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LOUIS, le garçon qui jappait

De
224 pages

1956. À 18 ans, Rose met au monde un garçon « illégitime ». Cinq ans plus tard, Louis, lourdement handicapé, n'a plus de maman et vit chez ses grands-parents. Gustave et Henriette consacreront leur existence à protéger cet enfant fragile. Puisque le gamin adore la musique, ils tenteront de lui offrir un avenir d'accordéoniste. Les chausse-trappes, facilitées par la naïveté des adultes, seront nombreuses. Les fermiers des Trois Croix affronteront des situations qui transformeront leur quotidien en cauchemar. Les rebondissements ne permettront pas à Gustave de se libérer du lourd secret qui hante ses nuits. Les prières d'Henriette seront-elles entendues ? Les Boulloc accepteront-ils les mutations générées par les événements de mai 1968 ?


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ISBN numérique : 978-2-414-10728-5
© Edilivre, 2017
Le Grain de Sable (2004)
Chocs anormaux (2009)
La Gardeuse de Chèvres (2010)
Le Secret de Madeleine (2012)
La Maison du Bois Joly (2014)
Du même auteur :
éditions EDILIVRE
éditions EDILIVRE
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Prologue
Vers le milieu du siècle dernier, la procréation hors du mariage était souvent jugée inacceptable. Certaines régions, agricoles et catholiques du sud du Massif Central, faisaient de cet interdit un véritable tabou. L’Eglise condamnait lepéché de chair, et de nombreux citoyens voyaient là une atteinte à la morale. Les accusateurs les plus tolérants notaient en riant que certains « procédaient aux vendanges avant les moissons » Lorsqu’une femme se trouvait enceinte dans de telles circonstances, l’entourage se positionnait là aussi en fonction de ses convictions. Les laïcs, après avoir testé en vain des remèdes de rebouteux, appelaient à leur secours lesfaiseuses d’anges.sages-femmes Ces occasionnelles, souvent qualifiées de matrones, parvenaient à effacer la tache honteuse. Leurs méthodes archaïques et l’utilisation d’accessoires rudimentaires provoquaient des accidents dramatiques… D’autres s’empressaient d’unir les deux imprudents qui ne s’étonnaient pas, plus tard, de l’arrivée prématurée de leur progéniture. Enfin, ceux qui ne souhaitaient pas affronter les foudres du curé et exposer leur enfant à un danger potentiel, enfermaient leur secret sous une chape de silence. De tout cela Rose était informée et pourtant, à dix huit ans, elle devait faire face à cette position tant redoutée. La catastrophe s’abattait sur la ferme des Trois Croix. Les parents se trouvaient, à leur tour, confrontés à une situation douloureuse. Henriette, la mère, priait et implorait plus que jamais son Dieu qui la sauverait. Elle aiderait sa fille, la soutiendrait, mais la mesure finale appartenait à Gustave le père. Et la sentence tomba : «Personne ne doit savoir ! »quelle était sa décision : protéger l’enfant, mais dans la discrétion la plus Voilà absolue. Comment imposer le silence dans un milieu paysan où tout le monde se connaît ! Gustave Boulloc était un homme apprécié, certes, mais qui avait la réputation de ne pas faire les choses à moitié. Les mesures qu’il ordonna terrifièrent les deux femmes qui durent toutefois se soumettre. Le secret fut bien gardé pendant plusieurs années au prix de sacrifices souvent cruels. Un malheur n’arrive jamais seul, dit-on. Les grands-parents pouvaient témoigner de la véracité de ce dicton. A cinq ans, le garçon qui vivait chez eux n’avait plus de maman et il souffrait d’un douloureux handicap. Henriette acceptait cette pénitence que le Seigneur lui infligeait, et Gustave regrettait que le gamin n’ait pas les capacités pour être son successeur. Alors, les braves gens s’évertuèrent à trouver un chemin à Louis, leur protégé et leur rayon de soleil. Cette volonté de bien faire, mais aussi leur naïveté provoqueront des erreurs encore une fois lourdes de conséquences… L’admiration que le dévouement des septuagénaires suscitait et peut-être aussi les prières d’Henriette finirent par surmonter presque tous les obstacles. La société avait évolué aussi. La révolte de la jeunesse puis des ouvriers en mai 1968 fut une rupture avec ce passé à la morale stricte et à l’omniprésence de la religion. Un vent de liberté soufflait pendant que le modernisme entrait dans les foyers. Gustave pouvait alors affronter le regard des autres et dévoiler cet autre secret que personne ne connut ou ne voulut découvrir.
1
Ce 11 juillet 1955 était une journée radieuse. Une journée comme on n’en rencontre que très peu dans une année. Le soleil brillait de tout son éclat dans un ciel d’un bleu sans tache. La ferme, ordinairement calme et silencieuse, bourdonnait de bruits multiples et s’animait des gestes des hommes et des femmes qui besognaient. Le gerbier, construit depuis quelques jours avec beaucoup de patience et d’efforts, était rongé par l’activité. Des fourches lui lacéraient les entrailles et le vidaient de sa substance. Sur son flanc, un monstre affamé et bruyant appelait sans relâche de la nourriture pour satisfaire son appétit gargantuesque. C’était la journée de battage, ce jour unique qui vient récompenser les longs mois de labeur, de craintes et d’espoir. L’énorme machine avalait les gerbes dans un vacarme assourdissant. A ses pieds, les hommes souffraient de la chaleur et de la poussière, mais ils travaillaient sans rechigner. Tout à coup, de cet enfer de bruit, de sueur et de fatigue, surgit un cri violent : « Arrêtez, arrêtez tout ! » Comme l’écho parcourt la vallée, cet appel zigzaguait, d’un individu à l’autre, sur l’aire de battage. Là-bas, sur l’avant du tracteur, s’étalait une tache bleue. Rose était affalée sur une des roues de l’engin. L’immense courroie qui ondulait près de sa tête soufflait un courant d’air dans ses cheveux ébouriffés. Ses affaires posées à terre indiquaient que la jeune fille avait ressenti le malaise qui s’emparait de son corps. Que s’était-il donc passé ? Quelques instants auparavant, Rosy comme on l’appelait ici, voletait d’un ouvrier à l’autre comme un papillon butinant les fleurs de l’été. Un panier accroché à son bras, elle proposait des boissons aux travailleurs au visage las et gris de poussière. Elle s’attardait auprès des plus jeunes et plaisantait avec les anciens. Pour tous, c’était un moment agréable et une pause bienfaisante. Cet arrêt momentané du travail, sous la canicule estivale, permettait à chacun d’éponger la sueur qui collait la chemise à la peau. Le passage de la jeune fille dessinait un sourire sur les frimousses et la reprise de l’activité s’en trouvait encouragée. Rosy terminait sa ronde par les situations les plus périlleuses. Grimpant aux échelles, elle rendait visite aux gaillards en équilibre sur le gerbier, puis au patron et à son acolyte penchés sur la gueule du monstre. Là, pendant que l’eau glougloutait dans les gosiers asséchés, elle ne quittait pas des yeux la bête qui se nourrissait de la récolte de l’été. Dans ses déplacements comme dans ses escalades, Rose se souciait peu des précautions pudiques élémentaires. Sa blouse largement dégrafée dévoilait la naissance de ses jeunes seins. En haut de l’échelle, sous son vêtement léger, ses longues jambes s’offraient aux regards. Et cela aussi participait à l’encouragement de ceux qui ne se gênaient pas pour savourer la magnificence du corps. Alors, que lui arrivait-il ? Le tracteur cracha un dernier panache de fumée, les courroies freinèrent les poulies et le vacarme cessa. Des hommes s’approchèrent de l’adolescente immobile et tentèrent de la maintenir debout. Quelqu’un tapota les joues, un autre versa un peu d’eau sur la figure et Gustave, le père, surgit en courant et en rouspétant. « Elle n’écoute rien ! Je lui avais dit de mettre un chapeau, mais pour Mademoiselle cela faisait vieillot ! Amenez-la à la cuisine, les femmes s’en occuperont ! Et vous autres au boulot, la journée n’est pas finie ! » L’entrée du cortège dans la maison provoqua un certain émoi. Henriette, la mère, se précipita. Trois autres femmes, les pommettes rougies par la chaleur du feu qui crépitait dans la cheminée, étouffèrent des cris de surprise. Rose, secouée, ballottée, retrouva peu à peu ses esprits. « Messieurs, je vous remercie. Je vais prendre soin d’elle. » Énergique, la maman saisit sa progéniture sous les bras et l’aida à franchir les marches de l’escalier qui conduisait à sa chambre. A peine allongée sur le lit, la jeune fille eut des haut-le-
cœur. Henriette approcha une cuvette et, dans un gargouillement révélateur, la malade vomit. Dans son visage blême, des yeux pleins d’inquiétude s’écarquillaient. Le trouble qui envahissait alors les deux femmes ne laissait aucun doute sur leur pensée. « Je sais ce qui t’arrive Rose ! Et ce n’est pas du beau ! Ton père va être furieux ! Repose-toi, nous en reparlerons plus tard » Henriette avait serré les poings. Ses traits déformés trahissaient sa peine, ses craintes et ses interrogations. Sa fille était enceinte, cela elle le savait, mais quelles suites aurait cette invraisemblable catastrophe. Accrochée à la rampe de l’escalier qui la ramenait à ses marmites, elle ressentit toute l’énormité de la situation. Quand Gustave aura fini de hurler, de menacer, que se passera-t-il ? « Alors comment va-t-elle ? Questionnèrent, en chœur, les cuisinières. – Ça va, ça va… C’est un petit malaise dû à la chaleur, sans doute. De plus, elle ne mange rien… Mais vous, vous feriez bien de vous reposer un peu et de vous donner un coup de peigne, car vous ressemblez à des sorcières ! » Les quatre amies se forcèrent à sourire, mais Ernestine, de sa langue de vipère, ne put s’empêcher de conclure : « Dans certaines situations, les sorcières sont parfois utiles… »
On entendit les pas des hommes traîner sur les dalles de la cour. A la queue leu leu, ils entrèrent dans la pièce où une grande table avait été dressée. Ils avaient fait un brin de toilette au robinet de la citerne extérieure et la satisfaction d’une journée bien remplie se lisait sur leur mine fatiguée. Rose les attendait, récupérait leur couvre-chef et servait le vin du cru. Son sourire, un peu forcé, disait à tous que tout allait bien. Elle appliquait en cela les consignes de sa mère : « Tu ne laisses rien paraître. Tu souris et tu travailles comme d’habitude. Personne ne doit soupçonner le moindre changement en toi. Si tu te remues un peu, la pâleur de tes joues rosira bien vite. » Les dîneurs s’enquirent de la santé de la belle, le plus souvent avec courtoisie. Quelques gaillards esquissèrent des observations plus ou moins graveleuses, mais le père mit fin à tout cela. Sa forte corpulence s’encadra dans l’entrée, il roula entre ses doigts les extrémités de sa moustache et dévisagea sa fille. « Mangez, vous autres, et foutez-lui la paix ! » Il n’en fallait pas plus pour calmer les ardeurs, car le père Boulloc avait la réputation de ne pas être un tendre. Chacun savait ici qu’il valait mieux s’incliner plutôt que de le titiller ou de le contrarier. Le repas fut copieux. La joie générée par l’absorption de vins abondants et variés chassa les douleurs multiples. Quelques individus se lancèrent dans une danse endiablée et les chanteurs furent mis à contribution. Ce brouhaha de champ de foire ne dura pas longtemps, car la fatigue invita chacun des convives à rejoindre son domicile. La journée du lendemain promettait d’être aussi rude. Il fallait donc savoir doser ses forces. Henriette aurait bien voulu que ce repas s’éternise, au moins jusqu’à l’instant où son homme déciderait d’aller se coucher. Mais la petite famille se trouva vite seule dans la maison désertée. Le moment était venu d’informer Gustave sur l’état de sa fille. Les deux femmes étaient serrées l’une contre l’autre, près de l’âtre où les braises pâlissaient. Elles entendirent la voix grave du père qui chantonnait. Ses pas frottaient lourdement le sol et, quand il s’approcha d’Henriette, ses yeux pétillaient. Un large sourire éclaira son visage. « Voilà une belle journée ! Et la récolte est bonne cette année ! » Son épouse n’ignorait pas que le bon vin réjouissait le cœur de son mari et emplissait son corps d’une humeur guillerette. Le moment était sans doute propice à l’examen du problème qui se posait à tous. « Tu ne demandes pas à ta fille comment elle va ? – Je vois bien qu’elle se porte mieux… un simple coup de soleil !
– Gustave, ce n’est pas un coup de soleil… Rose est probablement enceinte ! » Un tonnerre ébranla la bâtisse. Le sourire devint rictus. « Enceinte ! Qu’est-ce que c’est que cette histoire ! Parle toi, dis-nous que ce n’est pas vrai ! » Il avait saisi le bras de la malheureuse et tentait de la regarder dans les yeux, afin d’y lire la vérité. Instinctivement, Rose s’était protégé le visage et tremblait de tous ses membres. D’une voix presque inaudible elle murmura : « Je ne sais pas moi si je suis enceinte ou pas ! – Nom de Dieu, tu es la mieux placée pour savoir si tu as couché avec un bonhomme ou non ! » Un long silence plongea la pièce dans un suspense difficile à supporter. Les parents se regardaient et attendaient le « non » qui les rassurerait, mais auquel ils ne croyaient pas. « Oui, un garçon m’a prise… Cela a été si soudain, si impulsif ! » Henriette détourna le regard tandis que Gustave, dans une rage folle, criait, insultait, voulait tout savoir des circonstances et le nom du salopard. « Ta mère et moi on se crève du matin au soir sur notre lopin de terre pour te payer des études. Non seulement tu n’es pas capable de réussir tes examens et voilà que nous apprenons que notre fille est une traînée ! Tu es la honte de la famille ! Nos ancêtres doivent se retourner dans leur tombe !… Vas te coucher ! On réglera tout cela demain ! » Restés seuls, silencieux, Gustave et Henriette savaient que leur vie basculait. La nouvelle balayait brutalement l’euphorie de la journée. La satisfaction d’avoir bien travaillé et d’être récompensé par une récolte abondante était chassée, piétinée par l’insouciance de leur unique enfant. Soudain pesait sur leurs épaules le poids des traditions qu’ils bafouaient. Leur passé ordonné, construit, ne les avait pas préparés à un tel échec. Gustave avait hérité de la propriété, comme son père l’avait reçue du sien, selon un rite séculaire. Henriette venait d’un village voisin. La rencontre avec son futur mari avait été organisée par des amis communs aux deux familles. Ils avaient évalué les caractères, ils avaient estimé les « fortunes » de chacun et ils avaient décidé qu’il fallait unir ces deux-là. Il est vrai qu’ils formaient un couple harmonieux. Lui, de taille moyenne, était trapu et musculeux. On le savait travailleur et sérieux, bougon parfois, serviable toujours. Elle, mince et au port élancé, cachait une beauté discrète que le manque de temps ou d’envie empêchait de mettre en valeur. Elle apportait, avec son maigre trousseau, les compétences requises pour tenir une maison. Cet apprentissage abordé dès son plus jeune âge, l’avait coulée dans le moule ancestral des us et coutumes. Elle savait qu’elle devait s’en remettre aux décisions de son mari. Elle s’occuperait des tâches ménagères et de toutes les activités dévolues à la femme d’un agriculteur. Elle donnerait la vie à de nombreux enfants. Elle les élèverait dans le cadre strict qu’on lui avait inculqué : politesse, égards envers les autres, et amour du travail. Elle n’oublierait pas que ses petits seraient l’image de la famille et qu’ils devraient donc toujours être propres et correctement habillés. Pour l’aider dans son projet, elle pouvait compter sur Dieu. Son dieu en qui elle croyait, à qui elle parlait et dont elle respectait toutes les décisions… Aujourd’hui, elle lui en voulait un peu de ne pas l’avoir aidée à mettre au monde ces nombreux enfants qu’elle désirait. Une grande famille aurait encouragé Gustave à développer le petit domaine. Il disait souvent : « Le travail ne manque pas, mais il faut des bras pour l’abattre ! » Alors, contrairement à bien d’autres, ils s’étaient contentés des hectares reçus. La petite ferme en comportait une vingtaine. Elle était, depuis des générations, la mère nourricière de la famille. Le travail était dur et les journées interminables, mais chaque saison apportaitSarécolte. Aujourd’hui, c’était le grain qui coulait à flots dans les sacs de jute. Hier, le fourrage à la senteur enivrante avait rempli la grange. Demain, le raisin bouillonnera dans l’énorme cuve. Gustave, heureux, chantonnera en foulant de ses pieds les grappes bleutées. Et puis viendra l’hiver et, dans la bergerie, le lait giclera dans les bassines de fer blanc.
Gustave soulignera cette année encore : « On a quand même de la chance ! Dehors il gèle à pierre fendre et nous, nous sommes là au chaud, les pieds dorlotés par trente centimètres de litière et le nez dans la laine des moutons ! » Il y aura les pommes de terre entassées dans un coin de la cave à la disposition de la famille, mais aussi des cochons. Les billes de bois, arrachées à la forêt, s’empileront en un immense cordon parfaitement aligné. La volumineuse cheminée recevra, comme toujours, une nourriture abondante. Encore une fois on oubliera le suint qui gerce les mains et provoque des crevasses. On niera la douleur des reins brisés par une position inconfortable. Henriette frottera ses yeux usés par les longues soirées de couture et de mise en conserve des fruits et légumes. Leur vie c’était cela et ils étaient heureux, car honnêtes et travailleurs.
2
La journée, aussi ensoleillée qu’elle fût, se présentait comme l’une des plus mélancoliques qu’aient vécue les occupants de la ferme. Gustave et Henriette étaient désemparés et tristement silencieux. Leur visage portait les stigmates d’une nuit difficile et des dures décisions qu’il fallait prendre. Rose, cloîtrée dans sacarrée, était physiquement invisible, mais virtuellement présente partout. Bricole, la chienne, était elle-même déboussolée. La trentaine de brebis bêlaient dans la bergerie et personne n’intervenait. La brave bête allait, de temps à autre, flairer sous la porte de la chambre de Rose, puis revenait se coucher sous la table l’œil inquiet. L’orage s’abattit en fin de matinée, juste avant le déjeuner. Henriette s’occupait de la soupe qui cuisait dans un faitout suspendu au-dessus des flammes quand soudain : « Rose, descends ! » Le cri du père ébranla la maison. L’angoisse s’installa. La jeune fille s’assit sur le banc et, les bras croisés sur la table, elle attendit la sentence. « Tu as fait une grosse bêtise que je ne peux pas pardonner. Ce que j’ai décidé te laissera le temps de réfléchir et d’expier ta faute. Pendant les vacances scolaires, jusqu’à fin septembre, tu continueras à aider ta mère comme auparavant. Après la rentrée des classes, tu logeras dans la cabane du Pré de la Roche et tu y resteras jusqu’à l’accouchement. Je suis bien obligé d’accepter les conséquences de ton comportement irresponsable, mais je ne supporterai pas les ragots, la médisance et les quolibets. Personne ne doit savoir, tu entends, personne ! Le déshonneur des Boulloc ne doit pas s’étaler sur la place publique ! » Le poing s’abattit sur la table, ponctuant une tirade qui se voulait définitive. Henriette tenta toutefois quelques interrogations : « Il n’y a pas d’eau, pas d’électricité et pas de chauffage dans cette baraque ! C’est plein de poussière et le toit est une vraie passoire. Elle ne va pas dormir sur la paillasse qui traîne par terre depuis plus de vingt ans ! Et que dirons-nous aux gens, aux voisins, quand ils demanderont des nouvelles ? – On dira qu’elle est en pension chez les frères de Saint Joseph. Quant au manque de confort, elle s’y fera. Nous, on a bien vécu comme ça ici, quand on s’est marié, et on n’en est pas mort ! Tu montreras à ta fille ce que veut dire nettoyer, ranger, astiquer. Il y a assez de draps, de serviettes et de torchons dans les armoires, pour équiper un château. Maintenant, elle n’a plus besoin de trousseau ! » La voix de l’homme s’apaisait, ses mains ne tremblaient plus et sa forte corpulence s’était affaissée. Profitant de cette accalmie et de l’apparent accablement, Rose se leva brusquement et hurla à son tour : « Je sais ce que tu penses. Je sais pourquoi tu es si dur avec moi. Tu te dis que si maman avait fait un garçon, tu n’aurais pas tous ces ennuis. Si tu avais eu un héritier, il serait dans les champs à l’heure actuelle. Tu le regarderais abattre la besogne et tu serais fier. C’est pour cela aussi que tu as accepté, à contrecœur, de me laisser continuer mes études. Ici, je ne servais à rien. Ton ambition ne rêvait que de ce successeur qui perpétuerait la tradition. Peu importe que ce soit la misère, le manque de confort, la négation du progrès ! Mais ce garçon que tu appelais de tes vœux n’est pas venu. A sa place, il y a une pisseuse, une emmerdeuse. Et bien, moi, je vais te le faire ce mâle, beau, costaud, bosseur ! » Gustave s’approcha d’un bon, la main ouverte. Il aurait probablement giflé sa fille si la mère ne s’était pas interposée. « Arrêtez tous les deux ou je vais devenir folle ! Rose, demande pardon à ton père et toi, Gustave, calme-toi. Tous ces cris ne servent à rien. A présent, il faut prendre ses responsabilités et assumer la suite. Dieu nous jugera sur notre comportement, nos fautes ou
nos erreurs ! – Au lieu d’appeler le Bon Dieu à ton aide, tu ferais mieux de chasser le diable qui rôde dans cette maison ! » Rose rejoignit sa chambre, en pleurant. Henriette servit la soupe à son mari qui fut le seul à dîner ce jour-là. Une immense peine écrasait les cœurs et soudain l’image d’une vie gâchée embua les yeux des parents accablés.