Liz T. Autobiographie

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Elle portait désormais en elle la totalité de ces histoires, elle n’était faite que de cela, de la multiplicité de ces femmes qu’elle avait été, dans le tissage laborieux d’une trame qui se brodait en elle et d’où elle pourrait désormais dégager les attentes et les désespoirs, les tristesses et les douleurs, les affections et les lueurs. Elle était toute dans cette profondeur lisse et inaltérable de la pellicule, elle y était, entière et pleine, et désormais, tout ce qui lui arrivait dans la vie ne pouvait qu’être rapporté à cette constitution primitive qui seule était sienne et lui dictait sa loi.
Publié le : lundi 4 mai 2015
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EAN13 : 9782818017241
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Elle portait désormais en elle la totalité de ces histoires, elle n’était faite que de cela, de la multiplicité de ces femmes qu’elle avait été, dans le tissage laborieux d’une trame qui se brodait en elle et d’où elle pourrait désormais dégager les attentes et les désespoirs, les tristesses et les douleurs, les affections et les lueurs. Elle était toute dans cette profondeur lisse et inaltérable de la pellicule, elle y était, entière et pleine, et désormais, tout ce qui lui arrivait dans la vie ne pouvait qu’être rapporté à cette constitution primitive qui seule était sienne et lui dictait sa loi.

 

Jean-Paul Manganaro

 

 

Liz T.

Autobiographie

 

 

Roman

 

 

P.O.L

33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6e

 

À Camille Dumoulié

 

A-t-elle dit cela ? A-t-elle pu dire cela ? A-t-elle vraiment pu dire cela ? Peut-être pas, peut-être l’a-t-elle simplement pensé, pensé distraitement, oui, distraitement, je veux dire sans y prêter attention, en brossant ses cheveux, le soir, en se maquillant, en passant une combinaison en satin, qui glisse sur la peau comme la vie, sans y prêter sur le moment ni trop ni trop peu d’attention, ou en buvant un whisky, accrochant ces pensées à un instant qui passe, inaperçu, sans en faire toute une histoire, dans le désordre des jours, sans emphase, sans discours qui pourraient donner quelque crédit à ce genre de pensées ni à cette manière de penser, en perdant ou en prenant son temps. Distraitement. Quelque chose s’attarde comme en flânant dans la tête puis se pose délicatement, l’air de rien, juste au milieu du front, à l’intersection du front avec le nez, qui en fait alors une pensée verticale si l’on songe à l’horizontalité du front, à cet espace lisse qui ne sait pas conclure, alors que le nez, lui, c’est comme s’il savait finir, achever, mettre un point final. Distraitement, oui. Comme quelque chose qui, soudain, se formule avec des mots, ceux-là, oui, qui viennent à l’esprit sans qu’on s’y attende, et que cette absence ou ce manque d’attente – peut-être d’attention – ne permet plus ensuite de repenser la même chose en la reformulant avec les mêmes mots, les mots s’échappent, s’envolent, mais quelque chose reste, et ce ça qui reste on ne sait plus lui donner un nom ni lui prêter des mots d’ailleurs, mais reste tout de même sur la peau, sur cette peau si lisse, si parfaite, oui, si belle, comme quelque chose qui devient du vécu et s’ancre dans la chair. Ou tout près d’elle. Sur la pommette, sur ce tout petit espace de la pommette, ou derrière l’oreille. Juste là où elle marque une goutte de parfum, pour que le nez de celui qui va l’embrasser soit dirigé de la bouche plus loin, là, derrière l’oreille, plus bas, le cou, oui, le cou, puis la gorge, la gorge, où la peau lisse du front tendue par l’os s’assouplit en un volume plus doux que cette bouche embrasse ou baise différemment, dans un feu différent, pris dans une attente prévoyante, peut-être faudrait-il dire prévue, mais certes inattendue. Un quelque chose qui comble, lentement, dont on peut suivre la lenteur, la recherche ou la quête qui s’y manifeste et peu à peu s’éclaircit et s’affermit pour encore se confondre et recommencer. Un état où tout ce qui est devient liquide, mais paresseusement, oui, lentement, une distillation ou une stillation liquide qui mollement se répand dans tout le corps, qui rend le corps comme liquide, coulant presque. Ça oui, ça elle l’a certainement pensé, peut-être distraitement, oui, distraitement, je veux dire sans y prêter attention, mais elle l’a pensé. C’était presque mécanique, bien qu’il lui fallût, à chaque fois, être seule, la brosse, le maquillage, des gestes de solitude, devenus avec le temps mécaniques, sans réflexion et qui laissaient donc la place à ce genre de pensée, comme être en apnée devant le miroir. En apnée, sans souffle, ou essoufflée, dans le vide, quoi. Même la combinaison. Elle ne se souvient plus quand cette histoire de combinaison a commencé, quel âge, déjà, avait-elle, avant c’était des jupons, plissés la plupart du temps. La combinaison en satin c’est une autre étape, ça implique en sourdine une réflexion, même courte, même réticente, sur cet état liquide de l’étoffe, qui n’a rien à voir avec la soie : celle-ci se pose sur la peau, comme une feuille très légère qui tombe et se pose, parfois en s’accrochant, même sur une peau très fine, ou comme un papillon, mais ça n’arrive jamais qu’un papillon se pose sur la peau, serait-ce la plus fine, comme ces petites boules d’ouate vaporeuses qui traînent au printemps ou à l’automne et parfois se posent un instant indécis sur vous, sur votre peau, plus fines encore que des papillons. Alors que le satin, lui, est liquide comme parfois l’état de la peau. Et comment redresser une bretelle de satin qui tombe. Ça oui, ça elle l’a certainement pensé, peut-être distraitement, oui, distraitement, je veux dire sans y prêter attention, mais elle l’a pensé. Je peux en être sûr, même si elle n’en a jamais parlé, parce que les mots avaient changé et qu’elle ne les savait plus, elle ne s’en souvenait plus. Si c’était la bretelle de l’épaule gauche, c’est de la main droite qu’il fallait la remonter, c’eût été impossible avec la gauche, le geste eût été maladroit, inefficace, elle avait dû l’apprendre lentement, dans le temps, méthodiquement, pour qu’enfin, un jour, cela devienne un geste quelconque, mécanique, tout comme quelconque est une bretelle qui glisse de l’épaule. C’était tout le problème, retrouver les mêmes mots qui, un moment, avaient été parfaits pour signifier les choses, les actes qui advenaient ou se faisaient, y compris les pensées qui de temps à autre l’assaillaient et se créaient suivant un pur mécanisme dont elle ne parvenait pas toujours à saisir la logique, à la maîtriser, de sorte à pouvoir le répéter non pas à l’infini, mais quand elle en aurait envie. Tout cela lui échappait. Et dans cette fuite, dans cet échappement, elle sentait que quelque chose de la vie s’échappait par là, qu’on ne pourrait plus le saisir, ni le fixer, même s’il s’accrochait à sa vie de manière inaperçue et tranquille, secrètement, une épaisseur qui allait se nicher en elle sans qu’elle n’en sût rien, sans qu’elle pût en raconter le parcours, le défilement. Cela arrivait parfois en raison d’une vibration de la lumière, un écart dans l’ombre, un déclic, une lueur différemment perçue dans l’œil qu’elle maquillait, dans les plis que le satin dessinait sur sa poitrine, sur sa hanche, dans les cheveux qu’elle brossait, dans les volutes d’une cigarette placée près d’elle. C’était comme si son regard s’avançait plus loin dans la perception de quelque chose dont elle ne savait rien. C’est-à-dire qu’elle ne savait jamais d’où cela allait surgir, puis se déterminer et prendre corps, puis disparaître en s’effaçant, peut-être lentement, mais cette lenteur n’était pas non plus évidente, elle n’appartenait pas à elle mais à la pensée qui en faisait ce qu’elle voulait, imprimant ses propres temps, ses déterminations, souvent à l’encontre de son propre désir à elle. Dans ce sens, jamais elle n’avait eu l’occasion de voir dans la vie quelque chose d’aussi rapide et déterminé, malgré l’incertitude de son état, l’impossibilité d’attester de son existence, l’incapacité qui était la sienne de la répéter. Avec ou sans les mêmes mots.

 

Il y avait des nuages, paraît-il, de gros nuages, de très gros nuages. De quelle couleur ? Elle ne se souvient plus, elle dit, comme en mentant : noirs et blancs, boursouflés. Gris, alors ? Non, elle insiste : noirs et blancs, comme en expansion, en déferlement. Et du vent, pas trop, et tout de même un peu. Mais il ne pleuvait pas, peut-être en raison du vent, pas de pluie. Elle est venue le lendemain, la pluie, fine et perverse, insistante. Les trottoirs du quartier en étaient recouverts, non pas de pluie, mais d’eau, humides, mouillés. Ce n’était pas étrange pour la saison, en plein mois de février, et pourtant c’était comme un signe, dont on n’aurait pu cependant interpréter la signification qu’après coup. Et il y avait une touffe de quelque chose qui poussait entre les dalles, de l’herbe, non pas de l’herbe, mais quelque chose avec de toutes petites fleurs. C’étaient des pervenches et on ne savait pas comment ni pourquoi elles poussaient là, presque hors saison, en plein mois de février, et là, sur le trottoir. Elle est née à ce moment, dans cette saison de nuages inappropriée aux naissances – même si cette phrase ne veut rien dire, parce que rien ne peut empêcher les naissances –, mais elle était née à ce moment-là, comme une fleur hors saison. Hors toute saison.

 

Là, pourtant, elle raconte quelque chose qu’elle n’a jamais su en propre, qu’elle n’a jamais pu voir, mais qu’on lui a seulement raconté, qu’elle a appris. Et dans le récit qu’elle en fait elle utilise les mêmes mots, les mêmes suspensions à la recherche d’un effet de surprise, ou d’attente, à travers la description non pas du fait de sa naissance, mais de ce qui, à l’entour, pourrait donner quelque crédit à une histoire sans histoires, à savoir sa naissance. L’herbe qui pousse et la couleur de ces fleurs deviennent soudainement plus importantes que sa naissance, cette dernière ne constituant pas, en elle-même, un fait d’un intérêt quelconque, mais un événement banal du quotidien, inlassablement quotidien qui n’a d’autre intérêt que sa répétition à travers le monde. Alors que les indications qui lui font cortège, qui l’entourent et la rehaussent, aussi modestes soient-elles, la constituent en différence et même en unicité. Ces éléments, eux seuls, étaient uniques, à l’intérieur d’un acte du quotidien : nuages, pluie, trottoirs et pavés, et cette herbe ou cette fleur si particulière dont la couleur s’attarderait ensuite dans sa vie, se dressaient dans leur incontinence de récit, dans leur impertinente volonté d’avoir été là pour donner un sens à ce qui, en soi, n’en avait pas vraiment. Comme la gare Waterloo, à Londres, qui inclut dans son nom le champ de bataille, la défaite et la victoire – avait-elle pensé. Ça donc, c’était l’histoire, et son histoire était comme toutes les histoires que l’on raconte après coup pour rendre mystérieux ou pour emphatiser un fait quelconque par l’approbation des signes qui l’entourent, quitte à les inventer de fond en comble. Tout enfant qui est né y a droit, plus ou moins. Que venait faire cette plante dans sa vie, que lui apportait-elle ? Et ces nuages et la pluie et les trottoirs d’une capitale occidentale ? On lui avait tout raconté, ça faisait partie de sa vie, c’était même le premier récit de sa vie dont elle pouvait recomposer les mots, tous les mots, avec lesquels il avait été inventé – partant à coup sûr de quelques faits vrais – mais dont la texture créait forcément le fond tissé d’un dessin où il lui fallait s’insérer, qu’elle le veuille ou non. Et d’ailleurs, en naissant, elle n’avait pas eu à le vouloir ou pas, cela avait été installé avant même qu’elle en eût conscience. Elle devait à la fois le subir, l’accepter et le vouloir, comme La Dame à la licorne doit accepter de se retrouver au milieu de sa tapisserie. Et de là, comme elle, rayonner, assise.

 

C’était tous les jours, c’est son souvenir le plus lointain, le plus reculé, rien d’autre que le vide n’apparaît en amont. C’était tous les jours, à la même heure ou presque. Elle la prenait et l’enserrait entre ses jambes, elle lui brossait les cheveux, tous les jours les mêmes gestes, puis la peignait, la regardant à certains moments au fond des yeux, à d’autres, regardant les cheveux qu’elle peignait, parfois un coup de ciseaux rapide pour aligner une mèche ou égaliser la frange qui entourait son visage, s’enfoncer à nouveau dans ses yeux à travers les cils si longs. C’était si beau ce qu’elle voyait, et si bien encerclé. Il y avait un bonheur qu’elle n’aurait jamais su expliquer, expliquer ce à quoi il tenait, comment il se construisait, quelle conscience elle en avait.

Cette édition électronique du livre Liz T. de Jean-Paul Manganaro a été réalisée le 21 avril 2015 par les Éditions P.O.L.

Elle repose sur l’édition papier du même ouvrage (ISBN : 9782818017234)

Code Sodis : N54092-0 - ISBN : 9782818017241 - Numéro d’édition : 247799

 

 

 

Le format ePub a été préparé par Isako
www.isako.com
à partir de l’édition papier du même ouvrage.

 

Achevé d’imprimer en avril 2015
par Imprimerie Laballery

N° d’édition : 247798

Dépôt légal : mai 2015

 

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