Lhaard : Expansion Tome 1

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Lhaard, empire surpuissant n'est pas sans rappeler les grandes civilisations mues par l'orgueil de ses dirigeants et la décadence des années ataraxiques. Ce premier volet de la grande Saga de Lhaard raconte les événements qui conduisirent à l'expansion du Sublime Saint Empire et pose le contexte du récit de la fin du Troisième Monde. Alors que complots, trahisons et ambitions entredéchirent l'Empire, les hommes sont contraints d'accepter leur destinée et d'être les acteurs de leur Tragédie. Ainsi, Le Crépuscule du Léviathan n'est que la Génèse du Drame qui, déjà, résonne dans le passé et prend écho dans leur avenir.
Publié le : mardi 6 mai 2003
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EAN13 : 9782748127706
Nombre de pages : 545
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Lhaard: ExpansionRadoine Abdesslami
Lhaard: Expansion
Tome1: lecrépusculeduLéviathan
ROMAN© manuscrit.com, 2002
ISBN: 2-7481-2215-1 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-2214-3 (pour le livre imprimé)Avertissement de l’éditeur
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contact@manuscrit.comA mes parents,LE CRÉPUSCULE DU LÉVIATHANPROLOGUE DU LIVREI:LECRÉPUSCULEDU
LÉVIATHAN
11Introduction
“ Regarde les joies du monde,
& Regarde les peurs qui t’inondent !
Ecoute les chants libérateurs,
& Ecoute le silence des champs d’horreurs !
Sens le parfum de l’homme qui jeûne,
Sens la haine du père de l’homme mort jeune
Goûte les saveurs de la conscience qui croît
Goûte les malheurs et du monde le poids,
Touche de tes yeux ce que tu peux
Touche de tes espoirs ce que tu veux.
Alors tu te rendras compte de ce que tu fus.
Et pourras dire à tes enfants que tu as vécu.
Chant du Croyant
1Saint Renko de Cha’aban (HFRA )
Victoirede laPremière Conquêtede Cha’aban.
1. Que l’honneur,la félicitéetlerespectreposesur son âme.
13“ASilmardeBruh,OrkindeGallidoretSerbarh
deMilok. Mesfrères,jevaisvousconterunevieille
histoire que notre Père et Frère m’a raconté lorsque
j’étaisencoresondisciple. Cettehistoirejevaisvous
la rapporter telle qu’il me l’a relaté, sans plus ni
moins, à partir des traces écrites que j’ai gardées de
lui : qu’elle vous serve de parabole ! Elle ressasse
une chronique : celle de Lhaard, celle des autres
civilisations de Vaduss et celle de la fin de toutes
celles du troisième Monde.
Bien qu’on ne saura jamais réellement ce qui
appartient à l’Histoire et ce qui appartient à la fiction,
je me fais l’honneur de vous la lire, qu’elle nous
serve d’apologue, à tous ; qu’elle vous apprenne les
erreurs de la méconnaissance et la futilité du
pouvoir ; qu’elle guide à jamais les choix que vous
prenez et devrez prendre et qu’elle vous fasse méditer,
à l’avenir, surlesmondes que vous gouvernez ”.
Letondeceluiquivenaitdeparler,étaitsolennel
commeàchacunedesallocutionsqu’ildaignaittenir
encetendroitlorsquesoncorpsetsonâgeavancéle
lui permettaient.
La pièce, dans laquelle ces mots étaient portés à
tous les hommes de l’assemblée − encore fallait-il
qu’ils fussent des hommes - présents en cette nuit,
était dénuée de tout, de toute décoration, de tout
ornement et de tout mobilier. Elle semblait même
15Lhaard : Expansion
être dénuée des plus élémentaires lois de la
physique classique. Aucun point de repère ne pouvait
aider à distinguer le haut du bas, la gauche de la
droite,l’avantdel’arrière. Onnepouvaitmêmepas
direqu’ilétaitraisonnable,encetendroit,d’évoquer
même la notion d’espace ou de temps.
En fait, la pièce était infinie, comme l’étaient, le
sont et le seront toujours, les sinuosités des
créaturesquecespersonnesdirigeaient: desmilliardset
des milliards d’êtres et autres entités voués au seul
accomplissement de leur destinée ainsi qu’à
l’adoration de Dieu, ce dieu unique vengeur et
destructeur dont certains ignoraient encore même jusqu’à
son existence mais dont tous, force de paradoxe,
connaissaient sa miséricorde.
Pour eux, la vie n’était qu’une expérience
éphémère dictée par de lourds et terribles impératifs. Il
fallait enfreindre certains des processus vitaux, au
point de vue macroscopique, pour préserver ceux-ci
des inanités engendrées par ces mêmes processus.
L’immaturité de la conscience en était la seule
responsable. Comment guider une chose irresponsable
autrement que par la répression d’actions posées de
manière trop réfléchie que pour permettre une
quelconque sagesse ? Tout cela, disaient-ils, pour
permettre à cette chose d’évoluer en apprenant à
évaluer, dans ses actions, le bien du mal.
L’essence même des personnes rassemblées
autour de cet être frêle et de petite corpulence
semblait octroyer à celui-ci encore plus d’importance
que celle qu’il ne possédait déjà.
“ Vous savez, mes frères. Seule une chose dans
l’existence d’un vif n’a d’importance : c’est
justement cette vie qui le différencie des choses
matérielles qui emplissent son état.
Nous l’oublions trop souvent.
16Radoine
Abdesslami
L’immortalitérelativequenousnoussommesoctroyée nous a fait oublier l’importance des choses
simples.
La vie ? Nous la semons partout où désirons
qu’elle s’éveille ; partout où nous décrétons qu’elle
serait. Nous sommes les mains de notre Seigneur
et nous allons là où de sa dextre il a décidé que
nousirions. Nousprovoquonsdescataclysmesetles
Grandes Calamités sont nos prophétesses. Où nous
passons les Kawms nous craignent qu’elle que soit
lamanièredontilsnousappellent;nousquinenous
nommons pas, nous qui, dois-je vous le rappeler, ne
sommes pas…
Cependant, en dépit de tout cela et en vérité mes
frères, nous ne sommes nullement immortels et
encore moins éternels. ”
Il s’arrêta à nouveau et répéta : “ Laissez-moi
vous conter cette histoire ”
Avant de changer de ton et d’en adopter un plus
affligé
:
“nousnejouissonsqued’avancéesacquisesilya
bientroplongtempsquepourquenouspuissionsencorenousrappelerdeleurbeauté. Jepensequenous
nous devons de faire preuve d’une humilité sage au
sein de notre enseigne…
Dieu a créé les choses matérielles pour distraire
les êtres et les faire subsister. Mais, pour le cœur
decequenousappelonsBestialitéouHumanité,les
choses de cette vie matérielle ne sont qu’autant de
caillouxdanslarivièredelavie:ellessonttraînées,
jonchant le sol, parfois emportées mais ne l’aident
jamais à poursuivre son chemin.
Nousleuravonstoutoffert,tantetsibienquenous
leur avons même, à toutes les civilisations, laissé
le choix entre l’intelligence ou la destruction… Et
toutes jusqu’à présent ontchoisi la destruction.
Mes frères, nous avons en notre sein une forme
d’enfant qui croit. Cet enfant tous le connaissent et
17Lhaard : Expansion
certainsmêmelecraignent,carilestMort.
Lesnouveau-nés ne pleurent-ils pas, premier crime de
l’orgueildeshommes,alorsqu’ilsserendentcompteque
lanaissancelescondamnedéjààlamort. Chacunde
nous le porte, rien n’est éternel et tout s’achève par
un commencement.
Tout commence par une fin.
Dieu nous offre la vie et dès sa création la
promet déjà à son serviteur, celui qui reprend et classe
2lesquintessences . L’évolutionnousafaitdevenirce
quenoussommes,nousessayonsd’êtrecequenous
pouvons ou voulons être, tandis que la conscience,
dans un sens plus général, nous fait devenir ce que
nous serons ; Dieu ne faisant que regarder et
dédaigner dece quenousaccomplissonsdesavolonté.”
Il s’interrompit un instant et laissa un silence
s’écouler comme pour augmenter l’importance de
la dernière phrase qu’il venait de prononcer ou, au
contraire, celle de la première avec laquelle il allait
recommencer son récit. Les autres le regardèrent
attentivementlorsquecelui-cireprit,conscientdece
qu’il avait attiré la plus attentive audience de tous.
Et introduisit sa chronique :
“Ilyabienlongtemps,danslesystèmedeVaduss,
une planète fertile portait la vie et avait offert, au
terme d’un travail acharné de ses habitants, à l’un
decessatellites,leplusbeauprésent. Celuiquetous
les astres rêvent de porter pour pouvoir un jour être
persuadé qu’ils existent : la vie consciente.
La préhistoire des systèmes nous enseigne bien
des choses sur nos propres origines, notamment
la
créationdecequenousappelionsd’antanlaconnaissance dont l’intégration différentielle constitue les
2. L’Ange de la Mort. Selon la tradition Pyraphylle.
18Radoine Abdesslami
Savoirs. Car c’est de là que sont partis tous les
évé-
nementsquenousimposonsaujourd’huiànosserviteurs.
Selon toutes les sources et toutes les
vraisem-
blancesquisontànotredisposition,ennotrepossession, il semblerait qu’il y a quelques milliers
générations, ce système resplendissait déjà dans des
domainesaussidiversesetvariésquelesarts,leslettres
et les sciences. Un peuple pragmatique s’était
associé à de sages tribus et avait, au terme de bien des
efforts, réussi à faire basculer l’équilibre de la vie
vers son développement irréversible. Cette planète,
Criptérion, nous la nommons, était habitée, comme
le prédit les usages gravitationnels, de Primates de
petitetailleetdegrandeintelligence. Leurlongévité
leurimposaitdetrèsvitedevoirtravailler,s’instruire
et se reproduire. L’histoire de ces mondes était, en
fait, semblable à celle de tous les autres.
Mais, je vais reprendre l’histoire de Criptérion
avant tout comme introduction.
Lesétudessurlesécosystèmesprimitifs,etjecite
ici leSeigneur Flinighan de Po, notre
feu-frèreéminent, nous enseignent que la première étape d’un
processusdegénérationdevieintelligentenécessite
un système de planètes dont la probabilité de
croissanceetlastabilitéspatio-temporellen’excèdentpas
le facteur “−1 ” dont je ne vous ferai pas l’outrage
de rappeler sa signification. L’entropie globale doit
être contrôlée et amortie le plus possible, le chaos
stable : la négative à cette dernière condition
signifiant qu’une vie se soit développée où qu’il est
formellementexcluqu’ellenes’ycréée,carlesystème
seraitalorsenpleineexpansionexponentielleou,au
contraire,enévolutionrégressiveterminale. Comme
danstouteslesSociétés,lescartelsgigantesquesque
sontlesgalaxiesontbesoind’autantd’équilibreque
les sociétés que vous régissez.
19Lhaard : Expansion
èmeCriptérionétaitla2
planètedusystèmedeVaduss, elle était située à distance pratiquement égale
entrelesdeuxsoleilsjumeauxceuxdeJahal-Chamz
et Bohram. Cette équidistance impliquait des
journées très longues qui équivalait pratiquement à la
période de révolution de la planète, seuls quelques
raresetglacialesnuitsvenaientperturbercepostulat
etn’arrivaientquelorsquel’astreétaitsituéenpleine
harmonie avec les jumeaux et sa lune.
Criptérion s’était formée par la captation de
particules dérivant dans le cosmos et emprisonnées
par
lechampgravitationneletspatiomagnétiquedusystème de Vaduss. Un jour, un siècle, un millénaire
ou plus, ces gaz se densifièrent à l’extrême,
obéissant à la volonté de Celui Qui Veut. Cette
sublimation,encoretrèsinstable,crachait,orgueilleusement,
unemultitudedegazetpetitesparticules.
Uneatmosphère s’élabora petit à petit tandis que les liquides
emprisonnaient encore les particules que l’Univers
envoyait en offrande à sa dernière fille, son
dernier-né.
La vie commença alors à envahir ce nouveau
champ de bataille et apparut timidement.
L’atmosphère gazeuse de la planète protégeait la biosphère
de radiations ionisantes et permettait l’agrégation
irréversibledemoléculesdeplusenpluscomplexes,
les deux soleils fournissant, quant à eux, l’énergie
nécessaire et indispensable à la formation de liens
chimiques de plus en plus
important.
Trèsrapidement,lesbombardementsconstantsde
particulescosmiquespermirentlaformationdecomplexes organiques. Le reste appartient au domaine
de la bio-paléontologie et je ne vous ferai
nullement l’affront de vous rappeler ces enseignements,
eux-aussi depuis longtemps acquis.
Sur Criptérion, les gens dormaient peu et la
vie s’était particulièrement adaptée à ce système,
la gravité plus importante imposait de colossales
20Radoine Abdesslami
contraintes physiologiques aux habitants et leur
système neuronal d’intégration s’était développée
d’une manière dense et des plus alambiquées, des
3plus prodigues. On pense que les Samïens se
seraientdéveloppésàpartird’êtresprimitifsdetype
organique mais déjà neuronalement très évolués en
comparaison à d’autres systèmes.
La vie consciente y serait apparue à une époque
oùcelle-là,danssaplussimpleexpression,nefaisait
que naître ailleurs.
Plusieurs peuples, issus de migrations
différen-
tiellesdeSamïensenquêtedenourritureetdecieux
plusclémentsqueleurpatried’origine,procédèrentà
degrandestranshumancespeuplantainsitoutelasurfacedelaplanète.
Quelquesmillénairesplustard,le
Kawm-Criptérionétaittrèsavancéetdouzetribusle
dirigeaienttoutentier,danslapaixetlesoucid’adorerlesdieuxqueleurPanthéonpaïenavaitcrée. Dieu
révélaàRenkosonmessageconsignédansunLivre.
Les Païens commencèrent par
l’accepter.
Unjour,lorsqueleurespritfutrenduplusmature,
tournantlesyeuxversleciel,ilsdécidèrentderendre
habitableLhaard,laplusgrandedeleurlunequipos-
sédait,àl’étatoriginel,degrandesquantitésd’eaux,
ainsiqu’unfœtusavortéd’environnementatmosphérique.
Au terme de plusieurs siècles, ils y parvinrent et
arrivèrent à rendre cette dernière tolérable. Le reste
de l’histoire appartient à celle du satellite.
Avant l’Unité Impériale dont traite mon récit,
Lhaard portait en elle plusieurs nations qui avaient
en commun le fait d’avoir été expulsées par le
Kawm-Criptérion suite aux conquêtes irrésistibles
de la religion du Livre, que Dieu avait offert aux
3. Etre primitif desquels seraient descendu les individus du
Kawm-Criptérion. AncêtreduKawmCriptérion. Formesdeprimates
nus, bipède et doté, selonlesthéoriesles plus avancéesd’embryon de
conscience réfléchie dite “ Conscience paradoxale ”..
21Lhaard : Expansion
hommes,etauxincidentsqueleprosélytismedeses
adeptesdesdernièresgénérationsprovoquadansles
consciences de ce même Kawm.
En effet, quelques années après l’aménagement
complet de Lhaard et la conversion de l’Empereur
Arkis, Kub ben Kub à la Religion du Livre,
Criptérion se débarrassa de ces hommes et femmes avec
qui elle ne voulait plus traiter, avec qui elle ne
pouvait plus traiter en raison du fait qu’ils ne toléraient
nullementlepanthéismetolérantdesPeuplesdepuis
toujours établi.
Les puissants Kawms auraient certes pu
continuer à massacrer cette minorité, mais les lois
spatiales appliquées par un regroupement plus
importantdusystèmedeVadussl’empêcha,parvolontéde
ne massacrer ni les cultures ni l’intelligence
potentielle quel chaque civilisation nouvelle, que chaque
culture naissante pouvait porter sous l’impulsion et
la détresse du Roi qui ne pouvait se résoudre à voir
ses frères massacrer.
Suite à de grandes préparations, à des débats
épiques et des consultations populaires
interminables, il fût décidé, un jour, d’envoyer les gens du
Livreetdefairedesfraisdel’ostracismelapremière
dette du Kawm-Lhaard au Kawm-Criptérion.
Les premiers colons débarquèrent ainsi en l’an
2682 sur le calendrier tenant pour référence la
créa4tion de l’Ordre de Jaffagh dans l’histoire des
civilisations de Criptérion. Ils s’installèrent en de
petitescolonies,tandisquelesdirigeantsdeCriptérion
veillaientscrupuleusementàcequelaconcessionde
4. Ordre des Frères de Jaffagh. Confrérie ésotérique qui forment les
dirigeantsdel’école de Haute-Etude Spatio-théologique. Mysticisme
dénaturé. “Ordre des MortsIgnorants ”. Ils seseraientconvertisà la
Religion du Livre dès que le Message leur serait arrivé. De là, il se
firent les Gardiens du Livre descendu sur les hommes et ce jusqu’à
son éradication et leur massacre.
22Radoine Abdesslami
Lhaard ne soit perdue par d’éventuelles pulsions
indépendantistes commece futle cas, lerapportait-on
dansplusieursautressystèmes àl’histoiresimilaire.
Chaque nation de Criptérion reçut une
conces-
siondeterreshabitablesetcultivableségaleaudouzième de la surface qu’elles occupaient sur la
planète-mère comme l’avait décidé le Tribunal de
Colonisation des Peuples. Ainsi, chaque nation
avide
desedébarrasserunefoispourtouteduproblèmegénéréparl’apparitiondelareligionduLivreexpulsait
massivement chaque nouvel adorateur, chaque
nouveau criminel, nouvel exclu et tous les
marginaux de peur qu’ils gangrènent leurs
semblables,
puislaplanèteenespérantpouvoir,unjourrevendiquer l’hégémonie sur l’astre.
Commejevousl’aidéjàdit,ilsauraientpulestuer
ou se débarrasser de ce Kawm, mais ils préférèrent
l’expulser pour tester l’habitabilité du satellite et
ne
pasprovoquerlacolèredescivilisationsquicomposaient avec elle ce macro-système
politique.
Lescoloniesforméesétaientdepetitesvillesagricoles et primaires qui n’avaient que pour seul but
que celui de pouvoir se nourrir, subvenir à leurs
besoinsdesubsistances,rembourserladettecontractée
pour leur primo-développement et se protéger, elle
et,parlamêmeoccasion,sesadministrés.
Lavieorganisées’étaitstructuréed’elle-mêmeparcesautrui
béatsd’avoirtrouvésurlanouvelleterrelapaixque
le berceau n’avait pu leur offrir à cause de la bêtise
descréaturesdeDieu,leursfrèresdesang,d’âmeset
deCode.
Lescolonsvivaientdurementetâprement,
apprenantàconnaîtreleurnouveaubiotopeetsesterribles impératifs. Les villes, originaires de nations
différentes, et même parfois d’une seule et même
nation, n’avaient guère de contact entre elles ; elles
23Lhaard : Expansion
vivaient sans se soucier du reste, dans une autarcie
complèteetimpitoyable: cefutl’èredesfondations.
L’indépendance des peuples acquise et le traité
d’interdiction d’ingérence conclu entre les peuples
de Criptérion sous l’autorité de la puissante
organisationsupra-planétaire−onserappelleralesénateur
d’Arian et de sa phrase : “ puisqu’ils veulent
l’indépendance, dans ce cas qu’ils crèvent libres, mais
qu’ils crèvent tous− les monarchies et autres
républiques s’instaurèrent dans tous les coins de Lhaard
alors que déjà sur Criptérion des dissensions
commençaient à apparaître, sonnant le glas de la
périodedepaix. Plustard,Oxanscommençasagrande
expansion lhaardienne en vue de l’établissement de
l’Unité. Au terme d’une guerre longue, sanglante et
impitoyable, la Province de Ribel-Bhas, depuis sa
capitale Oxans, brillait sur tout Vaduss, et déjà sur
le Monde connu.
Le principal du reste appartient à mon histoire…
Ecoutez, mes frères, que celanous éclaire tous…
24PROLÉGOMÈNESCHAPITREI:LECOLONEL SEGAHËR.
27Introduction
Les clones devraient, selon nos prévisions, être à
la base de la pyramide de notre hégémonie.
Imaginez que nous puissions programmer,
produire et contrôler à 100% les caractères
phénotypiques d’organismes dotés de conscience.
Nous fournirions aux militaires des Maîtres de
Guerre, aux usines des ouvriers qualifiés et s’ils
deviennent gênants, nous n’aurons qu’à les éliminer
et les remplacer sans même que quiconque ne s’en
aperçoive.
Sanscesse,laGuildenousfourniraitdenouveaux
algorithmes de plus en plus perfectionnées et de
mieux en mieux adaptées aux exigences du peuple
et de l’état.
Rendez-vous bien compte que nous ne vous
offrons nullement la crainte, nous vous offrons
seulement la possibilité d’allouer à tous les membres de
notreKawm,unmoyendevivreaumêmeniveaude
paix et de quiétude.
Les plaisirs de la vie se doivent d’être partagés
par l’ensemble de ceux qui nous qualifieront alors
de Naturels.
Sénateur Tarvin de Drak
République de Ribel-Bahr, année 24 avant
l’Unité.
29Oxans était une grande ville, forte de cinquante
millionsd’habitantsetl’unedesmétropoleslesplus
riches de la
confédération-Est.
Leshautsmursdesesquartiersd’habitationsem-
blaientcaresserleplancherduplusbascouloirdenavigation dans lesquels, les abondants vaisseaux
planétaires arrivaient presque, de par leur nombre, à
noircir de ténèbres la nuit céleste qui était tombée
sur la
capitale.
LecielétaitverdâtreetchargéencemoisdeBassor-Fikr. Dans celui-là, la colossale planète
Criptérion projetait la rougeur de son tégument balafré de
quelques parcelles d’eaux dans le splendide
firmament d’émeraudes de son plus grand satellite
naturel.
Revenant à peine d’un voyage sur Lodos, un des
systèmes-colonies insurgés des belliqueux Terriens,
le Colonel Eva Segaher profitait de sa quinzaine de
congéannuellepourflânertranquillementdanscette
ville aux murs et à l’atmosphère dorée et chaude
qu’elle appréciait tant.
D’un pas décidé, celui qu’elle avait toujours eu,
ellesemblaitfrapperlemarbredelatrèslargeavenue
d’Aran, de la cité militaire de la capitale, comme le
marteau du plus expérimenté forgeron
frappaitl’enclume. Elle percutait le sol, d’une manière si
périodique et constante que l’on aurait pu penser, au son
31Lhaard : Expansion
desadémarche,qu’uneanciennehorlogeindiquaità
toute l’avenue le décours des secondes.
Le vent sec et brûlant de ces derniers jours lui
fouettaitlespartiesdénudéesdesoncorps,cellesqui
n’étaient pas recouvertes de la tenue des officiers
du Génie Tactique : le cou, les parties distales des
membres et le visage qui dévoilaient à la nuit les
multiples spirales de la pigmentation différentielle
de son épiderme.
L’air, à peine supportable bien qu’humidifié et
rafraîchi en permanence par les gigantesques et
bruyantsgéo-régulateurssuspendusauxfaçadesdes
immeubles, lui entrait dans les bronches en donnant
l’impression de perforer une à une ses alvéoles. Il
5était si irrespirable en cette nuit du mois d’Ach ,
qu’il faisait se rappeler qu’on ne pouvait, en règle
générale, immigrer sur Lhaard sans intervention
chirurgicale;onynaissaitetl’onymouraitàmoins
que, pour les plus courageux des immigrants, on ne
plongeait dans les bras de la déesse “ Ether ”.
Les saisons de Lhaard étaient une, dont les
impressionnantes fluctuations atmosphériques étaient
ordonnéesparlespositionsrelativesdesdeuxsoleils
du système de Vaduss : Bohram et Jahal, “ les
jumeaux ” comme les appelaient les habitants de ce
système. Leur course immuable orchestrait les
humeurs et les vies de ses habitants, ils définissaient
l’heure officielle, symbolisaient le Monde dans sa
conception dualiste : le mâle, la femelle ; le Bien,
le Mal ; la Création et la Destruction, Dieu
miséricordieux et impitoyable.
Les nuits, rares et courtes, que l’on ne pouvait
exceptionnellement observer que sur certains
croissants de Lhaard ainsi que sur sa face cachée étaient,
quant à elles, froides, glacées et balayées par de
redoutables bourrasques que les premiers colons
5. Se dit administrativement pour désigné la quinzaine qui précède et
succède la jour de l’Unité.
32Radoine Abdesslami
avaient appelée Reigh-Mout et dont les rafales
suivies et répétées étaient capables de décharner
tout homme qui avaient le malheur de s’être égaré,
de nuit, dans une plaine désertique, non protégée
par des déflecteurs aérodynamique, sans avoir eu le
temps d’enfiler un scaphandre thermique.
Les nuits partielles, elles, plus abondantes,
significativement moins froides et dont l’absence de
Reigh-Mout permettait la sélection naturelle douce
mais impitoyable de la faune ainsi que de la flore
sauvages, laissaient en vie que les spécimens
suffisammentbienadaptésetbien-portantsquepourêtre
capables de résister à la très élevée pression
biologique qui sévissait sur le satellite.
Malgréceclimathostile,quoiquel’onendise,ces
nuits étaient superbement complaisantes pour tous
ceux qui aimaient faire vaquer leur regard dans le
plus profond du système de Vaduss. On y voyait
la planète Criptérion que par son ombre et c’était
le moment préféré des militaires du génie tactique
pourobservertouslesmouvementsdeguerrequeles
Tribus de la planète-mère effectuaient ; on y voyait
également au loin, lorsque les nuages le daignaient,
les autres planètes et parfois même, très rarement,
surlafacecachée,lacitéspatialemilitairedeVaduss.
L’avantage de vivre sur un satellite était double :
toutendisposant d’unefacecachée,la
superficiede
laplanèteautourdelaquelletournaitcemêmesatelliteétaitentièrementmiseànu,régionparrégionen
fonction de l’heure à laquelle on désirait épier ses
cosmiques voisins.
Tous les mouvements pouvaient être observés de
parleGrandBouclierdesatellitesartificiels,dontla
constructioneffectives’étaitachevéecetteannéepar
la mise en orbite du 800èmesatellite géo-protecteur
et géospion.
Pour l’homme de religion, ces nuits étaient
idéales pour se rendre compte de la création de
33Lhaard : Expansion
Dieu. On pouvait, depuis Lhaard, contempler la
quiétude des immensités immobiles de l’espace,
ainsi que les vastes balais qu’offraient les
luminaires célestes brillants et scintillants à celui qui
était suffisamment patients que pour attendre qu’ils
agréent se mouvoir alors que le ciel procédait à ce
que certains vertueux aèdes qualifiaient de “Grande
Trajectoire pacifique et circulaire“. C’était une joie
tant pour le pieux que pour le poète que les timides
infinitudes se dévoilent après que le grand Créateur
avait masqué les Jumeaux de son vélum ténébreux
et omnipotent.
Dans la cité militaire d’Oxans, on n’était
dérangé que par le silence pesant qui régnait dans ces
longues ruelles fortement éclairées. On n’entendait
que comme seul bruit de fond, celui des
géo-régulateurs qui sans cesse pompaient et rejetaient l’air.
C’était une chance d’habiter la cité militaire, une
chancequiétaitofferteauxseulsofficierssupérieurs
de l’Empire. Cela valait bien la longue et pénible
quinzaine d’années de formation et de souffrances
imposéesparlescinqacadémiesmilitaires
del’Empire. Le colonel Segaher était issue de l’Académie
Tactique de Serena,unde ses
fleuronséducatifs.
Bienqu’ellefûtd’origineclonale,etquesadestinée était entièrement vouée à servir, protéger et
défendrelesintérêtsdel’Empire,elleserendaitcompte
tous les jours que, finalement, contrairement à ce
qu’elle pensait lorsqu’elle était plus jeune lors de sa
retraite “ d’initiation ” sur Kaphal-Nappür, c’était
une joie de pouvoir servir l’Etat à son niveau et de
pouvoir jouir des avantages inhérents à ses
responsabilités. Elle savait également que de l’autre
côté
delamuraillequicloisonnaitlacitémilitaireetl’isolaitd’Oxans-ville,lavieétaitplustourmentéeparles
besoins quotidiens, par les contingences d’une
existence où chaque jour il fallait travailler de plus en
34Radoine Abdesslami
plus en espérant qu’un jour, on ait accumulé
suffisamment d’unités de Travail que pour s’offrir une
petite retraite, profiter enfin de ses nuits, les
consacrer à des choses telle que le sommeil.
De l’autre côté, on était également confronté au
besoin d’Ether et au travail pratiquement forcé si
l’on appartenait pas à l’une des douze Guildes
de
Lhaarddontlesconventionsd’entrées’élevaientaujourd’huià des sommes de plus en plus élevées.
Certes, elle était un clone, un Algorithme de Vie
qu’avait vendu la puissante et crainte Guilde des
Tisserandsaux armées
Impériales,commepratiquementtouslesofficierssupérieursdesunitésdeGénie
etdelagardeimpérialemaisellevivaituneexistence
merveilleuse.
Pourl’Empire,l’emploidesclonesdatait de quelques décennies avant la fin de la Grande
Guerre de l’Unité.
C’étaitlesénateurTarvindeDraakquiavaitétéle
principal acteur de l’introduction des clones et
l’octroi, après revue de tous les projets proposés par les
Guildes,decetteconcession àcelle desTisserands.
Pourquoi l’emploi de clones ? Les raisons en
étaient simples. Comment être trahi par des
individus qui ont été programmé génétiquement pour
vous servir et soumis au plus terrible des
conditionnements ?
PourEva,cetalgorithmedeviefaisaitqu’elleétait
insensible à toute une série d’émotions simples si
dangereuses pour un pays en paix depuis si peu de
tempsettoujoursrelativementenguerre.
Pourl’Empereur l’avantage était authentique : comment faire
confiance à un homme qui vous craint ? Le
respect ne pouvait venirque depersonnes quivous
vénèrent !
Comment faire pression sur un individu
sélectionné pour sa résistance à toutes les conditions
climatiques et physiologiques qui, en plus, fut
conditionné pendant les vingt premières années de son
35Lhaard : Expansion
existenceentantquepersonnepouradoreretmourir
ainsiquepourlasauvegardedecemêmeEmpereur.
Les “ Vils Sentiments ” comme on les enseignait
danslesAcadémies: lahaine,lacolère,l’amertume,
l’amour, le besoin de maternité étaient des choses
quelafemmecolonelnedevaitpasconnaîtreetétait
dans l’incapacité neurophysiologique théorique de
connaître.
Sestélomèresportaientlesréférencesducréateur
de l’algorithme ainsi que différents codes connus
seulement de ses concepteurs qui devaient depuis
bien longtemps errer entre les colonnes du néant ,
une sorte de rétro-contrôle, un interrupteur.
En cas de rébellion ; pas de soucis, il suffisait
simplement d’envoyer dans l’atmosphère le vecteur
capable d’activer sélectivement certaines séquences
permettant une forme d’autodestruction biologique
programmée.
L’algorithme avait tout prévu. Celui-ci
comprenaitenplusdescodesbiologiquesnécessairespourla
synthèse des différents enzymes essentiels au
fonctionnement le plus élémentaire de ses organes
vitaux, également les phénotypes qui faisaient d’elle
ce qu’on avait voulu qu’elle soit : une créature qui
servel’Empire,quitue,quiréfléchisse,quiobtienne
tout ce qui lui a été demandé d’obtenir en ne
concédant rien,quicalcule,analyse;le
restecommelapitié ou la gratitude, l’Imperium n’avait pas payé la
Guilde pour.
Accompagnée de son aérocam, seul fidèle
compagnon des officiers supérieurs, elle avait
l’impression que quelque chose devait se passer, car cela
aussi on le lui avait appris : l’emploi d’un étrange
sens de l’intuition. Celui que l’on acquérait après
36Radoine Abdesslami
de longues et terribles journées de lutte pour sa
survie. Celui qu’elle avait acquis pendant les cinq
années de conservation et de solitude relative sur
Kaphal-Nappür. C’était grâce à lui qu’elle était
devenue Tacticienne, qu’elle avait su développer
son
sensextrêmementpoussédel’observationetdelaréflexion,“celuiquivouspermetdevoiravantmême
que la lumière, témoin de ce qu’il s’est passé, vous
arrive et d’entendre avant même que la
démodula6tion de l’air ne vous parvienne aux oreilles ” .Le
huitième sens ; ce terrible huitième sens, que seuls
quelques clones de Lhaard étaient capables de
maîtriserentièrement.
Unbonmilliertoutauplusparmi
lesneufmilliardsd’habitantsdusatelliteet,pratiquement tous de sixième génération.
C’était encore lui, qui vous permettait en sachant
simplement qu’une tempête frappait l’île de
RhasLhaard de pouvoir prévoir dans quelle direction et
dansquellegammed’intensitéleventsouffleraitsur
Céïa, de pouvoir renverser le cours d’une bataille
en ne faisant que considérer un à un les éléments
de ce système complexe qu’est la mêlée.
L’acquisition des techniques et de l’enseignement relatifs à
cet ensemble de méthodes de prévision furent avec
levoyagespatial,lesdeuxplusgrands
acquisscientifiques de ces quatre derniers siècles.
Le voyage dans ses aspects,
technico-scientifiques, aura nécessité deux siècles pour que
l’Empire contrôle la théorie des portes spatiales et
maîtriser l’art du déplacement dans l’hypermatière
indispensable pour réaliser de grands voyages de
dizaines d’années lumière en l’espace de quelques
heures,voirequelquesminutesensedéplaçantdans
un espace en trois dimensions de vide sans aucune
de temps. Cette connaissance, les Terriens l’avait
reçu et leur avait permis de coloniser de multiples
6. Définition du “ Sens ”. Professeur Füch.
37Lhaard : Expansion
systèmes semblables au leur, au grand damne des
autorités impériales de l’époque qui pensait avoir
fait un cadeau de paix aux habitants de Solaris.
Eva, qui continuait sa marche, arriva place de la
Révolution alors qu’elle s’avançait d’un bon pas,
l’aérocam la prévint :
“ Colonel, trois gardes réguliers en approche à
distance de 350 unités ”.
Lesunitésde longueursde
l’Empireétaientfastidieusesetpéniblesàmémoriser.
Ellesprenaientpour
référentiellataillemoyenned’unpasdel’Empereur
enfonctionetconstituaitainsiencoreunemarqueindiscutable de la place de ce dernier dans le
déroulement quotidien de la vie sur Lhaard. Le culte de
l’Empereur était encore plus marqué sur les
places
d’Oxans.
Aussi,laplacedelaRévolutionétaitdanslaconti-
nuitédirectedel’entréeduPalaisImpérial,àl’inter-
sectionentrel’avenued’Aranetl’avenuedel’Unité.
C’étaitsurellequesetrouvaitlesanctuairedesMartyresetsesimpressionnantescolonnesd’eau,defeu
et de lumière, demeure éternelle des carcasses des
Empereurs précédents ensevelis sous chaque triade
de colonnes. Malgré l’apparente dictature d’Oxans,
et malgré l’omnipotence et l’omniprésence de la
figure impériale, l’Empire était officiellement
démocratiquebienqu’officieusementmilitaireetpolicier,
l’Empereurayantperdu,deplusenplussonautorité.
On sollicitait l’avis du peuple dans toutes les
décisionsinfrastructurellesdel’Empireetl’onlelaissait
choisir, dans les différentes provinces, les
gouverneurs et les chambres législatives provinciales sous
condition que l’Empereur avalise ces choix.
L’Empire était doté de plusieurs assemblées dont la
tâche
étaitderégiretcréerlesloisnouvelles;decoordonner l’action intra provinciale, la collaboration avec
38Radoine Abdesslami
les Guildes Impériales dont la renommé universelle
n’était plus à refaire.
L’histoire des Guildes et le renouveau de ces
cartels tout puissants étaient inextricablement liés
à l’histoire même de l’Empire et celui-ci
recevait, chaque année, le monopole des nouvelles et
prodigieuses avancées technologiques issues des
laboratoires de ces corporations.
LesGuildesétaientd’énormesconsortiumsoùles
sociétésmultiplesetvariéess’associaientdemanière
à pouvoir contrôler la production de diverses
marchandises ou services ainsi que de permettre, lors
du conseil des Anciens, de tomber sur des accords,
en commun, avec les autorités, concernant, entre
autres,lafixationdelavaleurdesunitésdetravailde
l’Empire. HormisdanslaGuildedesTisserands,les
clonesn’avaientgénéralementguèreledroitdesiège
et l’Empire ne devait pas être représenté
systémati-
quementlorsdesréunionsduConseild’Administra7tion . En contrepartie, une taxe annuelle de treize
pourcentsdelavaleurdesbénéficesglobauxdevait
lui être versés : elle permettait de financer les
institutions militaires ainsi que le pacte de solidarité de
Lhaard qui prévoyait à chaque citoyen de
l’Empire
depouvoir,théoriquement,vivredansdesconditions
dedignitésuffisantecommelevoululagranderévo8lution .
L’Empire dépensait, plus que toute autre
nation,
unepartcolossaledesonbudgetannueldanslemaintienetlaformationdesesarméestantplanétaireque
7. Article 1789 du Code des Fournitures Impériales.
8. Article 181de laGrande Constitution desPeuplesde Lhaard.
“ChaquecitoyendeVaduss,habitant Lhaardet appartenant àl’un des
peuples signataires de la présente charte a le droit à l’octroi d’une
allocationgarantissantsasubsistanceminimaledansdesconditionsde
dignité, sanitaires, socialesetpsychologiquessuffisantepourluiainsi
que pour les personnes dont il a la charge ”.
39Lhaard : Expansion
de dominion. Ceci dans deux optiques dont
per-
sonneneparlaitmaisquepersonnenepouvaitignorer. Le premier était le contrôle de la populace et
le second celui de pouvoir toujours compter plus de
colonies riches, puissantes, mais inféodées au
pouvoircentrald’Oxansetsurtoutpolitiquementstables
9par le principe du “Kolum et de la masse”, au nom
10de celui de Leistikrach . Oui ! On pouvait le dire,
ce peuple sobre et idéaliste d’antan était devenu un
peuple de guerriers et de marchands pragmatiques
dont le seul objectif était de faire briller la gloire du
Kawm-Lhaard à travers tous les systèmes connus,
ceci de gréou de force ;parle Livre ou leglaive.
Le principe de “neutralité envers les peuples en
guerre” que s’était octroyé Lhaard juste après la
signaturedelaConstitutionImpérialeetl’acceptation
decelle-ciparleConseildeVaduss,luipermettaitde
pouvoirinvestirpleinementsonpotentielstratégique
danslacolonisationdenouvellesplanèteshabitables
après leur découverte par la Guilde des Navigateurs
ou les forces d’exploration de l’aérospatiale.
Le Kawm-Lhaard était donc un peuple avancé
et, en bien des choses, supérieur aux Terriens,
lesquels, après l’instauration de la Nouvelle
Ordonnance Mondiale avait réussi à pacifier la surface
ravagée de la troisième planète du système de Solaris
maisavaitauprixd’uneoppressionbestialeàdevoir
gérer les multiples rébellions de ses colonies.
Desenfantsdedignitairescroisèrentlechemindu
colonel.
9. Unitédemesurevalantunejournéederavitaillementpourunsoldate
ordinaireetéquivalentau bilan énergétique de 3100 kcal.
ère10. Etymologiquement : lepouvoir absolupartout lesmoyens[1 règle
la science politiqueenseignéedansles Grandes AcadémiesImpériale
ainsi que dans les Académies militaires Impériales]
40Radoine Abdesslami
Ilsétaientvêtusdelatenuedescadetsetrépétaient
ensemble de longs discours tout en marchant.
Bassor-Fikr marquait également la fin de l’année
scolaire et ils devaient sûrement être en train de réviser
leur cours de rhétorique.
Les enfants sur Lhaard restaient très longtemps à
l’école,quinzeannéesauminimum. Lesclones,eux,
restaient plus longtemps en fonction de leur
algorithme et même parmi les jeunes spécialement
programmés pour suivre une carrière militaire, le taux
d’échec était considérable. Pour les clones échec
académiqueétaitsynonymedemort. Laconstitution
de Lhaard n’octroyait la citoyenneté clonale qu’aux
clones qui avaient entrepris et réussi la raison pour
laquelle il avait été conçu : les autres n’étaient
vendus que comme esclave ou même simplement
éliminé, avant d’être recyclés dans certaines grandes
bases de l’Empire.
Leur vie, hormis dans les institutions militaires
n’avaientaucunevaleur.
Ainsi,l’assassind’unclone
devoirien’étaitcondamnéquesicecloneétaiteffectivement assujetti à l’Etat et avait donc réussi,
sur-
vécuauxterriblesexamensdesAcadémiesdel’Empire où on les conditionnait. Sinon, l’assassin ne se
devait que de rembourser l’Empire pour ce manque
à gagner.
La plus redoutable d’entre elle était l’île de
Nakos-Septentrie, mieux connue sous le nom de
Kappal-Nappür, au nord de la Pointe de Jihal dans le
Septentrion, juste avant d’entamer son instruction à
l’Académie de Serena. Le colonel en était sorti
vivante il y a cinquante années universelles. Elle
faisait partie d’une génération spécialement
programmée pour le Génie Tactique, son modèle physique
était celui de Hirscha de provinciale, l’épouse à la
41Lhaard : Expansion
beauté légendaire de Harvor de Segahër,
ex-véné-
rabledelaGuildedetisserandsetcréateurdusys-
tèmeGenèse14quirévolutionnaàl’époquel’entendeur scientifique générale.
Sa contribution majeure fut le perfectionnement
et la mise en fonction d’une matrice génitale
artificielle entièrement contrôlable in vitro et d’origine
synthétique. DieudansleLivrenedisait-ilpas“nous
vous avons fait grandir de signes que nous
implantons dans les matrices de vos mères et que nous
façonnonsaujourle jour pour que
tunousadores”.
LamèreducolonelétaitnomméErwinII.Désormais, les hommes de la Redoutable Guilde des
tisserands arrivaient à reproduire n’importe quel
organisme à cent pour cent de manière artificielle à
partir de longues algorithmes que connaissait le
Vénérable et quelques-uns de ses plus hauts cadres :
aucune transcription des algorithmes n’était autorisée
ou connue de l’Imperium. Tout ce qu’il fallait
pré-
ciseravantdecommanderceslourdesetcoûteuxalgorithmesétaitlephénotypeprécisduclonequel’on
désirait produire.
Sur Lhaard, c’était cette propriété unique dans
l’Univers qui permettait à l’Empire de
contrôler
strictementettotalementtoutcequivivaitsurleSatellite. En outre, le contrôle strict de l’immigration
et des naissances avait permis de la maintenir à une
valeur à peu près constante le nombre d’habitants
du satellite.
Dans cette optique, le deuxième facteur de
contrôle encore plus sournois était l’Ether. Une
substance importée de la Terre, une drogue dont
l’effet de manque entraînait, pour celui qui en avait
pris ne fut-ce qu’une seule fois, l’effondrement des
structures alvéolaires au niveau des poumons et la
mort. Le principe en était simple : prise pendant
le développement in utero, cette drogue permettait
la complexification du système bronchiale et, de
42Radoine Abdesslami
la sorte, permettait à l’individu ayant immigré sur
Lhaard de pouvoir résister et utiliser l’oxygène de
l’atmosphère. Ce qui était sournois était le fait que,
pendant les années qui suivirent la rencontre avec
les Terriens, on donna aux immigrants de grandes
quantités d’Ether de manière à ce que ces derniers
ne meurent pas asphyxiés sur la planète. Toutefois,
ilsdevinrentunjourpèreetsurtoutmère.
Lepoison
ainsiutiliséétaitinoculé,vialabarrièretransplacentaire, dans le sang de l’Embryon en développement
cequiassurait,àlanaissancedecelui-cid’avoirfait
naître un consommateur de la substance terrienne.
Aujourd’hui, l’utilisation de la drogue était
fortement répandue, par les Terriens de Lhaard pour ses
vertusphysiologiques,parleKawm-Lhaardpourses
vertus de puissant psychotrope. Seuls les officiers
de l’armée et les fonctionnaires des administrations
pouvait s’en passer. Cette condition était sine qua
non pour accéder aux examens des Administrations
et des Académies de l’Empire. Bien que la Guilde
des Tisserands avait trouvé, par thérapie génique,
une méthode d’insertion d’un gène synthétisant la
substance,l’Empireavaitformellementinterditcette
méthode coûteuse et trop dangereuse car l’Ether
était un autre niveau de contrôle des individus. Elle
permettait d’éliminer quiconque en était dépendant,
et permettait dans les quartiers populaires,
premiersconsommateursd’Ether,depouvoiréradiquer
“ accidentellement ” toute révolte en imputant la
cessation de fournitures au Maire de la ville qui
devrait dès lors assumer les conséquences du nombre
élevé des “ Morts Blancs ”.
La rencontre d’avec les Terriens datait du règne
43Lhaard : Expansion
11de Silmar le Géniteur et s’était fait après la
réceptiond’unsignalélectromagnétiquedefaibleintensité
émanant de l’ex-colonie terrienne, désormais
indépendantedeLyxosanciennementappelée“Nouvelle
Colombus”. LesrelationsdefraternitéentrelaTerre
et Lhaard se traduisaient par les différents échanges
scientifiques et économiques entre les deux astres.
Ceux-là, avaient été rendu possible lorsque
Lhaard
signale“PactedeFraternité”aprèsl’attaquerava12geuse de Béni IV le Symien . A l’heure qu’il était
les Terriens étaient accablés par les dépenses que la
ConfrériedesNationsengouffraientdanslesGuerres
pour le matage des révoltes sur les colonies de
Nabos, Lodos, Orion et Nexus.
L’enjeu était de taille. Ces quatre derniers
systèmes fournissaient à la Terre le neutrium,
matériau indispensable aux voyages spatiaux et seul
alliage, non reproduit industriellement, qui
permettait
decontenirl’antimatièreindispensableàlacompression de l’espace. Le neutrium était une matière de
type“étrange”,trèsdenseetinstable. Sonextraction
nécessitait des moyens considérables. Les terriens
avaienteupourcoutumed’envoyerleursmalfratssur
ces deux systèmes pour, comme ils l’appelaient une
“ cure ” de travaux forcés. Seulement, en quelques
générations seulement, les prospecteurs étaient
devenus stratèges et leaders. Très vite la lutte pour la
souveraineté avait éclaté. Le colonel Segaher
revenait d’ailleurs du système deLodos où elle avait été
11. Silmar: DynastieSilmarienne;unedesgrandesdynastiesImpériales
(13 Empereurs) qui s’est étendue discontinuellement de moins 271
avantl’Unité jusqu’à 30 après l’Unité. Shiram représente l’autre(17
Empereurs).
12. Nom du Trente-troisième Empereur, Dynastie Silmarienne. S’est
surtoutfait connaîtrepour l’attaque sanglantede la colonie terrienne
de Amusha suite à l’attaque des Terriens qui avait conduit la
destruction de la première flotte marchande de l’Empire. Créateur
du mouvement religieux les Béniides de Far-Mouk qui dépend
aujourd’hui du Pontificat de Cha’aban.
44Radoine Abdesslami
envoyée par le secrétariat des AffairesdeGuerre du
Grand Conseiller Impérial lui-même dans le cadre
13d’une mission de pacification . Elle y avait vu une
guerretotale,sanspitié,desrebellesbombardésjour
etnuitparl’aérospatialeetdesfantassinsdel’armée
régulière terrienne tombant les uns après les autres
dans des combats rapprochés lors de tentatives
largement avortées de débarquement.
En dirigeant son regard vers le loin, Eva vit en
haut de la muraille militaire ainsi que des toits de la
cité populaire que l’on apercevait, le dôme du
Parlement impérial dans lequel le Conseil des Anciens
devait s’être réuni.
La forte luminosité des rues d’Oxans coiffait ce
bâtiment d’un halo qui semblait pratiquement être
surnaturel. Les architectes de la Guilde des
bâtisseurs avaient sans aucun doute réussi là leur plus
bel ouvrage et avait réussi à donner un sentiment
de protection divine à toute personne qui voyait de
dôme de nuit, comme si Dieu en personne veillait
à la pseudo-démocratie d’Oxans. Eva se rappelait
decette grande salledans laquelle elleavait prêté le
serment d’allégeance des forces spéciales. Elle se
souvenait du luxe qui y régnait et de l’actuel
Empereur alors qu’il était ministre de la Guerre, accablé
par son propre Conseiller, l’actuel Grand Conseiller
Japparainsiqueparsesquestions. Ellesesouvenait
égalementdeladélicatesenteurd’encensdeMédille
qui, tout en enfumant la salle, lui avait donné
l’impressionquecetinstantavaitétéunrêveaprèstoutes
les épreuves qu’elle avait endurés.
Encore plongée dans ses souvenirs, elle arriva
près de la porte III de la cité militaire laquelle était
tenuepardeuxsoldatsde l’arméerégulière. Leplus
petit des deux faisait les cent pas tandis que le plus
13. Le Livreinterdisaitlestueriesprogrammées. C’estpourcetteraison
que l’Empire ne s’engageait jamais dans de telles campagnes. Il
appelaitainsicesopérations: pacification,purificationetnettoyage.
45Lhaard : Expansion
grand semblait scruter tout du regard d’un air air
concentré. Ces deux sentinelles “ au cou de
taureau”portaientdeslourdesarmesàfissionfroide,un
projecteur de faisceau capable de trouer un homme.
Leurs allures générales fit se dire au colonel qu’ils
avaient l’air plus bête que méchant et très peu
motivés par leur fonction. A leur niveau, le plus grand
ordonna :
“Saluezofficier!”
Ettous deux saluèrentle colonel selon les usages
en vigueuren temps depaixdansla cité militaire.
“ Repos sentinelles ”, dit le colonel.
“ Identifiez-vous mon colonel ”, dit le plus grand
en sortant de son gilet un petit boîtier métallique.
“ Colonel Segaher, Eva ; VIème armée de génie
tactique ; passe code 1, 3, 0, 4, 9 Erwin Sec. ”
A ces mots, le sergent qui avait pris un air abruti
reprit :
“Excusez-moi moncolonel, simple procédure.”
“ Vous êtes un garde de l’armée régulière pas un
mauvaisrestaurateurdeMétrodan,vosexcusessont
déplacées ; vous ne faites que votre travail ”.
“ Oui, mon colonel, merci mon colonel ! Prooze
ouvrez la porte ”.
Ledeuxièmegardesedirigea vers un faisceau de
lumièreverteetyplaçasamain.
Là,onentenditune
sonneriepériodiquedefaibleintensitésuiviedel’ouverture radiaire et lente de la porte. Lorsque la
sonneries’arrêta,lediaphragmeétaitentièrementouvert
et les vents chauds et secs de la cité populaire qui,
jusque là n’avait pu s’engouffrer dans la cité
mili-
tairedontledômeetsesportesassuraitsonherméticité, sifflaient fortement aux
oreillesducolonel.
Aprèsl’avoirpassé,leportiqueserefermaimmédiatementetbrusquement. Elleétaitdésormaisdans
la cité populaire qui différait de la militaire par ses
46Radoine Abdesslami
odeurs et ses riches senteurs. L’atmosphère de
l’endroit y était plus chargée d’essences épicées et
faisandées. Les fortes odeurs de vieux papier, de feu
improvisé et de transpiration aigre instrumentaient
l’ambiance de ces longues rues agitées et
débordantes de mouvement. Elle continua sa marche qui
était devenue plus légère et gracieuse, elle ne
frappait plus le sol, mais semblait le caresser à chaque
foulure de pas.
Apeinevenait-elledes’engouffrerdanscetautre
monde que déjà, elle pouvait se rendre compte des
bruits,dessilhouettes,desvisagesetdescouleursde
la vie quotidienne de la capitale de l’Empire qui la
dépaysaient tant du gris maussade et quotidien des
champs de bataille ensanglantés. Son attitude
géné-
raleaussi,avaitchangé,elleparaissaitsinonplusdétenduetoutaupluscalme,moinssurlequi-vive,plus
naturelletantetsibienquemisàpartlapigmentation
cutanée et son uniforme, rien ne pouvait plus
faire
direquecettebelleetjeunefemmeavaittoujours,depuissonplusjeuneâgeconnucommeseulréférentiel
celui del’armée d’une super-puissanceplanétaire et
était aujourd’hui l’une de ses plus forte autorité.
Observer, lui avait-on appris à l’Académie, c’est
déjà comprendre et comprendre, c’est accomplir la
moitié du chemin qui vous mène au contrôle de vos
proies. Elle pensait également au fait que sa
collaboration avec les Terriens lui vaudrait certainement
une nouvelle promotion. Non pas que celle-ci fut
suffisantemaisquelestroiscampagnesqu’elleavait
dirigées dernièrement sur les colonies terriennes en
impliquantdirectementl’Empireavaitétéàcepoint
sifurtivementexécutée,queLhaardpouvaittoujours
fairevaloirsalégendaireneutralitéauprèsduConseil
de Vaduss. Quant au reste, le décès inopiné de son
47Lhaard :
Expansion
supérieurabsoluauseindelasixièmearméedeGénie tactique, le Général Dantzieff Segaher, la
proje-
taitencinquièmepositiondanslahiérarchieetlapromettait théoriquement à la direction-tactique de ce
corps qu’elle appréciait tant. L’ordre de promotion
avaitsûrementdéjàétépubliéetsignéparlamainde
l’Empereurenpersonne-commeilétaitdecoutume
pour ce genre d’accession aux promotions.
Toutefois,illuifaudraitencoreattendrelafinducongéde
commémoration du jour de l’Unité.
Comme toutes les années, les rues de la ville
populaire d’Oxans se préparaient minutieusement
à cette grande occasion pendant laquelle il était
pour usages de voir un défilé des troupes d’armes
de l’Empire, après un long discours de l’Empereur
ainsi qu’une énorme immolation de bétail offert au
Kawm-Lhaard. Seuls resteraient consignés dans
leur caserne les clones de maintenance. Avant cette
fête Impériale, on célébrerait le jour du silence qui,
quant à lui commémorait la fin des luttes armées et
des bombardements sur Meviss, la capitulation de
l’ancienne République et la signature du traité de
Salobran. Alors qu’elle s’engageait désormais dans
la ruede Memletfermée pard’énormes barrièresde
la milice civile qui s’élevaient jusqu’au troisième
étage des immeubles adjacents, le colonel s’adressa
à son aérocam :
“ Aérocam, l’itinéraire le plus court vers la place
des Innocents. ”
Lequel répondit immédiatement :
“ Itinéraire changé, mise en place des gradins de
Memlet, itinéraire alternatif chargé ”.
Ilprécisadèslorslenouvelitinérairelepluscourt.
L’aérocamétaitleseuletmeilleurcompagnondes
officiers supérieurs du G.T. et des troupes d’élite. Il
les accompagnait partout et permettait l’analyse en
tempsréeldesituationdecriseoucomplexe.
Ilpouvait tenir une conversation, conseiller ; il servait de
48Radoine
Abdesslami
secrétaireetdegardeducorps,deconfident,et,surtout, d’espion à la solde de l’Empereur qui pouvait
ainsi surveiller à tout moment l’un de ses officiers.
En effet, c’était l’aérocam qui informait la section
de Surveillance Générale de la Garde Impériale sur
tous les déplacements, dires ou autres faits et gestes
descadressupérieursdel’Empire. Lesingénieursde
la Guilde des Techniciens de Génie, concepteurs de
l’appareil, l’avaient en plus doté d’une plus grande
capacité d’apprentissage qui manquait tant à la
précédente version. Tout comme son illustre
prédécesseur,celui d’aujourd’hui possédaientégalement une
charge explosive de faible intensité qui servaient,
sousordredeson accompagnateurblessé,mutilé ou
fait prisonnier, à éliminer toute trace de ce
dernier
afindenedivulguerniluinielleunequelconqueinformation sous la torture.
Laviequianimaitleslonguesruesd’Oxansbattait
la mesure de l’existence de ces hommes et femmes
qui, finalement, ne se rendait pas compte du prix
de la liberté de déplacement, de pensée et
d’allégeance que leurs gènes naturels leurconféraient. Ils
pouvaient être asthmatiques, petits, laids ou autres
choses encore, mais pouvaient se venter d’être
eux.
Ilsn’avaientpascommelecolonel,cettesordideimpression d’être un parmi les uns, d’être une
chose
parfaiten’ayantjamaisdroitniàl’erreurniàlamauvaise humeur sans risquer le recyclage.
Lecolonelmarchaitlentementparmil’abondante
etbruyantefoulequisystématiquementlasuivaitdu
regard, avec méfiance, crainte et respect. A chaque
regard croisé, elle observait le plus longtemps
possible,scrutaitcommeellesavaitlefaire,liredansun
seulregard,découvrirlesméandresdel’inconscient
parlebagagequ’uncoupd’œilaussifurtifqu’ilsoit
puisseporter. Danslafoule,ellecroisaleregardd’un
vieil homme qui semblait porter le poids du monde
dans ses deux iris bleutés entourés de la couronne
49Lhaard : Expansion
jaunâtrede l’âge. Sa gravitécontrastait
avecsesvêtements de riches origines. Son regard s’y attarda
quelques instants, à peine quelques dixièmes de
se-
conde,suffisantquepourinterpellerl’espritducolonel et commencer à le hanter. Pourquoi tant de
tristesse et de peur chez un homme apparemment
aisé
etquinecraignaitsûrementnilapauvreténilamort.
Peutêtremêmequ’ilattendaitavecimpatiencecette
dernièredélivrancesisalutaireetapaisantepourl’esprit écorché-vif, pour celui que le fardeau de la vie
accable sans lui laisser un minute de répit.
C’est donc toi, Eva Segaher, pensait le vieil
homme. Quelle destinée dois-tu servir ! Et le pire
c’est que tu ne t’en rends même pas
compte…
LaplacedesInnocentsétaitunegrandeplacemar-
chande,oùleshommesdelaGuildeétaientreprésentés en force par un incroyable déploiement d’Unités
de Travail et de besoin de consommation acerbe :
ils achetaient tout et n’importe quoi. Ils riaient et
parlaient fort : certains de leurs derniers voyages,
d’autresencoreparlaientduConseildesAnciensqui
devait être en train de se tenir, des femmes, des
hommes, du prix des marchandises. Ils étaient
assis, amassés sur les terrasses des nombreux
estaminets que la vaste place portait. Quelques hommes,
ceux de la milice civile faisaient semblant de tout
surveiller;d’autres,depetitsmarchandsnonaffiliés
à une quelconque Guilde étalaient leurs échoppes
modestes et colorées en proposant différentes
marchandises toutes aussi variées que de la nourriture,
des produits artisanaux ou d’autres produits de
province.
Le colonel scrutait lentement la foule et semblait
chercher une personne. A un moment, elle vit,
une femme semblable à elle, semblable mais très
légèrement différente physiquement, qui d’une
manière distinguée fumait seule sur la terrasse d’un
café nommé Kahan-Buhl, assise à une table dans
50Radoine Abdesslami
laquelle était incrusté un écran. Comme si elle
venait de trouver ce pourquoi elle s’était rendue sur
cette place, Eva s’y dirigea d’une manière décidée
et pressée. Arrivée au niveau de la jeune femme,
elleprit lachaise qui setrouvait à côté decelle-ci et
s’y assit.
“ Cela fait un an Eva ”, lui dit la femme.
“ Un an et beaucoup de choses se sont passées
entre temps. Sauf toi, toi tu ne changes jamais.”
“ Toi non plus Eva ”, répondit-elle
immédiatement. “ J’ai entendu beaucoup de choses sur le
colonel Segaher.

“Enbienouenmal?”
“Disonscommed’habitude...”dit-elleenesquissant un léger sourire et d’un ton ironique. “ Je me
renseigne sur ton devenir. ”
Eva observait longuement le visage de sa sœur.
Car oui elle avait changé. Depuis qu’elle avait
été
capturéeparlesArkis,ennemihéréditaireduKawmLhaard,surCriptérionellen’avaitcessédechanger.
Sa mine devenait chaque année plus austère et plus
froide, plus endurcie.
“ Comment va la vie sur Criptérion ? ”, demanda
Eva.
“Commed’habitude,nipire,nimeilleure... C’est
toujours aussi atroce, même les enfants donnent
l’impression de naître avec la haine qu’éprouvent
leurs parents... ”
“ Oui mais toi : ça va ? ”, s’inquiéta Eva.
“ Comme un médecin que l’on envoie sur une
planète en guerre pour espionner les belligérants et
dirigerquatrearméesaveclesquellesonnepeutque
rester impuissant.”
“ Toujours aussi positiveà ce que j’entends ”,
réponditlecolonelavecunaircondescendantpendant
que son interlocutrice tira une large bouffée de son
houka.
Siva ne réagit pas.
51Lhaard : Expansion
“Tunefumestoujourspas”,demanda-t-ellesans
attendre.
“Non! ”, répondit Eva avec un airsupérieur.
“ C’est vrai tu es trop parfaite, petite sœur ”,
ditelle en recrachant lentement la fumée.
“ Hmm... faut voir... ”
“ Quand j’étais en formation à l’hôpital de la rue
de l’Etendard, je ne m’étais jamais rendu compte ô
combienlavieétaitbelle... Onétaitenpleineguerre
del’Unitémais,malgrécelaonrespiraitlaviecalme
et sereine... C’est pas comme là-bas. ”
“ C’est à ce point ? ”
“Nemefaispaslecoupdecellequinesaispas...
Je sais que tu sais ”, dit-elle dans un ton qui avait
clairement monté.... On massacre tout là-bas... Et
l’Empireavectoutesasaloperied’arméeneveutpas
mêmepasintervenir.Jedirigequatrearméesentières
qui pourraient pacifier une bonne partie de la
zone
tamponetmêmenousaccaparermaisnousnelepouvons pas. ”
“ L’Empire ne peut pas intervenir, l’Empire
est neutre dans les conflits qui frappent la
planète-mère... ”
“Eva,nesoitpasbornéeàcepoint,jesaistout
commetoicequel’Empirefait.
NousaidonslesTerriens, nous engouffrons des sommes considérables
pour traiter avec ces limaces et nos frères meurent
sans que nous levions le petit doigt... ”
“ Ecoute, Siva, comprends que ces choses là te
dépassent ! Elles me dépassent et tout ce que je te
demande c’est de ne pas nous faire remarquer. ”
“ Arrête, ne me fais pas le sermon du petit clone
patriotique au service du Génie Tactique qui avalise
les conneries des bureaucrates qui siègent dans le
Palais Impérial, tu sais aussi bien que moi ce qu’il
s’y passe... ”
“Je ne saisrien... ”, dit-elleavecconviction.
52Radoine
Abdesslami
“Casuffit,Eva...”,reprit-elleaussitôtavecbeaucoup d’autorité.
“Nontoiçasuffit... Jeterappellequel’Empereur
t’as envoyé sur Criptérion dans un but bien précis,
ta présence et celle de ton corps médical ainsi que
desarméesquetu gouvernesontété approuvées par
le Conseil de Vaduss. Tu ne leur sers que
d’observateur. Je ne te ferai même pas l’affront de te dire
que tu as prêté le même serment que moi, le même
jour... ”
“ Tu as bien changé depuis l’époque, tu t’es
intégrée au système... Tu es devenu LEUR créature...
J’ai honte pour toi Eva. ”
“ C’est moi qui est honte pour toi ”, répondit
immédiatementEvaavecuneintonationlégèrement
énervée. “Aquoipenses-tuarriveraveccegenrede
pensée,tuveuxtefaireéliminer...
Noussommesdes
clones,Siva,desimplesclonesquinepeuventespérer nulle autre existence que celle pour laquelle on
nousaprogrammées.
Enplusjeterappellequenous
nesommespasseules”,dit-elleenregardantsonaérocam.
“…desimplesclones”,repritlegénéralcomme
dépitée. “ Nous sommes d’abord des consciences
Eva ! Tu sembles l’oublier trop souvent… ”
Un instant passa sans que l’une ou l’autre ne
relanceledébat.
“ A propos... Mon aérocam va te transférer ce
pour quoi tu viens ici tous les ans... Ton
avant-dernièremission avant lejourde l’Unité ”,ajoutale
général sur un ton de voix calme et serein, comme s’il
ne s’était rien passé.
“Jevienspourtevoirmasœur,jetelepromets...
rappelle-toi serment, sur Kaphal-Nappür... ”, se
défendit le colonel.
“ Comment pourrais-je l’oublier... Le jour où je
t’aiprêtélavie…Commentpourrais-jeoubliercette
dette que tu me dois. ”
53Lhaard : Expansion
“ Nous sommes sœur et c’est pour ça… ”
“ Ne dis pas ça, tu viens pour avoir les
informations que l’Empire t’envoie chercher... Pour rien de
plus... Comme un bon petit soldat... Servir,
Protéger et tout le toutim ”, dit Siva sur un ton ironique
en reprenant tout de suite par : “ Au fait, tu prends
quoi ? ” en regardant son verre.
“ Comme toi ! ”
“ Aérocam, transmets que l’on désire une autre
bouteille de vin de Médille. ”
“ Oui mon général-major ”, répondit l’aérocam
dorée de la femme.
“ Général-Major ! Siva, toutes mes
félicitations... ”
“ Qu’est-ce que tu veux avec le sale labeur que
l’on m’a envoyé faire sur Criptérion quoi de plus
normal... Le vieux Xankin est mort en opération…
J’aidûreprendresaplace. L’Empiretrouvetoujours
des remplaçants pour ses tâches de merde… ”
Les deux femmes se regardèrent dans les
yeux
pendantunelonguedizainedesecondes,nes’échangeantriensicen’estleplusprofonddeleursiris,qui
étaient
pareils.
Unpetitplateau,couvertd’unecoupolevints’arrêter devant la femme qui tirait toujours autant sur
son houka.
“ Votre bouteille, madame. ”
Elle prit la bouteille et les deux verres qui se
trouvaient sur le plateau après que la coupole se
soitlevée,versadélicatementlasubstancevisqueuse
commelenectaretdecouleursang,offritunverreau
colonel qui directement le goutta.
“C’est un excellent vin ”, dit Eva en éloignant le
verre de sa bouche.
“OnenaurafaitducheminEva...”
“Oui...”
“ Et sinon quelles nouvelles là-bas... ”
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