Lisière du silence

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Jonathan sort peu à peu de l’enfance et ses abandons inauguraux.Corentin fuit sa famille et ce qu’il croit être sa destinée.Vincent revient de loin et part à la recherche de lui-même.Trois instants qui s'entrelacent pour trois moments de la vie, placés sous le signe de la séparation. Entre la forêt immobile et l'habitat humain, la lisière devient le lieu des mots murmurés, ceux qui échappent à la gangue de silence, et font basculer les personnages dans les résurgences immémoriales.La parole, irréparable, a modifié la trajectoire de ces trois êtres qui symbolisent trois moments-clé de l’existence, et converge vers le socle commun de leur mémoire.
Publié le : mercredi 15 juin 2011
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EAN13 : 9782748125405
Nombre de pages : 311
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Lisièredusilencejean-paul Cléret
Lisièredusilence
ROMAN© manuscrit.com, 2002
ISBN: 2-7481-2541-X (pourlefichiernumérique)
ISBN: 2-7481-2540-1 (pour le livreimprimé)Avertissementdel’éditeur
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Lessilencesdusables’enfouissentdanslecrides
mouettes.
Haut le vent, elles se maintiennent immobiles
dans les rafales. Puis, dressées face au déferlement,
elles se laissent aspirer dans une spirale ascendante
et, brutalement, glissent dans la griserie d’une plon-
gée vertigineuse vers l’interminable ruban beige de
la plage.
L’océan a chahuté la grève toute la nuit. Sa sur-
faceviolette,parcouruedemoutonnements,ressasse
soninterminablemugissement. Leroulementinces-
sant des galets a creusé des sillons sensibles dans le
tendre du sable.
Les nuages s’amoncellent à nouveau, s’effi-
lochent sous la poigne du vent du large.
L’écumegalopedecrêteencrête,monotonesurla
moire violine.
Lentement les blockhaus basculent un peu plus
dansl’immensitésableuse,guetteursd’oubli,contre
lesgrainsquigrattent,grignotentlamémoire,insen-
siblement,puiss’éparpillentenvoléesbrutalesd’un
semeur devenu fou.
Les dunes s’immobilisent, monstrueuses et
douces, masses du monde, aveugles et paisibles,
soumises dans leurs grains innombrables et fluides,
à l’implacable marche du vent.
7Lisière du silence
Le front de mer s’insinue en corps de mamelons
sableux ; mouvante et sournoise progression qui
anéantit lentement la rumeur des hommes sur la
côte. La multitude corpusculaire, la poussière du
sable, tourbillonnent au gré des courants aériens,
s’infiltrent dans les moindres recoins, jusqu’aux
chambreslesmieuxprotégées ;dans leslits,lesplis
du corps, rugosité sous la paupière des dormeurs et
des dormeuses.
La confusion sablonneuse constitue la rançon
de l’océan. Elle pousse doucement sa puissance
aveugle, ensevelit toute vie sous ses couvertures
fluides.
Sur le front de mer, le casino à l’abandon, ba-
roque, constellé de meurtrissures, témoigne d’une
longue agonie. Encerclé d’immenses bâtisses
d’avant-guerre, aux toitures pointues et crénelées,
aux fausses tours, aux pigeonniers multiples, aux
colonnades coloniales, il atteste d’un passé brillant
devenu désuet.
Lesrésidencess’échelonnentlelongd’immenses
artèresconcentriques. Avold’oiseau,cetteimmense
toiled’araignéeacapturélaproiemouranteduvieux
casino.
Plus loin, dans la pinède, les bâtisses rési-
dentielles se terrent derrière d’immenses murs,
d’énormes portails à surveillance.
De temps à autre, un conglomérat de commerces
vient ponctuer ce piqueté de richesses soigneuse-
ment défendues.
Au-delàdelapinède,dansl’ombredel’immense
dune des Fins de terre, des maisonnettes blotties les
unescontrelesautres,allèguentd’uneautrevieplus
laborieuse.
Cesderniersjours,leventdemeracriblélefront
de terre d’une mitraille sableuse.
8jean-paul Cléret
Les quelques bâtisses à l’écart de la toile d’arai-
gnées’enfoncentunpeuplusdansleuravenirminé-
ral.
La plus haute de toutes cohabite avec une colline
débutante de sable fin.
Leportailenboisdepin,partiellementrecouvert,
laisse encore apparaître une plaque bleue, émaillée,
oùl’ondistinguetoujours: ORIONFLEURDECA-
ROTTE.
Le sable reprend ensuite ses droits, jusqu’à l’im-
mense entrée rococo, avec son double escalier de
pierre, flanqué d’un perron presque entièrement en-
foui sous le sable.
Là, on peut accéder à la lourde porte d’entrée en
chênemassif,ornéed’unheurtoirenlaitonreprésen-
tant une énorme main.
Tout l’édifice semble dressé pour émerger de
l’étreinte tranquille et ombragée de la pinède.
Une accumulation d’étages étroits, de tourelles,
de recoins et d’encorbellements, compliquent cette
élancée de briques d’avant - guerre, agrémentées de
boiseries peintes.
Lamaindelaitonfrémit,lesgondsgémissent;la
porte grince, puis, lentement s’entrebâille.
Un homme de petite taille, trapu, se faufile sur la
terrasse ; un enfant le suit. Ils portent leur ressem-
blance.
Au-delà du portail, le sable a définitivement en-
vahi les rues.
Delonguescoulées,tantôtblanches,tantôtgrises,
ont étendu le silence, nivelant la ville de son ordre
mouvant.
Surlaplacedel’océan,unerafaletourbillonnante
soulèveunnuagedesablequivientcinglerlesdeux
passants.
Ils s’engagent sur un étroit chemin en direction
des dunes ; des touffes d’herbes faméliques ploient
9Lisière du silence
sous la loi du vent. Les pas s’enfoncent dans le li-
mon ; les chaussures crissent. Un ciel immense,
chargé, déploie ses sombres pans sur le haut des
dunes.
Avec le vent de mer, la rumeur d’océan arrive
brutalement jusqu’à eux. Il balaye les corps, plaque
lescheveuxenarrière,coupelarespiration,collesur
le visage un masque de surdité.
Lapeausefaitvivante,tonique. Lemugissement
des flotsrecouvre tout autrebruit desalitanie gron-
dante,réduisant l’univers à cette plainte liquide.
Lesvaguesnaissentdanslelointain,vagueondu-
lation hésitante, roulent sur elles-mêmes, oscillent
dans une crête blanche d’écume, puis se relancent
fluides dans leur course vers la grève.
La longue barre liquide se gonfle, s’élève, et la
crêtes’incurve. Lamassemouvantes’élanceversle
hautpourmieuxs’effondrerdansunbouillonnement
mousseux.
Enfin, la sève peut s’étaler dans un chatoiement
de dentelles séminales, pour aller mourir dans une
moire de bulles, sur une ligne galopante, sans cesse
changeante.
Les galets se sont massésversunedépression sa-
bleuse.
Dans l’écroulement des vagues, ils roulent, s’en-
trechoquent dans un grand craquement. La poigne
de l’océan brisesansfin les vertèbres dela terre.
L’eau se retire enfin, légère et redoutable, pour
recommencerseslongsbalancements. Surceressac,
le sable déserté par l’eau passe du brun sombre à
l’ocrejaune. Puisilseraffermitprovisoirement. Les
pas laissent alors un beau moulage, bien net dans la
densité des grains.
10jean-paul Cléret
Danscemouvementincessant,césureosseuseim-
palpable, l’immensité plate et inclinée se vieillit de
rides dures, sinueuses ; lignes de défense incertaine
qui disparaîtront à la prochaine marée.
Ca et là, des petits galets ronds, des coquillages,
desdébrisdesèches,quelquesbribesdegoémonper-
duesdansdesflaquesdegoudron,viennentpiqueter
l’étendue monotone de trésors d’une marraine per-
due. Plus haut, le sable devenu ferme, constitue les
trottoirs provisoires de l’océan.
Enfin, sur une lisière subtile, chargée
d’échouages, de débris tumultueux, le sable re-
devient friable pour, de nouveau, se donner sans
partage aux dunes avoisinantes, lourdes, rondes et
frémissantes, prêtes à de longues coulées sous les
appels du vent.
Ilmugitaujourd’huicontrelecielvioletgonfléde
nuages épais, cendre et corbeau, qu’il pousse dans
une course échevelée, où l’océan se teinte du bleu
de Prusse, de verts et mauves profonds, fuyant sans
cesse sur un horizon à deux dimensions.
Dans le grondement, quelques mouettes criardes
sedressentcontrel’érosion. Ellesseportentauvent,
les ailes déployées ; seuls quelques battements les
maintiennentdansuneimmobilitéfabuleuse. Quand
l’une d’entre elles achève sa révolte de planeur im-
mobile, elle plonge dans un long cri famélique, en
quête de nourriture.
Ils ont cheminé sur un court fragment de cet in-
fini. Ilssesuivent,mainsdanslespoches. Inutilede
parler ; le vent volerait les mots.
De temps à autre, l’enfant court à l’ourlet de
l’océan. Il évite de justesse la mouvance liquide,
esquive les progressions traîtresses, se sauve, re-
vient à la charge, jusqu’à ce que l’immensité ait
11Lisière du silence
furtivement effleuré ses chaussures. Alors, il fait
halte pour évaluer les dégâts.
L’homme aussi s’immobilise, le contemple.
Ils échangent un bref regard aigu, et l’enfant
s’ébroue dans un cri rauque et inaudible, saisit au
passagedesgaletsqu’iljetteàplatdanslesvagues;
dans le même temps il scrute leur engloutissement
dans le tumulte incessant.
Parfois l’enfant observe de brusques arrêts. Il se
penche pour recueillir quelque trésor dérisoire qu’il
enfouit promptement dans sa poche.
Parfois, il accoste jusqu’à l’homme et dévoile sa
trouvaille.
L’hommehochelatête;illuisouritrêveusement.
Une ou deux fois, il passe rapidement sa main dans
les cheveux de l’enfant et le pousse doucement de
l’avant.
Le petit rit de toutes ses dents et détale pour une
courselointaine versd’autres merveillesoubliées.
Le roulement de l’océan s’est assourdi. Le vent
estlégèrementtombé. Uneéclaircieprovisoireécla-
boussed’oretdemiroitementslesbleus,lesvertset
les violets de la mouvance.
L’homme poursuit sa marche, posément, sur la
partiefermedelagrève. L’enfantgambade,cabriole,
serpente dans son sillage, galope dans des allers et
retoursdejeunechienfou;unvaetvientdebonheur
qui s’ancre àlatrajectoire impavidedu promeneur.
Ils approchent bientôt d’énormes blocs de béton,
engourdis dans le temps, accablés par l’océan, té-
moinsaffaissésd’unedernièreguerre,sentinellesen-
gourdiesd’unpasséquiserefuseàdisparaîtredulit-
toral.
De minuscules colonies de moules tapissent les
énormes ensembles géométriques qui basculent de-
vant l’horizon.
12jean-paul Cléret
Les promeneurs atteignent les blockhaus.
Des marches noires et vert de gris, glissantes et
déformées, tendent vers le ciel, s’éparpillent dans
une gigantesque avancée.
D’unbondleste,l’enfants’estagrippéàl’entaille
de la première marche ; il gagne rapidement l’avan-
cée centrale.
Petit guetteur de barbaresques oubliés, il scrute
l’océan par la brèche qui, autrefois, contenait une
grosse batterie antiaérienne.
Il reprend la trace de l’oubli qui s’enfonce dans
les sables.
Après ce vertige solennel, il pousse un cri guttu-
raldevictoire,dévaleunescalier,symétriqueaupre-
mier, dans une glissade précipitée, manque les der-
nièresmarches,atterritdansuneflaquesaumâtrelo-
véeaupieddugéantmort.
L’homme sourit à l’enfant. Il effleure la masse
compacte, puis arrache un conglomérat de moules
serrées les unes contre les autres.
Prestement,l’enfantlesenfouitdanssapoche,re-
joint l’adulte qui a repris sa route.
Leventdemerbalayelamoindretracedeviepour
ladéporterloindanslesterres,aucreuxdelapinède
ployéesousl’effortderecevoircesconfidencesper-
dues.
Seuls les embruns, en rafales successives, relient
les promeneurs à leur propre existence.
Legrondementcontinudesflots,cetterumeurqui
déteint sur le ciel jusqu’aux confins de l’horizon,
assourdit toute vie, égalise les solitudes à perte de
vue.
Le déferlement de l’écume en vagues rappro-
chées, broderies flottantes et toujours renouvelées,
crinolines de femme en appels incessants, dépose
une laitance en d’interminables liserés mousseux,
13Lisière du silence
parsemés de galets lisses, durs ; constellations
indicatives du bouleversement provisoire.
L’adulteseretourne. L’enfantluiindiquelestrois
masses noires, embourbées dans l’histoire.
Ils scrutent tous deux l’horizon.
Ilsembleraitqu’unhommesesoitaccrochéàl’un
des blocs maintenant cernés par la marée ; ou peut-
être est-ce un récif qui émerge de temps à autre du
bouillonnement ?
Etl’interminableflânerieseprolongeverslesud.
L’homme et l’enfant se courbent sous le vent. Ils se
ressemblent.
De nouveau, l’enfant caracole à l’avant en d’in-
nombrables méandres, puis se précipite, comme
pour aller àlarencontre d’une présence invisible.
L’hommeobserveunlongmomentlacoursefan-
tasque. L’enfantdevientminuscule. Ils’immobilise,
agite les bras en signes d’appel, pousse des cris qui
ne parviennent que par bribes.
Habitué à ce genre d’exercice, l’homme court
d’unefoulée régulière,puissante. Enfin, il rejointle
petit ; celui-ci tient à pleines mains des fils de fer
barbelés.
Une clôture vient balafrer la plage. D’un côté,
elle se perd dans les dunes, de l’autre elle s’enfonce
bizarrement dans les flots.
Le barbelé se déploie en hauteur sur six rangées
serrées, tenues par de solides poteaux de ciment ;
cesdernierssontancrésdansd’énormessemellesde
béton armé.
La rangée supérieure se hérisse de barbelés en
torsades qui courent tout le long dece partage.
- Impossible d’aller plus loin -
L’homme et l’enfant longent lentement la bar-
rière, jusqu’aux pieds des dunes. Ils s’interrogent
14jean-paul Cléret
mutuellementduregard. Peineperdue;l’unn’apas
plus la réponse que l’autre.
L’enfant fait mine de creuser dans le sable pour
dégagerunpassageinférieur. L’hommeluifaitsigne
que non et lui indique un panneau rouge accroché à
l’un des poteaux :
“INTERDIT D’ENTRER- DANGERDE MORT”
Au-dessousdecetexte,unetêtedemortvientsou-
ligner l’avertissement. L’homme et l’enfants’entre-
regardentdenouveaupourprolongerleurerrancesur
cette barrière qui disparaît dans l’océan.
Devantl’évidencedeleurignorancecommune,ils
restentunlongmomentàméditercetautrecôté,cette
avancée impossible, cette césure qui interdit toute
progression.
L’enfant examine avec attention la disparition de
lalignedansl’océan. Seull’avertissementleretient.
Combiendetempsfaudrait-ilnageravantdepouvoir
passer de l’autre côté ?
- A regret ils rebroussent chemin -
L’enfant revient soudain à cette butée. Il sort fé-
brilementdesapocheunmouchoirrouge,l’accroche
par un double nœud au barbelé supérieur.
Puis, de sa veste il extrait un long tube de carton
bariolé. Ilcolleunedesextrémitéssursonœildroit.
Ilnevoitplusl’océan,nileciel,nilaplage,maisune
succession de cristaux colorés qui s’organisent en
figuresgéométriquesrépétitivesetmulticolores. Au
moindre geste la composition se modifie en visions
plus luxuriantes les unes que les autres.
Adéfautdeconnaîtrel’ailleurs,ilposedesimages
sur cet au-delà, que le kaléidoscope modifie à vo-
lonté. Mais il faut partir. Le kaléidoscope disparaît
dans la poche de la veste.
Ilsseretournentdetempsàautre,pourapercevoir
la petite marque rouge qui claque au vent. Bientôt,
15Lisière du silence
lalignebarbeléeredevientinvisible;denouveauils
aperçoivent les blockhaus. La plage reprend alors
ses allures d’étendue infinie, sans partage.
Ils plongent dans l’avancée des dunes.
D’unseulcoupleventtombe. Lesilencedesma-
melonsleshappecommeunabridedouceur. Seules
les herbes maigres et pointues, accrochées sur les
sommets, crient sous le vent.
A cet instant, ils se tournent vers un bruit sourd
queleventportejusqu’àeux,unemélopéequimar-
tèle le mugissement de la mer.
Enpiochantlesable,ilsseprécipitent,ausommet
d’une dune.
En contrebas, sur la plage brune et battue par le
vent, dans une envolée magnifique et sableuse, les
poitrailsluisantssepressentlesunscontrelesautres.
Les crinières claquent dans les rafales, les queues
opulentes fouettent le nuage de sable.
Lessabotsluisent,fouissentlaplage. Lesmuscles
etlestendonstendusdansletravailsegonflentd’un
fin lacis veineux.
Les naseaux se dilatent dans l’effort et les yeux
agrandis par la fuite et l’excitation, cherchent un
point où se raccrocher.
Le cheval de tête, gris pommelé, balance l’enco-
lure de droite et de gauche, veillant à sa suprématie
sur la horde. Il écume dans le déploiement d’éner-
gie, et sa croupe marbrée émerge du troupeau de
fuyards. Ils sont peut-être une quinzaine, corps à
corps dans le galop éperdu, flanc à flanc à longer
l’océan. Blancs,gris,alezansetbaibrunformentun
corps immense, chevelu, dont la cavalcade résonne
par-dessus le vent. Ils soufflent fort. Les naseaux
claquent.
Chevaux du jour et de la nuit, troupeau d’impa-
tience, herbivores nomades, ils chantent leur liberté
dans une inextinguible galopade.
16jean-paul Cléret
Ils fuient vers le sud, verslalimite interdite.
Les têtes altières se balancent sous la brise, les
croupes puissantes rythmentl’envolée dans unpiaf-
fement de proximité et dans un panache confus de
crinières et de queues mêlées.
Letroupeauserrédépasselesblockhausdansune
accélérationvertigineusepourseperdrebientôtdans
l’immensitédéserte etbrouillée parventset sable.
L’homme et l’enfant demeureront longtemps les
yeuxrivéssurcethorizoninvisible. Leschevauxne
réapparaîtront pas.
Ilssedécidentalorsàrepartirverslavilledéserte.
Lesflammeslèchentl’âtre. Leboiscrépite,fume,
jute d’humidité, éclate en brandons incandescents,
couvrantàpeinelaplaintedesrafalesdanslapinède.
L’homme sort de sa rêverie brûlante. L’enfant
n’estpasprésent. Ilselèveetlecherchedanschaque
pièce de la maison. Il fait signe à la femme qui
somnole,engourdiecontrelacheminée. Ellen’apas
vu son geste.
Il enfile son caban et parcourt le jardin ensablé ;
nulleprésence. Lejours’estobscurcid’unenouvelle
bouffée nuageuse. Le vent bouscule les arbres et
les maisons. Le sable vole en bourrasques serrées,
contraignant à garder les yeux mi-clos.
Surlaplagelesableaprisfroid. L’océansedonne
des cernes violets et des reflets glauques. L’écume
fleuritenbouquetsdedentelles,moutonneàlacrête
des vagues.
Le vent a repris ses droits.
17Lisière du silence
Près du blockhaus, l’homme aperçoit quelques
traînéesdecrottinquijonchentlepiétinementdessa-
botsdanslesable.
Il marche ainsi jusqu’au panneau rouge à tête de
mort, sans prendre la peine de s’arrêter, le souffle
coupé par les formidables rafales.
Dans le barbelé supérieur le mouchoir rouge a
disparu.
Acetendroitprécis,unevasteexcavationdansle
sable permet de passer de l’autre côté.
18MARTEFRAILLE
Par la fenêtre ouverte, le Docteur Samain perçoit
la rumeur confuse du Centre. Une éclaboussure de
soleil l’invite à la paresse.
Depuis bientôt un an, il accomplit tous les jours
les mêmes gestes, au point de se demander depuis
combien de temps il est là.
Ilavaitcependantinsistépourobtenirsanomina-
tion à Martefraille.
Personne ne désirait occuper ce poste. Du coup,
la méfiance s’était installée, et l’administration cen-
trale avait émis quelques réticences.
Sa tranquille affirmation avait balayé les doutes.
Il avait quitté sans regret sa clientèle ; il aspirait à
s’occuperd’unesouffrance plus profondeencore.
Ce matin, le Docteur Samain, son premier labeur
achevé,sesentincapablededirequiilaexaminé,la
sémiologiequ’ilapuobserver,laprogressiondumal
oubiensonrecul,lesfragilesvictoiresprovisoiresou
leshorizonsdedéfaitesannoncées. C’estàpeines’il
sesouvientdesvisagesinterrogatifs,inquiets,quise
sont tournés vers lui.
Progressivement, il laisse sa pensée flotter bien
au-delà de son bureau, au-delà du centre, dans une
mémoire plus ancienne.
Il se revoit, jeune étudiant.
19Lisière du silence
Ses premières rencontres avec la souffrance
l’avaient frappé par leur évidente simplicité. Il en
possédaituneconnaissanceintuitive;ilpensaitqu’il
était fait pour s’occuper des autres.
Il lui semblait qu’il avait toujours eu cette préoc-
cupation: uneformed’oublidesoi,unesecondena-
ture ; en tous cas, une nécessité d’apprentissage qui
remontait à loin, très loin.
Peut-être aussi avait-il l’assurance tranquille de
ceux qui n’ont jamais été aimés. Il n’était pas trop
dans l’attente ; il ne connaissait pas laplainte.
Et au lieu de se lamenter, d’exiger ce qui n’avait
pas été donné, il s’émerveillait des résultats de l’ap-
plication qu’il mettait à s’occuper des autres.
Très tôt, cette tâche lui avait incombé. Au-
jourd’huiilsefaisaitunejoiesourde,mélancolique,
de cerenoncement qui l’absorbaitprovisoirement.
Il s’abandonne encore un peu plus à quitter ce
corps solide, épais, qui résiste si bien à la maladie.
Il cale ses larges épaules dans le fauteuil, allonge
les jambes sur le bureau, et ses mains courtes et tra-
pues,étaléessurlesaccoudoirs,évoquentdesmains
fines, osseuses, ciselées qui, dans le plus grand res-
pect,déshabillaientdélicatement,palpaientlescorps
souffrants.
Et cette tête de doux rapace nocturne qui scrutait
le mal derrière les fines lunettes cerclées d’or, se
penchait sur la souffrance ; des yeux d’une infinie
douceur, aiguisés à réparer, à extirper le mal de son
antre. Et dans cette compassion, luisait en même
temps le scalpel des âmes.
Quediraitaujourd’huileDocteurG…desondis-
ciple inconnu ?
Rien,peut-être. Unsilencechaleureuxsansdoute.
Etpuisunemanièretrèslentededemanderdesnou-
velles, de vous rassurer, et de vous dire : “Hein !
monpetitSamuel,tuvois,jepensebienàtoi,jesuis
20jean-paul Cléret
près de toi ; je t’écoute. Et je suis content pour toi,
quetuaiesprislabonnevoie;cellequiteconvient.”
Malgré cette humanité attentive, se dressait le
spectre inquiétant du suicide de son fils. Samain y
avait souvent songé. Il était alors jeune étudiant en
médecine. Il ne rendait plus visite au Docteur G…
Il avait appris la nouvelle par ses parents. On disait
queleDocteurG … ne s’en était jamais remis.
Malgréses quarante-cinq ans,Samain revoyait le
petit enfant grave qu’il avait été ; celui que le Doc-
teur G…. avaitsauvéd’unemort probable.
Alors, pourquoi, lui, le guérisseur infaillible
n’avait-il pu rien faire pour sauver son propre fils,
quis’étaitabandonné,là-bas,aufonddelapropriété,
dans l’ancien pavillon de chasse ?
Lepetitenfantmaladeavaitguéri. Beaucoupplus
tard il était devenu guérisseur à son tour.
MaisSamainlaissavitecettefêluredansl’obscu-
rité,depeursansdoutequ’elleneremetteenlumière
les nécessaires zones d’ombre.
Aujourd’huiencore,ilsedemandaitcequ’ilpou-
vaitbienfabriquersurcetteplanètelà. LeCentrede
Martefrailleneluiavaitpeut-êtrepasapportécequ’il
pouvait en attendre. Il pensait soulager des souf-
frances;ils’yappliquait,maisobservaitsurtoutl’in-
justice et l’absurdité.
Alors, irrémédiablement, sa pensée le portait
commelecoursd’unlargefleuve,verslessouvenirs
encore vivants de sesinterminablesconsultations.
Ce matin, comme à l’habitude, il avait déposé
sa fille devant le portail du lycée Arthur Rimbaud,
avantd’ouvrirlecentredeconsultation. Ilarrivaitle
premier,ouvraitlesvoletsdusecrétariat,puisdeson
bureau.
21Lisière du silence
Ensuite, il préparait le café dans la petite pièce
du fond. Avant même d’avoir fini de le boire, il
avait entendu une voix dans la salle d’attente et qui
l’appelait avec angoisse. C’était René, le premier
client de la journée.
Nénesse,illeconnaissaitdepuislanuitdestemps.
Son visage torturé par le feu portaitlesstigmates de
la souffrance intérieure. Quelques années aupara-
vant,unréchaudàalcoolluiavaitexploséauvisage,
ravageant plus de la moitié de sa peau.
Ilsurvécutàcemalheur,quis’additionnaitàtous
ceux de la famille, et qui faisait de lui l’un des trois
survivants de cette tribu de douze personnes.
Samain s’était lentement habitué à ce visage
rongé, labouré de cicatrices, d’où émergeaient deux
yeux rouges, à fleur de tête, et quelques cheveux
rescapés, en touffes tordues.
Ilavaitapprivoisél’horreurquisedégageaitdece
corps mutilé. Le cœur battait encore.
Mais, il le connaissait d’avant ; de ce temps où il
venait le voir pour saluer le Grand Maître du Grand
Scarabée Doré.
Ilvenaitluiaffirmer,hilare,quec’étaitluiJohnny
H… le célèbre chanteur.
Samain lui demandait de ses nouvelles. Invaria-
blement, il disait :
- C’est à quel René que vous le demandez ?…
Parce que, des René, il y en a plus de vingt. Alors,
avant, il faudrait me dire le numéro.
Souvent, il se sentait mal. Il voyait resurgir les
morts de la famille ; surtout son père. Ce dernier,
pourreleverundéfi,s’étaitnoyédansunlac,enplein
hiver, alors qu’il avait déjà largement sombré dans
l’alcool.
Sa mère, belle manouche aux yeux verts, aux
pommettes hautes, toutes ridées, avec ses deux
22jean-paul Cléret
grands anneaux dorés, sa mère, avait été relogée,
parce que tout était insalubre.
Nénesse n’avait pas supporté.
Ilavaittoutcassé, même laporte delamaison. Il
était venu le dire à Samain.
- Il faut faire quéqu’chose pour Johnny. Faut
m’enfermer;autrementjevaistoutdétruire. Jepour-
rais même faire du mal à Johnny.
Il avait bien fallu en passer par-là.
Déjàqu’onsupportaitpasbienlesenfantsdema-
nouche ; mais encore moins quand ils étaient tout
cramés ; alors, si en plus ils se mettaient à foutre le
bordel…
Ilétaitrepartidanssesmalheursdesurvie,luiqui
aurait du mourir en réanimation.
Enfantperdudesamère,enfanttropchéri,ilétait
encoreprotégéjusquedanssonmasquededouleur.
Peut-être qu’aujourd’huisa mèreétait morte.
Samain n’avait pas eu de nouvelles récentes de
Nénesse. Il l’accompagnait encore.
Ce jour-là, après René, Monsieur Poil de carotte
avaitfaitsonentrée. Lapremièrefoisqu’ill’aperçut,
Samain sut qu’il était Poil de carotte.
Il avait beau avoir perdu ses cheveux roux, la
soixantaineétantarrivée,Samainledevinait;c’était
presque trop facile.
Ilvenaitluiparlerdesamaîtresse,deleurviolence
incontrôlable et réciproque.
Petit à petit, il revisita les Championnats de
France de gymnastique, le service militaire à Join-
ville,maisaussil’enfance,àêtrecopieusementbattu
par une mère qui ne voulait pas qu’il soit comme le
père, le monstre alcoolique qui avait osé toucher à
la sœur.
Elle prenait la “tourlousine” et le fouettait, le
fouettait ensilence,jusqu’àce qu’unjour,ilarracha
le fouet. Stupéfait de sa propre assurance, il la
23Lisière du silence
prévint qu’elle avait fini de le frapper ; autrement,
c’était lui qui cognerait. De ce jour, elle comprit
qu’elle n’était pas la plus forte.
Ilavaitcontinuélabagarreavecd’autresfemmes.
Il venait humblement demander d’où ça venait ; ce
que l’on pouvait changer à cet état des choses.
Enfin, le jour où il sut qu’il n’avait pas le cancer
comme le reste de la famille, ce jour-là, il quitta sa
compagne d’empoignade pour annoncer qu’il allait
changer son existence.
Parfois, la route est longue.
Juste après Poil de carotte, dans son vacarme an-
nonciateur, lafemme bibliqueavaitfait irruption.
Elle avait prénommé ses deux enfants Adam et
Eve.
Mais, à chaque naissance, elle refaisait la bible à
l’envers. Des’êtretantperduedanslamaternité,lui
faisait revenir des bouffées d’enfance ; des nuits in-
terminablesoùsonpèrelaviolait,jusqu’àcequ’elle
se sauve pour se jeter dans les bras de celui qui lui
avait fait son simulacre de paradis.
Tout cet insupportable fracas l’avait conduite à
se jeter du haut du quatrième étage, à avaler com-
pulsivement des médicaments, à se battre furieuse-
ment contre le géniteur, avec les enfants au milieu
de toutes ces vociférations.
Cematinencore,ellevenaitportersaplainte,dire
combien c’était difficile de vivre ainsi, et demander
au Docteur debienvouloir fairedescertificats ou,à
défaut, de tout effacer ça, par enchantement.
Cematin-làencore,leDocteurn’avaitpasétéma-
gique.
Elle allait repartir, déçue, pour se lancer de nou-
veau dans son maelström intérieur.
Samain prenait la mesure de cette misère. Il la
partageait ; il l’engrangeait. Il essayait bien de la
24jean-paul Cléret
transformer, mais le plus souvent se laissait débor-
der, envahir.
Lespatientssesuccédaientauxpatients;sansfa-
talité.
Achaquefois,Samainreprenaitlesparolesinter-
rompues,s’efforçaitderenouerlesfilsrompus;une
mémoire pour les autres.
Monsieur Herrero se porte beaucoup mieux de-
puis qu’il touche une confortable retraite.
Il vient régulièrement causer de l’autre lui-même
qu’il regarde dormir dans son lit. Cela lui permet
de ne plus se laisser persécuter par ses enfants. Il
commencemêmeàtrouverquelquedouceuràvivre,
depuis trente ans que ça dure.
Il veut ses comprimés. Ils lui sont nécessaires.
Ils ne l’ont jamais empêché de se dédoubler, mais,
malgré tout, iln’entendplusde voix. Ilreconnaît sa
famille ; bref, la vie n’est plus invivable.
Aujourd’hui, il arbore même un sourire qui n’est
pas de circonstance.
- Vous savez, Docteur, je suis vraiment content.
Merci ; et à bientôt.
Son patient yougoslave lui fait suite.
Lui aussi se sent plutôt mieux. Il s’est séparé de
sa femme ; et du coup, il ne se demande plus avec
quielle couche. Commeça,çaluiévite delabattre.
Par contre son outil ne marchait plus. Heureuse-
ment,leDocteurluiadonnélapilulepourbander. Et
dire qu’il avait pensé un moment que lui aussi cou-
chait avec sa femme. Comme quoi, tout le monde
peut se tromper.
Il avait même pu retourner en Yougoslavie pour
l’enterrement de sa mère.
Alors,unDocteur commeça, il faut le garder.
25Lisière du silence
-Oui,oui,jereviendraidansunmois. Iln’yapas
de problème.
Dans la salle d’attente, il croise son vieil ami
Alain, celui qui se plaint tout le temps du vilain
barbu.
Ilestdevenuobèse,parceque,malgrétout,ilreste
un bon vivant.
Il dévore la bonne chair, hommes et femmes
confondus ; mais, surtout, il se damnerait pour un
bon cru de Bourgogne.
Il se laisse aller à des rêveries de poète quand
il arrive à exercer son métier de paysagiste. Mais,
quandçavamal,ildétruittoutàlatronçonneuse;il
démolit tout sur son passage.
Il n’arrive pas à oublier la pendaison de sa mère.
Mais, surtout, il ne supporte plus les visites du
Barbu ; ce monstre immuable et interminable qui
vient l’insulter sur ses fautes, ses fornications à
voile et à vapeur. Et ce père, ce père insupportable
et intrusif qui l’invite si gentiment à se suicider
comme sa mère.
Quand il a de l’argent, il fait la fête. Il s’oublie
dansunvertigedeflonflons,depaillettesetdepetits
plaisirs. Quand il n’a plus d’argent, il vient voir
le Docteur Samain. Il lui réclame une pension, des
femmes,duvin,etqu’enfinlevilainBarburesteavec
le Docteur ; qu’il le débarrasse une bonne fois pour
toutes de cette insupportable compagnie.
Ce ne sera pas encore pour cette fois. Il repart
mécontent. Le Docteur n’a pas su retenir le Barbu.
Il ne va pas le lâcher.
Ce n’est pas comme la Jeannine. Petite, toute
ronde avec ses yeux de porcelaine en billes de loto,
elle répète à qui veut l’entendre :
- Alors, Docteur, vous savez que, maintenant, je
suis guérie.
26jean-paul Cléret
-Mais,c’estune bonne nouvelle,ça, Jeannine !!
Ohoui,alors!!! Mais,ilfautquejevousparlede
mamère. Parceque,c’esttrèsdurdesefaireadopter
parunTombeau;Tombeau,c’estlenomdemamère.
Elle veut pas que je grandisse.
Alors, Docteur, vous aller m’aider à trouver un
boulotetunlogement. DitesDocteur,vousêtesd’ac-
cord pour que je sorte du Tombeau ?
Jeannine a perdu son amant quelques années au-
paravant.
Elle voulait pas le quitter.
Alors,elleestrestéetroissemainesaveclecorps.
Après, on l’a trouvé.
Maintenant,ellevitsanslui. Desfois,elleluifait
descoucousversleciel. Mais,ilmanquebienquand
même.
Bon, ça y est, elle a son ordonnance.
- Dites, Docteur, vous êtes pas fâché, au moins,
quejesuisguérie? Parce que, des fois, les docteurs
se fâchent dans ces cas là. Pas vous ?
Ah bon, vous me rassurez !!
La Jeannine est contente. Elle le salue bien. Elle
s’en va, et lui, reste dans le bureau ; parce que le
défilé de la misère n’est pas terminé.
Il enprend,il enlaisse;maisil nemélange pas.
Des années après, il peut encore penser à chacun
d’entre eux, ceux là qui ont cheminé avec lui ; des
fois en partageant la douleur, des fois en restant au
bord;enfinparfois,endisantsilencieusementetsim-
plement comme ça :
- Mais oui, tu existes ; t’es compliqué, mais tu
existes ; t’as mal, mais tu existes.
Ilyenaquifontplusoumoinsmal. Ilyenaqu’on
voitvenirdeloin;onlescomprendbienparcequ’on
a déjà saisi ça.
Mais, il y a aussi ceux qui vous touchent, parce
que, sans le vouloir, ils rouvrent les blessures ou
27Lisière du silence
montrent du doigt des plaies qui n’étaient pas refer-
mées.
Ainsi, quand Joarès franchit la porte du bureau,
c’esttoutel’enfancedumondequiarriveensilence,
etquiparfois,semetàparlerdetoutàlafois.
Le petit Joarès, il a dans les dix sept ans. Il est
tout petit. Il a une toute petite voix monocorde et
tranquille. Il vient parler de sa Colombie natale ;
oui, il vient parler de l’enfance insupportable qu’il
a oubliée.
Il souhaiterait que le Docteur traduise les docu-
ments en espagnol, rien que pour savoir s’il a été
violenté quand il était enfant. C’est très important ;
ça l’aiderait peut-être à comprendre pourquoi il a
agressé une fillette de onze ans. Sans savoir pour-
quoi, il l’a déshabillée. Puis, quand elle a été toute
nue, il l’a touchée de partout.
Il n’a pas fait plus ; ça aurait été trop grave. Il
voudrait savoir si ça pouvait venir de ça.
On l’a bien retiré de là-bas ; on l’a adopté. Ses
nouveauxparentssontgentils,mêmes’ilsnesontpas
Colombiens et toujours inquiets.
Il vit même avec son demi-frère.
Il a également rencontré sa sœur qui vit en Hol-
lande. Elle,elleaétéviolée. Pourelle,onenestsûr.
Alors, il ne sait plus bien.
Il a quand même une copine. Il a couché avec ;
elle aime bien ; lui aussi. Ils ont le même âge.
Mais,ilaimeraitquandmêmebiensavoir. Avecle
DocteurSamain,ilsonttraduitletexteensemble. Ils
s’étaient mi-côte à côte pour ce travail. Joarès avait
les yeux brillants.
Ilsn’ontpasbiencomprislesdocuments;maisle
Docteur, lui, l’avait sûrement compris.
C’est ça qui importait, même s’il avait senti que
le Docteur était remué, parce qu’il avait des raisons
28jean-paul Cléret
historiques d’être bouleversé par les enfants aban-
donnés.
Salut, petit Joarès ; à bientôt. Et, bonjour en Co-
lombie de tes rêves.
Et ce n’est pas Marie des îles qui viendra l’en-
nuyer aujourd’hui.
La grande belle jeune antillaise qui tremble avec
sonviolon,vientlevoirtouslesjeudipourluiparler
de sa difficulté à être virtuose ; du partage compli-
qué entre une mère de devoir et d’obligation, et un
père martiniquais, Dont Juan du cabotage, et qui se
permet tout avec les femmes.
- Et moi, Docteur, que pensez-vous des tremble-
ments de mon violon sexe ?
LeDocteurnerépondpas. Illatrouvecharmante;
charmante et malheureuse.
De temps en temps, il lui parle comme à sa fille ;
commeàunefillequ’iln’auraitpaseue,etquivient
lui parler de son désarroi.
- C’est quoi, aimer ? Pourquoi est-ce que je n’ai
pas gardé l’enfant que mon ami ne voulait pas ? Et
je suis virtuose pourquoi ?
C’est quoi, aimer ?
Samainnepeutpasluidire;iln’enaaucuneidée.
Ilvoudraitvraimentl’aider,cettefleurdesîles. Illui
faitquelquesremarques;ilessayedelafaireémerger
de la voûte obscure. Mais il n’a pas le droit de se
retourner.
Alors,ilresteàsaplace. Ilnes’attendritpastrop;
il est là pour l’aider.
Ca, c’est difficile et fatigant.
C’est comme la petite Ostermann. Elle déboule
quand on ne l’attend pas ; mais ne se rend pas aux
rendez-vous qui lui ont été fixés.
Aujourd’hui elle vient parce qu’elle a la tête à
l’envers.
29Lisière du silence
Elleafumétropdejoints. Etpuis,elleenarasle
toupetdetravaillerauxpièces. Lasolitudel’envahit.
Ellenesaitplusàquienparler;yaquedesconssur
cette putain de terre.
Avec elle, on parle du Renard et du petit Prince.
On parle aussi de Momo qui n’avait pas gardé son
chien parce qu’il était sûr que ce dernier serait plus
heureux ailleurs.
Elle sourit ; elle se marre même de temps en
temps. Il y a quand même une petite lumière dans
sa vie,celle-là même qu’on alaisséetomberenper-
manence.
Alors,ellechercheàsavoirsiSamainvafairepa-
reil. Enmêmetemps,elleorganiseledépart,ellecal-
culelafuite,elletravailleàlatangente,elleconstruit
la rupture.
C’est pas grave, ça ira, ça ira, tu verras.
Pour elle, les jours sont des syncopes que l’on
prolonge avec des joints.
Leresten’estpastrèssupportable. Ilfaudrapour-
tanttravailleràlesupporter. Onsefaitdesmodèles;
on se fait des plans.
-Tu sais, tu peux revenir ; je t’attends dans mon
bureau.
T’as pas envie ? Ca ne fait rien ; ça sera pour un
peuplustard.Malgrétout,onpeutparlerdetoutça.
Elle va, elle vient ; elle ne sait pas ce qu’elle va
faire de ce lien, mais elle a trouvé les moyens de
mettre en mots.
Pour d’autres, c’est plus compliqué.
CommelagrosseMartinequilitdanslasalled’at-
tente. Samain accuse une petite fatigue. Il ne faut
pas s’embrouiller. Chaque personne a sa place dans
un coin bien précis de sa mémoire.
Il est temps d’aller prendre un petit café avec la
secrétaire. La journée est bien avancée. Il faut re-
trouverunpeuplus dedisponibilité. Quelques mots
30jean-paul Cléret
avec la secrétaire pour parler d’autre chose. Allez,
le café est avalé ; il faut continuer.
- Entrez, asseyez-vous. Alors, comment ça va ce
mois-ci ?
La grosse Martine roule dans ses yeux ronds une
vague d’angoisse qui déferle sur ses pupilles. Elle
pensequ’ilestvraimentstupidedetoujoursposerles
mêmes questions.
Et puis, il y a encore ses voix dans les oreilles ;
ça, il ne faut pas en parler au Docteur Samain. Au-
trement,illacroiraitfolle,etilvoudraitlafairehos-
pitaliser.
Il n’en est pas question ; ça, non, sûrement.
Ladernièrefois,elleestressortieàcentdixkilos,
complètement gaga.
Personne ne la reconnaissait, et elle ne pouvait
plus blairer personne. Alors, les voix, on se les
garde.
-Oui,aurevoirDocteur,c’estentendu,jeprendrai
bien soin de moi. Bonjour à votre famille, et à dans
un mois.
Naïsl’observeavecses longs yeuxenamandes.
Ellesaitqu’elleestbelle. Elle sentqu’ellefait de
l’effet au Docteur.
- Bonjour Naïs.
Elle tend une main nonchalante dans un déhan-
chement qui laisse entrevoir son nombril entre pull-
over et pantalon.
Elle repousse une mèche constamment rebelle,
lisse sous ses longs cheveux, les yeux baissés. Elle
arboreunpetitsourire,découvredecharmantesfos-
settes sur ses joues.
- Comment ça va ?
- Bof !!!… moyen… Au collège, c’est la cata…
Surtout, ça na va pas bien avec Raouf…
Je m’ennuie…
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