Letter to Daddy

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Entre chronique familiale et conte d'horreur, Letter to Daddy nous plonge dans l'univers d'un adolescent taciturne qui semble ne plus rien reconnaître autour de lui. Dans la banlieue pavillonnaire où il passe les grandes vacances chez un couple de personnes âgées, parmi d'étranges bruits et les rumeurs sur l'enlèvement d'un autre garçon, des souvenirs affleurent. Mais c'est peut-être en racontant une terrifiante histoire de Luna Park à des enfants du quartier et leur très jeune baby-sitter si fantasque, qu'il parviendra enfin à retrouver la trace de ce qui a disparu l'été dernier.
Publié le : samedi 18 juin 2011
Lecture(s) : 143
EAN13 : 9782748178005
Nombre de pages : 199
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2 Titre
Letter to Daddy

3
Titre
Jean Regazzi
Letter to Daddy

Roman
5Éditions Le Manuscrit
























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7800-9 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748178005 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-7801-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748178012 (livre numérique)

6






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8 Letter to Daddy

I’ve written a letter to Daddy,
His address is heaven above.
I’ve written a letter to Daddy,
It’s a letter of love.

Baby Jane Hudson/Bette Davis,
accompagnée au piano par son père.



Pour Giulia S.
9 Letter to Daddy






PREMIÈRE PARTIE
11 Letter to Daddy
1

C’était la dernière maison de l’impasse. Les
autres étaient toutes cachées derrière leurs murs
d’enceinte hérissés de tessons de bouteille. On
en apercevait à peine les toitures à flanc de
colline, dans un feuillage de palmiers ou de
bananiers comme de la pierre.
Un pavillon à deux étages, au bout d’une
petite allée en pente douce et bordée de pins
aux troncs rongés par les agaves comme de la
ferraille en vrac.
Une femme attendait dans la loggia, au-
dessus du garage. La grosse cylindrée venait de
s’y engager, en frôlant les étagères d’outils.
« Quel con ! En plus, je repars tout de suite ».
L’homme hésita avant de couper le contact. Il
avait l’air en colère, mais il s’efforça de lui
sourire : « Qu’est-ce qu’il peut bien foutre avec
tous ces vieux machins ?
– Je peux déplacer la fourgonnette, si vous
voulez. L’autre homme posa son arrosoir sur le
container de la poubelle contre le mur, à
l’entrée du garage. Il n’avait peut-être pas
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entendu, mais il se dirigeait déjà vers le break
garé à droite.
« Non, non ! Laissez tomber ! J’étais juste en
train de dire que je repars tout de suite…
J’aurais même dû laisser la voiture devant… »
Le conducteur était descendu et lui tendait la
main, mais l’autre, un homme âgé en short,
avait déjà fait le tour pour se glisser entre les
deux véhicules. Il se pencha vers la vitre baissée
du passager : « Toi aussi tu repars de suite ? » Et
il ouvrit lui-même la portière, en souriant au
garçon.
La vieille femme, très mince, attendait en
haut des escaliers. Elle s’essuyait encore les
mains au tablier qu’elle venait de dénouer,
hésitant à l’enlever. Dessous, la robe était
légère, à motifs imprimés, des fleurs foncées.
Peut-être même de ces tournesols qu’ils avaient
toujours trouvés si terrifiants, avec leurs poils
calcinés comme une bouillie d’insectes entre les
flammes des pétales.
« Vous ne restez donc pas ? » Elle embrassa
l’homme, qui essayait de se débarrasser du sac
de voyage. Il s’excusa d’un signe de tête et
répondit au portable, en entrant dans la maison.
« Même pas pour le repas ? » Elle regardait
dans le vide. Devant elle, le vieil homme posait
une main sur l’épaule du garçon : « Le boulot,
c’est le boulot ! » s’écria-t-il gaiement, comme
pour recouvrir la conversation téléphonique
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très animée de l’autre, à l’intérieur. « Mais dis,
t’y as vu comme il a grandi, le petit ? »
Avec un sourire de résignation, elle sembla le
voir pour la première fois : « À cet âge, tu
sais… » Elle s’essuya de nouveau les mains sur
le tablier avant de lui ébouriffer les cheveux.
« C’est encore pire que ce que je croyais ! »
L’homme avait déjà dévalé les escaliers et on
entendit le bruit mat des bagages qu’il devait
jeter sur les gravillons. « Je suis vraiment désolé,
mais ces imbéciles de l’agence, tu les laisses une
minute et c’est la catastrophe ! Un peu plus on
ratait toute la transaction… » Il tendit les
derniers paquets aux trois autres, qui l’avaient
suivi en bas.
« Les affaires, c’est les…
– Tu as vérifié, au moins, pour le tuyau
d’arrosage de derrière ? La bonne humeur du
vieil homme devait irriter cette femme : Et moi
qui me faisais une joie… J’avais même
préparé…
– Bientôt, bientôt… ne vous en faites pas…
Nous reviendrons ensemble même… À cause
du carton avec la play station, il ne put que
donner une petite tape amicale sur la joue du
garçon. La voiture glissait déjà en marche
arrière dans l’allée.
« Mais pourquoi, tu n’ouvres jamais comme il
faut ? C’est pas une fourgonnette, sa BM ! » Elle
s’était précipitée vers le portail. Elle fit encore
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quelques signes de la main, immobile sur le
trottoir.

Sur le trajet, ils s’étaient arrêtés dans cette
clinique au milieu du grand parc, mais il avait
refusé d’aller à l’intérieur et l’homme n’insista
pas. Il dit seulement qu’elle aurait été sans
doute ravie de le voir lui aussi. Il dit qu’il avait
tort, mais qu’il comprenait. Il bafouilla. En
revenant, au bout de quelques instants
seulement, il répéta un peu mieux tout ça,
comme s’il avait passé son temps à préparer les
phrases. Il lui dit que tout finirait par s’arranger,
qu’il n’irait même plus en pension, que maman
rentrerait bientôt pour s’occuper d’eux. Elle
l’embrassait très fort, d’ailleurs.
Dans la maison, la nuit, depuis son retour
après la fin des classes, il s’était levé pour aller
écouter au fond du couloir. Le matin, derrière
les rideaux de sa chambre, en voyant la jeune
femme rousse repartir sur ses talons aiguilles
qui s’enfonçaient dans la pelouse, il s’amusait à
se dire que ça ne pouvait pas être elle qu’il avait
entendue, là-bas. Même le jour où il était
descendu encore plus tôt dans la cuisine, et que
l’homme en peignoir de bain avait dû lui
présenter cette nouvelle stagiaire de l’agence, si
consciencieuse qu’elle venait dès l’aube pour
récupérer des documents qui ne peuvent pas
attendre, il n’avait pas reconnu la voix. Et ce
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n’était déjà presque plus un jeu, puisque
l’homme non plus n’avait pas cette voix,
d’habitude.
Quand il retournait dans la chambre en
pleine nuit, poursuivi par les murmures et les
gémissements d’avant ou d’après les longs cris à
répétition, il fermait la porte à clef et il se
couchait dans l’autre lit.
En voiture, au bout de deux ou trois
cigarettes, il lui avait demandé si la fumée ne le
dérangeait pas. La clim n’était vraiment pas
aussi performante que le prétendait ce gros cave
de concessionnaire. Il lui tendit encore le
paquet d’Hollywood Chewing-Gum. Avec cette
chaleur, et en plus fallait pas traîner, autant
éviter de s’arrêter plusieurs fois sur le bas-côté
de l’autoroute. Même s’il avait passé l’âge, un
vrai petit homme, maintenant. Il ne risquait plus
de vomir toutes les céréales et le jus de fruits
dans les broussailles, comme quand ils étaient,
et que lui piquait des crises pas possibles à
cause des sièges et des tapis lessivés juste avant
de partir.
À l’époque, c’était sur le parking de
l’immeuble, pendant qu’ils les croyaient à faire
la sieste. Ils plaisantaient et riaient comme des
gamins avec le tuyau d’arrosage et les seaux
d’eau savonneuse. Ça se terminait toujours dans
les cris perçants d’elle, son tee-shirt transparent
comme un kleenex, à leur grande joie derrière
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les rideaux de la chambre. Il l’inondait en
souriant, le contraire de la colère rentrée quand
il devait renoncer à plonger ses doigts dans le
gâteau d’anniversaire en premier, ou fumer en
route, appuyer sur la pédale de l’accélérateur,
toutes ces envies qui ne collaient pas avec
l’ensemble, le mobilier à crédit ou la formule
trajet en voiture + bambins barbouillés à
l’arrière.
Un si jeune couple, encore. Brun-blonde.
Même l’hiver, comme une fragrance d’ambre
solaire se dégageait de leurs corps encore
fermes, encore souples et rayonnants sans trop
d’effort. Rien que les clubs de gym pour remise
en forme express et quelques haltères de télé-
achat qui traînaient plus souvent à la belle
saison dans la buanderie et le couloir des
chambres.
Avant son départ en internat, le début de
l’année scolaire, elle avait eu des crises de
larmes à longueur de journée. Des soubresauts
qu’elle étouffait contre la poitrine de l’autre. Un
simple regard suffisait, par-dessus les frêles
épaules toutes rougies à cause des bretelles de la
robe en satin fuchsia qu’elle ne quittait plus. Il
n’avait pas même besoin de lui adresser un
signe en particulier, il fixait un point
quelconque à proximité de lui, et le garçon
quittait la pièce dans la grande confusion des
sanglots. L’autre l’avait attirée sur le canapé en
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cuir, la position idéale pour que ça passe plus
vite. Il trouvait même le temps de poser la
télécommande sur la table basse en verre fumé,
éteindre le poste ou, les derniers jours,
simplement couper le son pour pouvoir suivre
les tournois de natation en direct.

Il n’était sorti de son demi-sommeil que
lorsque la voiture avait ralenti pour tourner à
gauche. La chaussée devenait une paroi abrupte,
il se retrouva collé contre le dossier en cuir
humide de sueur, un peu ébloui par toutes ces
palissades si blanches, les flots d’une végétation
épaisse comme du caoutchouc.
L’homme lui proposa un autre chewing-gum,
en lui demandant d’éteindre le poste de radio.
Marre des nouvelles sur les attentats dans le
métro de Londres, impossible de savoir où en
était le CAC 40. Un nouveau virage à gauche, à
mi-hauteur de la rue en pente raide. D’un côté
des villas, de l’autre, un muret surplombant de
grands arbres et puis la route au loin.

Ils avaient entassé les dernières affaires dans
le vestibule d’entrée, au bas des escaliers en
bois. La femme était revenue pour leur
demander de ne pas tout laisser là comme ça.
Elle avait posé bruyamment le carton de livres
scolaires sur un vieux guéridon, en répétant la
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