-2-332-67165-3

 

© Edilivre, 2014

Chapitre 1
Le Cambodge

Les sourires perpendiculaires imprègnent désormais le monde ; l’horizontal et le vertical, réels et invisibles.

La lèvre du Bouddha en extase souligne son front serein, ses yeux mi-clos. Un sourire horizontal, mystérieux, illumine le bas du visage. Il jette un voile impalpable, efficace, entre lui et le reste du monde. Un voile efficace, peut-être un rien méprisant. Le bord de la lèvre est dessiné comme au pinceau, si fin que le doigt, inconsciemment, s’attarde à le caresser.

Les statues maintenant gisent à terre, dans des positions de suppliciés, étouffées par les tentacules des pieuvres végétales. La mousse incruste les creux de la tête décolletée, coincée dans les racines d’un banyan. Des balles de mitrailleuse ont éclaté la pierre à l’endroit du nez, sculptant une silhouette de lépreux. De loin, dans l’ombre verte, j’ai cru voir la cicatrice bailler en un sourire vertical, torturé, obscénité d’une bouche édentée.

En y réfléchissant, après quelques années, c’est peut-être là, à cet instant, en ce lieu précis, parmi les ruines des temples d’Angkor-Vat, que le destin a enclenché cette suite d’évènements qui devaient à terme bouleverser en partie la civilisation occidentale ; mais moi, Patrick Tessier, n’en étais pas du tout conscient. Comment une poignée d’hommes, certes doués de pouvoirs extraordinaires, mais une simple poignée d’hommes, pourrait-elle transformer le monde, si durablement, et en si peu de temps ?

J’étais arrivé au Cambodge trois jours auparavant, noyé dans une pléthorique délégation française venue mettre du corps au projet de coopération franco-cambodgien. La France n’avait plus grande influence dans son ex-colonie, tournée depuis longtemps déjà vers la culture anglo-saxonne. Mais il y avait maintenant des possibilités de décollage économique, et elle essayait donc d’y reprendre pied en utilisant les vieux réflexes et en approchant parmi les responsables, ceux qui avaient fait leurs études supérieures en France. Parmi ceux-ci, il y avait le secrétaire général de la Présidence et le ministre de la Culture. Je ne sais pas qui avait concocté la composition de la délégation française : une mixité bancale associait cadres du privé et responsables des ministères. Ces derniers, les plus nombreux, parlaient et critiquaient beaucoup, cherchant à oublier que ce n’étaient pas eux qui dirigeaient les débats. Le vrai sujet de négociation concernait la remise à niveau de l’informatique gouvernementale, et nos sociétés de service se plaçaient mal dans la concurrence internationale. Pour compenser cette faiblesse, l’Etat français mettait en avant la mise à disposition gratuite de fonctionnaires ministériels censés savoir faire le lien entre outils techniques et utilisation pratique dans les services. Pourquoi avais-je été mis sur la liste des participants ? Quelqu’un avait dû juger qu’un professeur d’université, spécialisé en sociologie de la communication, pouvait être utile. Quand on me l’avait proposé, j’avais tout de suite répondu positivement : mes cours à la Sorbonne venaient de s’achever, je ne connaissais pas le Cambodge, et ma petite amie venait de partir avec une copine faire le tour du monde. J’étais donc libre comme l’air.

La veille au soir, le ministre de la culture cambodgien avait reçu une partie de la délégation française. Ce fut l’occasion d’une bisbille supplémentaire pour choisir ceux qui assisteraient au dîner officiel et ceux qui continueraient les négociations. Je faisais partie du premier groupe. Ma participation, jusque là, avait été purement symbolique. J’avais bien compris qu’on ne me demandait rien, sinon de jouer le rôle muet d’un intellectuel à supposée hauteur de vue, mais éloigné du monde des affaires et de la politique.

C’était la première fois qu’il m’était donné de participer à un banquet de ce type. Je m’étais habillé avec les maigres ressources de ma valise : par bonheur, je disposais d’une cravate encore sans taches. Nous étions vingt à table. Les présentations avaient été faites dans un salon séparé où l’air humide et chaud s’alourdissait encore de la forte senteur de trois énormes bouquets disposés aux encoignures. Henri de Masclot-Lauzan, notre chef de délégation, avait selon son habitude, écorché les noms, mélangé les titres, et raccourci abruptement ses phrases de « n’est-ce-pas » lui permettant, croyait-il, d’introduire un flou diplomatique de bon aloi. Il employait un ton affreusement nasillard dont j’imaginais situer la cause, soit dans une tare physiologique léguée par le port du pince-nez chez ses ancêtres ou bien dans une affection accentuelle contractée lors de ses études dans une institution privée de Neuilly. A sa suite, l’ambassadeur de France avait prononcé quelques mots. Hubert de Nazières fit court et sobre, ce qui avait fait encore plus ressortir le creux ampoulé du discours précédent. Puis ce fut le tour du ministre khmer de la culture ; souriant, affable et un rien bedonnant, il présenta rapidement ses collaborateurs, puis nous invita à pénétrer sans plus attendre dans la salle à manger.

Une longue table rectangulaire nous y attendait, impeccablement dressée. Il y eut quelques instants de flottement pendant que chacun cherchait à repérer le carton portant son nom. Je finis par trouver le mien en bout de table. Avec un brin d’irritation, je remarquai qu’il était mal orthographié. A ma gauche se trouvait la seule femme cambodgienne assistant au banquet. Elle me saisit la main droite pour la serrer entre les siennes, tout en me déclamant d’une petite voix flûtée :

– Professeur « Tézier », je suis heureux de faire votre connaissance. Je m’appelle Praneth Sovandara.

Puis elle se tourna vers son autre voisin pour lui débiter la même information. Je profitais qu’elle avait le dos tourné pour mieux la détailler. C’était une petite femme rondelette, approchant sans doute de la cinquantaine. Ses cheveux luisaient d’un noir d’encre, si sombres qu’ils faisaient ressortir le sillon blanchâtre de la peau du crâne scindant les deux moitiés de sa coiffure, soigneusement peignée, et finalement nouée en queue de cheval. Elle tourna vers moi son visage, pas très beau, rond comme une lune, dans lequel des yeux, fureteurs mais amicaux, me détaillaient sans complexe derrière des lunettes à gros verres. Je lui souris à mon tour. C’est alors que le ministre nous invita à nous asseoir. Pendant quelques instants, ce fut un brouhaha de pieds de chaise raclant le plancher, de serveurs débouchant des bouteilles de champagne, et se précipitant vers la table pour commencer à remplir les coupes. Débuta alors le long et ennuyeux échange des toasts officiels. J’en profitais pour détailler la pièce et les convives. Deux ventilateurs, à chaque extrémité, tournaient lentement, leurs pales brassant l’air comme une soupe épaisse. Je ne sentais rien du courant d’air qu’ils étaient censés créer. Sur les murs, les appliques lumineuses imitaient la forme de torchères, ce qui ne permettait pas d’éclairer convenablement la salle, mais contribuait à renforcer l’atmosphère d’étuve. Je me sentais comme un entomologiste examinant une fourmilière d’une espèce un peu particulière. Ces insectes humains, rengorgés et pédants, levant leur verre en prononçant des mots dépourvus de signification réelle, me semblaient d’un comique irrésistible.

Un serveur vint vers moi, et me dit quelque chose que je ne compris pas. Je fis répéter, mais je ne comprenais toujours pas. Ma voisine me vint en aide :

– Il vous demande ce que vous voulez boire avec les plats ; du thé ou du vin ; mais attention, ce n’est pas le vin de raisin que vous connaissez ; il a traduit par « wine », mais en réalité c’est du choum, de l’alcool de riz.

Je compris soudain que le serveur m’avait parlé en anglais, avec un horrible accent.

– Oh ! I will have some tea !

Je me tournais vers ma voisine, un sourire de reconnaissance aux lèvres.

– Merci de votre aide.

– De rien ; mais vous devriez goûter aussi à notre alcool de riz.

Elle lui dit quelque chose en cambodgien.

– Je lui ai dit que vous prendriez des deux. Vous verrez, le choum est particulier, le taux d’alcool n’est pas très élevé, mais méfiez vous quand même : il excite pas mal si on en n’a pas l’habitude. Le maître d’hôtel nous a annoncé le menu, mais vous ne l’avez peut-être pas bien compris. Nous allons avoir droit à du katiev sack kho. C’est un plat cambodgien typique, à base de bœuf et de poulet, accompagné de nouilles asiatiques. C’est très bon, mais un peu bourratif, comme on dit en français.

Je la trouvais finalement sympathique, avec sa voix fluette et ses expressions inattendues.

– Vous parlez un excellent français. Vous avez habité en France ?

– Oui, plusieurs années ; j’ai fait mes études à Paris ; j’ai fréquenté la Sorbonne pendant deux ans : littérature moderne.

– Je connais la Sorbonne ; j’y enseigne la communication.

– Vraiment ! Vous êtes professeur à la Sorbonne ! Ça, alors !

Ce fut comme si une bonde avait cédé. Elle négligea du coup son voisin de gauche, et se mit à me raconter sa vie en détail. Je compris qu’elle s’était réfugiée à Paris pendant l’ère des khmers rouges, où elle avait dû survivre tant bien que mal grâce à l’aide de la diaspora. Après ses études de français, elle avait fait de la danse, et finalement intégré une petite troupe itinérante, basée en Suisse, et qui se produisait essentiellement en Allemagne. Son deuxième grand souvenir concernait la chute du mur de Berlin, où elle était à cette époque. Elle parlait avec volubilité, de sa petite voix flûtée, le visage en sueur. De temps en temps, elle laissait échapper un petit rire qui m’aurait paru incongru si je ne m’étais souvenu que le rire chez les asiatiques traduisait plus la gêne que la joie. Elle n’arrêtait pas de me servir du « professeur Tézier ». J’étais gêné, car je n’arrivais pas à me rappeler son nom.

– Et que faites-vous maintenant ?

– Je suis Directrice du ballet à l’université royale des beaux-arts.

Je hochais la tête, mimant l’admiration. Je savais que la danse avait toujours été un art majeur du Cambodge. La conversation allait être facile : il me suffirait de la relancer avec des questions opportunément choisies. Praneth (ça y est, j’avais retrouvé son nom) était passionnée par son sujet. Au début, j’avais du mal à imaginer cette femme, enrobée dans un tailleur un rien trop étroit, plutôt courtaude, en ex-danseuse. Mais au fur et à mesure qu’elle me parlait de ses « apsara », de leur histoire, de leur art, de leur symbolisme, je me sentais envahi par un sentiment d’admiration, comme le témoin d’une œuvre d’art extrêmement belle, extrêmement précieuse, entraperçue un instant, mais dont la signification me resterait à jamais inconnue. Tout en l’écoutant, je contemplai ses mains. Elles voletaient dans l’air, au-dessus de la nappe blanche, comme deux papillons. Elles se frôlaient, dépliaient leurs doigts fuselés, entamaient des courbes ondulantes, ralentissaient en une infime lenteur, à peine animées d’un souffle de vie impalpable. Je trouvais cela fascinant, et même érotique.

A cet instant, il me sembla entendre prononcer le nom de « Guiamajore ». J’étais en bout de table, et les conversations au centre étaient pour moi inintelligibles. Je crus avoir rêvé. Je m’apprêtais à retomber dans la contemplation des mains magiques de Praneth, quand je captais une deuxième fois le nom de « Guiamajore ». Cette fois, je me concentrais pour tendre l’oreille. Nazières et Masclot-Lauzan commentaient ce que venait de leur dire le ministre de la culture. Le premier ministre avait laissé entendre qu’il chargerait Alessandro Guiamajore d’une mission de conseil concernant l’organisation et le fonctionnement des ministères du gouvernement cambodgien. A ce titre, il devenait un acteur prééminent et inattendu du jeu d’influence qu’ils essayaient d’instaurer pour aboutir au succès de la négociation en cours. Et ils se demandaient comment prendre contact avec lui.

Il se trouve que je connaissais bien Alessandro. Nous avions fait connaissance il y a près de quinze ans, dans un congrès d’universitaires, à La Haye. Je venais tout juste à l’époque de décrocher mon doctorat, et c’était mon premier congrès de sociologie. « Allez-y, je ne peux m’y rendre » m’avait dit mon directeur de thèse, « vous me raconterez ». La première journée avait été un mélange d’exposés plutôt décevants partagés entre anglo-saxons, caparaçonnés dans leur civilisation, et épigones de Lévi-Strauss, campés sur leurs concepts. Le soir, en attendant l’heure du dîner, je m’étais installé dans un coin du grand salon de l’hôtel, à relire mes notes, l’oreille aux aguets vers les conversations du bar. Quelques congressistes y discutaient, mais je ne les connaissais pas, et n’osais me joindre à eux. J’aurais bien pris une bière, mais inexplicablement le fait de me lever et d’aller passer ma commande représentait tout à coup pour moi une tâche insurmontable. Un grand homme au regard bleu, le cheveu court, poivre et sel, s’assit dans le fauteuil adjacent. Je me souvins l’avoir vu précédemment dans la salle de conférences, les yeux mi-clos, presque endormi.

– Un peu décevant, n’est-ce-pas ?, me dit-il avec un sourire. Puis, après un bref silence :

– Vous verrez, demain ce sera mieux ; Alessandro Guiamajore, se présenta-t-il enfin, en se levant à demi pour me serrer la main.

– Patrick Tessier.

– Je vous offre un verre ?

Et sans attendre ma réponse, il se dirigea vers le bar d’où il revint bientôt avec un whisky et un demi de bière qu’il déposa devant moi. Pendant ce temps, je me massais le poignet qu’il avait comme électrisé. Je voulus lui faire remarquer qu’il ne m’avait pas demandé ce que je désirais, mais il ne m’en laissa pas le temps.

– Je vous ai apporté de la bière, parce que c’est ce que vous vouliez, m’asséna-t-il comme une évidence. Je me trompe ?

Nous discutâmes toute la soirée, repas compris. J’étais sous le charme. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’esprit aussi vif. Mais il y avait quelque chose de plus : mon interlocuteur semblait lire dans ma tête mes idées à peine écloses, sans que j’aie besoin pour cela de les formuler. C’était infiniment troublant. Guiamajore était un personnage inclassable. Polyglotte, il parlait le Français avec aisance, réussissant à rouler les R malgré son accent italien.

– J’ai appris le français à Paris, dans le lit de ma petite amie qui était bourguignonne, me dit-il en souriant.

Le lendemain, je fus donc particulièrement attentif à sa communication : « Internet et les besoins de la société humaine ». Il faut se resituer à l’époque considérée. Internet commençait à être à la mode, mais était encore peu implanté en France. Il était considéré comme un nouveau média, certes prometteur mais pas fondamentalement différent de la radio ou du téléphone. Dans sa communication, Alessandro Guiamajore esquissait un futur qui allait se construire progressivement dans les dix années suivantes. Il présenta rapidement, à titre d’exemple, la start-up qu’il venait de cofonder avec deux autres associés, et qu’ils avaient baptisée Mindbook : un outil à la disposition de l’homme mondialisé, compensant son isolement psychique par la recherche de liens sociaux sur Internet, recréant des tribus virtuelles qui seraient ses nouvelles familles. D’après les réflexions autour de moi, peu de gens dans la salle semblaient y croire. En guise de conclusion, Guiamajore osait ouvrir des perspectives encore plus folles. Pourquoi pas une évolution du cerveau humain, en réplique aux nouveaux outils de communication ? « Le langage articulé a modifié le cerveau d’Homo Erectus pour le conduire à Homo Sapiens. Vers où Homo Sapiens Sapiens sera-t-il conduit par le nouveau langage d’Internet ? Et quelles seront les conséquences pour la civilisation humaine ? ». Des applaudissements convenus et plutôt brefs conclurent son intervention. Les sociologues, à cette époque, le considéraient avec méfiance ; une méfiance qui devait toujours rester attachée à ses basques. Certes sa réputation internationale était maintenant établie. Il enseignait principalement aux Etats-Unis, et organisait régulièrement des tournées de conférence tout autour de la planète. Plus que ses idées, c’est la réussite de Mindbook qui avait impressionné ses contemporains, et la centaine de millions de dollars qu’il avait empochée en revendant une partie de sa participation. Mais un bord sombre continuait de l’entourer. On chuchotait qu’il s’intéressait aux phénomènes paranormaux, au grand dam de la communauté scientifique. On disait aussi qu’il avait jadis participé à quelques expériences sur les drogues hallucinogènes. Cependant, tout ceci n’avait jamais été prouvé, et pouvait aussi être mis sur le compte des ragots et de la jalousie professionnelle, facteurs prégnants même dans la communauté scientifique internationale. En tout cas, il avait toujours su rester du bon côté de la ligne jaune séparant les génies des parias.

Après cette première rencontre, j’avais gardé un contact régulier avec lui. La bibliothécaire de la Sorbonne m’adressait régulièrement le résumé de ses tournées de conférences. Quand il passait par Paris, nous nous arrangions pour nous voir. Je continuais d’être fasciné par sa facilité à entrer en contact avec vous, de manière immédiate et empathique. Il s’intéressait à mes travaux, quelquefois me glissait un conseil, mine de rien. Et je m’étais toujours félicité de les avoir suivis. Je savais qu’il disposait d’un carnet d’adresses rempli de noms de personnalités appartenant aux branches les plus diverses et à tous les bords politiques. Quand il fut nommé docteur Honoris Causa à la Sorbonne, je découvris qu’avant d’être sociologue et philosophe, il avait été capitaine au long cours, et qu’auparavant, il avait passé son enfance comme berger, à garder les chèvres dans les Abruzzes. Impressionnant, surtout pour moi qui malgré les nombreuses flatteries qui commençaient à m’entourer, avais bien conscience d’être un intellectuel français étriqué. J’étais abasourdi de croiser son chemin d’une manière si imprévue.

Toute cette réflexion m’avait coupé quelques secondes de la réalité. Praneth Sovandara parlait maintenant avec son autre voisin. Je repris une gorgée de choum.

– Vous savez, c’était une époque difficile pour notre pays…

Plus je la regardais, plus je la trouvais appétissante : cette femme petite, pas très belle, plus très jeune, en sueur, aux habits mal ajustés, je la trouvais de plus en plus désirable. Une femme avec de l’expérience, des formes qui ne demandaient qu’à s’échapper de leurs vêtements pour vous contenter, une peau qui transpirait d’énergie et peut-être de désir. Et puis, elle sentait la vanille. J’étais sûr qu’un parfum de vanille montait depuis ses beaux cheveux noirs jusqu’à mes narines. Je me penchais discrètement de son côté. Oui, le parfum s’accentuait. Je remarquais alors qu’elle avait quitté ses chaussures et vis son pied droit, qui s’agitait en cadence, comme tout à l’heure ses deux mains : un spectacle fascinant qu’il me fallait absolument découvrir en entier. Je fis tomber ma serviette du bon côté, et me penchais un certain temps pour la ramasser. Le souffle court, je contemplai ces deux petits oiseaux voletant sur le tapis, comme autant de promesses délicieuses. Je me les suis imaginé, posés au creux de mes cuisses, me délivrant des coups de bec très doux. Puis, je me suis relevé, la tête rouge, sentant gonfler en moi le désir. Praneth me jeta un drôle de coup d’œil.

– Comment trouvez le choum, professeur Tézier ? Celui du ministère est excellent. On y fait macérer des rondelles de gingembre frais. Cela contribue dit-on à réveiller la virilité des hommes !

Elle partit d’un rire de gorge appuyé. Je ne savais plus où me mettre, voulus vérifier par réflexe que ma serviette masquait la bosse proéminente de mon pantalon, quand soudain, ce fut le noir total dans la salle. Il y eut l’habituel concert confus d’exclamations, de rires, d’interrogations : « qu’est-ce qui se passe ? encore une panne !… ». Une lueur surgit au loin, suivie de quelques autres. Le chef des serveurs avait sorti son briquet et tentait d’allumer une bougie. Le ministre lui parlait en cambodgien, avec un ton agacé. Soudain, je sentis un frôlement sur ma jambe, et le parfum de vanille se fit plus insistant. Je compris que Praneth avait dû se rapprocher de moi. J’inclinais la tête de son côté. Je sentis une douce caresse sur ma main gauche ; elle avait posé sa main sur la mienne. Quelques bougies éclairaient maintenant la salle, permettant de distinguer de vagues silhouettes, mais guère plus. J’apercevais la tache noire des cheveux de Praneth près de mon épaule. Le frôlement sur ma jambe gauche se faisait plus insistant, plus soyeux, presque félin. Il n’y avait pas assez de lumière pour casser cette intimité, et pendant quelques secondes, je respirais fort, les yeux fermés, goûtant un pur bonheur, ne pensant à rien d’autre.

La lumière revint, brutale, dure, électrique. Je sursautai et instinctivement m’écartai d’elle. La magie était passée, laissant la place à la confusion. Elle me souriait encore, mais plus de la même façon ; l’air de me dire : « trop tard, cela aurait été bien, ça restera quand même un bon souvenir ». Nous n’échangeâmes que des banalités jusqu’à la fin du repas. Une certaine gêne s’était installée. Quand je lui dis au revoir, et lui exprimai mon espoir de la rencontrer bientôt, elle le prit plus comme une politesse que comme un vrai désir. Dans le minibus qui nous ramenait à l’hôtel, je fus distrait de mes pensées par Masclot-Lauzan qui pérorait sur l’étiquette des banquets diplomatiques, puis se félicitait de l’information obtenue sur le rôle joué par Guiamajore auprès des responsables cambodgiens. Mais quand je lui dis que je le connaissais, cela n’eut pas l’air de retenir son attention. Je ne devais pas être assez haut gradé pour que cela lui semblât intéressant.

Quand je pris ma clé à la réception, le portier me remit une enveloppe. C’était un mot du professeur Guiamajore.

Cher Patrick

Le hasard fait croiser nos routes dans le royaume Khmer. J’ai appris votre participation à la délégation française. Peut-être savez-vous également que le premier ministre m’a demandé conseil sur les choix à effectuer. Comme Molière, je dirais bien « que diable venons-nous faire dans cette galère ? » Connaissant votre chef de délégation, j’ai peur que vous ne vous ennuyiez à Phnom-Penh. Et venir aussi loin sans visiter les temples d’Angkor serait un vrai crime. Je dois m’y rendre demain, et je vous propose de m’y accompagner. Vous me parlerez de vos projets, et je vous présenterai les miens. Vous verrez, j’ai quelques plans concernant la France, et dans lesquels vous pourriez avoir un rôle à jouer.

Je passerai vous prendre à l’hôtel à 06 H 30. Nous coucherons là-bas demain soir, et reviendrons Jeudi matin.N’emportez que le strict nécessaire, le coucou est petit.

Cordialement

Alessandro

P.S. : ne vous en faîtes pas pour Masclot-Lauzan, je l’ai averti de votre absence.

C’était typique d’Alessandro, cette manière de foncer et d’être sûr de soi et des autres. J’avais lu la missive, accoudé au comptoir du lounge. Je remarquai que Masclot-Lauzan avait reçu lui aussi une enveloppe, mais ne l’avait pas encore ouverte. Je m’esquivai vers ma chambre, avant qu’il ait pris le temps de le faire. Cette nuit là, je ne réussis pas à m’endormir. La figure de Praneth Sovandara venait se superposer à tout instant avec celle d’Alessandro Guiamajore. Elles me proposaient toutes deux quantités d’énigmes insolubles.

Chapitre 2
Le projet

Alessandro fut ponctuel. Je le retrouvai inchangé, peut-être même d’allure plus jeune. Son regard bleu clair, transparent, doux mais volontaire, sa tête toute en creux et bosses, à peine atténués par la barbe blanche et drue. Il pénétrait dans l’hôtel, à l’instant même où je rendais ma clé à la réception. Il m’étreignit aux épaules comme il avait l’habitude de le faire. Dans le taxi, il s’enquit des derniers évènements et de la composition de la délégation française. Il me demanda mon avis et je lui avouai que mon rôle s’était limité jusqu’à présent à jouer au touriste. Je lui racontais le banquet de la veille. Il voulut savoir qui étaient les cambodgiens qui y participaient. Mais, je n’avais pas retenu tous les noms. Quand j’évoquai celui de Praneth Sovandara, il eut un bref sourire.

– Je la connais ; un sacré petit bout de femme. Elle est amie avec mon assistante, Lo-Taï, qui est d’origine cambodgienne. Vous ferez sa connaissance à Angkor.

Le taxi filait vite dans les rues presque désertes à cette heure matinale. Il gagna l’aéroport, mais ne s’arrêta pas au terminal.

– Nous allons à l’aéroclub. J’ai réservé un avion taxi.

Il m’avait prévenu, mais c’était effectivement un petit coucou ; trois places de passager en plus du pilote. Cinq minutes plus tard, il s’envolait, le nez vers l’azur, et je ressentais une joie puérile, comme lorsque enfant, nous partions en vacances dans la guimbarde familiale surchargée.

– Il fallait partir tôt, car en ce début de mousson, nous devons arriver avant les orages, et ils peuvent démarrer en fin de matinée. C’est aussi la raison, en plus de mon emploi du temps, pour laquelle nous ne reviendrons que demain matin.

– Vous avez beaucoup d’occupations ?

– L’UNESCO s’implique beaucoup pour réhabiliter les sites, et tient à vérifier que ses subsides sont correctement dépensés. Elle m’a demandé d’y jeter un œil. Et là-bas c’est immense !

L’avion avait atteint son altitude de croisière. Le bruit du moteur se fit moins intense. Le soleil continuait d’inonder la cabine. En bas, des taches de couleur, jaunes et vertes.

– Je vous croyais aux Etats-Unis, en train de donner vos cours.

– Ils ne démarrent que le mois prochain ; cette année, j’ai un contrat avec Yale. Mais il faut quitter l’Amérique de temps en temps, sinon on deviendrait fou ! Le centre de l’humanité s’est recentré vers l’Asie. Il est encore trop tôt pour qu’il revienne à son point de départ africain, ce sera pour dans cent cinquante ans, si bien sûr l’humanité existe encore à ce moment là.

– Je vous trouve pessimiste !

– Non, réaliste ! Notre échelle de temps s’accélère, et du coup les évolutions qui ne sont pas sur notre rythme de vie nous deviennent encore plus insaisissables. Savez-vous où nous allons en ce moment ?

Je ne répondis pas, incertain du sens de sa question.

– Vers ce qui fut peut-être la plus grande ville du monde qui ait existé à cette époque. Et pourtant, jusqu’à il y a cent ans, toute trace, tout souvenir de cette cité avaient disparu de la mémoire humaine. Les dernières cartographies satellitaires nous le prouvent. Angkor, capitale de l’empire khmer, occupait plus de 3000 km2 et rassemblait près de 800 000 habitants. C’était il y a six cents ans, et pourtant, deux centcinquante ans plus tard, pftt, plus rien, évanouie, même dans le souvenir des hommes. Peut-être juste un mythe, comme l’Atlantide.

Il se tourna vers moi, insistant avec ses mains sur le poids de ses paroles.

– Personne ne croit que la même chose pourrait arriver avec notre civilisation, et bien moi je suis persuadé du contraire ! Depuis plusieurs années, mon thème de travail est la réaction des systèmes complexes à de petites impulsions. En général, dans ces circonstances là, il ne se passe rien. Mais quelquefois, le système complexe entre en résonnance. Et alors là, tout est possible. Pensez à l’effet papillon, dont on commence à parler. Il n’y a pas qu’une guerre nucléaire ou je ne sais quel monstrueux météorite sorti des profondeurs de l’espace, qui peuvent anéantir notre monde. Non, une simple bifurcation dans l’évolution d’un gène, une évolution religieuse pilotée par un nouveau gourou, que sais-je, pourraient aboutir à des conséquences du même ordre.

Il me semblait plongé dans une mystique inaccoutumée. Je réfléchissais à ce que j’allais lui répondre, quand l’avion subit une série de secousses brutales. Jetant un œil par le hublot, je remarquai que le ciel avait changé de couleur. De bleu, il était devenu blanc laiteux, et droit devant nous, à l’horizon, je crus apercevoir une bande toute noire. Impressionné par ses paroles, je me dis que la tornade qui se préparait avait peut-être été initiée à des milliers de kilomètres de là, par le battement d’ailes d’un papillon. Guiamajore, imperturbable, continuait sur sa lancée.

– Le monde est maintenant éclaté. Les Etats-Unis ontperdu leur suprématie. En soi, ce n’est pas très grave ; ce qui l’est plus, c’est qu’aucun nouveau modèle ne vient préfigurer le monde de demain. L’Occident est à bout de souffle, mais les autres pouvoirs n’inventent rien, essaient soit d’imiter le rêve américain, soit se replient sur un passé totalement désuet ; ou bien font les deux simultanément comme les Chinois, ce qui n’a pas plus de chance de réussite. Non, le nouveau modèle de civilisation ne sera pas imposé par un pouvoir ; il émergera d’un groupe, d’un échantillon de population non encore caractérisé. Il sera probablement induit par les contraintes énergétiques et l’épuisement de nos ressources. Mais il émergera en raison d’une impulsion minime, que personne n’identifiera, et qu’on nommera hasard. Et il se répandra beaucoup plus rapidement qu’on ne le pense, sous l’effet de nos outils de communication.

Une nouvelle série de secousses ébranlèrent l’appareil. Alessandro jeta un bref coup d’œil par son hublot, et sourit.

– Les nuages progressent ; nous allons arriver juste à temps. Vous risquez d’être déconcertés par les différents endroits où je dois me rendre : un mélange de ruines de temples hindouistes, de statues bouddhistes, d’ouvrages hydrauliques, de plateformes pour géants, le tout éparpillé dans une jungle qui n’a été dégagée et domestiquée que très partiellement. Mais en fin d’après-midi, je vous ai réservé une visite d’Angkor Vat. Ce sera plus facile à comprendre.

Brusquement, le régime du moteur diminua. L’avion commençait sa descente, assez durement secoué. On ne distinguait le sol qu’entre les filaments nuageux, se déchirant un instant pour nous laisser apercevoir des bosquets d’arbres éparpillés, courant à toute allure vers notre arrière. Il fit un arrondi, et se plaqua au sol sur la petite piste, apparue par miracle sous les ailes. Puis il s’immobilisa enfin devant un grand hangar de tôle, à l’allure assez délabrée. Je sortis de l’appareil courbé en deux, un peu nauséeux. Le temps de faire dix mètres, et une pluie diluvienne nous tombait dessus.

– Il était temps !, me cria Alessandro par-dessus son épaule, en me dépassant. Je pris moi aussi mes jambes à mon cou.

Les heures qui suivirent furent fatigantes, mais passionnantes. Nous allâmes sans répit de site en site, de fouilles en fouilles. En chaque lieu, Alessandro me laissait avec le chauffeur. Celui-ci me racontait ce qui se faisait là et ce qu’il savait de l’histoire du lieu. Pendant ce temps, il discutait avec le responsable, ce qui pouvait prendre un temps indéterminé, soit très court, soit très long, en fonction des circonstances. Ensuite, nous partions vers le site suivant, pendant qu’il notait dans un carnet le résumé de ses observations. Nous ne nous arrêtâmes même pas pour déjeuner. Dehors, les averses diluviennes se succédaient, entrecoupées de périodes de soleil implacable qui faisaient fumer les arbres en bordure des chemins goudronnés que nous empruntions. Vers 15 H 00, Alessandro se fit déposer à l’hôtel et me laissa continuer avec mon guide vers Angkor-Vat. Une heure et demie plus tard, pendant que je regagnais l’hôtel, la nuit tomba, avec la soudaineté de ces latitudes. Alessandro Guiamajore m’attendait au bar. Nous devions y passer une bonne partie de la nuit.

Il commença par m’expliquer le contenu de ses cours à Yale, me vanta l’esprit libre de l’Amérique, en même temps qu’il me racontait les incroyables angoisses de cette société.

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