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Michel Quetzal excerce la profession de chef de projet dans une société de secours informatique.Il écrit nouvelles et romans à ses heures perdues.Sa nouvelle "le producteur" ayant obtenu le second prix d'un concours organisé par Calmann Levy lui a donné envie de faire connaître d'autres oeuvres.

Publié le : jeudi 16 juin 2011
Lecture(s) : 90
EAN13 : 9782748117820
Nombre de pages : 235
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Livraison à domicileMichel Quetzal
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ROMAN© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-1783-2 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-1782-4 (pour le livre imprimé)Avertissement de l’éditeur
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www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com-C’estletoutderniermodèledanscettecatégorie,
dit le vendeur.
Ilposaunemaincaressantesurletoitdelavoiture.
Sa voiture. Il ne l’avait pas conçue, mais il ne se
contentait pas non plus de la vendre. Il avait une
relation quasi charnelle avec les voitures, comme si
elles étaient ses femmes, ou ses esclaves.
-Ellen’estpasseulementbelleàcouperlesouffle,
elleenasouslecapot. V8detroislitrescinq,double
arbre à cames en tête, 32 soupapes, compresseur
Stromberg,420chevauxquipropulsentlabellebien
au delà des vitesses autorisées. Je ne devrais pas
vousledire(ilaffectaitletondelaconfidence),mais
elleaétéchronométréeà308kilomètresàl’heuresur
le circuit de…
Un des deux types éternua si bruyamment que le
vendeur dût interrompre son petit discours. Il re-
garda mieux les deux bouseux plantés devant lui
comme de monstrueux poireaux. Il avait vu défi-
ler un nombre incroyable de tocards dans son exis-
tence,maiscesdeux-làvalaientunprixspécial. Ce-
lui qui avait éternué avait une splendide coulure de
morve sous la narine, et il ne faisait pas le moindre
geste pour l’enlever. Il gardait les mains dans les
poches, en regardant d’un air bovin la voiture de
sport. L’autre type à côté n’avait pas l’air beaucoup
plus éveillé, un petit poil plus tout de même. Mais
7Livraison à domicile
c’étaitdifficileàdireaveccertitude,sonregardidiot
disparaissait en partie sous la visière raide de crasse
de sa casquette Nike. Il était plus qu’évident qu’ils
n’allaient pas lui acheter la voiture, mais le vendeur
aimaitbienson boulot, et il leur faisait son speechà
l’œil.
L’homme à la casquette jeta un coup d’œil à son
comparse. Il lui mit un violent coup de coude dans
les côtes, qui le fit vaciller.
- Ton nez, se contenta-t-il de dire d’une voix na-
sillarde.
Aussitôt, l’autre fit disparaître sa morve en l’éta-
lant généreusement sur la manche de son blouson.
Elle dessina un trait foncé sur le jean copieusement
cartonné. D’icipeu,elleneseverraitplus,serassura
levendeur,quelespectacleamusait,toutenl’écoeu-
rant.
- Combien qu’elle vaut, cette charrette, demanda
l’homme à la casquette.
Plusquetoi etton dégénéré decopainne pourrez
gagner dans toute votre vie, pensa le vendeur. Mais
il répondit en donnant le prix.
- Pfouh, c’est cher pour une caisse à la con, fit
l’hommeàlamorve.
Savoixsifflaitcurieusement,commes’illuiman-
quait des dents. Il regarda le vendeur et lui adressa
unsourireniais(sonsourirehabituel). Illuienman-
quait quatre.
- On devrait pas l’acheter, Homer, fit l’homme à
la casquette.
Ainsi,leplusmongoliendesdeuxs’appellaitHo-
mer. Le vendeur faillit éclater de rire, mais il était
trop bien élevé pour cela.
- T’as raison, Zeb, confirma Homer.
Et Zeb pour l’homme à la casquette ! Leurs pa-
rentsleuravaientchoisidesprénomsquileurallaient
parfaitement. Le vendeur préféra ne pas imaginer
8Michel Quetzal
quels êtres monstrueusement dégénérés avaient pu
leur donner naissance.
- On va la prendre sans payer, reprit Zeb.
Ils éclatèrent tous les deux d’un rire épais, qui
évoquait les cris d’amour de deux morses en pleine
copulation. Le vendeur, lui, ne trouvait plus cela
drôle du tout.
-Sivouspermettez,ditlevendeurenfaisantmine
de s’éloigner.
Il n’avait qu’uneidéeentête,soudainement : ap-
pelerla police etfaire déguerpirles deuxmonstres.
- Hé là, une minute, fit Zeb. On n’en a pas fini
avec vous. On est des clients, tout de même.
- Vous, des clients ? railla le vendeur en s’éloi-
gnant à reculons. Vous ne gagnerez même pas as-
sez dans toute votre foutue vie pour vous offrir le
porte-clés qui va avec la voiture.
-C’estpasgentildedireça,pasvrai,Homer? dit
Zeb en s’approchant du vendeur.
- Non, ça c’est pas gentil, confirma Homer (il
confirmaittoujourstoutcequedisaitZeb,c’étaitune
règle).
D’ungestevifetprécis,toutàfaitinattenduchez
un homme ayant cette allure, Zeb fit jaillir de son
blouson crasseux une Winchester à canon scié. Il
avait également scié la crosse, ce qui rendait l’arme
plus maniable. Il braqua le canon sur le vendeur, et
armalefusilavecuncoulissementdepompesonore.
Le vendeur s’affola soudain. Il jeta des regards
apeurés à droite et à gauche, mais en cette heure
matinale, il n’y avait personne sur le grand parc à
voitures. Et le magasin, pourtant généreusement
vitré, était trop loin pour que son assistante Lorna
ne le voie. Mais même si le magasin avait été à
vingt centimètres derrière lui, Lorna ne l’aurait pas
vu. Elle tournait le dos à la grande vitrine, plon-
gée dans une de ses interminables conversations té-
léphoniques personnelles. Encore sa copine Cindy,
9Livraison à domicile
et encore des histoires de cul, celles de la veille, ou
cellesprévuespourcesoir. Lornaetsacopineétaient
en chaleur d’un bout à l’autre de l’année. A elles
seules,ellesvidaienttouslesdistributeursdecapotes
du canton.
- Toi et moi, on va aller chercher les clés, fit Zeb
àl’adresse du vendeur. Homer, ilvarester àcôtéde
la voiture.
Zeb avança en braquant son fusil d’un air mena-
çant. Il était encore plus laid lorsqu’il prenait l’air
menaçant, et Dieu sait qu’il n’en avait pas besoin.
Le vendeur continuait à reculer, au même rythme
qu’avançaient Zeb et son fusil.
-Nefaitespasdebêtises,ditlevendeurd’unevoix
chevrotante.
Avec des énergumènes pareils, qui ont aussi peu
dechosesdanslacervelle,ilfallaitêtretrèsprudent.
En général, ils tiraient d’abord, puis réfléchissaient
ensuite. Sauf que ces deux-là se seraient certaine-
ment contentés de tirer. Réfléchir était hors de leur
portée.
- Tu devrais marcher à l’endroit, l’ami, fit Zeb.
Sinon, tu vas finir par te casser la gueule.
Homer éclata du même rire que précédemment.
Levendeurobéit,etcontinuad’avanceràpasmesu-
rés. Il détestait sentir la présence de l’homme cras-
seux etde son fusilderrièresondos,maisilnevou-
lait surtout pas l’énerver.
- Quand on va arriver, je vais planquer le flingue
sous ma veste, fit Zeb. Mais c’est pas parce que tu
le vois plus qu’il est plus là, t’as pigé ?
Le vendeur fit oui de la tête. Ils arrivèrent à la
doubleportevitréedumagasin. Levendeurl’ouvrit,
et se mit sur le côté, pour laisser passer le client.
Vieillehabitude. IlvitqueZebavaitfixéunesortede
lanière à la crosse du fusil, qui lui ceignait l’épaule
sous son blouson. Il pouvait ainsi laisser pendre le
fusil sous son bras, et s’il gardait les bras le long
10Michel Quetzal
du corps, l’arme était invisible sous le blouson. Il
s’étonna sur l’instant qu’un type aussi visiblement
attardé puisseavoir des idées aussi ingénieuses.
- Pas de gaffe, hein, fit Zeb.
Le vendeur entra. En entendant le bruit de la
porte, Lorna tourna la tête sans pour autant arrêter
de parler.
- Jimmy est un con, tu devrais le laisser tomber,
disait-elle. Elle remarqua à peine l’homme qui ac-
compagnait son patron.
- Joli p’tit lot, apprécia Zeb en détaillant les
formes généreuses de Lorna. S’il avait eu le
temps…
Mais il ne l’avait pas, alors à quoi bon ? Ils ga-
gnèrent le bureau du vendeur. Sur le mur, il y avait
untableaumétallique. Levendeurs’arrêtadevant.
- Les clés sont là, fit-il d’une voix toujours trem-
blante.
-Etalors? Tuveuxquejefassesauterlaserrure?
demanda Zeb. Ouvres !
Le vendeur prit son trousseau de clés, et ouvrit
l’armoire. Il farfouilla en tremblotant, puis tendit
vers Zeb un trousseau avec une étiquette en plas-
tique.
- Les voilà, dit-il.
- Allez, on retourne à la voiture, fit Zeb.
Ils refirent le chemin en sens inverse, tandis que
Lorna continuait sa conversation.
- Un super coup, je t’assure, disait-elle.
Ils avaient franchi la porte avant qu’elle ne se
lance dans les détails, qui promettaient pourtant
d’être du plus grand interêt. Une fois arrivés à la
voiture, le vendeur s’arrêta.
- Monte, et mets le contact, ordonna Zeb. Ya-t-y
du coco dans ton bouzin ?
- Je vous demande pardon ? fit le vendeur, à qui
les subtilités de langage de Zeb échappaient.
- De l’essence, trouduc !
11Livraison à domicile
- Nous ne faisons jamais le plein de nos voitures,
répondit le vendeur. En cas de vol…
Il était en plein dedans, et se rendait compte de
l’absurdité de son propos.
- T’as bien une pompe, dans ton gourbi, l’ami ?
fit Zeb.
-Ily aunepompeaugarage,réponditlevendeur.
-Alorsonyva!
Zebjoignitlegesteàlaparole.Ilfitasseoirleven-
deur à la place du conducteur, et s’assit sur le siège
du passager. Le vendeur fit démarrer la puissante
voiture,enclenchalapremière,etlafitrouleraupas
jusqu’au«garage».Ils’agissaitenfaitd’unate-
lier de tôle d’allure minable, permettant d’accueillir
deux voitures àlafois. Surleparvisbétonnédevant
l’édicule rouillé se dressait une antique pompe Mo-
bil. Il n’y avait personne dans le garage. Comme
d’habitude, le vieux Thomson était au bar en face,
à écluser des bières. Les vidanges pouvaient tou-
jours attendre− sauf celles de sa vessie, fréquentes
et abondantes. Le vendeurcoupale moteur,et sortit
de la voiture sur l’ordre de Zeb.
- Allez, fais le plein, mon joli, dit-il.
Homer avait suivi la voiture en trottinant. Il se
tenait tout à côté, regardant avec envie le siège sur
lequel il ne tarderait pas à asseoir son derrière cras-
seux. Laisseruneaussibellevoiturepartiravecdeux
typesaussirépugnantsluiretournaitl’estomac,mais
levendeurtenaitàlavieplusqu’àsesprécieusesau-
tomobiles. Etpuis,laPontiacFirebirddisposaitd’un
gadgetdontcesdeuxploucsnepouvaientforcément
pas avoir connaissance. Pour savoir ce qu’était un
coupe-circuit à activation GPS, il fallait déjà savoir
ce qu’était un circuit, et il était peu probable que ce
soit leur cas. Ils n’iraient pas loin, une fois que le
vendeurauraitpasséunsimplecoupdefil. Lapompe
s’arrêtaavecsonclangusuellorsquelepleinfutfait.
A nouveau, Zeb eut une réaction rapide.
12Michel Quetzal
-Homer,éloignelavoiture,dit-iltoutenbraquant
à nouveaule vendeur. Toi, resteà côté delapompe,
vous faites un joli couple tous les deux.
Homer, fou de joie, grimpa dans la Pontiac, et la
conduisitsurunetrentainedemètres. Ils’arrêta. Zeb
recula de quelques pas.
- Adieu, l’ami, les Barons vous saluent ! fit-il à
l’adresse du vendeur.
Iltira. Ladétonationfuténorme,aussitôtcouverte
par l’explosion de la pompe à essence. Le vendeur
futabsorbéparlabouledefeuquijaillitdelavieille
pompe, sa silhouette, noire dans les flammes s’ef-
fondra après deux ou trois secondes.
Zeb courutà la voiture. Dans l’intervalle, Homer
avaitprislaplacedupassager. Ilsdémarrèrentsurles
chapeauxderouedanslehurlementdespneusabra-
sés à vif par le macadam. Ils laissèrent derrière eux
un nuage de fumée grise, et le témoignage imprécis
de Lorna.
L’énorme bruit de l’explosion avait occulté celui
du coup de fusil. C’était heureux, car sinon il au-
raitlaisséunsouvenirmarquantàtousceuxdontles
vitres avaient volé en éclats. Ce qu’ignoraient ces
témoins, et victimes impuissantes, de même que le
Shérif Tullamore, c’était que les cartouches du fu-
sil de Zeb avaient une charge de poudre maximale.
Les chasseurs utilisaient des cartouches chargées à
45 %, sinon il ne restait rien de leur gibier que le
souvenir d’un joli coup de fusil. Les tueurs à gage
employaientengénéraldescartouchesà60ou65%,
pourêtresûrsdurésultat,quitteàfairedestrousdans
les murs et y laisser du plomb. Seuls les militaires
employaient parfois des cartouches à pleine charge.
Ilfallaitd’ailleursunearmeparfaitementfiablepour
tirer ce genre d’obusminiature, et une épaule solide
pour encaisser le recul. Ce détail passa donc tota-
lement inaperçu lors de l’enquête plutôt sommaire
13Livraison à domicile
du Shérif. Lorna fut d’une aide on ne peut moins
précieuse. Elle avait vaguement vu quelqu’un avec
sonpatron,maiselleétaitincapabled’endonnerune
descriptionutilisable. Quantàsavoirsicequelqu’un
était seul…Mêmeenregardantletableau àclésdes
véhicules du parc, elle ne fut pas capable de déter-
miner quelle voiture avait disparu. Il manquait un
trousseau, mais ce pouvait tout aussi bien être celui
d’une bétaillère que d’un coupé sport, elle n’en sa-
vait rien. Il lui fallut passer une heure dans les dos-
siers pour dire,sansêtre totalementaffirmative,que
le véhiculemanquantétait une PontiacFireBird. La
couleur ? Rouge, croyait-elle. Mais elle n’était pas
certaine,carlesnomsdescouleursétaientremplacés
pardesnumérossurlesformulairesdelaconcession.
Lenumérod’immatriculation? Oui,elleavaitlenu-
méro. Elle le communiqua au Shérif, qui savait par
avance le peu de valeur de cette seule information.
Silestypesétaientprêtsàtuerpours’approprierune
voiture,ilétaitprobablequ’ilsenavaientchangéles
plaquesauplusvite. Letempsquelapolicedel’Etat
enregistresademandedepoursuite,etquel’informa-
tionparvienneauxvoituresdepatrouille,lesmalfai-
santsauraientmêmeeuletempsderepeindrelavoi-
ture.
Lorna,quis’intéressaitautantàsontravailqu’àla
vie associative des termites, ignorait qu’il était pos-
sible d’intercepter une Pontiac Firebird volée grâce
à un ingénieux système de coupe-circuit électrique,
piloté par GPS. Il suffisait de passer un coup de fil
au service compétent de Pontiac, donner les numé-
ros de série et de carte grise de la voiture, et une
petiteémissionélectroniqueenvoyéeauvéhiculere-
péréparsatellitecoupaitl’alimentationélectriquedu
moteur. La voiture calait instantanément, et il était
impossibledelafaireredémarrer. Levendeurcomp-
tait bien utiliser ce système, mais sa crémation su-
bite l’en avait empêché− de même qu’elle mettait
14Michel Quetzal
un terme tragique et définitif à tous ses autres pro-
jets. Le Shérif, qui roulait depuis toujours dans des
Ford de service passées de mode l’ignorait égale-
ment. Personne n’eut donc l’idéedes’enservir.
Zeb, lui, connaissait ce système. Quelques kilo-
mètres après la sortie de la ville, il arrêta la voiture
dans un chemin creux en bordure de la route.
- C’est quoi cette histoire de Barons ? demanda
Homer.
-Oh,rien,c’estuneidéequim’estvenue. Histoire
de brouiller les pistes.
-Ouais,fitHomer. Tubrouilleslespistesavecles
mecs que tu zigouilles, c’est logique.
- Fais pas chier, répondit Zeb.
Il luicollaun grand coup depoingdansle bras.
- C’est les Barons, et c’est tout, compris ?
- Ouais, les Barons, tout ce que tu voudras, dit
Homer d’une voix tendue. N’empêche.
- Quoi ?
-N’empêchequec’estcon.Etc’esttoiquil’adit!
s’empressa d’ajouter Homer.
-Hein? Moij’aiditques’appelerlesBaronsc’est
con ? C’est ça que tu dis, tête d’âne ?
- Non ! aboya Homer. T’as dit que moins on en
dit, et mieux on se porte.
-LesBarons,c’estpourbrouillerlespistes. Fais-
moi confiance, ou casse toi !
Homer ne pouvait pas penser aussi vite que Zeb,
iln’yavaitrienàfaire. Ilvoulaitluidireunbontruc
biensenti,quilefasseréfléchir,maisrien nevenait.
- Ilfautque je débranchece truc tout desuite, dit
Zeb.
Ildéverrouillalecapotdel’intérieur,puisallafar-
fouiller dans le moteur.
Homerseditqu’ilferaitaussibiendefairesapart
du boulot. Il sortit de son sac un jeu de plaques vo-
lées quelques temps auparavant sur un pick-up en
15Livraison à domicile
provenance duCanada, etalla les monter surlavoi-
ture. Certes, les papiers de la voiture ne corres-
pondaient plus à sa nouvelle immatriculation, mais
comme ils ne les avaient pas, ils s’en foutaient to-
talement. Ils n’avaient pas choisi ce sous-bois par
hasard. Tandis qu’Homer finissait de maquiller la
voiture, Zeb était allé chercher un gros sac de nylon
noir. Les deux hommes se débarbouillèrent dans un
ruisseau à proximité, puis changèrent de vêtements.
LesdéfroquespuantesdeZebetHomerprirentplace
dans un sac spécial. Ce furent deux voyageurs de
commerceencostume-cravatequireprirentlaroute,
au volant de leur Pontiac Firebird volée. Homer
brancha un rasoir électrique sur l’allume-cigare, et
fitdisparaîtredesonvisageunebarbedetroisjours.
Il vida ensuite soigneusement le magasin du rasoir,
avant de le tendre à Zeb. A son tour, il se rasa.
Un soupçon D’Old Spice sur leurs peaux lisses et
douces, et leur nouveau déguisement était complet.
JohnSmithetPeterGordons’enallaientversdenou-
velles aventures.
- Deux ploucs, vous dites ? demanda le Shé-
rif à Morgan Lensley, la vieille tenancière du Kitty
Smitty’s où ilprenait laplupart desesdéjeuners.
C’étaitunbarsansprétention,servantunecuisine
richeencholestérolanimaletenhuilevégétale. Les
hamburgersqu’ony servaitavaientlataillederoues
de camion, et cela allait parfaitement avec l’appétit
pantagruélique du Shérif.
-Commejevousledis,Shérif,desindécrottables,
et Dieu sait que j’en ai connu, dans ma chienne de
vie, confirma Morgan.
- Vous pouvez me les décrire ? insista le Shérif
Tullamore.
Ilsefoutaitdedétenirunepiste,ilvoulaitsurtout
en terminer au plus vite. Il avait bowling ce soir,
et la partie risquait d’être serrée. Pas question de
16Michel Quetzal
rater ça. De toute façon, les types de la criminelle
et du FBI allaient reprendre l’affaire, et vouloir tout
ré-examiner du début. Inutile de se casser le tronc
pour leur faciliter le travail.
- Il y en avait un qui portait une casquette rouge,
avecunemblêmedessus,repritMorganenlevantles
yeuxauplafonddansunlouableeffortdeconcentra-
tion. L’autre avait l’air d’un parfait débile. Il ne di-
saitrien,ets’ildevaitl’ouvrir,c’étaitpourêtred’ac-
cord avec son pote.
- L’homme à la casquette rouge ? demanda le
Shérif.
- Ouais, confirma Morgan. C’est lui qui parlait
pour les deux. Il passait les commandes pour les
deux, et disait même merci pour son débile de co-
pain. Acroirequ’illaluitenaitquandilallaitpisser.
-Casepeut,ditleShérifensouriant. Vouscroyez
qu’ils étaient pédés ?
- Pas l’ombre d’une chance, répondit Morgan.
C’étaient deux bouseux bien crasseux et bien cons,
commeilyenatropdansnotrebeaupays. Tropcons
pour être pédés, ça c’est sûr. C’était plutôt le genre
à se taper des poules, si vous voyez ce que je veux
dire.
- Je vois très bien, répondit le Shérif.
- Ils étaient habillés en jeans, sales comme des
peignes, ils parlaient fort pour dire n’importe quoi,
ils reluquaient sans vergogne les serveuses et ne se
privaient pas pour faire toutes sortes de réflexions
déplacées à voixhaute, comme si leurs âneriespou-
vaient intéresser quiconque à part eux-mêmes, et
quand ils riaient… Mon Dieu, il fallait les entendre
rire.
- Quoi ?
- On aurait dit des glousseuses, fit Morgan.
LeShérifvoyaittrèsbiencequelavieillefemme
voulait dire. Les dindes ont une façon de crier qui
leur est propre, et qui écorche l’oreille.
17Livraison à domicile
- Et puis, au moment de payer, continua Morgan,
le type a la casquette rouge a commencé à discuter
lestarifs. Iltrouvaitleshamburgerstropchers,avait
jugé le café imbuvable, et le service en dessous de
tout. Il a commençé à faire des histoires, alors j’ai
appellé Ronnie.
-Vousavezbienfait,Morgan,confirmaleShérif.
Tant qu’il y avaitRonnie, cela lui évitait le déplace-
ment.
Ronnie était un attardé mental. Le jour de la
Grande Distribution, il n’avait que des tickets
« muscles » et « graisse », pas un seul ticket « cer-
velle ». Il mesurait deux mètres, pesait cent trente
kilos, et était capable de charrier deux quartiers de
bœuf à lui tout seul. Il était le fils d’une amie très
chère à Morgan, et trop tôt disparue. La vieille
dame avait fait le serment à son amie sur son lit
de mort de veiller sur son rejeton incapable, tant
qu’elle en aurait la force. Ce serment avait valeur
de Loi Divine aux yeux de Morgan. Elle avait donc
embauché Ronnie aux cuisines de son bistrot, ou
sa force, son endurance et son extrême gentillesse
faisaient merveille. Ronnie ne disait jamais non
pour unboulotou pourrendreservice. Tout cequ’il
demandait en échange sans jamais le dire, c’est que
lesgenssoientgentilsaveclui,etnesemoquentpas
de lui. Et quand il y avait du grabuge, il suffisait
en général de faire paraître Ronnie pour que les
choses rentrent immédiatement dans l’ordre. Si les
choses allaient vraiment trop loin, Morgan ôtait à
Ronniesontablier,l’affublaitd’unepairedelunettes
noires pour cacher son regard de mongolien, et lui
metaituntranchoirouunflingue− jamais chargé
− dans la main. Ronnie se contentait de se mettre
où on lui disait, et deprendre un airmenaçant. Cela
avait suffi à chaque fois. Sauf une seule, ou le type
était vraiment trop bourré et trop agressif pour être
raisonné. Ronnie lui avait envoyé une mandale.
18Michel Quetzal
Uneseule.Etletypeavaitfiniàl’hosto.Quand
Morgan racontait cette histoire, les gens poussaient
en général de petits sifflements d’admiration, et
voulaient illico payer un verre à Ronnie − qui ne
buvait jamais autre chose que de la limonade. Les
sifflements s’arrêtaient aussi sec quand Morgan
précisaitqueletypeavaitfini«sesjours»àl’hosto.
Une petite information importante pénétra à cet
instant l’esprit épais du shérif, qui, s’il avait eu plus
de conscience professionnelle aurait sans doute an-
nulé sa partie de bowling, et continué son enquête.
Lestypesavaientfaittoutleurpossiblepoursefaire
remarquer, et ce juste avant d’aller piquer une voi-
turedequatrevingtmilledollarsauconcessionnaire
d’en face. C’était bizarre, inhabituel, et même car-
rément louche. En tout cas s’il s’agissait des types
enquestion. Jusqu’àprésent,leshérifn’avaitmême
aucune certitude qu’ils aient été deux.
-Bon,sijerécapitule,fitleshérif,onadeuxtypes
sales, dont l’un rigole comme une dinde, et l’autre
joue les cerveaux du couple, c’est bien ça ?
- C’est tout à fait ça, shérif, confirma Morgan
en hochant la tête avec conviction. J’aurais pas dit
mieux moi-même.
-C’estparfait,complétaleshérif. Vousnepouvez
pasêtreunpeuplusprécisequandàleurallure,leurs
visages, je ne sais pas, des détails. Des péquenots
puants comme des bisons à la fin de l’hiver et aussi
futés que des bigorneaux, c’est pas ça qui manque
par ici.
- Maintenant que vous le dites, fit Morgan en re-
gardant le shérif dans les yeux.
- Maintenant que je dis quoi ? se demanda ce
dernier.
-Ilsnepuaientpas,ditMorgan. Enfin,pascomme
ils auraient dû puer. Ils auraient du empester le
phoqueàunkilomètre,vuleurcrassecuiteetrecuite.
19Livraison à domicile
Mais même pas, et Dieu sait que je suis passée sou-
vent à côté d’eux.
- Vous étiez dans la salle ? s’étonna le Shérif. La
vieille Morgan avec ses jambes fatiguées ne quittait
quasiment jamais le bar.
-Ilsétaientaucomptoir,Shérif. Làoùlespeigne-
culs qu’ils sont viennent toujours s’asseoir !
-Etbien,sivousnepensezàriend’autre,jevous
remercie,Morgan,coupaleShérif,presséd’enfinir,
etd’allerrevêtirsatenuedechampiondebowlingdu
comté.
-Merciàvous,fitMorganenselevantavecpeine.
Elle accompagna le Shérif à la porte. Il pensa
soudain à un petit détail.
- Dites, juste une dernière chose. Vos deux bou-
seux, là, ils sont arrivés dans quoi ?
-J’ensaisfoutrerien,fitMorgan. Sivouscroyez
que je reluque les voitures dans la rue.
-IlyavaitdelaplacepoursegarerdevantKitty?
demanda-t-il.
- Oh, oui, on voyait nettement tout le parking de
ce pauvre Monsieur Swanson.
- Ils n’ont pas garé un pick-up crasseux devant ?
Ou alors une belle bagnole bien visible ?
- Non, shérif, les places devant ma vitrine sont
restéesvidesjusqu’àl’explosion. Aprèsça,ellesont
été prises d’assaut. Et, dites, j’ai même eu droit à
une interviewduChronicle,c’est paschouette,ça ?
- Vive les explosions criminelles, marmonna le
shérif dans sa barbe. Ca fait marcher le petit com-
merce.
Ilsalua respectueusementlavieille dame, et cou-
rut se prépaper pour sa soirée.
JohnSmithetPeterGordonentrèrentlesoirmême
au Three Grouses Motel. Ils y passèrent une soirée
tranquille et sans histoire. Le lendemain matin, Zeb
etHomerremontaientdanslaPontiac,etreprenaient
20Michel Quetzal
la route. Homer conduisait, car Zeb était gêné par
le fusil à canon scié. Ils arrivèrent dans une petite
ville, similaire en tous points à celle dans laquelle
ils avaient volé la Pontiac, à quelques trois cents ki-
lomètres de là. Ils avisèrent tout d’abord la banque
principale,maisc’étaituneagencedelaFirstBoston,
récente et moderne, avec un joli système d’alarme
tout ce qu’il y a d’efficace. Ils laissèrent tomber.
Trois rues plus loin, il y avait un gentil drugstore à
l’ancienne, avec sa grande vitrine peinte de lettres
d’or tarabiscotées, et une porte battante façon sa-
loon. Ils échangèrent un regard, puis allèrent garer
la voiture dans une rue adjacente. Ils entrèrent dans
le drugstore.
Derrière un long comptoir en bois poli se tenait
un homme entre deux âges (qui penchait toutefois
sérieusement vers le second). Il les accueillit avec
unsouriredecommerçant,oùpointaitunelégèreré-
serve. L’homme n’aimait guère les étrangers, et en-
core moins les bouseux étrangers. Homer s’attarda
devant un présentoir de bandes dessinées tandis que
Zeb allait au comptoir. L’homme rangea un stylo
bille dans la poche de sa blouse blanche.
-Quepuis-jepourvous,monsieur? demanda-t-il
poliment.
- La caisse, répondit Zeb en exhibant son trom-
blon.
- Elle est vide, répondit l’homme d’un ton qu’il
voulait assuré.
Zeb avait braqué trop de gens pour ne pas savoir
reconnaître le bobard dès lapremière seconde.
- C’est ça, et ta sœur ? Elle habite ici ?
- Je vous demande pardon ?
- Envoie la caisse, fit Zeb d’un ton plus autori-
taire. Si tu l’envoies pas, je te pètes la tienne d’un
coupdeflingue,etjemesersensuite. C’estpasplus
compliqué que ça.
21Livraison à domicile
Voyant que l’homme hésitait, Zeb arma le fusil
avec son coulissement de pompe sonore. L’homme
ouvritletiroir-caisse. Zebsejetasurlui,lerepoussa
violemment, et regarda lui-même le contenu du ti-
roir. Quelques centaines de dollars, tout au plus. Il
empocha les billets, et fit claquer le tiroir.
- Le coffre, maintenant, insista-t-il.
-Iln’yapasdecoffreici,persistal’homme. Nous
déposons tout à la banque chaque jour, sauf le fond
de caisse que vous venez de prendre.
- Ben voyons, railla Zeb. Fais-voir l’accusé de
dépôt d’hier.
Il poussa l’homme vers l’arrière boutique d’un
coup de canon dans l’estomac.
- Allez, fais voir.
-Je… Je ne sais plus où je l’ai mis.
- Et ça, tu le vois, fit Zeb en désignant sa main
libre.
Ilenvoyaunegiflemagistraleaucommerçant,qui
manqua tomber.
-Ca,c’estmamain,repritZeb,etjesaisbienoùje
l’ai mise, c’était dans ta grande gueule de menteur !
Le coffre ! Tout de suite !
Il ne criait pas, pour ne pas ameuter le voisinage,
mais son ton était suffisamment persuasif sans cela.
L’homme obéit une seconde fois, et fit apparaître
un coffre-fort antédiluvien, planqué sous une table
recouverte d’une nappe affreuse.
-Bonmaintenantjel’aivu,ilesttrèsjoli,fitZeb.
Alors tu peux l’ouvrir.
L’hommeleregarda. Sonregardtrahissaitlapeur,
etZebaimaitcela. Lapeurpermetdebiencontrôler
les gens. L’homme avait le visage rougi d’un côté,
celui où il avait reçu sa grande claque. Il se pencha
enavant,etouvritlecoffre. Unefoislaportebéante,
Zeb le poussa de côté. Il sifflota d’admiration.
- Ben dis-donc, mon cochon, fit-il. Si tu déposes
ton fric tous les jours à la banque, ça veut dire que
22Michel Quetzal
ce joli paquet de liasses, c’est ta recette de ce ma-
tin, vrai ? Ca rapporte drôlement, de vendre de la
guimauveetdesdécapantspourdentiers. Espècede
vieil enfoiré !
Zebenvoyaungrandcoupdesoncanondansl’es-
tomac de l’homme, qui se plia en deux, le souffle
coupé. Ilretournad’unbonddanslemagasin,s’em-
para d’un sac en papier qu’il revint remplir avec les
liasses de billets que contenait le coffre.
-Benmonsalaud,fit-il. Sij’auraissu,jemeserais
mis boutiquier, moi aussi ! Et j’en aurais fait de
l’oseille ! Allez, dégage !
Il poussa violemment l’homme toujours courbé
vers un angle de la pièce.
- Dis-donc, mon mignon, puisque c’est qu’on se
dittoutmaintenant,tuvasmedire,t’assûrementune
putain d’alarme dans ta cambuse, pas vrai ?
L’homme ne répondait pas, tout à reprendre son
souffle et encaisser la douleur. Zeb s’approcha.
-T’enveuxunautrecoup,pourtedélierlalangue,
moncochon?
Avant que l’homme aie pu réagir, il recevait un
violent coup de crosse au menton. Il tomba sur le
côté, plié en deux, et gémissant.
- Tu vois comme t’es ? fit Zeb. Faut toujours te
cogner pour que tu causes, c’est pas bien, ça.
L’homme avait du mal à articuler, après le coup
au menton. Il désigna du doigt un bouton d’alarme
planqué sous le bureau. Zeb lui fit un sourire, se
pencha, et arracha le dispositif.
- Ben voilà, commeça,t’enas plus,d’alarme.
-Zeb!
La voix était celle d’Homer. Elle signifiait que
quelqu’un venait d’entrer dans le magasin. Zeb en-
tendit effectivement la clochette de la porte. C’était
une vieille dame, qui venait chercher une prescrip-
tion. Ellealladirectementaucomptoir. Entretemps,
Zebavaitpû fermerla porte del’arrière-boutique.
23

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