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Les traverseurs des mers

De
179 pages
Dans un contexte de tensions internationales, une rumeur circule en Afrique : l’Europe aurait ouvert ses frontières. Des centaines de milliers de jeunes Africains, ignorant tout des dangers de la traversée, se lancent sur la Méditerranée. Des négociations sont aussitôt engagées entre les autorités européennes et africaines afin d’enrayer la crise. Roman d’anticipation d’une actualité brûlante, « Les traverseurs des mers » échafaude un scénario catastrophe sur l’avenir des rapports Nord - Sud. Cheikh Tidiane Diop est né au Sénégal. Après un passage à l’Université de Dakar, il décide de partir pour la France afin de poursuivre des études supérieures en Sociologie et en Economie. Il milite pour une Afrique autonome et unifiée.
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Les traverseurs des mers Cheikh Tidiane Diop
Les traverseurs des mers
L’ultime assaut
Roman




Éditions Le Manuscrit
Paris


© Éditions Le Manuscrit -www.manuscrit.com-2009
Illustration : © Didier VIODE

ISBN : 978-2-304-02794-5 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304027945 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02795-2 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304027952 (livre numérique) Cheikh Tidiane Diop



PROLOGUE

Il n’y avait pas un jour, une semaine, un
mois, sans qu’une dépêche d’agence de presse
ne parvienne aux médias du monde. Les repor-
tages comme les photographies, les commentai-
res comme les images, faisaient toujours état de
naufrages. Des pirogues, des radeaux, toutes
sortes d’embarcations dérisoires, venaient
s’échouer sur des côtes barricadées et surveil-
lées nuit et jour. Les chroniques nécrologiques
étaient devenues banales. La mer méditerra-
néenne était devenue une nécropole. Le nom-
bre exact des morts était inconnu, il n’y avait
pas de registres où on pouvait les mentionner.
Comment pourrait-il d’ailleurs y’en avoir ?
Il n’était pas possible de répertorier des clan-
destins car ils n’existent pas officiellement et
aucune institution ne les reconnaissait. Dans le
lointain passé, combien d’aventuriers ont laissé
leurs vies au gré des vents et marées en
s’échouant contre des récifs hostiles ? Combien
d’africains sont ramassés comme des poissons
suicidés aux frontières de l’Europe entre Lam-
pedusa, Victoria, Ponta-Delgado, Madère, Bar-
celone, Valence, Grenade, Ceuta ou Melilla ?
7 Les traverseurs des mers
Il y a des quêtes humaines qui finissent vio-
lemment dans le néant de l’inconnu. Sans avoir
eu la chance de renifler l’air de l’autre côté de la
méditerranée, ils étaient des milliers à trouver
asile dans des tombes creusées à la hâte pour les
ensevelir loin de la terre qui les avait vus naître
et grandir. Les communautés africaines savaient
rendre hommage aux morts, personne ne devait
s’acharner sur un cadavre qui a droit à une sé-
pulture décente et honorifique. Avec ces gens
qui voguaient à la quête d’un eldorado, les lieux
d’asile ancestraux se vidaient. Le baobab des Sé-
rères, le mogonnamanjathi des Kikuyus, les tom-
bes sacrées et les cimetières mystérieux autour
des villages ; plus rien ne symbolisait la com-
munion avec la nature et les esprits, la continui-
té de la famille, la force et l’unité des hommes.
C’est une civilisation qui s’effondre.
Les asiles ancestraux ne retenaient plus ces
fils du pays qui partaient et disparaissaient dans
l’abîme, sans funérailles, ni rituels. Chaque jour,
dans des contrées lointaines, la mer, noncha-
lamment, apportait et livrait sa cargaison de
chaires mortes, ballonnées, abîmées, putréfiées,
déchiquetées, démembrées. Les charniers mari-
times étaient remplis de fantômes. Les vagues
d’une mer repue de tant de corps engloutis, dé-
gueulaient sur les côtes inhospitalières, quelques
restes abandonnés par les orques et autres bêtes
qui peuplent les abysses. A intervalle régulier,
8 Cheikh Tidiane Diop
des miraculés étaient montrés à la télévision.
Sous leurs oripeaux, Ils sont grelottants et dans
un état lamentable. Les gardes côtes qui les ac-
cueillent, les recouvrent pour les réchauffer. Ils
sont affaiblis. Ils s’affalent et se cognent contre
les coques du bateau de secours. D’autres saisis
de torpeur, frétillent comme des poissons re-
montés du filet.
Ces images étaient devenues familières tout
comme les commentaires qui les accompa-
gnent, étaient d’une simplicité navrante. Toute
l’histoire de ces gens, tout leur passé, toute leur
identité et leurs origines, tous leurs rêves et
leurs ambitions, étaient réduits dans la défer-
lante médiatique, à de simples annonces ano-
nymes, dans la rubrique des faits divers.

9 Cheikh Tidiane Diop



PREMIÈRE PARTIE

Trente immigrants sont décédés après avoir
chuté d’un grillage de six mètres de haut, lors
d’un assaut mené par plus de cent clandestins
qui voulaient passer dans l’enclave espagnole de
Melilla au nord du Maroc, a-t-on appris de
source officielle marocaine. Un précédent bilan
faisait état de dix morts du côté de la frontière
marocaine et de vingt autres en territoire espa-
gnol. Lors de la tentative et en dépit des tirs de
somation d’usage des éléments de surveillance
en poste, les candidats à l’émigration illégale,
ont continué leur escalade de la clôture grillagée
entraînant des blessures graves de dix sept
d’entre eux à cause des fils barbelés. Cet assaut
massif est un énième enregistré sur cette fron-
tière. Quatorze émigrants africains étaient morts
deux mois auparavant, dont certains tués par
balles par les forces de sécurité marocaines ou
espagnoles, lors d’assauts sur les grillages-
frontières de Melilla et de Ceuta, la seconde en-
clave espagnole en Afrique du nord.
Le drame de Melilla est intervenu juste avant
que la gendarmerie marocaine ne découvre les
corps de vingt et un clandestins africains morts
11 Les traverseurs des mers
sur une plage près d’El-Ayoun, capitale du Saha-
ra occidental, après le naufrage de leur embarca-
tion, a-t-on indiqué de source officielle. Ces mi-
grants comptaient se rendre dans l’archipel
espagnol des Canaries. Sept rescapés, qui ont
réussi à rejoindre la côte à la nage, ont indiqué
que leur bateau transportait au total trente sept
personnes. Les recherches se poursuivaient
pour retrouver d’autres disparus, selon la même
source.
Un bateau transportant des immigrants vers
l’Europe a fait naufrage au large des côtes ma-
rocaines, faisant au moins dix neuf morts, a
rapporté la télévision officielle marocaine. Les
dix neuf corps, ainsi que sept rescapés, ont été
rejetés sur le rivage. D’après le journal espagnol
El Pais, l’embarcation de fortune transportait
soixante personnes et des recherches sont en
cours pour tenter de retrouver les disparus. Les
autorités marocaines n’ont pas fait de commen-
taires dans l’immédiat.
Un nombre croissant de clandestins, pour la
plupart originaires d’Afrique subsaharienne,
cherchent à gagner l’Europe via les Canaries ou
l’île sicilienne de Lampedusa. Plusieurs centai-
nes d’entre eux sont morts depuis le début de
l’année au cours de la traversée, effectuée à
bord d’embarcations généralement surchargées.
Devant ces vagues meurtrières, les autorités ma-
rocaines et espagnoles sont en face d’une situa-
12 Cheikh Tidiane Diop
tion embarrassante. Le gouvernement espagnol
a repris secrètement les rapatriements
d’immigrés clandestins, renvoyant environ deux
cent africains au Sénégal au cours des quinze
derniers jours, a déclaré un représentant des au-
torités sénégalaises. Cela s’est passé dans la plus
grande discrétion alors que le Sénégal avait sus-
pendu sa coopération avec l’Espagne sur le ra-
patriement d’immigrés clandestins en arguant
de mauvais traitements et de mensonges des au-
torités espagnoles. Madrid et Dakar avaient pré-
alablement annoncé le rapatriement de six cent
Sénégalais sur les neuf mille africains arrivés
clandestinement aux Canaries cette année. Tou-
jours selon le quotidien espagnol El Pais, les ra-
patriements se font désormais par avion et de
nuit pour éviter la présence des médias. Les dé-
légués espagnols à l’Intérieur et aux Affaires
étrangères n’ont pas souhaité faire de commen-
taires.
L’Espagne et le Mali se sont mis d’accord
pour travailler ensemble à l’élaboration d’un ca-
dre légal pour l’expulsion des immigrés clandes-
tins. Le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères
espagnol a déclaré après une rencontre avec le
Premier ministre malien que l’Espagne aiderait
en échange le Mali à améliorer son agriculture et
à assurer sa sécurité alimentaire. Cet accord est
la suite d’une vaste offensive diplomatique lan-
cée par Madrid en direction des pays d’Afrique
13 Les traverseurs des mers
de l’Ouest pour tenter d’endiguer l’arrivée mas-
sive d’immigrés clandestins. L’Espagne a déjà
régularisé plus de sept mille clandestins maliens
lors d’une grande campagne de régularisation
lancée par le gouvernement l’an dernier. Au to-
tal, six cent mille étrangers sans papiers avaient
été concernés par cette opération. « Mais
l’Espagne n’a pas les capacités d’accueillir plus de tra-
vailleurs immigrés, l’immigration illégale et la migration
clandestine, ne sont pas la solution » a déclaré le dé-
légué espagnol aux affaires étrangères lors d’une
conférence de presse avant d’ajouter que « tout
nouvel arrivant serait rapatrié dans son pays d’origine
ou devrait mener une vie de clandestin ».
Ces avertissements tombaient dans les oreil-
les sourdes des clandestins dont le rêve le plus
absolu est de sortir de la misère clandestine.
En guise de réponse, les autorités espagnoles
ont eu droit aux assauts répétitifs malgré le sou-
tien de l’Union Européenne d’aider les gardes
côtes qui ont de plus en plus du mal à contenir
les assauts fréquents des migrants africains.
Quelques mois seulement après les déclarations
du Délégué espagnol aux Affaires étrangères,
dans la nuit du 28 au 29 septembre 2008, Ceuta,
enclave espagnole sur le territoire marocain a
été le théâtre d’une tentative d’infiltration de
clandestins essentiellement originaires d’Afrique
noire.
14 Cheikh Tidiane Diop
Plus de cinq cent clandestins subsaha-
riens ont donné l’assaut pour tenter de franchir
les clôtures de sécurité qui font aussi office de
frontière entre le Maroc et cette enclave espa-
gnole. Les clandestins munis d’échelles de fa-
brication artisanale et qui tentaient d’escalader
en plusieurs points la double barrière de grille
qui isole la ville de Ceuta du reste du Maroc,
ont essuyé la riposte des forces de l’ordre maro-
caines et espagnoles. Des chiffres contradictoi-
res de victimes sont annoncés par des médias
locaux, par la police et par les hôpitaux. Offi-
ciellement on parle de cinquante morts et d’une
vingtaine de blessés graves.
Mais selon un porte-parole de la ville de Ceu-
ta, il y aurait au moins une centaine de morts du
côté des assaillants. Les victimes auraient été at-
teintes par des balles en caoutchouc. Les forces
de l’ordre marocaines ont lancé une vaste opé-
ration de ratissage aux abords des zones fronta-
lières pour débusquer d’éventuels clandestins
qui se prépareraient à de nouveaux assauts. Se-
lon les autorités marocaines, cette opération au-
rait permis de déjouer un nouvel assaut de clan-
destins. C’est par vagues de plusieurs centaines
que les candidats à l’immigration prennent
d’assaut les grilles de séparation.
Par leur nombre, ils submergent les garde-
frontières et les plus chanceux d’entre eux réus-
sissent à passer entre les mailles des filets barbe-
15 Les traverseurs des mers
lés. L’opération de ratissage des autorités ma-
rocaines mobilisant plusieurs dizaines de gen-
darmes et de policiers, a permis l’arrestation
d’une cinquantaine de clandestins sub-sahariens
et aussi de nombreux Algériens. Une opération
similaire a été conduite à Melilla, avec cinq cent
agents des forces de l’ordre et de sécurité et
trois hélicoptères.
De nombreuses tentatives de franchissement
de la frontière, ces dernières semaines avaient
aussi fait de nombreuses victimes. Mais il est
difficile de vérifier les chiffres annoncés par les
autorités, tant espagnoles que marocaines, parce
que justement ces candidats à l’immigration
sont généralement sans documents officiels,
sans identité et dont personne ne s’inquiète de
la disparition. Selon les autorités espagnoles les
dernières tentatives à Melilla ont fait plusieurs
morts provoquées par asphyxie et écrasement
suite à de gigantesques bousculades.
De tels commentaires constituaient la liturgie
de la lutte contre les tentatives des migrants
pour traverser les frontières marocaines et eu-
ropéennes. Cette liturgie était distillée aux opi-
nions à travers différents organes de presse. La
litanie, un mélange de narration de l’horreur et
de mesures, était reprise par tous les tacherons
impliqués dans la lutte contre l’émigration et
l’immigration illégales.
16 Cheikh Tidiane Diop
Tout allait bien ! Ces assauts sporadiques
étaient insignifiants et n’auguraient rien de plus
surprenant.
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