Long fut le chemin…

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La rencontre de l'auteur avec un adjudant de gendarmerie qui lui a cédé amicalement la confession d'un relégué nommé Yacek est le départ de ce roman. Jean-Henri Brenier à voulu raconter cette histoire se déroulant dans les dernières années du Centre pénitentiaire de Saint-Laurent-du-Maroni.


Yacek se souvient, à l'occasion d'une rencontre fortuite, de son passé tumultueux. Polonais, il fuit la misère de son pays pour se rendre en Amérique où il espère faire fortune. Boulanger à Paris, légionnaire en Afrique du Nord, bagnard à Saint-Laurent-du-Maroni, il ne s'attendait certainement pas à un tel parcours, jalonné d'aventures pour le meilleur et souvent pour le pire.

Publié le : samedi 1 janvier 2011
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782844508010
Nombre de pages : 160
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Avant-PRopos
La RencontRe de l’auteuR avec un adjudant de gendaR-meRie qui lui a cédé amicalement la confession d’un Relé-gué nommé Yacek est le dépaRt de ce Roman. Jean-HenRi BRenieR a voulu RaconteR cette histoiRe se déRoulant dans les deRnièRes années du CentRe pénitentiaiRe de Saint-LauRent-du-MaRoni en Guyane fRançaise.
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CHAPITrE 1
Je me pRénomme Yacek. Mon nom de famille est caché au fond de ma mémoiRe et depuis foRt longtemps je ne l’ai pas pRononcé. Je le fais paR Respect pouR mon pèRe et pouR ma mèRe. Je l’ai d’ailleuRs changé le jouR où je suis entRé à la Légion. Un nom pRis au hasaRd et qui ne signifie absolument Rien. Il accompagnait et accompagne toujouRs un numéRo de matRicule. Je teRmine ma vie avec celle d’un Relégué ou, si tu pRéfèRes, d’un foRçat. Le mot ne me choque pas. J’ai payé. Mon destin était signé. AloRs, convenons que je m’appelle Yacek, un point c’est tout.
Je suis né en 1905 à Busko, une petite ville du Sud de la Pologne, à une centaine de kilomètRes de la fRon-tièRe Russe. Mon pèRe était un honnête boulangeR. Ma mèRe lui donna sept enfants. QuatRe gaRçons et puis, coup suR coup, tRois filles. Je suis le deRnieR des mâles. En 1915, aloRs que la Pologne était sous tutelle Russe, mon pèRe me pRit comme appRenti. Finis les jeux et l’insou-ciance de l’enfance. Je commençais à tRavailleR duR et le plus pénible était de me leveR le matin à tRois heuRes. Mes paRents m’avaient expliqué que c’était ainsi la vie, que je devais me battRe pouR suRvivRe et avoiR un bon métieR. La vie à cette époque n’était pas tRès Reluisante dans mon pays. La pauvReté Régissait notRe vie suRtout depuis que les nobles et le cleRgé avaient Rejoint notRe condition, suite aux expRopRiations oRdonnées paR les autoRités Russes.
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Il faut compRendRe qu’au début du siècle, malgRé l’échec de la Russification de mon pays, l’empRise de l’autoRité des fonctionnaiRes de l’administRation Russe était absolue. La langue polonaise était inteRdite aussi bien dans l’enseignement que dans les seRvices publics, les tRibunaux et même dans les églises. La police poli-tique Russe était sans cesse suR notRe dos. Les descentes chez les paRticulieRs, les Rafles, séquestRations et autRes étaient quotidiennes. Nous vivions dans une cRainte peR-manente. NotRe identité nationale n’existait même plus suR les enseignes de nos commeRces ou suR les affiches. Les jouRnaux étaient en langue Russe. Le petit peuple, dont ma famille faisait paRtie, était claustRé et vivait chi-chement. La faillite monétaiRe se pRécisa en 1923, date à laquelle le maRk polonais peRdit tout ce qui lui Restait comme valeuR et, paR contRe-coup, la misèRe s’instauRa avec plus de RigueuR. La haine du russe était ancRée dans nos mémoiRes et nous espéRions tous, vieux et jeunes, qu’un jouR nous auRions notRe Revanche.
En 1925, quelques jouRs apRès avoiR fêté mes vingt ans, je fus appelé sous les dRapeaux. ApRès quelques semaines d’instRuction militaiRe, vu mon métieR, je me RetRouvai affecté à l’intendance. C’était l’époque où notRe héRos national était le maRéchal Pilsudski. Nous le considéRions comme le sauveuR de notRe patRie. SuRtout dans l’aRmée et chez les jeunes conscRits qui le véné-Raient. GRâce à lui, nous pensions RetRouveR notRe dignité de citoyen polonais. Le peuple avait également une tRès gRande confiance en lui. C’est ce qui le décida sans doute en 1926, à pRendRe le pouvoiR. A paRtiR de ce moment, il exeRça une véRitable dictatuRe moRale. Mais il ne suffisait pas d’êtRe un héRos national pouR satisfaiRe les désiRs d’un peuple. La Pologne avait du mal à soRtiR du maRasme économique dans lequel le pouvoiR Russe l’avait plongée. Mal entouRé, mal conseillé, il commit de
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gRaves eRReuRs et bientôt, un peu paRtout, il y eut des manifestations de mécontentement. La Révolte fut RépRi-mée avec violence et la pauvReté Resta la vie quotidienne des classes moyennes. Je Restai dix-huit mois dans l’aRmée. J’y peRdis mes illusions. Je RentRai chez moi et tRouvai ma famille en plein désaRRoi. Mon pèRe s’était fait tueR deux jouRs aupa-Ravant, loRs d’une violente manifestation entRe civils et militaiRes. Ma mèRe gaRdait la chambRe et mes fRèRes, Réunis autouR d’une table en conseil de famille, tentaient de paReR au plus pRessé. Deux mots Revenaient sans cesse dans leuR bouche : chômage et famine. La boulangeRie était feRmée et nous avions bien du mal à mangeR une fois paR jouR. Je sentais que mon RetouR était une chaRge supplé-mentaiRe pouR eux aussi, un soiR, je leuR demandai de s’asseoiR autouR de la table de la cuisine et de m’écouteR. — Mes fRèRes, la situation est cRitique, non seulement pouR tous les Polonais, mais suRtout pouR notRe famille, aussi j’ai décidé de m’expatRieR. — T’expatRieR, Répliqua l’aîné. Où veux-tu alleR ? — En AméRique. Un gRand nombRe de nos conci-toyens le font. — Eux, peuvent vendRe leuRs biens ou ont quelques économies pouR payeR leuR voyage. — Je sais. — Il n’est pas question de vendRe notRe bien pouR te laisseR tenteR l’aventuRe. — Ce n’est pas ce que je vous demande. — AloRs ? — Avec tRois copains de Régiment, nous avons décidé de nous débRouilleR paR nos pRopRes moyens. — C’est de la folie, Yacek.
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— Folie ou pas, je paRs demain en leuR compagnie. Nous allons veRs PaRis, ensuite nous gagneRons le poRt du HavRe. Là, nous tRouveRons bien à nous faiRe embaucheR suR un bateau en paRtance pouR New YoRk. — Il faut de l’aRgent pouR le voyage. — Nous allons en FRance à pied. — Yacek ! — Oui. — C’est de la folie ! — Ma décision est pRise. Donnez-moi un coup de main pouR faiRe mon sac. C’est ainsi que paR un fRoid humide et glacial, je quit-tai mon pays. Les adieux fuRent bRefs mais émouvants. Mon fRèRe aîné avant de m’embRasseR, glissa la valeuR de deux fRancs dans ma main. Ma mèRe pleuRait, mes sœuRs également. Je ne me RetouRnai pas, ne pouvant suppoRteR leuR chagRin. Je laissai deRRièRe moi les bons et les mau-vais souveniRs. Je n’ai jamais Revu ma famille et ne sais aujouRd’hui ce qu’elle est devenue. Nous avons mis six mois pouR tRaveRseR l’EuRope et nous RetRouveR dans la capitale fRançaise. La joie était gRande de voiR cette ville imposante où nous allions pouvoiR nous ReposeR. PaRis était une étape impoRtante de notRe voyage. Elle nous fit Rapidement oublieR nos souffRances. Nous avions subi les piRes vexations en Allemagne. Sans un sou en poche, chapaRdant à quelques éta-lages pouR subsisteR, un désaccoRd naquit Rapidement entRe mes compagnons et moi. Eux désiRaient continueR leuR voyage, pensant que deux jouRs de Repos dans la capitale suffisaient. Je désiRais ResteR au moins six mois à PaRis, cheRcheR du tRavail et me constitueR une cagnotte. C’est ainsi que je Restai seul dans cette gRande ville qui me captivait. Je pensais que j’avais choisi la solution la plus sage. Je touRnai en Rond pendant deux jouRs et aloRs
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que je suRveillais les clientes d’une boulangeRie pouR quémandeR un peu de pain, mon RegaRd s’accRocha à une pancaRte placée suR la poRte. Je ne lisais pas le fRançais, mais je cRus compRendRe que l’on cheRchait un ouvRieR. Je détaillai la devantuRe. C’était une gRande boulangeRie du boulevaRd de Clichy, bien achalandée. Je m’enhaRdis et entRai. La patRonne était une femme d’une quaRantaine d’années, bien en chaiR. J’eus de la chance, elle était d’oRigine polonaise. Elle m’examina, RegaRda mes vête-ments un peu déchiRés, hocha la tête et m’entRaîna veRs la cuisine. Elle me seRvit un bon Repas que j’avalai tout en Répondant à ses questions. Une fois Rassasié, suR son invi-tation, je la suivis à l’aRRièRe du magasin. Je me RetRouvai dans un fouRnil vaste et bien pRopRe. La bonne odeuR de la faRine excita mes naRines. Elle me pRésenta à un gRos bonhomme chauve en maillot de coRps. Un pantalon usé lui masquait les jambes. La ceintuRe était cachée paR un ventRe énoRme. Le visage était gRas et Rouge, mal Rasé. C’était le patRon. Dans une langue que je ne compRenais pas, elle lui expliqua ma visite, me montRant souvent du RegaRd. L’homme hocha la tête. Un souRiRe éclaiRa le visage de la femme. Je compRis que je venais d’êtRe engagé. — Mon maRi te pRend huit jouRs à l’essai. Si tu fais l’affaiRe, nous te gaRdons. Le patRon était beaucoup plus âgé qu’elle. Il cRiait tout le temps, mais, au fond, ce n’était pas un mauvais homme. rude tRavailleuR, il se couchait le deRnieR et, levé tôt le matin, il pRépaRait l’emploi du temps de la jouRnée ainsi que les commandes. Il suRveillait tout : le pétRin, le fouR, comptait et Recomptait les pains que l’on enfouR-nait. Il y avait six commis, mais nous n’avions pas le temps de paRleR et puis qu’auRais-je pu RaconteR ne paR-lant pas leuR langue ? Mon salaiRe paR RappoRt à celui de la Pologne était plus que satisfaisant. Je logeais dans une
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mansaRde et mangeais avec le peRsonnel à la même table que les patRons. C’était la maîtResse de maison qui seR-vait. Chacun tendait son assiette. Je dois ReconnaîtRe que tRès souvent j’avais les bons moRceaux et qu’elle ne lési-nait pas suR la quantité. Est-ce paRce que nous étions du même pays ou qu’elle avait pitié de ma maigReuR ? Je ne le sus jamais. Je mangeais Rapidement, le nez dans mon assiette, et je m’apeRçus vite que cette soRte d’affection attiRait, bien entendu, des jalousies paRmi les appRentis et commis qui ne Rataient aucune occasion pouR me faiRe sentiR que je n’étais qu’un vulgaiRe « polak ». Peu m’im-poRtait, mon seul désiR était d’économiseR assez d’aRgent pouR continueR ma Route et gagneR les Etats-Unis. Le soiR, j’étais libRe ainsi que le dimanche apRès-midi. Aussi, j’en pRofitais pouR visiteR, d’aboRd le quaRtieR, puis, je m’aventuRais un peu plus loin, allant jusqu’à faiRe du lèche-vitRines devant les gRands magasins dont les lumièRes m’attiRaient. Et puis un soiR, un évènement se pRoduisit qui chan-gea le couRs de ma vie. Je teRminais de balayeR la faRine qui s’étalait suR le sol, loRsque j’entendis la voix du patRon gRondeR dans le magasin. Une voix fluette lui Répondait en pleuRnichant, essayant de défendRe sa cause. Avec pRécaution, je me RappRochai de la poRte, tendis l’oReille en jetant un coup d’œil. Le patRon était seul avec une toute jeune fille vêtue de noiR, un foulaRd suR la tête. — Tu n’as qu’à tRavailleR, je ne peux pas à tout bout de champ faiRe l’amouR avec des petites déluRées comme toi ! — Mais... mais..., monsieuR, il n’y a pas d’aRgent à la maison. — Ton pèRe n’a qu’à tRavailleR au lieu de se saouleR.
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