Lettre à un ami mystérieux

De
Publié par

Proche parmi les proches de François Mitterrand, Roger Hanin portait en lui depuis longtemps ce livre si personnel adressé à un « ami mystérieux » dont il a connu tant de facettes. Roger Hanin est l'auteur de Les gants blancs d'Alexandre, Les sanglots de la fête, L'hôtel de la vieille lune. « Je ne vais pas vous le dire, François - mais vous devez vous en rendre compte - la lettre que je vous écris est une lettre d'amour ... Le roman d'une amitié ébahie entre un début de voyou juif de la basse casbah et un enfant mystérieux de Saintonge [...] Ce qu'il y a de magnifique avec François Mitterrand c'est qu'il entend la note et sa résonance. Il est à la fois lui et l'autre. Mais il supporte assez rarement que l'on soit l'autre et lui. Il faut savoir jusqu'où aller trop loin dans le choc de l'ambivalence ». R. H.
Publié le : mercredi 2 mai 2001
Lecture(s) : 46
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246793984
Nombre de pages : 252
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Chapitre I
Bretagne, en juillet 2000.
La mer au loin, si près, va, vient, s'en retourne, cherche l'horizon, taquine le sable.
Je pense à toi François, la mémoire crisse. C'est l'heure, il faut parler. Trop d'années ont passé depuis ta mort. Passeront, paresseuses, blessées. Obsédantes. Je ne peux pas laisser se répandre, tels des vomissements au rythme anarchique, tant et tant de sottises et d'ignominies sans broncher, inerte, oublieux.
Je t'écris cette lettre pour te dire que le sort n'est pas acceptable.
Je devrais pourtant me souvenir d'une phrase de toi lorsque tu me voyais meurtri, atterré par tel article de journaux à la désobligeance convenue : « Vous savez, Roger, passé un certain seuil de vulgarité, il ne faut pas répondre. » « C'est difficile, disiez-vous, mais on se sent mieux après. » Cette façon de me vouvoyer me convenait. Elle m'avait coincé au début de notre vie, éloigné mais très vite j'ai compris son sens, nourri qu'il était par cette constance d'amour et de tendresse attentive. Alors, ne sois pas ahuri si je m'empare du « tu » et du « vous » selon mon humeur, mon humour et le goût de te bousculer un peu. Je sais que je ne risque plus une saillie de ton ironie gourmande à enfoncer le stylet au cœur de l'irrévérence.
On s'en rendra compte, je ne fais que prévenir.
« Je crois aux forces de l'esprit », disais-tu. Cette conviction m'a apaisé. Elle me permet de croire que tu m'entends et que mes battements de cœur à coups sourds te parviennent dans tes promenades là-haut, à baguenauder au milieu de cette immensité tant espérée, écartant tel nuage qui n'était pas invité, négociant la chaleur d'un soleil torride, éloignant telle petite pluie trop insistante, bref... insupportable. Il me revient une phrase du général de Gaulle — au fait le voyez-vous de temps en temps ? — vous admonestant parce que sans doute vous discutiez de tout : « Mitterrand vous pissez dans le vinaigre ! » J'ai toujours été sensible à l'humour du général de Gaulle bien que pour rien au monde, je n'eusse souhaité être de ses familiers. Toujours l'esclavage... Ah ! nous en avons parlé de l'esclavage, de la soumission, de la liberté. Je pense à cette promenade qui nous éloignait de votre datcha dans les Landes, je ne voulais pas démordre du principe d'indépendance et de fierté. Je vous aurais volontiers récité « La mort du loup » mais vous connaissiez Alfred de Vigny mieux que moi.
 

— Méfiez-vous, François, la révolte des esclaves est la pire de toutes. C'est la plus sanglante.
— Pourquoi ? Il y a des esclaves autour de moi ?
— Il n'y a que ça.
— Je vous trouve bien tranché.
— Tranchant ?
— Choisissez.
— C'est à vous de choisir.
— De trancher ?
— De savoir. D'aménager...
— Je ne fais que ça.
Le sujet était clos, les parenthèses fermées. C'est lui qui les repousserait comme on fait coulisser un portail. Quand il déciderait. Je le connaissais trop pour insister. M'aventurer dans une relance aurait frisé la vulgarité !...
 

Silence... Le temps passe, s'étrangle. Et pourtant je ne peux pas laisser la conversation se terminer en passe d'armes. Je connais les codes. Chez François Mitterrand il y a trois parades : haussement d'épaules, boomerang et muleta.
A vous de traduire puis d'apprécier. On entend toujours sa pensée mais il y faut une vigilance haletante. Et puis quelquefois bien sûr, il faut oser car si on laisse passer le train, la conversation ne reprendra pas là où on l'a laissée. Boomerang à calculer... J'ai calculé... Juste ? On verra bien :
— Les Juifs vivaient en Algérie avant l'arrivée des Arabes...
— C'est un sujet qui vous tient à cœur, les Juifs...
— Oui.
— Pourquoi ?
— La promenade s'achève, le temps qui reste n'y suffira pas.
 

Muleta... Un regard.... Vulgarité ?... L'éventualité ne lui effleure pas l'esprit. Il a raison. Cet homme est la distinction incarnée, rigueur, choix.
 

— J'ai été sidéré, dis-je, par votre impassibilité à l'enterrement de Joseph Franceschi. Je sais combien vous aviez d'affection pour lui.
Silence... Muleta. Je n'insiste pas. Je précise :
— D'attachement.
— Oui.
On n'en dira pas plus. J'ai l'impression que je viens de lui donner une grande tape dans le dos agrémentée d'un baiser dans le cou. Pour moins que cela avec lui, on est exilé à Madagascar ou emmuré dans les caves du Fort de Brégançon. Réjouissons-nous, le ciel est bleu, le soleil mélange les jaunes et le violine des genêts et des bruyères en bancs surpris. Si j'initie un couplet sur les mystérieuses splendeurs de la nature, on ne déjeunera pas avant trois heures de l'après-midi.
 

— Je suis heureux d'être Français depuis quatre générations.
— Le décret Crémieux date bien de 1870 ?
— Oui. Ah s'il y avait eu un décret Mitterrand au lendemain de la guerre 39-45, tous les Arabes seraient devenus Français comme les Juifs en 1870 et il n'y aurait pas eu de guerre d'Algérie...
— Vous croyez cela ?
— Fatalement. Les Algériens auraient envoyé cent députés musulmans au Parlement. Droits et devoirs, on aurait pu décliner... Vous étiez ministre de l'Intérieur en 1953 puis garde des Sceaux en 1955.
— Et vous pensez que cela aurait pu éviter la guerre d'Algérie ?
— En tout état de cause, on se serait acheminé vers une indépendance à la sud-africaine.
— Peut-être, mais en 53 et en 55 nous ne nous connaissions pas...
— Vous m'auriez entendu ?
— Non.
Boomerang... Silence.
***
Nous sommes arrivés devant sa datcha. Il a gravi le monticule, je l'ai contourné en direction de « ma » bibliothèque.
— A tout à l'heure, Roger.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Emprise

de robert-laffont

Polzounkov

de moshang