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LET IT BLEED

De
163 pages
« LET IT BLEED (Laisse Saigner) » est le titre d'un des plus célèbres albums des Rolling Stones, du temps où ceux ci faisaient du Rock & Roll. Chaque nouvelle fait référence par son sous-titre à l'album - ou à sa version live, « Get yer ya-ya's out » : Gimme Shelter pour « La Fourchette », histoire alpine, Stray Cat Blues pour « Bulle », rendez vous avec un salaud, Love in Vain pour « 64 », évocation soigneuse du Kama Soutra et du Londres des sixties, etc. Des conséquences du racisme et de la peur (« La Rencontre ») au terrorisme international (« Le Barbier ») en passant par le polar vrai ou faux (« Pastiches », « Le Fardeau »), le livre décline les nuances black and blue et de ce qui fait sinon la vie de l'homme post-moderne, en tout cas, la toile de fond de son existence.
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LA RENCONTRE



Let it bleed
Jean-Etienne DAVID
Let it bleed

Nouvelles






Editions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-8168-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748181685(livre imprimé)
ISBN : 2-7481-8169-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748181692 (livre numérique)
A ma compagne, ma meilleure amie, Martin. LA RENCONTRE


Some were born for sweet delight,
Some were born for an endless night.

William Blake

SOIXANTE QUATRE

LA RENCONTRE
LET IT BLEED

Puis il regarda très loin comme s’il se rappelait son enfance.
R. Chandler, La Dame du Lac (Trad B. &
M. Vian)

IVRY, Quais de Seine, Janvier 2002

Six heures du matin. Kader éteint l’une après
l’autre les lampes du local, ne laissant brûler que
l’ampoule nue de la petite entrée. Il décroche sa
veste de treillis de la patère fixée à côté du
disjoncteur puis, la main droite sur la poignée
de la porte, rabat de l’autre la manette et
franchit le seuil. L’impasse est plongée dans le
noir, la nuit de janvier glaciale. Agrippant la
poignée gelée du rideau de fer, il le fait
descendre sans difficulté -on a dû le remplacer
huit jours plus tôt. Tâtonnant sa poche de veste
à la recherche des clefs, il s’accroupit et
verrouille la serrure, accroche le mousqueton du
trousseau à un passant de son jeans.
11
Soudain lui parvient le bruit des moteurs.
Des gros cubes, qui s’arrêtent au bout de
l’impasse. Trois, peut être quatre, lui semble-t-il.
« Ca sent le raton, le barbu ! » « J’me ferais
bien un melon avec ma bière » et autres
délicatesses fusent, avant qu’une canette
n’explose au milieu du passage. Kader reste
immobile dans l’obscurité, coincé à côté du
rideau de métal. Surtout ne pas bouger. Se faire
tout petit dans l’ombre complice. Ne rien faire
qui puisse révéler sa présence. Attendre.
Salopards.
« Tu crois qu’il est encore là le rebeu ? On
jette un œil ? » L’une des motos s’engage dans
l’impasse, moteur ronflant, le pinceau du phare
trouant la nuit. Tout au fond, Kader demeure
invisible. Pour combien temps ?
« Laisse béton Zak, on a du taf, amène-toi ».
Comme à contrecoeur, le phare pivote
lentement, le pilote de la bécane lâche un juron
puis, d’un seul mouvement, les visiteurs
s’arrachent en hululant tels quelques indiens sur
le sentier de la guerre.
Kader attend que s’éteigne le vrombissement
des motos puis, à pas comptés, remonte
l’impasse en direction du quai. Personne en vue.
Il traverse l’avenue sous l’autopont, descend les
marches de fer jusqu’à l’ancien chemin de
halage qui conduit chez lui, un petit squat
discret qu’il s’est aménagé au premier étage
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d’une usine désaffectée, un long bâtiment de
briques noircies qui surplombent un bras mort
du fleuve, où stationnent des péniches
reconverties en habitations.
L’accès à son chez lui se fait là, côté fleuve,
par le chemin, l’usine étant depuis longtemps
murée côté quai et circulation. Ce qui offre le
double avantage de la discrétion et du calme.
Nonobstant les gros bras du Front et le climat
de haine intercommunautaire qui va
s’amplifiant depuis un temps, il s’estime pas mal
loti, tranquille, Kader, avec son petit job de
gardien de nuit du foyer musulman, ses cent
cinquante mètres carrés sur Seine et ses voisins
sur l’eau.

A moins d’un kilomètre, à l’opposé du
chemin, Jansen quitte à cet instant la péniche
sur laquelle il a passé la nuit. Jansen est non pas
marinier, mais sous - officier dans la marine
marchande. Il est la veille descendu du Havre
jusqu’à à Paris pour rendre visite à son jeune
frère Rory. Musicien, émérite joueur de go et
d’échecs et depuis toujours dealer de dopes
diverses et variées, Rory vit en famille sur cette
péniche hollandaise qu’il a descendue d’Anvers
sept ans plus tôt. Il est de dix ans le cadet de
Jansen, qui l’a « élevé » lorsque leur mère a
disparu, les laissant seuls avec une petite sœur
qui n’avait pas deux ans et un père ouvrier dans
13
le pétrole, absent onze mois sur douze, « vu que
du pétrole, c’était pas à Issy-les-Moulineaux »
qu’on pouvait en forer, ainsi qu’il leur rabâchait
à chaque fois qu’il repartait. Des allers et
retours qui prirent fin lorsque Jansen atteignit
ses dix-neuf ans et que la plateforme du daron,
au large de l’Ecosse, transforma hommes et
structures en calories en explosant un matin de
juin. Exit homo. S’il n’approuve pas tous les
aspects de son mode de vie, il l’aime bien son
petit frangin, Jansen, et s’arrange toujours pour
venir le voir, ainsi qu’Elisabeth et les deux
petits, lorsqu’il est de passage en France.
La soirée s’est prolongée jusqu’au matin. De
l’herbe, quelques canettes et même un peu de
coco arrosée à la tequila herradura, mais ils se
voient si rarement qu’il n’a pas eu envie de lui
faire la morale ! Le petit lui en a offert une
bouteille, de tequila, qu’il emporte serrée dans
un sac en papier rangé dans la poche de sa
vareuse. Il trinquera avec Céline. Sa p’tite
femme de Paris, comme elle dit. Elle lui en
prête une dans chaque port, ce quoi elle se
trompe ; mais puisque marin il est…
A cet instant, tandis qu’il aborde au bas des
marches le chemin en direction de chez lui,
Kader se repasse la séquence de tout à l’heure et
le film des derniers mois. Depuis Le Pen au
deuxième tour, et plus encore les Twin Towers,
c’est devenu alerte rouge pour les arabes et les
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basanés du coin, d’autant que le foyer est à deux
cents mètres de la permanence du FN et guère
plus éloigné du local des motards aux crânes
rasés et aux croix gammées en sautoir ou
peintes sur leurs machines. Leur garage et la
permanence des fascistes n’ont d’ailleurs pas
que la géographie en partage : les bikers font
souvent office de SO d’appoint ou de
protection lors des affichages - décollages de
nuit, durant les élections.
Le foyer est pour Kader un boulot,
synonyme de relative tranquillité économique,
ni plus ni moins. La guerre aux infidèles, les
prêches salafistes ou même le voile à l’école, il
trouve ça ni plus ni moins débile. Et dangereux.
Les cinq prières quotidiennes non plus , ça n’est
pas son truc, et il ne crache pas sur une mousse
ou un verre de beaujolais de temps à autre. Côté
racines, il se contente de la grande prière du
vendredi à onze heures, point barre, avant de
rentrer chez lui et se boire un thé tout en
s’essayant au dessin.
C’était Rory, le jeune gars de la péniche
amarrée sous ses fenêtres qui lui a donné un
jour un bouquin sur l’apprentissage du dessin,
un beau livre à couverture glacée, « Apprenez à
dessiner » ça s’appelait, tout simplement, et c’est
ce qu’il a depuis entrepris de faire. Il aime ça, de
plus en plus.
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Le chemin s’enfonce sous une voûte qui
abrite des matériaux de toutes sortes, qui à
certains endroits en rétrécissent
considérablement la largeur : sacs de ciments,
planches, fers à béton, appareils électro
ménagers réformés, etc. Tout en poursuivant sa
marche, Kader se promet de se renseigner
alentour au sujet de la machine à laver. Il y tâte
un peu en électroménager, peut-être pourrait-il
se faire un bon billet en réparant et en
revendant à quelqu’un… Il cesse d’y songer
quand il découvre, se découpant dans les
premières lueurs de l’aube, une silhouette à
l’autre bout de la voûte. Quelqu’un qui se hâte
dans le sens opposé au sien.
C’est Jansen, qui c’est vrai se presse. Il veut
arriver à destination au plus vite, se doucher
avant de rejoindre Céline sous la couette. Il
veut, par dessus tout, l’avoir nue dans ses bras
et se perdre en elle.
Il entend l’autre homme - à cette heure, dans
ce coin ça ne pouvait être qu’un homme - avant
de le voir. Un pas vif, décidé. Jansen l’imagine
avoir les mêmes motifs que les siens, se mettre
au chaud, se faire propre, tirer son coup.

Kader palpe, au fond de sa poche de veste, le
Laguiole qu’il s’était payé après les vendanges
l’été d’avant. C’est le plus bel objet qu’il se soit
jamais offert, et neuf en plus, dans sa belle
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