Les uns contre les autres

De
Publié par

Chroniqueur sans attache, Moby mène une vie débridée et tente de se reconvertir dans la télévision en cherchant à concilier l’inconciliable : le monde de la télévision et les artistes. Ferdyck, c’est son pseudo, publicitaire, lance une nouvelle émission avec l’aide de Moby, sur une chaîne privée naissante. Avec ses questions coup de poing, il se construit un personnage et veut faire de son nom un label. Christophe Mistral, couturier, coqueluche des magazines de mode, monte sa maison de haute couture et prépare sa première collection. Albertine, sa femme, noctambule avec Moby. Tout comme Roda, poète et parolier de chansons à succès, qui refait le monde. Rodolphe, patron de la boîte de nuit en vogue, les Lumières, les réunit tous, les uns contre les autres.
Dans le chaos nocturne des années quatre-vingt, Paris les happe, Paris existe. Ils s’éprouvent inconsidérément. Combien de temps l’insouciance frénétique durera-t-elle ?
Luttes d’influence, fric facile, pouvoir, cocaïne, mannequins, amours d’une nuit : un portrait sans complaisance des illusions d’une décennie.
 
Franck Maubert est l’auteur de livres d’art traduits dans de nombreux pays (L’odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux. Conversations avec Francis Bacon, Mille et une nuits, 2009 ; Le Dernier Modèle, Fayard, 2012, Prix Renaudot Essai) et de romans, parmi lesquels Est-ce bien la nuit ? (Stock, 2002) ; Visible la nuit (Fayard, 2014).
Publié le : mercredi 19 août 2015
Lecture(s) : 8
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213688305
Nombre de pages : 224
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Couverture
001

Couverture : Hokus Pokus.

 

ISBN : 978-2-213-68830-5

© Librairie Arthème Fayard, 2015.

 

 

 

 

Du même auteur

Romans et récits

Est-ce bien la nuit ?, Stock, 2002.

Près d’elles, Flammarion, 2003.

Le Père de mon père, Philippe Rey, 2008.

Le Dernier Modèle, Mille et une nuits, 2012, prix Renaudot-Essai ; coll. « Pluriel », 2014.

Ville close, Écriture, 2013.

Visible la nuit, Fayard, 2014.

Livres d’art et autres

La Peinture moderne, Nathan, 1985.

Orsay peinture, Nathan, 1986.

Le Paris de Lautrec, Assouline, 2005.

Maeght, une aventure de l’art vivant, avec Y. et I. Maeght,

La Martinière, 2006.

L’odeur du sang humain ne me quitte pas des yeux.

Conversations avec Francis Bacon, Mille et une nuits, 2009.

Voyeur de première, Mentha, 1991 ; La Table ronde, 1998.

Gainsbourg For Ever, Scali, 2005.

La Mélancolie de Nino, Scali, 2006.

Gainsbourg à rebours, Fayard, 2013.

à E. R.-G.

« On s’use à se frotter les uns contre les autres. »

Henri Calet

 

De vilaines rumeurs circulent en ville. Tout Paris bruit de la fermeture prochaine des Lumières, la nouvelle boîte de nuit où se précipitent mannequins, actrices, couturiers, architectes, musiciens, chanteuses, journalistes, jolies filles, arrivistes, mondains, fauchés-snobs et tous les autres, tous ceux qui ne peuvent y entrer. Tous s’y pressent et s’y bousculent. Lumières est devenu en l’espace de quelques mois le passage obligé des gens de la nuit, le lieu le plus glamour de la capitale, là où il faut être vu, l’endroit où l’on respire autrement, où tout est bon pour que l’on s’amuse. Moi j’y passe mes nuits. Le Quotidien, où je dirigeais une page de portraits people, vient de disparaître, avec à la Une son dernier titre, E finita la comedia. Justement, je ne pensais plus qu’à une chose, m’amuser. Rodolphe, lui aussi, ne pense qu’à baiser des filles, les plus belles, à faire des jeux de mots à trois sous et à sniffer des rails de coke. En fin de soirée son costume Armani et sa chemise Yohji sont froissés, les traits de son visage de Méditerranéen défaits, mais encore à cette heure avancée de la nuit des éclats de rire ponctuent ses phrases.

Il est presque quatre heures et je viens de m’engouffrer à l’arrière de la grosse berline de Rodolphe, le patron des Lumières. Lui s’est installé au volant de la Mercedes, le plus grand modèle, une fille en robe du soir à son côté. Elle a l’air plutôt ivre dans sa tenue indécente, en dentelles noires, toute en transparence. Je me suis même demandé si elle portait des sous-vêtements. Mais qu’importe, il est quatre heures du matin et je sais que c’est Rodolphe qui va l’embarquer dans son flat. Elle rit beaucoup et tire de son sac à main un petit carré de papier plié, puis elle jette son sac sur la banquette arrière où, assommé par les gin tonics, je viens de m’affaler. J’ai trente ans et je n’ai pas besoin de beaucoup d’heures de sommeil, l’âge où l’on peut encore raisonnablement travailler, faire la fête et vivre sans trop se poser de questions. Les trois à la fois. J’ai aussi conscience que mon corps ne tiendra pas ainsi toute la vie sans dormir. Rodolphe, lui, s’en contrefiche, il peut se lever à midi et taper dans sa pyramide de coke. Le miroir de courtoisie me renvoie l’image de la bouche rouge et des grands yeux clairs de la fille qui se repoudre le nez. Quel âge peut-elle avoir ? Dix-sept ? Dix-huit ans ? Vingt ans à peine. Je m’assoupirais sur le cuir de la Mercedes si la litanie de Rodolphe ne m’en empêchait. Il ne cesse de souffler de sa voix enrouée : – Combien ? Combien ? Combien ? À l’autre bout du fil, son associé fait les comptes. Trois cents, putain trois cent mille ! C’est du délire ! tonne-t-il, en reposant le combiné sur l’accoudoir, puis en glissant dans le lecteur le dernier CD de Terence Trent d’Arby. Il s’adresse à la fille : – Bébé, ah ! Bébé, en une seule table, on a fait plus de cinquante mille ! Ils ont pris des magnums de Dom Pé’ ! Ah ! Ils sont dingues.

Le rythme de la soul de « Wishing Well » me sort de la torpeur. De la poche intérieure de son costume, Rodolphe tire un Lanceros, le plus long des Cohiba. Il me propose un cigare tout en allumant le sien. Je renonce à cet effort. Quelques bouffées transforment l’habitacle en nuage. À travers la fumée qui s’épaissit, je devine le visage de la fille, qui se penche vers Rodolphe, au niveau de sa ceinture qu’elle défait avec précaution. Glissement d’une fermeture Éclair. Elle commence à l’entreprendre : ses doigts aux ongles peints en rouge s’agitent, sa chevelure blonde recouvre son profil. Dans mon demi-sommeil, je ne rêve pas. Puis elle dépose sur son sexe un trait de poudre blanche qu’elle vide de son petit paquet de papier déplié. Je déchiffre tous ses mouvements dans un champ visuel restreint, dans l’échancrure entre les deux fauteuils avant. Elle aspire la ligne, puis elle le suce. Elle s’applique. Elle s’arrête, reprend son souffle et recommence à le sucer. Je la regarde faire, spectateur involontaire. Rodolphe tente de se donner une contenance, son cigare entre le pouce et l’index, les deux mains posées sur le volant. Ce n’est pas trop le moment de lui demander si les bruits qui courent sur sa boîte sont sérieux ou non, il le prendrait mal. Ce que je sais : à Paris, dès que quelque chose a du succès, on fait tout pour le contrer, le torpiller et déstabiliser l’entreprise. Je ne suis pas inquiet pour Rodolphe, il en a vu d’autres. Il a démarré il y a une décennie avec une petite trattoria au Quartier latin, puis une deuxième, puis d’autres encore. En quelques années, il est devenu le roi de la restauration rapide du Ve arrondissement. Du cash plein les poches, il s’ennuyait suffisamment pour rêver à autre chose. Quand on lui a proposé les locaux, situés à la lisière du quartier des Halles et du Marais, de cet ancien établissement de bains-douches qui date du xixe siècle, il a sauté sur l’occasion. Il lui fallait un peu de vista et une féroce envie de grandeur. Le petit garçon qui venait de l’autre côté de la Méditerranée ne manquait pas d’ambition pour réinventer le lieu, dans cette rue grise. Depuis longtemps, il voulait en remontrer. Un père parti trop tôt, ça aide à être plus fort, parfois. Rodolphe a oublié son vrai prénom, Albert, il s’en est choisi un plus chic qui signifie « gloire » et « loup ». Il s’attache aux symboles, c’est ainsi qu’il a trouvé le nom de son night-club, Lumières, en hommage à Cocteau. Quelqu’un lui avait soufflé un vers du poète : « Mettre sa nuit en lumières ».

Rodolphe conduit, concentré, comme si de rien n’était, et nul ne peut imaginer qu’une fille magnifique est en train de le sucer. Incontrôlé, un cri rauque s’échappe de sa bouche. Je me redresse et la tête de la fille finit par réapparaître aussi. Aussitôt, elle arrange ses cheveux, se regarde dans le miroir rectangulaire dissimulé dans le pare-soleil, se repoudre et souligne d’un trait rouge ses lèvres. La douceur de son visage, le bleu de ses yeux entourés d’un cerne foncé. Les lumières de Rivoli dessinent des serpentins de couleur sur son front et sur ses joues. Face aux jardins des tuileries, pas une fenêtre allumée. À quatre heures, paris dort vraiment. Aux feux tricolores, une ou deux voitures, c’est tout. La berline quitte en douceur la rue de Rivoli, traverse au ralenti la place de la concorde avant de remonter le bas des Champs-Élysées. J’ai pensé : jadis, paris devait être ainsi, désert. C’est aussi pour cette raison que j’apprécie la nuit et la sensation d’y être seul. Rodolphe émet enfin quelques mots de sa voix éraillée : – c’est quoi ton prénom ? – Clementine. My name is Clementine, répond-elle, avec un accent new-yorkais tout en fines modulations, appuyant sa tête contre son épaule.

Rond-Point des Champs-Élysées, la Mercedes s’engage dans la contre-allée de l’avenue Montaigne. À cette heure tardive, l’heure du laitier comme on l’appelait autrefois, toutes les places de parking sont libres. Rodolphe gare sa lourde berline devant le numéro 58. Il coupe le contact et interrompt brutalement « Dance My Little Sisters ». Sur le trottoir, nous entendons les premiers chants d’oiseaux dans les marronniers, tout au bout de l’avenue les lueurs de l’aube éclairent le ciel.

– Te voilà chez toi, Moby ! J’aurais pu dire « chez nous » puisqu’on ne se quitte pas, mais toi, c’est au premier, moi au septième.

Je laisse le couple d’un soir au pied de l’ascenseur grillagé, et je monte les quelques marches qui mènent à l¹étage. Clementine m’adresse un sourire et me souffle un bouquet de baisers. Rodolphe me fait un geste d’une main pour me saluer, et il pose son bras sur l’épaule de l’Américaine.

Je viens de m’installer avenue Montaigne, presque par hasard. Ça peut sembler étrange, mais il arrive que les lieux, comme les rencontres, s’imposent à vous. Je venais de quitter la jeune Tania et l’appartement que nous partagions. J’étais décidé à déménager mes affaires dans un garde-meubles et à m’installer à l’hôtel. En me promenant, j’étais tombé sur une connaissance. Son père avait un appartement, situé avenue Montaigne, il me le louerait à un prix raisonnable. Le jour même, l’affaire était conclue. Au départ, je l’ai pris presque par obligation, puisque j’étais à la rue. En fin de compte, l’hôtel ajouté au garde-meubles, c’était assez coûteux. Lors de ma visite, l’appartement m’a fait l’effet d’un claque, ou n’était-ce pas plutôt une garçonnière de luxe avec son épaisse, très épaisse, moquette de laine couleur rouge antique, ses lourds doubles rideaux vieil or, brodés de fil d’or et, dès l’entrée, ses miroirs aux petits carreaux biseautés qui s’ouvrent sur une penderie et des étagères en acajou véritable ? L’impression d’un cocon pour cocotte s’accentuait quand on descendait les treize marches qui mènent à un vaste salon dont les larges baies vitrées ouvrent directement sur l’avenue, au niveau de la frondaison des arbres. En face, l’hôtel Dassault, une vaste coquille vide à louer, qui avait abrité le magazine Jours de France. La chambre ? Une alcôve rouge et or, avec ses tentures et ses galons, comme un petit théâtre, qui donne sur le salon et l’avenue, donc. J’oublie la salle de bains aux murs recouverts d’une tapisserie chamarrée d’oiseaux exotiques argent et bleu roi, et sa baignoire où pourrait s’ébrouer un géant. En fait, l’homme peut s’habituer très rapidement au luxe, même sans entraînement. J’ai été tout de suite conquis. Comme j’étais à la recherche d’un nouveau job, je pouvais recevoir mes rendez-vous avenue Montaigne. Ce qui en bluffait plus d’un. Dès la porte entrouverte, j’entendais : Putain le flat ! Et il m’est arrivé qu’une femme qui me rendait visite pour la première fois me déclare, dès la porte refermée derrière elle, « Bon, on baise quand ? ». J’avais mené une petite recherche afin d’apprendre qui était le concepteur de ce décor digne des Mille et une nuits. Le propriétaire des lieux était le principal héritier des Sources Perrier. Naguère il recevait ses conquêtes à cet étage, avait un bureau au-dessus de l’appartement et vivait au troisième. La vie à grand train. À ses heures, Jean Davray écrivait aussi de la poésie que publiait la maison Gallimard.

Rodolphe, quant à lui, est arrivé un mois après moi dans l’immeuble. Un jour, il m’a demandé si je ne pouvais pas aller visiter pour lui un appartement avenue Montaigne. C’était au même numéro, au dernier étage, l’appartement où vivait l’imitateur Thierry Le Luron, un lieu tout à la fois insolite, incongru et exceptionnel. La vue balaye Paris à 360 degrés. Deux terrasses, une au levant, l’autre au couchant, et un effet de luminosité décuplé par des miroirs qui recouvrent tous les murs, y compris les marches. Un effet galerie des Glaces digne de Versailles ou palais des glaces de fête foraine, à en devenir fou. Rodolphe plus allumé que quiconque a signé sur-le-champ. Ainsi, nous sommes devenus voisins. Notre amitié s’est renforcée en quelques semaines. Je sais que nous allons poursuivre nos aventures.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.