Lucy

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Au fil des pages se recompose l’histoire de cette famille – la rencontre de Franco et Sara en Grèce, leur mariage, la naissance de leurs deux enfants, le travail de Sara, paléontologue, qui l’entraîne pendant de longs mois loin de chez elle et des siens, dans la Vallée du grand rift, mère absente et épouse inexistante, si bien que le couple se déchire.
Matilde et Alex grandissent tant bien que mal et essaient de se construire entre les larmes de leur mère et le silence de leur père. Franco, lui, refait sa vie, mais ses relations avec ses enfants sont tendues et le souvenir de son ex-femme, qui le hante, se ravive soudain à la lecture d’une lettre qu’elle lui a écrite avant de disparaître.
Dans ces quelques lignes, pleines d’amour et de regret, il peine à reconnaître Sara, au caractère si fort et qui préfère d’ordinaire regarder vers l’avenir plutôt que de se tourner vers le passé. Mais Sara vit désormais dans un autre monde…

Publié le : mercredi 21 janvier 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246803478
Nombre de pages : 272
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Au fond, seule l’anormalité peut évoluer. La norme est vouée à l’extinction. Handicapés,marginaux et autres créatures différentes« feront » l’homme du futur.

Alberto Salza, Hominidés.

Franco et Lucy

Le lac fume dans l’air chaud, le vent soulève la cendre, il pleut de l’argent. Les tiges calcinées cachent l’horizon, mais les cimes noires des deux volcans dominent l’herbe haute. Silence, aucune respiration, sur la plage l’empreinte d’un petit pied à la lisière de l’eau.

Afrique, silhouettes lointaines autour d’un arbre au crépuscule. Peut-on appeler femmes ces créatures d’à peine un mètre ? Yeux enfoncés toujours aux aguets, lèvres retroussées prêtes à crier. Mamelles poilues, sacs pendants d’où goutte le lait, ventres mal fermés par des nombrils élimés, certains encore tendus, d’autres flasques, vides depuis peu. Les nouveau-nés dans leurs bras collent pattes, mains et bouche à leur mamelon humide. Pas de pénis parmi elles qui ont escamoté celui des petits en l’attachant et le couperont dès que possible, à la belle saison, en tout cas avant que l’ennemi revienne. L’ennemi est fort, beaucoup plus grand qu’elles, armé de pierres tranchantes pour immobiliser leurs bras velus. À son arrivée, il a empoigné les petits qu’elles avaient tenté de cacher, mais qui rampaient en pleurant et suçaient la terre, pour les jeter loin d’elles. Ceux qui sont allés s’écraser contre les rochers étaient immobiles comme des pierres, un liquide rouge coulant de leurs membres amputés et de leurs crânes fendus comme des noix de coco. Sous l’arbre, dans la lumière orangée du soleil, le même que nous, dans leur paix retrouvée de femelles, le silence de leurs bébés sans vie attise leur haine. L’ennemi disparu, elles se sont approchées de ces corps qui étaient sortis affamés de leurs ventres, elles ont hurlé et dansé pour les ranimer, leur ont tendu des mamelles saturées de lait. À l’aube, dans un combat acharné, elles se sont disputé les petits encore vivants. Et, abandonnant les corps sans vie des autres, épuisées, elles ont sombré dans le sommeil. La plus jeune, Lucy, a fermé les yeux et rêvé de l’ennemi. Elle veut qu’il revienne, qu’à nouveau il introduise son pénis entre ses jambes torses. Elle n’a jamais accouché, on n’a jamais tué ses petits. Elle ne sait pas que bientôt elle sentira un frémissement sous la fourrure de son ventre plat. Aucune d’elles, et l’ennemi non plus, ne connaît le mystère de l’invisible frémissement qui soudain s’éveille dans le corps des femelles, plus puissant que l’ennemi avec toute sa force et ses pierres tranchantes.

J’arrête ma lecture et ferme le document intitulé Lucy.

Sur l’écran, d’autres icônes de ses textes : Une histoire que personne ne réclame, Histoire de moi-même. Voici des années, quand nous étions mariés, Sara me tenait au courant de ses recherches, des nouvelles découvertes, je relisais les épreuves de ses livres. Aujourd’hui, la paléoanthropologie, pour moi, c’est du chinois. Je me souviens qu’on avait retrouvé en Afrique les fragments d’un squelette de jeune femelle d’hominidé remontant à plusieurs millions d’années. La seule chose qui m’est restée est son nom, Lucy. Il rendait hommage à une chanson des Beatles, Lucy in the sky with diamonds, ce devait être dans les années soixante-dix.

Je m’assieds sur le bord du lit. Le parfum de Sara, l’odeur de sa peau me renvoient à une autre vie. Dans ce même lit, celui de toujours, nous nous sommes aimés et affrontés, avons dormi seuls ou nos enfants entre nous, nous sommes détestés à tour de rôle, en proie à l’insomnie.

Il lui était déjà arrivé de disparaître du temps de notre vie commune. Un jour, elle m’avait laissé seul avec les enfants encore petits. Une autre fois, en vacances, elle était partie après m’avoir lancé à la tête les assiettes et les verres du dîner. Quelques jours plus tard, au retourde la plage, Alex et Matilde avaient trouvé ses sandales abandonnées sur le seuil et s’étaient élancés dans la maison en l’appelant. Je les avais rejoints à côté du lit où Sara dormait. Ils avaient contemplé en silence leur « femelle adulte », comme elle se désignait elle-même en utilisant la terminologie de sa profession. Puis ils avaient fermé la porte pour la laisser se reposer et filé sous la douche. Le soir, je lui avais demandé où elle était allée.

« Je n’ai pas cessé de penser aux enfants et à toi, je voulais voir si j’étais capable de vivre sans vous. »

Le lit est refait, ses baskets traînent par terre, chaussettes roulées en boule à l’intérieur, des pantalons et des tee-shirts s’empilent sur la chaise, une tasse a été oubliée sur la commode avec un fond de thé noir. Le désordre de Sara, son stylo dans un carnet ouvert sur le lit, un bouquet fané dans un vase. Il y a une lettre pour moi, posée sur la table près de l’ordinateur allumé, toujours branché sur le secteur.

« Il faut le débrancher quand la batterie est rechargée. »

Elle n’y croyait pas, pas plus qu’à la nécessité de fermer portes ou volets.

« Les voleurs ne viendront pas, il n’y a rien à voler ici. »

Il n’avait pas été simple de vivre avec elle, d’élever les enfants.

Je tourne l’enveloppe blanche entre mes doigts, la glisse dans ma poche, décide de ne pas la lire maintenant, chez elle où je n’étais jamais entré.

Dans l’évier de la cuisine, trois mouches tournent au-dessus d’une montagne de vaisselle sale. Elle a laissé la fenêtre entrouverte, peut-être à cause de l’odeur. Sur la table, je récupère ses lunettes abandonnées sur une revue. Pourquoi ne les a-t-elle pas emportées ? N’y a-t-il rien à lire là où elle est ? Je prends un morceau de papier-chiffon au rouleau et frotte doucement les verres, comme je l’ai fait pendant toute notre vie commune.

« Tiens, tu veux bien les nettoyer s’il te plaît ? Je n’y vois plus rien. »

La main tendue était impérative. Elle perdait patience quand il s’agissait de laver ses lunettes, déchiffrer les modes d’emploi, dénouer des fils emmêlés, comme si elle manquait de temps pour ce qui exigeait de la précision. Je repose des lunettes parfaitement transparentes près de la revue Nature. Ce rituel m’a troublé, je décide de partir sans rien toucher d’autre.

Je retraverse la cour sur laquelle donnent une centaine de volets fermés. Certains remis à neuf, d’autres en piteux état, comme aux fenêtres de Sara. Je rends les clés à la concierge.

« Vous êtes son mari ?

— Son ex-mari. »

éviter les immeubles avec concierge quand on choisit un appartement.

« Je connais bien ses enfants : Matilde vient souvent. Pas Alex, il travaille au Canada.

— Je sais, ce sont aussi mes enfants. Quand est-elle partie ?

— J’étais absente, elle a laissé ses clés dans une enveloppe et un message disant que son mari viendrait les chercher. Je ne vous avais jamais vu. »

Suant dans sa graisse, tapie au fond de sa loge comme un mollusque dans sa coquille, elle me regarde avec suspicion. L’air d’août entre par la porte de l’immeuble, brûlant, poussiéreux.

J’ai l’impression de m’être fourvoyé dans un polar et je n’aime pas ça. Je n’en chronique jamais, je les laisse aux autres critiques du journal : l’intrigue prend trop de place et condamne les personnages au schématisme.

Tous les commerces de la rue sont fermés. Où a-t-elle fait ses courses ? Elle est peut-être partie depuis plusieurs jours, l’homme au téléphone a juste dit :

« Sara ne veut pas que ses enfants soient informés tant que nous ne nous sommes pas rencontrés. »

Ce serait pourtant à eux de chercher leur mère. Moi, je retourne sur la côte auprès de Fulvia et de Giovanni, qui me rajeunit de dix ans en criant « Papa ! » sur la plage. Cette femelle adulte n’est plus la mienne depuis longtemps.

du même auteur

Quand la nuit, Grasset, 2011.

L’édition originale de cet ouvrage a été publiée
par Giangiacomo Feltrinelli Editore, à Milan, en 2013, sous le titre :

LUCY

Photo de la jaquette : © Mark Mawsons / Getty Images

ISBN : 978-2-246-80347-8

© 2013 Giangiacomo Feltrinelli Editore Published avec l’accord
de Susanna Zevi Agenzia Letteraria, Milan.

© 2015, Grasset & Fasquelle, pour la traduction française.

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