Leucate Univers

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Histoire me guide. Là où elle va je vais. Les paysages que de près ou de loin elle scrute – pensive puis, bras tendu, me les désignant silencieusement du doigt avant de prendre sa respiration de raconteuse –, je les scrute à mon tour. Les odeurs de vent marin, de vase lagunaire et de terre ensoleillée qu’elle hume, idem je les hume. Les gens auxquels elle se mêle, idem je me
mêle à eux. Et sans qu’il nous soit besoin pour ça de quitter la presqu’île de Leucate – Languedoc –, nous nous aventurons ensemble dans le monde autrefois, dans le monde hier, dans le monde aujourd’hui, parmi les humains affairés à leurs travaux saisonniers ainsi qu’à leurs amours et à leurs jeux, à leurs songes, à leurs parleries et à leurs conflits sanglants.
Publié le : vendredi 1 avril 2016
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EAN13 : 9782846827980
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Histoire me guide. Là où elle va je vais. Les paysages que de près ou de loin elle scrute – pensive puis, bras tendu, me les désignant silencieusement du doigt avant de prendre sa respiration de raconteuse –, je les scrute à mon tour. Les odeurs de vent marin, de vase lagunaire et de terre ensoleillée qu’elle hume, idem je les hume. Les gens auxquels elle se mêle, idem je me mêle à eux. Et sans qu’il nous soit besoin pour ça de quitter la presqu’île de Leucate – Languedoc –, nous nous aventurons ensemble dans le monde autrefois, dans le monde hier, dans le monde aujourd’hui, parmi les humains affairés à leurs travaux saisonniers ainsi qu’à leurs amours et à leurs jeux, à leurs songes, à leurs parleries et à leurs conflits sanglants.

 

Gérard Gavarry

 

 

Leucate Univers

 

 

Roman

 

 

P.O.L

33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6e

 

« C’est à l’homme seul, parmi les êtres animés, qu’a été donnée la douleur du deuil, à lui seul le luxe, et même sous des formes innombrables et correspondant à chacune des parties du corps, à lui seul l’ambition, à lui seul la cupidité, à lui seul un désir infini de vivre, à lui seul la superstition, à lui seul le souci de sa sépulture et même de ce qui se produira après lui. Nul n’a une vie plus fragile, nul ne conçoit de plus grande passion pour toutes choses, nul n’est davantage troublé par la peur, nul n’éprouve de rage plus violente. »

 

Pline l’Ancien, Histoire naturelle, VII, II

(traduction Stéphane Schmitt)

 

« – L’homme est facilement reconnaissable, la forme de l’homme parmi les formes des animaux est facilement reconnaissable, aucun animal n’a la forme de l’homme, tu le verras à cette façon d’avoir une tête dans l’allongement du corps. Tu ne confondras pas.

– Tu ne te laisseras pas prendre par ses habits. »

 

Christophe Tarkos, Pan

 

I

 

L’HONNEUR MADEMOISELLE

 

1

 

Histoire me précède – c’est ce qu’Histoire fait toujours sur les chemins où elle m’entraîne. Périodiquement elle se retourne pour m’encourager. Ou elle s’arrête et m’attend, parfois même revient sur ses pas pour m’aider. Je me fie à elle. J’adhère à ses initiatives : prendre vers le sud plutôt que vers l’ouest, faire halte, se risquer dans l’eau, saisir l’occasion d’une rencontre pour bavarder un peu… Suit-elle des yeux le vol circulaire et ralenti d’un busard au-dessus de la garrigue, ou le déplacement d’un nuage de poussière au loin, j’en fais autant. Et l’un comme l’autre alors nous nous demandons quelle proie le rapace a repérée et qui fait quoi là-bas, dans quelle intention, poussé par quelle habitude ou quelle urgence, quel appétit, quelle peur, quelle exécration.

Histoire n’est pas si causante qu’on pourrait le croire, et quand tout de même elle parle elle utilise le geste et la mimique autant sinon davantage que les mots. J’aime les silences d’Histoire. J’aime aussi sa voix – qu’elle soit rare, qu’elle ait à s’émanciper de l’organisme pour devenir elle-même, et l’entendre résonner simultanément dans le monde extérieur et en moi, comme si par exception l’ailleurs avait lieu ici et qu’une autre existence coïncidait avec la mienne.

Ç’avait été le cas ce jour-là.

– Regarde, m’avait dit Histoire.

Nous nous tenions tous deux penchés sur ma carte Michelin Aude Pyrénées-Orientales au 1/150000e, édition 2012. Les terres étaient blanches et vertes, les eaux étaient bleues. Du regard et de l’index je localisais les étangs côtiers à mesure qu’Histoire les énumérait : étang de Bages et de Sigean, étang de l’Ayrolle, étang de la Palme, étang de Leucate ou de Salses. Mon doigt suivit encore le cours de l’Agly jusqu’à son embouchure, puis celui de l’Aude, puis celui de l’Orb. Il se posa enfin sur Béziers et, de là, chercha un itinéraire pour redescendre vers Leucate. Comment éviter Narbonne ? Car en ce printemps 1589, selon Histoire, passer près de Narbonne c’était faire savoir à Joyeuse qu’on revenait de Béziers, et revenir de Béziers ça signifiait être allé négocier avec Montmorency, autant dire s’être rallié à lui. Joyeuse serait fou de rage contre le lâcheur ! Aussi mieux valait pour celui-ci regagner Leucate discrètement et ne pas s’attarder dans une zone que la Ligue contrôlait encore en grande partie. Alors ? Rejoindre la côte et emprunter le cordon littoral ? Bien étroit – sans compter que la mer entrecoupait ce cordon-là de plusieurs graus impossibles à franchir… Restait la Robine, pas le canal d’aujourd’hui mais le ruisseau de l’époque, coulant à grand-peine parmi les roseaux, le sable, les nuées de moustiques, et dont les berges offraient à Barri et à son escorte un passage plus resserré encore que le littoral, mais bon, par là au moins on atteindrait en toute discrétion Sainte-Lucie, d’où, sans difficulté…

Et l’eau ? La Sainte-Lucie de 1589 n’était donc pas cernée par l’eau ?

Histoire admit que si. Toutefois Barri avait auprès de lui certain éclaireur qui connaissait tous les gués du coin. Grâce à lui, chevaux et cavaliers repasseraient sous la latitude de Sigean sans autre dommage pour les premiers qu’une croûte de boue sur le poitrail, ni autre pour les seconds que de l’eau dans les bottes et un peu de sang abandonné aux anophèles. Après quoi, grand trot sur le lido jusqu’aux Coussoules, et là, nouveau gué.

– Celui-là même, ajouta Histoire, par où quatre siècles plus tard Guy passera pour aller vendanger, mais n’anticipons pas.

*

Il m’arrive d’interrompre Histoire pour lui poser des questions. Tandis que mon doigt lui indique un point sur la carte je lui demande comment c’était, cet endroit, en 1589. Histoire me dit alors les ornières et les nids-de-poule du grand chemin, le coche qui y cahote et, sur le toit, l’amoncellement des malles, des panières et des baluchons auxquels s’ajoutent des paquets multiformes faits avec de vieux tissus ou des feuilles d’arbres, ficelés avec de la paille. Ou elle me répond yeuses et pins sur fond de quoi se détachent deux hommes marchant l’un derrière l’autre, qui portent chacun sur la tête un volumineux empilage de bois mort. Ou village ruiné, pillé, jonché d’objets renversés et de cadavres des deux sexes. Ou pas si éloigné que ça du précédent et pourtant épargné, lui, au pied de sa forteresse énorme, le village de Leucate : des odeurs de déjections et de suint y flottent, mêlées à celle du poisson qu’on boucane ; ambiance silencieuse excepté les éclats de voix de quelques enfants en train de jouer et le frottement – mélancolique ce bruit, pourquoi ? – d’une balayette de brindilles contre la surface rêche, rougeâtre et légèrement inégale du sol en terre battue.

Parfois aussi c’est Histoire qui m’interroge. Est-ce que je peux imaginer le paysage sans partout les alignements impeccables des vignes et sans les routes goudronnées, sans les voitures ni les avions ni les trains, sans les éoliennes, sans les pylônes haute tension ?… Est-ce que je vois les palissades qui clôturent le Leucate ancien ? Est-ce que j’entends le long sifflement arythmique que le vent marin, en balayant le même plateau leucatois qu’aujourd’hui, arrache à la pierraille et aux oliviers d’autrefois ? Et aussi est-ce que je sens, omniprésente à l’intérieur de la forteresse, l’odeur hyper-ammoniaquée des écuries ?…

Ici, moue dubitative de la questionneuse elle-même, avec hochement de tête, regard songeur et haussement des sourcils.

– Mmouais…

Et après un silence.

– Le levantol, dit-elle. Le vent marin c’est le marin mais c’est aussi le levantol.

Nouveau silence.

– Parce qu’à Leucate la mer est au levant.

Encore un silence, pendant lequel un scintillement apparaît du côté des Coudrels. Le guetteur en faction dans l’échauguette haut perchée du bastion Saint-Pierre le voit grossir peu à peu et se subdiviser jusqu’à devenir brillance d’arquebuses, miroitement de cuirasses et de casques, éclat d’étriers. Et une fois constituée l’image de Barri et de ses hommes, comme pressée de poursuivre sa métamorphose ladite image se fait paroles lancées par le guetteur, aussitôt répétées de voûte basse en voûte basse, de palier en palier et de galerie en place d’armes pour atteindre enfin Mademoiselle en son logis.

C’est elle, Histoire au passage me l’apprend, qui est Françoise de Cézelli. Françoise, Francesa ou Francese, ça dépend, mais toujours « Mademoiselle », la femme du gouverneur.

*

À présent donc ils sont là, Barri le capitaine gouverneur de Leucate et une douzaine de ses arquebusiers avec arquebuse, autant de ses chevau-légers avec épée et pistolet, plus quelques autres, parmi lesquels Julien le tambour porteur de messages et Mélanchto l’éclaireur. Après une dernière poussée de la croupe, un dernier allongement de l’encolure pour achever de se hisser au sommet du talus, les montures se sont engagées en file indienne entre courtine et palissade. Puis le crépitement de leurs sabots ferrés a retenti, grave et longuement sonore sur la passerelle enjambant le fossé, plus aigu ensuite, quoique étouffé aussi par le sol terreux, et ainsi trop sourd pour emplir à lui seul le vaste espace de la place d’armes. Sur cette dernière, où se sont progressivement assemblés quarante à cinquante habitants de la forteresse, s’entendent également les bruits de diverses activités hors champ – fendre du bois, marteler une pièce de métal, déplacer en le halant un lourd canon, déverser de l’eau –, quand ce ne sont des criailleries de soldats ou, plus posée, la voix de Mademoiselle distribuant ses commandements domestiques.

Avec époux, enfants et gens attachés à son service, Mademoiselle habite l’ancien château rénové qui est le logement de fonction du gouverneur. Personne ne dit « le château » pour désigner l’ancien château, mais « la capiténie ». On dit « Trois jours que Mademoiselle n’a pas quitté la capiténie », « Grand souper ce soir à la capiténie », « A-t-on fourni la capiténie en vivres frais ? », et cætera. Or de la capiténie voilà que sort Mademoiselle. Le menton haut, le corps droit, elle avance en direction des nouveaux arrivés, marchant sans balancer hanches ni tête et semblant ainsi glisser au-dessus du sol. Elle est richement vêtue, le visage encadré par la large collerette empesée que portent les dames en ces années-là. Les cavaliers, cependant, ont tous mis pied à terre sauf le gouverneur qui, d’une main remuée avec persistance et douceur, salue la petite foule venue l’accueillir – à moins qu’en flattant de la sorte l’air ambiant il veuille plutôt y conjurer le mauvais sort, voire gagner le soutien des forces célestes qui y circulent en secret. En tout cas, cela suscite maintes acclamations à la gloire de Montmorency et à celle du roi, ainsi que quelques huées visant la Ligue. Et sans pour autant interrompre un geste si efficace à entretenir l’enthousiasme collectif sinon à séduire ciel ou sort, le gouverneur adresse à M. de Ramier un particulier hochement de tête que le lieutenant reçoit d’un air entendu, puis de même à Mademoiselle, qui de soulagement ferme les yeux pendant deux trois secondes et qui, façon de rendre grâce à Dieu…

Un temps.

– À Dieu, reprend Histoire, ou à une sainte, à un saint de son choix. À Côme et Damien, par exemple. En ces temps de massacre chronique et d’estropiement à tout va on les appréciait beaucoup, Côme et Damien… Ou à Roch, le fameux saint Roch, ou au pape Urbain V, né Guillaume, l’un et l’autre ancêtres de Mademoiselle et censés avoir gardé le bras long. Ou encore – possible, bien possible, oui – au cher vieux papa Cézelli mort pieusement douze ans plus tôt.

 

2

 

Car les esprits des morts, en 1589, ne s’absentaient jamais complètement du théâtre terrestre ni ne restaient longtemps indifférents à ce qui s’y passait. Ajoutés à Dieu et à ses anges, au diable, à ses démons ainsi qu’à quelques autres puissances plus clandestines parce que plus païennes, mais non moins agissantes, ça faisait dans l’atmosphère quantité d’êtres invisibles qui s’invitaient aussi dans les rêves des vivants, dans leurs pensées, dans leurs jurons. Et jusqu’en des endroits trop infestés de moustiques ou trop escarpés pour être accessibles à des humains de chair et d’os, ils peuplaient la nature, hantant le jour assidûment et, l’obscurité venue, concurrençant les animaux nocturnes et se confondant au vent pour animer de cris ou de murmures le monde endormi.

De ces invisibles, bon nombre s’intéressaient à Mademoiselle et appréciaient de la voir elle-même si attentive à leur existence, si patiente devant leurs silences ou si réceptive, aussi bien, aux messages qu’ils lui adressaient de temps en temps et qu’elle se montrait toujours habile à déchiffrer. L’ondoiement inopiné d’une vaguelette à la surface immobile de l’étang, en mer le jaillissement d’un poisson hors de l’eau, ou aux abords de l’ermitage le soudain rayonnement du soleil et l’entrain des cigales à reprendre leur craquettement un temps interrompu, c’étaient là autant de signes dans lesquels Françoise lisait l’acquiescement du ciel au récent revirement du gouverneur, et la confirmation de ce que la voie choisie par ce dernier et sa femme était bien celle d’une double fidélité à la couronne de France et à Dieu. Son regard, dans ces cas-là, traversait le paysage sans plus rien y voir que l’éclatante et poudreuse géométrie des rayons du soleil, plus rien que l’emplacement où le poisson venait de sauter, la vaguelette de s’évanouir. Un moment passait. Puis la réalité reprenait consistance. La mer, à l’est, s’étalait de nouveau jusqu’à l’horizon, indivisée sous le ciel bleu. De même l’étang s’étirait de nouveau vers le sud, avec à mi-étang la frontière et, au-delà, l’étang encore, quoique tout altéré dans cette partie et comme moins présent d’y être espagnol.

DU MÊME AUTEUR

 

Chez le même éditeur

 

LE GENRE DES DAMES, roman, 1984

 

LA VILLE DE PARIS, 1987

 

QUARANTAINE, roman, 1990

 

ALLADA, récit, 1993

 

JOJO, roman, 1993 (première édition, Hachette/P.O.L, 1982)

 

HOP LÀ ! UN DEUX TROIS, roman, 2001

 

FAÇON DUN ROMAN, essai, 2003

 

ÉROS ACHARNÉ, roman, 2007

 

EXPÉRIENCE D’ED WARD LEE, VERSAILLES, 2009

 

Chez d’autres éditeurs

 

LA BARBACANE, roman (en collaboration avec Michel Bézard), Gallimard, 1968

Cette édition électronique du livre Leucate Univers de Gérard Gavarry a été réalisée le 24 mars 2016 par les Éditions P.O.L.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782818039816)

Code Sodis : N39201 - ISBN : 9782846827980 - Numéro d’édition : 204531

 

 

 

Le format ePub a été préparé par Isako
www.isako.com
à partir de l’édition papier du même ouvrage.

 

Achevé d’imprimer en mars 2016
par Nouvelle Imprimerie Laballery

N° d’édition : 300238

Dépôt légal : avril 2016

 

Imprimé en France

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