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Louison la douce

De
Son père voulait qu'elle soit paysanne, Louison a décidé de devenir infirmière. Sur le champ de bataille, elle va chercher les blessés. Un homme à la silhouette vacillante implore son aide. Il a une blessure à la tête et ne sait plus qui il est. Louison doit faire un choix crucial : l'abandonner là ou le ramener au château.
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Table des matières
Couverture Titre Uu même auteur I Les uhlans II Le tourment de Louison III Le prisonnier IV La haine des Prussiens V L’indésirable VI Les réfugiés VII Le jour d’une grande bataille VIII Le rétablissement de Fritz IX Le champ de bataille X Uans Loigny en ruine XI Premiers soins XII Ues bouches à nourrir XIII La salle d’opération XIV Le boulanger prussien XV La chambre de M.Laurent XVI La gifle XVII L’amputation XVIIILa Rhapsodie hongroise XIX Ûn drame évité de justesse XX Noël 1870 XXI Ue bien mauvais conseils XXII Ûne sombre tentation XXIII Retour dans l’armée XXIV Ûne lettre de recommandation XXV La main sur le fusil XXVI La peine de madame XXVII Pour l’amour de Louison XXVIII Ûn incroyable retour XXIX Ues nouvelles de Paris XXX La préparation d’un mauvais coup XXXI La jument XXXII Les préparatifs d’Ernest XXXIII Aller à Paris XXXIV La mémoire retrouvée XXXV La nuit du crime XXXVI Pour l’amour de Louison Épilogue Ûn nouveau départ 4e de couverture
Roger Judenne est né dans une famille d’origine rurale. Son enfa nce se déroule au contact de la nature et des paysages de la Beauce. Devenu instituteur rural et secrétaire de mairie, il s’adonne à l’écriture, alt ernant avec bonheur romans du terroir et romans pour la jeunesse.
Titre
ROGERJUDENNE LOUISON LA DOUcE
Drôle de moisson La petite Suzanne La Maison d’en face Les Bons Jours
Au coin du feu Le propriétaire de cathédrale
Copyright
Du même auteur
Aux éditions De Borée
Autres éditeurs
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. ©De Borée, 2008
I
Les uhlans
RNEST S’ENGOUFFRA dans l’ancien pigeonnier en ronchonnant, grimpa le s E trente-cinq râlons de l’échelle centrale et escalad a les poutres de la charpente à quatre pattes. Il se réfugia dans le clocheton qui surplombait la coupole du toit en continuant à bougonner: «Le bois, je l’apporterai si j’veux!» Il fronça les sourcils qu’il avait forts et étira s es lèvres épaisses en une moue têtue. Il renfrogna son visage, affirmant son opposition d ’un coup de tête de mauvais taureau. «Non mais! Il se prend pour qui pour me donner des ordres?» Le pigeonnier du château était une tour monumentale de plus de quinze mètres de hauteur construite à l’angle sud-est de la cour d’h onneur. Rien à voir avec un quelconque pigeonnier de ferme. La couverture d’ard oises en forme de tiare papale surmontée d’un clocheton dépourvu de cloche lui con férait une élégance digne de la noble demeure du marquis. Ernest se redressa dans l e clocheton. Son visage émergea au niveau de la partie ajourée à partir de laquelle il avait une vue imprenable sur l’ensemble du domaine. La bise, particulièrement gl aciale en cette fin novembre1870, le cingla comme une poignée de gros sel. En bas, le majordome sortait de la cour des communs. Ernest suivit un instant son pas cérémonie ux et haussa les épaules. «De quoi il s’occupe?» Le benêt n’avait pas forcément mauvais fond. Depuis très longtemps, tout le monde au château connaissait son comportement caractériel qui le poussait à se mettre subitement en colère ou à afficher une opposition à la moindre contrariété. La première fois qu’il s’était caché dans le pigeonnier, il n’a vait pas six ans. On avait d’abord cru qu’il s’était enfui dans la forêt ou l’immense parc du château où on l’avait cherché une partie de la journée. En fin d’après-midi, il était réapparu, calme et souriant en expliquant qu’il avait passé toutes ces heures dans la charpente de la tourelle, et qu’il avait regardé les gens le chercher. Depuis, et bien que sa mère ait mille fois essayé de l’en dissuader en raison du danger que représentaie nt ces escalades, chaque fois qu’une contrariété le poussait à faire sa «tête de cochon», comme disait Bertine, il se réfugiait là-haut. «Non, mais…» Il avança son visage renfrogné vers l’ouverture. Un souci de symétrie présidait à l’agencement du do maine. Au centre, il y avait le château. Devant, la cour d’honneur, dont l’entrée é tait fermée par une imposante grille encadrée de douves aux murs de briques. À droite de la cour d’honneur, la ferme et le fournil. À gauche, parfaitement symétrique dans sa forme et ses dimensions, une autre cour entourée de bâtiments que l’on appelait les co mmuns. C’est là qu’on trouvait la magnifique écurie de M.le marquis, les remises des calèches, la forge, l’orangerie où palmiers et orangers hivernaient, les loges où séch aient des centaines de stères de bois de chauffage, une seconde écurie plus petite p our abriter les chevaux de peine et l’âne, la buanderie, la chapelle des domestiques et une dizaine de logements et de pièces destinés à tout ce que le château employait de jardiniers, gardes-chasses, cochers, bûcherons, maîtres-chiens ou autres «toute s mains», terme qui désignait les
hommes qu’on employait pour tous les travaux qui ne nécessitaient aucune qualification. Ernest suivit le majordome dans sa remontée de l’al lée centrale jusqu’à ce qu’il atteigne l’entrée du château et s’y engouffre. Une fois la porte de service refermée, ses yeux restèrent accrochés à la belle demeure de troi s étages construite vers 1730 que M.le marquis, unique héritier d’un maréchal d’empir e, habitait avec sa femme et ses cinq enfants. Puis son regard balaya la cour d’honn eur, le pavillon des archives, qui était en tout point semblable au pigeonnier, et se tourna vers la ferme du château, symétrique aux communs. Il pivota sur sa jambe recr oquevillée sous sa fesse. De ce côté, il surplombait la cour carrée fermée par des granges trapues, des soues à cochons, et la vaste bergerie où le troupeau de mér inos ramené tout spécialement d’Espagne par le maréchal faisait la fierté de M.le marquis. Des moutons de cette qualité, il n’y en avait pas à cent kilomètres alen tour. La ferme était exploitée en direct par M.le marquis, aussi n’était-elle dirigée ni par un fermier ou autre métayer, mais par un régisseur qui gérait le domaine agricole et son petit monde de journaliers avec la même bonhomie douce et paternaliste que celle affic hée par M.le marquis. D’ici, Ernest dominait le logement du régisseur qui occupa it une partie de l’aile nord de la ferme et se prolongeait par l’écurie et une étable qui, en période ordinaire, abritait une quinzaine de vaches. Mais la période n’était pas or dinaire. Depuis le mois de juillet1870, les multiples réquisitions effectuées tant par les troupes françaises que par les troupes prussiennes avaient fait fondre de moit ié le cheptel de l’étable, des soues à cochons, des poulaillers et de la bergerie. Dans le coin opposé, les bâtiments nord et est de l a ferme se rejoignaient en une loge assez vaste pour abriter deux ou trois charret tes. Sous la loge, un couloir donnait accès au fournil, véritable boulangerie constituée d’une grande pièce équipée d’un four en briques et tuiles où l’on cuisait chaque jour le pain nécessaire aux besoins du château. Outre M.le marquis et sa famille, il falla it approvisionner domestiques, jardiniers, cochers, gardes-chasses, régisseur, jou rnaliers et paysans habitant Rouvray qui donnaient des journées pour les travaux des cha mps ou effectuaient des coupes de bois en hiver. La plupart du temps, toutes ces f amilles avaient une ribambelle de gosses à nourrir. Bref, selon les jours, il fallait cuire du pain pour 120 à 150 personnes, soit une grande corbeille de petits pains ronds pou r la famille du marquis et une bonne quarantaine de grosses miches de quatre livres pour les autres. Louison sortit sous la loge et posa deux bidons à e au contre le mur du fond. Alors, d’un coup, la mauvaise tête que faisait Ernest depu is que le majordome l’avait contrarié disparut. La vue de la jeune fille lui ti ra un sourire. «Sortir du fournil sans se couvrir, va prendre fré.» Avant de ravitailler le château, son vrai travail à lui, Ernest, c’était d’apporter du bois pour chauffer le four. L’apparition de la belle Lou ison le réjouit et le rappela à son travail. Il posa les mains sur la poutre et amorça une rotation pour reprendre appui sur les genoux. Ce faisant, il tourna la tête et son re gard balaya la cime des chênes de la forêt qui entourait le domaine. Au sortir des bois, la route de Rouvray ouvrait une sorte de gueule sombre. Un tombereau escorté par six cavaliers en uniforme déb oucha. D’instinct, Ernest baissa la tête dès qu’il aperçut les militaires et ramena son regard au ras de l’appui. Le cavalier qui chevauchait en tête tenait une lance qui se ter minait par un fanion noir et blanc. Ou plutôt, il ne la tenait pas. Le talon de la lance é tait posé sur l’étrier et une lanière enroulée autour de son bras la maintenait sans mobi liser la main du soldat. «Des uhlans!»
Les six Prussiens montaient des chevaux très hauts, ce qui les rendait impressionnants. Dans le tombereau, le chapeau enfo ncé bas sur le front, le maire de Rouvray, un fermier âgé et court sur pattes qui s’a ppelait Pierre, se cramponnait à la ridelle. Un paysan marchait à hauteur de la tête du cheval mais Ernest ne le reconnut qu’au moment où escorte et attelage s’engagèrent da ns la courbe de la route. C’était Édouard, un cousin de Louison, cultivateur et propriétaire d’une petite ferme au bourg. «Mais qu’est-ce qu’il fout avec les Prussiens?» Les cavaliers maintenaient leurs chevaux au trot et le claquement sec des sabots ferrés tambourinant sur les pierres gelées couvrait le pas lourd du percheron de labour qui tirait la carriole. Ernest suivit leur avancée jusque devant la grille monumentale du château. L’officier uhlan leva la main et lança un ordre en allemand. Le tombereau s’arrêta tout près du mur des douves mais les cheva ux des soldats continuèrent à piétiner sur place. 1 «Steigen Sie herab!» lança l’officier en se tournant vers le maire. Le groupe n’était pas à plus de cinquante mètres. E rnest distingua le visage rougeaud du gros homme qui lança une jambe par-dess us la ridelle et descendit en utilisant la grande roue comme une échelle. Une foi s les deux pieds sur le sol, le maire enleva son chapeau et s’épongea le front. Malgré le froid glacé, il transpirait fort. 2 «is.Tragen Sie den Anforderungsbefehl an Herrn le Marqu » L’officier accentuait fortement certaines syllabes. Le maire sortit un papier de sa poche. L’officier se mit debout sur ses étriers et tendit le bras en direction du château. Le maire franchit la grille et avança dans l’allée centrale. L’officier piqua des éperons. Ernest n’avait pas compris les paroles mais, comme le maire avait déjà apporté ce genre de papier, il comprit qu’ils en voulaient, un e fois encore, aux patates et aux cochons. «Ils viennent réquisitionner!» Au milieu des cavaliers à l’arrêt, le pauvre Édouar d n’en menait pas large. Il tenait son cheval au ras du mors, un vieux cheval de labou r épuisé et aveugle qu’il était obligé de remettre à la peine depuis que les França is lui avaient réquisitionné sa belle jument. Les uhlans étaient terrifiants, à cause de leur uniforme bleu-noir, de leur casque surmonté d’un carré qui les grandissait de v ingt centimètres, à cause surtout du court fusil qu’ils tenaient à la main et du sabre qui battait leur cuisse gauche. Le maire avançait vers l’escalier monumental, se re tournant tous les trois pas, poussé par le piétinement du cheval que l’officier maintenait sur un rythme de trot. Ernest avait l’impression que les courtes pattes du maire tricotaient d’une façon si désordonnée qu’elles allaient s’emmêler et jeter le gros homme à plat ventre devant les sabots de l’animal. La frousse poussa Ernest à redescendre. Il fallait prévenir les autres. Il recula, s’allongea sur la poutre qu’il empoigna à pleins br as et tendit ses deux jambes dans le vide. Quand il sentit le premier barreau sous ses p ieds, il se redressa et dévala l’échelle à toute vitesse jusqu’à ce que ses talons atteignent le sol, renonçant, pour ne pas faire un bruit qui attirerait l’attention, au s aut de deux mètres qui terminait habituellement chaque descente. Il ouvrit la porte du pigeonnier, traversa la cour de la ferme en courant et fit irruption dans le fournil. «Les uhlans! Ils viennent réquisitionner!» Anatole était boulanger au château depuis trente an s. Il était en train de sortir les pains de la deuxième fournée. Le long manche s’immo bilisa et la grosse boule ronde posée sur la pelle en bois s’arrêta une seconde à h auteur de la porte de fonte,
dégageant de puissants effluves de pain croustillan t. Anatole haussa les épaules: «Ben oui! ils viennent chercher leurs pains. Pourqu oi que tu crois qu’on fait trois fournées ce matin?» Anatole tira sur le manche de la pelle, sortit comp lètement la boule du four et l’approcha de la grande table. Louison la saisit, s e dépêchant de la ranger sur le tas pour ne pas se brûler les doigts. Ernest regarda le s énormes piles de pains alignées sur la table, découvrant soudain qu’ils étaient ron ds et non pas allongés comme habituellement. «Des boules de quatre livres, ajouta Anatole qui av ait l’impression que le cerveau lourd du benêt n’assimilait pas bien ce qu’il voyai t. On a l’ordre depuis hier. - C’est pour ça que je suis venue aider, ajouta Lou ison. Ton père aussi.» Penché au-dessus du pétrin qui occupait le coin opp osé à la porte, Mathurin tendait la gueule d’un sac et versait de la farine en un fl ot régulier. Il tourna la tête vers son fils et haussa les épaules. «Comprend jamais rin…» marmonna-t-il. Le fournil était une pièce blanche à peu près carré e qui pouvait avoir dans les six ou sept mètres de côté. Ici, il faisait chaud, une bon ne chaleur tiède chargée d’odeur de farine, de pain cuit au feu de bois et de levain fr ais. À droite et à gauche de la porte, des placards agencés dans les murs contenaient les corbeilles d’osier, les bannetons et tout un fourniment d’instruments nécessaire au t ravail du boulanger. La pièce était éclairée par deux fenêtres, l’une en face de la por te qui donnait sur le verger, l’autre, près de la cheminée, avait une vue directe sur l’im mense citerne circulaire qui recueillait toutes les eaux de pluie destinées à l’ arrosage des jardins. La cheminée occupait le centre du mur de droite. Elle était lar ge et si haute qu’on y entrait debout. Le four ouvrait sa gueule briquetée en forme de dem i-lune à hauteur des mains du boulanger si bien qu’il n’était nul besoin de se ba isser pour enfourner ou défourner. À l’intérieur du four, les dernières braises repoussé es contre les parois éclairaient la voûte de briques et de tuiles d’une lumière rouge. Par un ingénieux système, la porte de fonte basculait, si bien que, lorsqu’elle était ouverte, elle formait une tablette qui permettait de poser la pelle ou de trier les braise s. Anatole engagea à nouveau la pelle dans le four et, d’un geste sec, la glissa sous une boule. Ernest ne réalisait pas. Il restait figé . Il regardait Louison, les bras nus, les mains blanches de farine, la robe et le tablier nou é autour de sa taille embaumant le pain chaud. Ses doigts vifs caressaient les croûtes encore fumantes, effleuraient les arêtes légèrement grillées qui se teintaient de bru ns chauds au sortir du four, décrivaient, tel un chien de berger, de rapides man ipulations pour affermir la pyramide qu’elle avait échafaudée sur la table et regrouper le troupeau des pains. Il la trouvait belle. Louison remarqua son air de chien à l’arrêt. «Ils vont arriver et on n’a pas fini, le brusqua-t- elle. Reste pas planté comme un piquet. Apporte les paniers qui sont dans le couloi r.» Ernest sembla se réveiller en sursaut et, instincti vement, obéit. Il se retourna, quitta le fournil une poignée de secondes et revint avec u n grand panier d’osier dans chaque main. «On n’en mettra pas plus d’une quinzaine par panier , estima Louison. Faudra faire plusieurs voyages. - Mathurin et Ernest m’aideront. Toi, tu resteras i ci et tu rempliras un panier pendant qu’on portera l’autre», lui répondit Anatole. Louison entassait les derniers pains sortis du four directement dans la première
corbeille quand le maire fit irruption dans le four nil. Derrière lui, la haute silhouette d’un uhlan s’encadra dans la porte. Le Prussien poussait le maire en lui plantant le canon de son fusil dans les reins. Jamais les quatre dome stiques du château n’avaient vu un ennemi d’aussi près. Ils frissonnèrent. Largement c aché par le corps lourd du maire en sueur, on ne voyait guère du Prussien qu’un visage sévère flanqué d’une fine moustache et de magnifiques yeux bleus, mais c’étai t suffisant pour effrayer. Le casque noir lui donnait un air terrible. Les trois hommes s’immobilisèrent. «és.Faut charger, dit le maire. C’est qu’ils sont press » Louison réagit la première. Elle poussa du pied le panier contenant une douzaine de boules et finit de le remplir. «C’est ça, dit le maire. Anatole et Mathurin, appor tez le panier dès qu’il sera plein. Toi, Ernest, viens avec moi.» Le uhlan écarta le maire, entra à l’intérieur du fo urnil et, pour mieux surveiller les opérations, il se cala dans un coin, entre la porte et la fenêtre, le dos plaqué contre les portes du grand placard. Le fourreau de son grand s abre racla le sol. Il leva son fusil vers Ernest puis désigna la porte d’un geste du can on. Ernest contourna la table, essayant de se tenir le plus possible éloigné du Pr ussien, soulagé d’échapper au trou noir du canon d’où pouvait à tout moment partir une décharge. 3 «An die Arbeit!» ordonna le Prussien. Mathurin s’essuya les mains sur le sac accroché à s a ceinture en guise de tablier et saisit une anse du panier. Anatole posa sa pelle à défourner debout dans l’angle de la cheminée et empoigna l’autre. Dehors, Édouard avait reculé le tombereau et baissé la planche du cul. Il étalait deux ou trois bottes de paille de façon que le pain soit isolé du plancher. Le maire ordonna à Ernest: «Monte. Édouard te les passera. Tu les rangeras au fur et à mesure.» Deux chevaux portant couverture bleue roulée derriè re la selle et sacoches de cuir posées à califourchon sur les reins étaient attaché s à un anneau, près de la porte de l’étable. Les deux cavaliers étaient descendus. Ern est comprit que le premier était celui qui surveillait dans le fournil. Quant au second, i l était posté au fond de la loge. À une dizaine de mètres au milieu de la cour, droits sur leurs montures, l’officier et trois soldats s’étaient déployés et supervisaient le char gement. Ils scrutaient les toits, le fusil pointé, cherchant sans doute à débusquer quel que tireur caché dans les greniers. Anatole et Mathurin débouchèrent du couloir, le gra nd panier à bout de bras tant il était lourd. D’un geste machinal, le maire se passa la ma in sur le front puis s’essuya sur son pantalon. «Grouille-toi, lança-t-il à Ernest. Faut rendre le panier à Louison pour qu’elle le remplisse pendant qu’ils apporteront le deuxième.» Ernest monta. Anatole et Mathurin hissèrent le pani er au cul du tombereau. Édouard, juché au milieu de la roue, se pencha, saisit une b oule et la passa à Ernest qui la rangea à l’avant en prenant grand soin de la caler avec une poignée de paille. «J’vais voir pour les patates, dit le maire quand i l se rendit compte que le chargement était en route et qu’on n’avait plus bes oin de lui.» Ernest zieutait les cavaliers. Dieu qu’ils étaient impressionnants! Jamais il n’avait vu des chevaux aussi hauts ni des hommes aussi grands. Montés sur des animaux pareils, portant un casque qui les grandissait d’un e tête, raides et tendus sur les étriers, les soldats n’auraient pas pu entrer sous la loge. Et pourtant, la poutre qui soutenait les tuiles de rive était au moins à trois mètres du sol! «C’est bon», dit Édouard en saisissant le dernier pain.