Lucienne

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Lucienne, une jeune Normande, débarque dans la capitale pour travailler dans le prêt-à-porter. Elle est rapidement amenée à rencontrer des gens différents, et décroche un nouveau travail à la SNCF, porte ouverte sur le bouillonnant monde ferroviaire.

Lucienne adore la poésie, mais très vite, elle va se trouver confrontée à la dure réalité de la vie et de la mort. Face aux exigences d’un système capitaliste impitoyable, elle voit dans la rime la seule issue de secours. Oui, Lucienne est une rêveuse, mais c’est aussi une battante, une révoltée, une féministe qui, découvrant la violence du pouvoir et des hommes, saura lui faire front.

À travers cette courte tranche de vie gouvernée par l’injustice et le pouvoir de l’argent, se trame le destin d’une femme qui s’engage dans le combat pour la dignité humaine.


Publié le : jeudi 1 janvier 2004
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EAN13 : 2952248613
Nombre de pages : non-communiqué
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Dans le train qui la transportait vers sa vie future, Lucienne contemplait à travers la fenêtre les paysages normands défilant sous ses yeux. Son cœur battait la nostalgie. Elle angoissait un peu, anxieuse de quitter sa famille, sa terre natale, la mer et son village. Elle avait déjà effectué un voyage en chemin de fer, une première fois, avec ses parents pour se rendre à Caen, il y a quelques années. Son périple ferroviaire s’arrêta dans cette ville. Aujourd’hui sa destination n’était pas moins que la capitale ! Quand elle ne regardait plus la perspective qui s’estompait au rythme de la vitesse du convoi, elle posait son regard sur un ouvrage de poésie acheté à Coutances juste avant le départ. Elle adorait la poésie et lisait un poème de Paul Verlaine,« Il pleure dans mon cœur » :Il pleure dans mon cœur Comme il pleut sur la ville La mélancolie qui s’en dégageait réchauffait son cœur comme l’âtre les soirs d’hiver apaisait les corps et les cœurs frigorifiés. Cette nostalgie poétique convenait bien avec sa province. Elle se surprit à lire le poème à voix haute. La passagère assise sur le siège à côté se retourna et lui jeta un regard hautain… Cette voisine, une pimbêche que tout ennuyait visiblement, avait posé ostensiblement deux revues sur la tablette amovible. La première, une revue de luxe sur l’art, la seconde, sur l’économie. Lucienne riait intérieurement. Elle
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connaissait ce genre de femme, souvent rentière d’un mari décédé, car plus âgé et épousé sur le tard. Guindée comme dans un corset qui enserrerait le buste, elle se tenait droite, dédaigneuse, essayant de déchiffrer la revue économique qu’elle parcourait des yeux. Mais mani-festement, elle n’y comprenait pas grand chose ! Ce qui était normal car comment appréhender l’économie lorsque les économistes eux-mêmes se trompaient systématiquement. Quant aux journalistes de cette fausse science, ils avaient bien du mal à expliquer ce qu’ils écrivaient ! Fausse science, oui, c’était bien le terme qu’elle retenait d’une discussion avec son père. Un soir, au dîner, lors d’un débat sur l’éco-nomie, ce dernier lui avait dit : « Nos dirigeants, énarques et consorts, accolèrent le mot “science” à celui d’“économie” afin de lui donner plus de prestance, de sérieux. Pourtant l’économie défie toute loi établie, toute règle, et relève plus de la psychologie que de la science ! Mais en accolant ce terme, les dirigeants interdisaient aux simples gens de s’occuper de l’économie. Qui mettrait en doute une science ? Ainsi, en utilisant ce vocable et en l’imposant dans l’Édu-cation nationale, le pouvoir installait une barrière entre le peuple et l’économie devenue dès lors une affaire de spécialistes, de scientifiques, d’universitaires ! Grâce à ce terme, ma fille, un tour d’escamotage venait d’être joué. Nos dirigeants savent utiliser le vocabulaire à des effets corrompus, antidémocratiques. » Depuis le départ, cette bêcheuse essayait de s’approprier le repose-bras séparant les deux places. Lucienne ne cédait pas. Intentionnellement, elle s’octroyait la moitié qui lui revenait, au grand mécontentement de la dame qui tentait de repousser son coude. Cette personne ressemblait à une maîtresse d’école dont Lucienne gardait un mauvais souvenir : « Vous êtes ici dans cette classe, petite fille, pour obéir et vous taire ! » lui avait dit l’institutrice. Déjà à l’époque, Lucienne n’aimait pas être commandée, dirigée. Alors tant pis, la prétentieuse paierait pour l’enseignante, elle n’aurait pas le repose-bras !
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Il était clair que Lucienne n’appréciait guère cette voisine qui devait très certainement exécrer Verlaine, ce poète dépravé. – Vous n’aimez pas Verlaine ? lui demanda-t-elle candi-dement, histoire d’entendre sa réponse. – Mademoiselle, ce personnage est un monstre de débauche, de luxure. C’est un voyou, un homosexuel. Avec ce dernier terme, la « miss coincée », comme l’avait sur-nommée Lucienne, avait tout dit, avait lâché son venin en employant un mot tabou. Un mot jeté avec grande difficulté tel un objet sale dont on se débarrasse par dégoût ! Le terme, répugnant à ses yeux, écorcha les lèvres en sortant de sa bouche pincée. Des images répugnantes, certainement, se formaient dans sa tête. Des représentations de sexes d’hommes qui s’offrant au contentement charnel et mutuel… Elle jubilait, Lucienne, de sa provocation, de voir « miss coincée » ulcérée, rosir sous la couche de peinture qui servait de maquillage à sa figure ridée. – Moi j’adore ce poète, s’il vivait encore je l’épouserais. « Miss coincée » eut un mouvement d’humeur, un haut-le-cœur. Son visage courroucé devint aussi rouge que celui d’un coq prêt à fondre sur l’ennemi. Elle étouffait et, offusquée, ne réussit à sortir qu’un : « Mademoiselle ! » sur un ton totalement désapprobateur. Lucienne, facétieuse et enjouée, lui rétorqua : – Puisque vous n’aimez pas Verlaine, je vais vous lire le poème d’un autre auteur. Ceci dit, elle fouilla dans le sac posé sur ses genoux pour en extraire plusieurs pages de poèmes dactylographiées. – C’est un ami poète qui les compose. Je l’ai connu en travaillant au Monoprix de Coutances, il est magasinier. Il a beaucoup de talent, je trouve. Sa poésie est libre, sans contraintes d’aucune sorte, ni d’interdits. Tenez, voici un poème que vous aimerez sûrement, dit-elle en souriant perfidement à la rombière. Et Lucienne de se marrer par avance intérieurement :
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CARESSES J’ai parcouru son corps Dévoilé au grand jour, Dans sa nudité Offerte À mes mains Tremblantes, À mes lèvres Assoiffées, À mes yeux Ecarquillés. J’ai parcouru son corps Dévoilé au grand jour, Caressé ses seins Avec mes doigts Empressés, Bu à sa source Par ma bouche Avide, Pénétré son intimité De mon sexe Turgescent, J’ai par… La « miss coincée » refusa d’entendre la suite. Froissée, vexée, scandalisée, offensée, elle se leva d’un bond. Le courroux empourprait son visage, ses lèvres tremblaient mais aucun son ne sortait de sa bouche tétanisée. Elle saisit sa valise du porte-bagages, ses deux magazines, et alla s’ins-taller, tout en marmonnant sur la jeunesse dévergondée d’aujourd’hui, loin devant à une place libre, non réservée. Lucienne, satisfaite de sa plaisanterie, se retrouva seule et posa son sac sur le siège vacant, étendit son bras sur la totalité du reposoir. Le temps passait tranquillement. Tantôt Lucienne lisait le recueil, tantôt elle rêvassait sur l’écume de beaux nuages blancs, emportés par les vagues du souvenir. Dans ses
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pensées, elle entrevoyait la mer, le va-et-vient des marées qui caressaient les plages, ondulaient sur le sable comme un couple qui faisant l’amour, tandis qu’au ciel, les mouettes rieuses accompagnaient le vent. Ses songes furent inter-rompus par le contrôleur qui venait d’ouvrir la porte de séparation : « Bonjour, mesdames et messieurs ! Vérification des titres de transport, s’il vous plaît ! ». L’homme ne passait pas inaperçu avec ses cheveux longs, bouclés, qui sortaient d’une casquette posée de travers. Son ventre proéminent, ses joues rougeaudes, ses yeux rieurs laissaient présager un jouisseur de bonnes choses, un épicurien. Lucienne adorait ce genre de personnage qu’elle devinait, haut en couleurs, truculent. Il avait en plus, cet agent de la SNCF, une voix puissante qui portait loin et naissait des profondeurs. – Bonjour, mademoiselle, dit-il à Lucienne qui lui présentait son billet. Ah ! Je vois que vous aimez la poésie, s’étonna-t-il en regardant le recueil que Lucienne avait posé sur ses genoux ! Verlaine, mon ami, mon compagnon de déroute et de doute ! Bravo, mademoiselle ! Lucienne était aux anges et souriait. – Vous aimez ? – Si j’aime la poésie ! s’exclama le contrôleur en levant les bras vers le ciel comme pour le prendre à témoin. Mais je vis, je dors avec. La poésie est une maîtresse exigeante et j’en suis fou amoureux. Quelquefois lorsque je suis en déplacement pour le service à Paris, je vais, le soir, boire un verre avec mes copains ; Verlaine, Apollinaire et Rimbaud. Nous buvons à la santé des imbéciles qui nous dirigent. Comme les imbéciles prolifèrent, nous trinquons beaucoup et en général nous finissons la soirée ivres. Alors nous errons dans les rues de la capitale. Nous pissons notre vin sur les portes cochères des bourgeois ou contre leur bagnole de luxe, puis nous chantons haut et fort des chansons paillardes. Ça fait du bien d’insulter les bourges. Il fit un clin d’œil complice à Lucienne et continua son travail.
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