Lucian

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Panique : reprenant conscience dans une chambre de motel inconnue, Lucian n'a que deux certitudes : il est "permanent à l'intérieur", et l'amitié indestructible d'Alex. De retour à Montréal il découvre qu'il est généticien. Alex et le vin rouge l'aident à faire face. Écho : Lucian l'immigré roumain serait en fait concepteur de sites web. Alex et lui se lancent à la recherche de leurs "clones psychologiques", d'après une théorie scientifique piratée sur Internet. Béatitude : finalement non : ils sont musiciens, rencontrent un succès inattendu entre Montréal et New-York, et Lucian retrouve le chemin du cœur de Sylvie. Après : à moins que Lucian n'ait écrit tout cela pour supporter la mort brutale d'Alex. Mais qu'il l'ait vécu, écrit ou rêvé, l'important est qu'il s'en souvienn
Publié le : lundi 9 septembre 2002
Lecture(s) : 56
EAN13 : 9782748121728
Nombre de pages : 223
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LucianFrancis Magnenot
Lucian
ROMAN' manuscrit.com, 2002
ISBN: 2-7481-2173-2(pourlefichiernumØrique)
ISBN: 2-7481-2172-4(pour lelivreimprimØ)Avertissement de l Øditeur
DØcouvertparnotrerØseaudeGrandsLecteurs(libraires,revues,critiques
littØrairesetdechercheurs),cemanuscritestimprimØtelunlivre.
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contact@manuscrit.comL“ es hommes qui se sont ØveillØs vivent tous dans le
mŒme monde, mais les hommes qui dorment encore
vivent chacun dans un monde diffØrent.”
HØraclite
À Franco et Irma ViscogliosiI:PANIQUE1
Le 23 exactement, à six heures du matin, je suis
rentrØchezmoi. C ØtaitlapremiŁrefois,maisj aire-
connuimmØdiatementladispositiondeslieux. L’en-
droit Øtait calme. Serein. ApaisØ. Je laissais glisser
ma main sur les murs imaginaires et chaque relief,
chaque aspØritØ, rØveillait une connaissance exacte
au creux de ma paume.
J aitournØsurmoi-mŒme,lesourireaulŁvres,dØ-
bordant d une joie inexplicable, j ai laissØ le soleil
deceprintempsintØrieurmechaufferlesjoues,mes
yeuxclosserepa tredeladouceurdelalumiŁre,mon
corps s Øtaler et Øpouser chaque centimŁtre cube de
ce nouvel espace. Je me suis assis dans un coin et
j’aicomptØenriantchaqueouverturesurl extØrieur,
esquissØ un pas de danse pour manifester mon bon-
heur.
Enfin, te voil .
Commentnepasselaisserentra nerparcettefŒte
improvisØe? Commentnepastomberàgenouxpour
remercier d’y avoir ØtØ invitØ ?
J arrivaischezmoi,jeposaismonsac,m essuyais
le front, et j entrais. Ce n Øtait donc pas un sommet
battuparlesvents,maisunhavredepaixoømones-
soufflements Øteignaitdelui-mŒme. Marespiration
s’amplifiait et me parcourait de la pointe des orteils
jusqu au sommet du cr ne, en mŒme temps qu une
11Lucian
ØvidencesedØployaitdevantmesyeuxavecunfrois-
sement de papier kraft :
Bienvenue chez toi, Lucian.
Et tout m Øtait familier. La sonoritØ diffuse du
lieu, sa lumiŁre forte et sa chaleur calme. Chaque
pierre sous mes doigts comme un souvenir, chaque
pas comme un retour attendu, chaque seconde qui
s Øcoulecommeuneaccoladeavecmoi-mŒme.
Lucian.
Lorsque je rouvre les yeux le dØcor change : je
suis dans une chambre de motel. Mais la sensation
demeure. Je fais plusieurs essais. Ouvert, fermØ.
L’univers et la joie inexplicables dans lesquels je
viensderentrersonttoujoursprØsents,bienquemes
yeuxmeprØsententdesinformationslØgŁrementdif-
fØrentes. Cette permanence me gonfle d un Ølan to-
talement foutraque. Je cŁde et je me roule par terre
enØclatantderire. ˙apourraitdurerdesjoursetdes
mois. Tant que cette sensationincroyable resteraau
creuxdemapoitrine. Jen aipaspeurdevoirdispa-
ra tre mon nouveau trØsor. Je ne vois vraiment pas
pourquoi je devrais avoir peur de quoi que ce soit.
˙aaexistØunefois;çapeutexisterdeuxfois.
DØsormaisj auraisbeaumesecouerdanstousles
sens, tŒte en bas ou en haut, trØpigner ou me mettre
les doigts dans la gorge pour vomir, cracher tout ce
que jepeux, riennechangeraà l intØrieur.
Àl intØrieur, jesuisdevenupermanent.
Je le rØpŁte trois fois de suite en prenant de
longues pauses entre chaque mot pour mieux les
goßter, les mordre, les mastiquer, pour les laisser
habiter tout l espace qui leur est dß, pour qu ils
courent à satiØtØ dans mon sang :
“À l intØrieur, je suis permanent.
Trois fois.
12Francis Magnenot
Dehors,maintenant. Ils agitbiend unechambre
demotel. ˙asevoitàlacafetiŁreposØesurcebureau
Øtroit, avec le paquet de filtres neufs et les doses de
cafØdisposØsjusteàc tØ,bienenØvidence. Comme
si j Øtais assez idiot pour ne pas comprendre qu’un
filtreetunedosedecettepoudrebrunesontdeuxØlØ-
ments essentielsdansla composition d un breuvage
matinal,qu’onobtientgr ceàcetappareillagecom-
pliquØ en plastique noir. Si j Øtais dans une auberge
ou un h tel chic, il n y aurait pas cette cafetiŁre sur
lebureau. NicettetØlØdesannØesquatre-vingtjuste
àc tØ,sursonpiedpivotantchromeetfauxbois. Ni
cette chaise hilarante rescapØe des annØes soixante,
ensimiliSka fa onvachelaitiŁre. ElleprØtendinvi-
terlevoyageuràØcrire,maiselleluicolleauxfesses,
et de toutes fa ons le bureau est encombrØ par un
Ønorme cendrier en Øpoxy moulØ, la cafetiŁre, les
filtres et les doses, ainsi qu une lampe à abat-jour
rectangulaire.
UnlitdØfaitetbancal,surlequelestjetØmonsac
de voyage, occupe la majeure partie du reste de la
chambre. Je n’ai pas la moindre idØe de la partie
du monde dans laquelle est situØe ce motel, et je ne
voisabsolumentpascequiapum yamener. Lavie
mettantgØnØreusementàmadispositiontouslesØlØ-
mentsnØcessairesàlaconfectiond uncafØ,jedØcide
de rØpondre à son invitation. L’odeur d’un colom-
biennoirserØpandbient tdanslapiŁce,mŒlØeàun
parfumdepoussiŁreetdeplastiquerØchauffØ.
Toutencomptantlesgouttesquitombentduper-
colateur, empli d un calme total, je m’invente un
nouveaujeu. Ils appellesouviens-toi. Enquellesai-
son sommes-nous ? Aucune idØe. Comment suis-je
arrivØ ici ? MystŁre. J’ai des sources d informa-
tionpotentiellesàportØedemain: monblousonest
pendu dans un placard, solitaire au milieu d une fo-
rŒtdecintresmØtalliquestordus. Jepourraistirerles
rideaux et regarder dehors. DØcrocher le tØlØphone
13Lucian
etvoirsiquelqu unrØpond. Maisjeneveuxpastri-
cher. C esttellementplusdr leàl’aveuglette.
Le goßt âpre du cafØ me prend d assaut sans mØ-
nagements. Suis-jemariØ? Mamontrem indiquele
23, mais de quel mois ? Bien sßr, ce serait meilleur
avec une tartine de miel. Ah tiens, voil une infor-
mationquitientlaroute: j aimelestartinesdemiel.
L’Ønergie qui s’accumule en moi à chaque gorgØe
ne vient pas uniquement du cafØ, c est certain. ˙a
ne ressemble pas à une crise de nerfs, ni à une at-
taquecardiaque. Jemesensjustecapabled’entamer
letourdumondeàpiedàl instant. Etvoil quiserait
dr le: jesuisunchanteurcØlŁbre,poursuiviparses
fans, parti se rØfugier à l autre bout du monde pour
Øcrire un nouvel album. Je me tourne vers le mi-
roirmaisrien,nidansmacoupedecheveux,nidans
mes vŒtements, ne confirme cette brillante idØe. Et
d ailleurs je n’ai apportØ aucun instrument de mu-
sique avec moi. Pourtant je sais jouer de la guitare,
c est absolument certain.
AlorsjesuisunhØrosenfuite. LegenreCheGue-
vara, poursuivi par les tueurs du pouvoir en place,
terrØ dans un motel en attendant de resurgir pour
mettre un terme à la dictature de l argent. Ah oui,
ons enrapproche. JesenslaprØsencerØcented une
grande rØvolte. Mais non, pas du tout. Depuis six
heures elle n a plus de raison d Œtre. C’Øtait un
leurre, une fausse piste, un Øcran de fumØe sur ce
qui se trame rØellement. Et d ailleurs en t tant les
poches de mon blouson pendu dans le placard je ne
sens aucune arme. Panne d intuition.
Ok, oø est la seringue ? Je veux la formule de
cette dope, là, tout de suite. Il est midi. Je n en
14Francis Magnenot
reviens pas. Il faudrait maintenant que je sorte. Ne
serait-ce que pour vØrifier si l’univers dans lequel
j’Øvolue depuis l aube reste vivant quand je quitte
ma chambre.
J avale ma derniŁre gorgØe de cafØ, enfile mes
chaussures et me dirige vers la porte en fredonnant.
Attention le monde, j arrive ! Et dØsormais, rien
n’est à mon Øpreuve : quoi que je puisse trouver de
l’autre c tØ, jesaurai letransformer en or.
UntourdeclØ,etj ouvrelaportedemachambre
d’un geste thØ tral. C est pas tous les jours qu’on
rena t, somme toute. Je suis inondØ de soleil. En
Conquistador averti, j avance la jambe, je bombe le
torse, et je place ma main en visiŁre au dessus de
mes yeux. L’air est d’une qualitØ totalement diffØ-
rente ici. Il me soutient plus. Je me loge dedans
comme on se creuse un lit à coup de reins dans le
sable mouillØ d une plage. Ma place Øtait rØservØe,
prØcisØment ici, justement aujourd hui. Mon em-
preinte, mon creux n attendait que moi pour m’y
glisser d un coup, comme je l ai fait, avec ce petit
balancØdeshanchestrŁsthØ tral,trŁsjeunepremier,
vachement attention, je prends la scŁne d assaut .
Public chØri, molØcules d oxygŁne, mŒme combat :
regardez-moi !
Hop-l !
Regardezcommeill’abienfait. Regardezcomme
il habite la scŁne. Regardez comme il triomphe, le
Lucian. Il ne sait pas oø il est. Il est complŁtement
ØblouiparlalumiŁredudehors,ilnedistinguestric-
tement rien, mais il triomphe.
Tout seul. Il n y a personne.
Sesyeuxs habituentetilserendcomptequ ilest
plantØsurunegaleriedemotel,dontaucunechambre
ne semble occupØe puisqu aucune voiture n est ga-
rØedevant aucune porte. Jamaisvu un triomphe so-
litaire aussi tonitruant, aussi fanfaronnesque, aussi
15Lucian
limpide. Jamais vu un geste aussi beau que ce pe-
tit saut dØhanchØ, ce pas de danse imperceptible et
gigantesque pourallerseplacer,l , justeau bonen-
droit,d unseulØlanetsansbavure,dansl empreinte
en creux demon corps qui m’attendait.
Jamais vu a.
Bon. C est que maintenant, il commence à faire
frais. Les murmures de la vie alentours ne sonnent
pas estivaux. Il y a une composante insistante de
froid, dans la maniŁre dont l atmosphŁre m’apporte
les bruits. Impression largement confirmØe par les
poilsdemesbrasquisedressent: rentreoucouvre-
toi, maisfais quelquechose. Jeretourne dans lapØ-
nombredemachambre,maistoujourstrŁsConquis-
tador. Hombre ! mon ØpØe, ma cape, je pars dØcou-
vrir l Amazonie. Aguirre c’est moi. Avant que son
casque ne se mette à rouiller.
Je n Øtais pas comme ça avant. Je trouvais que
j avais un gros cul, et une dØmarche de faible que
j essayaistoujoursdecompenserentrouvantunere-
marque brillante dŁs les premiers mots d une pre-
miŁre rencontre. Je ne me connaissais pas ce torse
conquØrant,cec tØmoustacheeffilØe,œild acieret
boucle d oreille en or.
J enfile mon blouson et je ressors faire quelques
pasdanslacourdumotel. Jesuisd’uncalmeinvrai-
semblable. Cette Ønergie dØmesurØe va me quitter
d un seul coup. Je vais me rØveiller et me mettre
à hurler au secours, venez me chercher, je suis fou.
En attendant je parade dans la cour de mon motel
en sautillant comme un gamin qui joue à l avion,
bras en croix, paumes des mains en avant et doigts
dØployØs pour mieux sentir tout l air d ici. Je dis-
tinguelesmoindresdØtails,lescouleursdØlavØesdes
mursetdesportessouslalumiŁrecrue,j Øtaisdansla
chambre huit, celle qui est peinte en rose et bleu. À
16Francis Magnenot
force de tournoyer sur moi-mŒme, j aper ois la sor-
tiedecettepetitecourcarrØeetm ydirigeàpasme-
surØs, en imitant le gars qui s’approche par derriŁre
pour faire peur.
Jesuislefarceurducoin,iln yaaucundoute.
C est a,monmØtier. Farceurdemotel. Toujours
sur la route. PayØ au pourcentage. ˙a ne peut Œtre
que a, sinon on m aurait dØj arrŒtØ.
Allô police, il y a un fou qui sautille et qui fait
des farces dans la cour d’un motel dØsert. Venez le
chercher. ˙a presse.
Reprenons-nous. Vers laroute que jevaistraver-
ser, l . Calmement, comme un citoyen civilisØ. Un
pas, deux pas. Un coup d il à gauche, un coup
d’ il à droite. Aucun vØhicule en vue. Une route
rectiligne, dØserte, bordØe ça et là de quelques mai-
sons blanches aux toits rouges ou verts. Le soleil,
toujours, accrochØ dans un ciel bleu Øclatant, qui
plonge à l horizon droit dans une colline d herbe
mouillØe. Bleu et vert. Je suis un petit bonhomme
qui s amuse à laisser durer son ignorance le plus
longtempspossible. Oui,parcequemŒmesijecom-
mence à me faire une idØe de plus en plus nette de
l’endroit oø je suis, il n y a rien qui presse. Je t te
les quelques piŁces de monnaies et les deux billets
froissØsquejesensdanslapochedemonpantalon.
Ilsuffiraitquejelessorte,etquejeregarde. Mais
non, je veux trouver quelqu un. Pour lui demander,
plein de cette assurance incroyable ; au fait, Ma-
dame, Monsieur, je sais que j aime le cafØ, les tar-
tinesaumiel,quejejouedelaguitare,qu ilfaitbeau
etunpeufroid,maispourriez-vousmediredansquel
pays nous nous trouvons ? Ah Ah !
On ne sort pas du labyrinthe en allant regarder à
lapagedessolutions. ˙anesefaitpas. TrŁsimpoli.
On se retourne vers le motel et on voit une dame
sortir d une chambre avec un seau et un balai à la
main. On sait que c est elle. On trottine doucement
17Lucian
dans sa direction, l air affable, l heure de gloire est
arrivØe,fautpasl’effaroucherd autantqu elleal air
plut t estomaquØe par notre attitude. On fait des
gestes apaisants avec les mains et on s immobilise,
commedansuncartoon,justedevantsonseau.
On inspire une grande goulØe d un air vibrant de
l attente de notre question existentielle - c est oø,
ici ? -onlaisse les molØcules s exciterun peuet on
expired’uncoup,avecuneassurancesuperbeetune
voix cent fois trop forte :
Bonjour, Madame ! À l intØrieur je suis perma-
nent ! Et j aimerais bien savoir oø nous nous trou-
vons ?”
Elle rØplique instantanØment :
Dehors,jeune homme. Vous Œtesdehors.
- Mais oø, dehors ?
Ellemecouve,commeunemŁreindulgentecouve
son grand dadais quand il fait le nigaud. Elle s ap-
puie à son balai pour m annoncer, le sourcil levØ en
flŁche vers le ciel :
CapSt-Ignace,QuØbec,AmØriqueduNord,pla-
nŁte terre.
Putain, j aurais pas cru.
Je sors brutalement de la combinaison soyeuse
quem’avaitpassØel atmosphŁre,àreculons.
Qu est-ce que je fais, pour la chambre ?” elle
demandeen montrantson seauet sonbalai.
Je manque pousser un hurlement. Faut pas tou-
cher à ça, c’est ma matrice ! Je suis tout nu dehors,
faut me laisser ma matrice, sinon…
Laissez faire , je halŁte. “Je garde la chambre
pourcesoiraussi. Paslapeined yfairelemØnage.
Ayant dit, j y retourne et je ferme la porte à clØ.
Jem assiedsurlelit,vidØ. Pourquoisavoixa-t-elle
pulvØrisØ ma permanence intØrieure - toute neuve -
si facilement ?
182
Une femme de mØnage inconnue m a pulvØrisØ.
Toutunmondeexistaitavantsavenue,etiln existe
plus. Je ne peux plus danser dans la cour en faisant
l’avion, a ne serait vraiment plus possible. Je ne
peuxplussortird’unsautlØger,d uncoupdehanche
me loger au creux de l atmosphŁre qui m’attend. Je
nepeuxplusŒtreàlafoissipermanentàl extØrieur
etsiimmØdiatàl extØrieur. Letempss estrepliØsur
lavoixaimabledecettefemme. SesmotsontciselØ
dansl airuneportedesortiepour monrŒve.
Je suis enfermØ dans la chambre tiŁde et sombre.
La porte craque et se gonfle. ˙a pousse, de l autre
ctØ,ô ça pousse mŒme trŁs fort. Je bondis de mon
lit pour fermer les fenŒtres coulissantes. Je me re-
croqueville, genoux sous le menton, et j imagine le
torrentquicernemonabridesesflotsbeiges. L eau
monte,elleveutrejoindrelecielbasetsacavalcade
de nuages Øpais. Je ne pourrai plus me contenter de
si peu. Fini les tartines au miel. Je percevais la vie
entiŁre de chaque objet, et elle me glisse entre les
doigts. IlyatoutesceschosesquejesaisquipŁsent
surlesmursdemachambreetveulentrentrer.
Jebondisdemonlit,jetirelesrideaux,jepousse
une chaise contre la porte et je me recroqueville de
nouveau. Je ne veux rien entendre de cette flotte
boueuse. Je veux continuer à marcher sur l air dans
l’autre monde que je visitais tout à l heure. Si je
19Lucian
laisseuneseuleinformationrentrer,j ail impression
qu elle effacera à tout jamais le passage. Je vais
errer lereste demavieen medØsespØrant,sansŒtre
capable d y rentrer de nouveau.
Dehors la tempŒte fait rage. Les flots ont totale-
mentsubmergØmachambreetl ontarrachØeaureste
dumotel. Jelasensquiballottederapideenrapide,
ensecognantdanslesrochers,giflØeparlesremous.
Etjesensmamaisonintimequis Øloigne,quisesØ-
pare de moi en laissant tra ner dans le courant des
fils cassØs, et cette marØe de boue qui continue de
m emporter au loin.
Il doit y avoir un moyen de lutter.
ArrŒterle temps, rienque a. ˙asuffirait.
JedØtachemamontredemonpoignetetlaposeà
mespieds. Danslenoir,jeregardelatrotteusephos-
phorescentefairesestoursdecadran. Ilfaudraitque
je rØussisse à me souderà cette trotteuse. Je ne ver-
rais plus le cadran. En me posant dessus, a devrait
Œtre possible. Atterrir en douceur juste à c tØ de la
pointedel’aiguille. Jevoistoujoursle cadran, mais
c estdiffØrent. JeregardeleschiffresdesheuresdØ-
filerdessousmaisilsnem atteignentplus. Detoutes
fa on au tour suivant je leur repasse dessus. Les
eauxs apaisentlentementautourdelachambreetle
sommiercessedegrincerdanslesremous. Lestour-
billonsneviennentplusfrapperlaporte. Jeneveux
rien savoir. J ai laissØ partir les fils dans le courant,
mais je n ai pas laissØ l eau rentrer. Elle ne pourra
pas. AssissurlatrotteusejeregardelesheuresdØfi-
ler lentement sous moi mais elles ne signifient plus
grandchose,lespauvres. MŒmelafenŒtredeladate,
quandellecommenceàpoussersurlechiffre24,ne
m impressionne pas. J ai vØcu le 23 les pieds sur
terre mais maintenant je suis assis sur la trotteuse,
alors…
Enexaminantlasituationplusavant,jepenseque
je pourrais mŒme m arrŒter de respirer. Immobile.
20Francis Magnenot
Totalementimmobile. Paslemoindretressaillement.
Statuequifond dansla trotteuse. Icijesuisbien. Je
sens le 4 et le 5 s Øloigner derriŁre. Puis je ne suis
mŒme plus capable d imaginer ce qu est un mouve-
ment. Jenesensplusrien. J envahislecalmesurla
pointedespieds. Ilnesepasserien. C estainsi.
C est ainsi.
Que j abandonne toute peur. Peur de perdre.
Perdre quoi que ce soit.
Danslesfeuillages,derriŁreunreplideterrain,je
distingue ma maison. Endormie dans la brume qui
flotte au dessus des herbes. J entre en souriant et
m’assied au centre de la piŁce qui m accueille. Je
poselesmainsausoletj enreconnaislegrain. Nous
sommesle24. JesuisrentrØchezmoi. Once again.
Je pense qu il faut que j apprenne à regarder
par les fenŒtres, tout simplement. C est tellement
Øvident. Me souvenant de la fra cheur de la veille,
j’enfile mon blouson avant de laisser la porte s’ou-
vrir toute seule. Le bout de ciel que j aper ois
est limpide et intense. Deux petits nuages blancs
courent trŁs loin l -haut, dans les vents d altitude
quibousculentlesavions. L atmosphŁreesttoujours
aussi dense et quand j avance sur la galerie je me
sens distinctement glisser dans mon empreinte, la
mŒme qu hier, justeun peuplusà gauche.
Enbaissant lesyeux jeconstatequelesolest dØ-
trempØ. Partout dans la cour, de grandes flaques
d’eaureflŁtent lebleu du ciel. L’asphaltemouillØ et
propre brille au soleil. Des coulures de gravier des-
sinent des formes de ruisseaux sur le sol et crissent
sous mes pas. Une porte claque derriŁre moi. C est
la dame d hier.
Vous n avez pas eu de fuite, dans votre
chambre ?” elle me demande.
21Lucian
Je tressaille - bien sßr - au souvenir de la catas-
trophequesavoixavaitdØclenchØe. Maisriennese
passe comme hier.
Unoragecommej enairarementvuici,elleconti-
nueenguettantmonapprobation. Ilyadeuxchambres
qui sont pleines d eau. ˙a va coßter un max pour les
rØparer.
- Ah non, chez moi rien du tout, je rØponds. J ai
faim.
Jefouilledansmapocheetentiredeuxbilletsde
vingt dollars.
Pour ledØjeuner,jedemande, c est oø?
Ellem’indiquel arriŁred’unebelleb tisse,àcent
mŁtres, postØe en haut d une lØgŁre pente, coincØe
entre deux maisons blanches : c est à l auberge.
Montez par l escalier, vous allez vous trouver dans
lelounge,vousletraversezetvousŒtesdanslasalle
à manger.
Mon estomac a tellement besoin d’Œtre rassurØ :
Maisc estouvert? Lacuisinetourne? jedemande
enmontrantleschambresvidesdumotel. Elles es-
claffe. L auberge est pleine. Je suis le seul… elle
sautelemot-àavoirdØbarquØparlaroute.
C est vrai, je me souviens maintenant. Tard le
soir, en voiture, j ai klaxonnØ dans la cour du motel
jusqu ce que quelqu un se dØcide à se montrer.
L’aubergistem’aguidØavecsalampedepoche.
Je remercie mon seul contact avec l espŁce hu-
maine depuis deux jours, et je fonce vers mon pe-
titdØjeuneravecdesbougiesincandescentesdansle
ventre. Lesmarchesdeboisquicraquentaupassage,
latraversØeduloungedØsert,avecdØj quelquesfra-
grances de lard qui flottent au milieu des odeurs de
vieux cuir et de cigarette froide, et me voil dans la
salle à manger de l auberge, face à son propriØtaire,
quim accueilled untonitruant: “Bonjour! Unepe-
tite faim ?
22

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