Lorette

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« Pour la première fois, en 2013, m’a été révélé le sens de mon prénom d’origine : Laurence ; qui signifie « l’or en soi » dans la langue des oiseaux. Prénom dont je décide de signer mes livres à venir. A quoi m’aura servi ce prénom de Lorette que j’ai porté tant d’années, sans pourtant qu’il fût mien ?
Maintenant, je m’appelle Laurence. C’est mon prénom d’origine. J’ai réussi à ne pas l’égarer. J’ai tout perdu, mais j’ai retrouvé mon nom. »
L. N.
Publié le : mercredi 6 avril 2016
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EAN13 : 9782246790501
Nombre de pages : 112
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« Qu’y a-t-il dans un nom ? »

WILLIAM SHAKESPEARE

« Demander “qui suis-je ? ” est une question d’esclave ; demander “qui m’appelle ?” est une question d’homme libre. »

MARIA GABRIELA LLANSOL

I

Maintenant, je m’appelle Laurence. C’est mon prénom d’origine. J’ai réussi à ne pas l’égarer. J’ai tout perdu, mais j’ai retrouvé mon nom.

Laurence, c’est « l’or en soi » dans la langue des oiseaux. ‘Or : images « la peau » en hébreu ; également « la lumière » : images Laurence, c’est la peau-lumière en soi.

La vie a rincé tous mes noms au grand lavoir de l’expérience, et je suis là avec cette orthographe du ciel bénie dans ma chair : l’or en soi, Laurence née des hanches de Laurette, comme m’appelèrent jadis ceux qui n’ont pas su me reconnaître.

Les orchidées ont refleuri à mon plexus où se tient la mémoire de mes pairs.

 

C’est lorsque je fus appelée Laurette que mon eczéma est venu. Je pourrais le jurer. Quarante-deux ans d’eczéma.

C’est lorsque j’ai choisi de devenir Lorette que ma mélancolie s’est installée. Vingt-cinq ans de mélancolie.

La vérité des lettres de notre nom est l’indispensable frontière nécessaire à la vie.

 

Celle qui depuis le début se tient pliée dans le sillon des phrases de Lorette, c’est Laurence. Et maintenant, le chant que j’entends c’est le sien. Ainsi, elle peut oser témoigner de tout ce qui a péri.

Mon unité est celle de mon nom – la seule terre à partir de laquelle la vérité d’un « je » m’est désormais possible. En lui, je suis cette île qu’aucun continent ne tient plus.

 

« Ma mère voulait me prénommer Lorène (“l’eau reine”). Le fonctionnaire de la mairie refusa. Il trouvait cela trop original. Mon père choisit Laurence (“l’eau rance”). J’ai demandé très tôt à ce que l’on m’appelle Mekeles. (“Mais qu’elle est-ce ?”) entendrai-je des années plus tard. Ma famille puis le monde me prénommeront Lorette 1. »

J’ai écrit cela dans un livre, L’Usure des jours, en 2009.

Mon enfance s’est tissée entre les deux fils écarlates de Laurence (à l’école) et de Laurette (en famille). A la maison, seules les colères meurtrières de ma mère faisaient surgir ce prénom de Laurence que j’apprendrais ainsi à détester longtemps.

A l’adolescence, découvrant l’existence des lorettes, je fus saisie du désir d’imiter la vie de ces « jeunes femmes élégantes de mœurs faciles ». Etre une Lorette plutôt qu’une Laurence. La putain plutôt que la vierge. En hommage, peut-être, à celle qui, sur le trottoir en bas de l’immeuble où nous vivions, dans le quartier bourgeois de mon enfance, sut me donner les premiers signes d’un amour authentique et adulte : respect, tendresse, exigence et dignité.

A quelque vingt ans, l’homme dont je m’épris follement dans le train qui me ramenait d’Allemagne où j’avais été voir la chute du mur de Berlin, habitait Notre-Dame-de-Lorette, Paris IXe. C’est lui qui me fit découvrir que « l’eau croupissait » dans « l’eau rance » de mon prénom. Alla jusqu’à l’écrire dans un livre.

« Elle s’appelait Laurence, faute peut-être que “l’eau croupie” soit un prénom. » Il ne s’est pas contenté de souiller mon prénom.

 

A partir de là, je n’ai eu de cesse que de chercher à détruire Laurence, à en effacer jusqu’à la dernière trace, entrant dans ces années les plus noires de ma vie avec une rage pleine d’un enthousiasme sincère.

Je l’ai fait supprimer de mes chéquiers, ai exigé de mes parents et de mon entourage que personne jamais ne me prénommât plus Laurence, et j’ai choisi Lorette comme prénom d’écrivain. Je l’ai traquée sans la conscience qu’en agissant ainsi, je tournais le dos au plus précieux de moi-même. Mais c’était pour moi sans question.

Notes

1. Lorette Nobécourt, L’Usure des jours, Grasset, 2009.

DU MÊME AUTEUR
(sous le nom de Lorette Nobécourt)

LA DÉMANGEAISON, Sortilèges, 1994 ; Grasset, 2009.

« LÉQUARRISSAGE », Dix, Grasset/Les Inrockuptibles, 1997.

LA CONVERSATION, Grasset, 1998.

HORSITA, Grasset, 1999.

SUBSTANCE, Pauvert, 2001.

NOUS, Pauvert, 2002.

EN NOUS LA VIE DES MORTS, Grasset, 2006.

LUSURE DES JOURS, Grasset, 2009.

GRÂCE LEUR SOIT RENDUE, Grasset, 2011.

LA CLÔTURE DES MERVEILLES, Grasset, 2013.

PATAGONIE INTÉRIEURE, Grasset, 2013.

Photo de la bande : J.F. Paga © Grasset, 2016.

 
ISBN numérique : 978-2-246-79050-1
 

Tous droits de traduction, de reproductions et d’adaptation
réservés pour tous pays.

 

© Editions Grasset & Fasquelle, 2016.

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