Les spaghettis d'Hitler

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Guillaume Fox a quarante six ans. Peu à peu, on comprend qu'il est interné. Il s'évade, aime Théodore, une belle lectrice de Verlaine, mais il doute de lui et de tout, de sa main surtout : la main de l'étrangleur. Du charme, du souffle et une grande qualité littéraire.

Publié le : mercredi 7 septembre 1994
Lecture(s) : 39
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246783183
Nombre de pages : 160
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I
La phrase qui précède celle-ci ne figure pas dans le livre. Elle est absente. Enfouie. Fossilisée sous la terre, solide et creuse comme une pierre du Lot. D'autres sous elle, lointaines, sont tues. Elles sont la fondation même, l'ancrage de ce que je dois dire maintenant.
J'ai confiance dans l'humanité. Je veux croire, je sais qu'il existe quelque part dans le monde un homme, et peut-être plusieurs autres que je ne connais pas, capable de comprendre ce qui vient de m'arriver. Quelqu'un à qui je peux téléphoner et lui dire tout à trac : « Je viens de chier, mon vieux, comme une femme. » Il dira : « Je te comprends, garçon, même je t'envie. » Voilà.
A part ça, je n'use plus du téléphone depuis vingt et un mois. J'ai chié comme une femme, je m'appelle Guillaume Fox, ainsi que le renard, ce nom ne vous dit rien pour l'instant, j'ai quarante-six ans et pour la première fois de ma vie je viens d'éprouver la sensation sans équivoque d'avoir chié comme une femme. Je ne voudrais pas que l'on se méprenne : mes impressions défécatoires ne sont rien dans ce que je dois dire maintenant, c'est un exemple pour expliquer que bien des choses se sont déréglées depuis vingt et un mois, c'est un détail, le plus récent, même s'il n'est pas le plus délicat, le plus agréable aussi, mais je ne souffre pas de scatologie, je commence par ce petit rien, plus loin il sera question d'un meurtre. Puis d'autres.
Une heure déjà et je garde au creux le plus tendre de mes fesses le souvenir tiède d'un étron régulier poussé par la nature vers la faïence impeccable de ma cuvette de chiottes. Je suis allongé sur le dos dans le lit de mon fils. Je réfléchis à ces choses. Je fume comme un type qui ne sait pas fumer. J'ai beau fumer sans cesse, je ne sais pas fumer. Je regarde la fumée disparaître au plafond, la sensation de vivre dans un mauvais film qui se rachète soudain par une révélation d'évidence : nos compagnes callipyges ressentent à la selle des voluptés de privilège. Elles chient confortablement, elles chient pullman. Depuis vingt et un mois, les choses vont plutôt sur le pire et voilà une bonne nouvelle, je viens personnellement de chier comme une femme, c'est frais. Les vrais fumeurs avalent la fumée, je trouve cela assez dégoûtant, d'autant que je n'y parviens pas sans tousser.
J'en appelle à tous ceux qui m'ont connu. J'en appelle à René Pédezert, à Philippe Starck, à Thierry Arbaud, à Croissant, à Liliane Lecacheux, à Sylviane Fouratier, Emile Duhart, l'abbé Contet, Etienne Latapie, Nicole Gillet, Solange Porcher, ma mère, j'en appelle à ma mère, bien sûr, ce n'est pas le moment, mais c'est ma mère. J'en appelle à tous ceux qui préféreront ne pas voir mêler leur nom à cette histoire, et je les comprends. A tous ceux qui m'ont connu : je ne suis pas un type à complications, ils vous diront que je ne suis pas un type à complications. Pas du tout. Jusqu'ici, jusqu'à ce que Marthe soit admise dans la clinique du professeur Marcus, je ne me permettais pas ce genre d'extravagance qui me semblait hors de portée, lointain, dans un monde étrange, un monde dont le spectacle est réservé, pour que tout soit bien clair, à ceux qui payent leur place. Mais, depuis mardi, alors que les derniers mois me poussaient vers le pire, des sensations stupides et douces me saisissent, chier comme une femme, fumer comme un puceau, penser la solitude comme un confort. J'entends le bruit des vagues.
La maison me paraît grande, lumineuse, comme fausse, légère, en lévitation quelques centimètres au-dessus du sol, insensible à la poussière, étanche, impénétrable, l'impression que ni mon fils, ni Marthe, ni personne n'y viendra jamais plus. Une émotion agréable comme si soudain l'égoïsme n'avait jamais été un péché. La maison a changé. Elle est devenue inexistante pour le facteur, les releveurs de compteurs d'eau, de gaz, d'électricité, les témoins de Jéhovah, les ramoneurs. Un poissonnier ambulant, un rémouleur vient à corner sous mes fenêtres, je fais le mort. Les infirmières ont la clé. Oui la maison est étanche, on doit y pénétrer par un sas, l'air que j'y respire, que j'y partage en proportions inégales avec les poissons de l'aquarium, ne se mêlera jamais plus à celui du dehors, il est trop rare, trop précieux, plus rose, peut-être coloré par les volutes de ces étranges cigarettes que mon fils a stockées sans limite au-dessus de la penderie et que je fume sans intérêt, que j'écrase comme des cafards, méchamment.
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