Lunes et sable

De
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Patrick, personnage transgenre, se considère et vit tel un gentilhomme de fortune, tour à tour cambrioleur, guerrier et putain. Suivez-le à travers ses amours, ses réflexions, ses périodes de liberté et ses emprisonnements, entre réalisme et imaginaire. L'auteur profite de son cheminement pour aborder dans une langue baroque et poétique, loin de tout militantisme, les ambiguïtés du sexe et du genre, la violence, la liberté et son corollaire, la responsabilité.


Publié le : jeudi 13 août 2015
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EAN13 : 9782332905215
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ISBN numérique : 978-2-332-90519-2

 

© Edilivre, 2015

Citations

 

 

« La moralité moderne veut que l’on accepte les normes de son époque. Qu’un homme cultivé puisse les accepter me semble la pire des immoralités. »

O.Wilde

« … trahir son temps ou en être le fervent, exprime – sous cette contradiction apparente – un même acte de participation. »

Cioran

Années I à VII

Sur la place du village, les parapluies colorés dessinaient un patchwork rieur de rosaces dansant, joyeuses et virevoltantes, et aussi la voûte rapiécée d’une tente mobile, désordonnée. En ce jour de fête du début d’automne où l’allégresse rendait luxuriante la mélancolie des beaux jours enfuis, des animations diverses occupaient, entre les vieux murs de pierre, les emplacements habituellement dévolus aux automobiles ; dominée par son cavalier intrépide, la moto vrombissait, et, sous les feuilles ruisselantes des marronniers qu’une bise aigre faisait frissonner, ça et là des clameurs enthousiastes surgissaient, défiant le froid et l’insolence du vent ; les spectateurs applaudissaient les prouesses du cascadeur.

Il descendit de son engin qu’il immobilisa. Il n’était pas très grand et, bien qu’il fût mince, on lui devinait un corps souple mais puissant, chargé d’une forte musculature. L’éclat sombre de la moto devant laquelle il se tenait debout, ganté d’ombre par le cuir noir dont il était vêtu, par le casque noir, ou peut-être son attitude calme, sereine, presque détachée, tandis qu’il observait son public et attendait on ne savait quoi – le public aussi attendait –, accordaient à son corps immobile dont, par la visière relevée, on apercevait le regard silencieux, attentif, quelque chose de la grâce fragile d’une étoile. Après avoir ôté son casque, il ouvrit son blouson et, d’une main légère, défit le nœud qui retenait sa chevelure prisonnière, éparpillant les longues mèches d’une tresse d’or pâle : tel un châle soyeux et lisse, la nappe lourde de ses cheveux, en se répandant sur ses épaules et les recouvrant, le parait soudain d’une féminine et somptueuse délicatesse. Ainsi revêtu, orné jusqu’au-delà de la taille, jusqu’aux hanches, du voile clair de sa chevelure, prince puis princesse des saltimbanques - du motard viril l'image était oubliée, oblitérée par celles de la fée ou du chevalier qui, pour le plus grand plaisir de la foule en liesse, d'un tableau médiéval étaient descendus ce jour-là sur leur fringant coursier - il sourit, devançant la gêne grinçante des rires, et fit le tour de l’assistance, son casque à la main, pour recueillir les pièces de monnaie qu’on voudrait bien lui donner.

Lorsque, le public dispersé, la place, sous le scintillement irisé, mélodieux de l’averse, eut repris sa calme immobilité d’avant le spectacle, Patrick pénétra dans la salle d’un café bondé où, parmi les voix bruyantes, il demanda qu’on lui serve un thé. Sa voix était douce. Debout à une extrémité du bar, à l’écart d’autrui autant qu’il le pouvait, il savait que durant le temps restreint qu’il passerait dans cet endroit, sirotant sa boisson, l’espace entre lui et les clients peu à peu s’augmenterait, deviendrait un gouffre.

Dans les toilettes où il se rendit peu après, devant le petit miroir sans cadre qui surmontait le lavabo et sous la lumière blafarde du néon, il brossa ses cheveux, refit sa natte ; deux ou trois personnes passèrent derrière lui, entrant dans les w.-c. puis en ressortant, sans qu’il prête attention à la curiosité des regards posés sur lui. Ses gestes l’enveloppaient de leurs lignes précises, élégantes. Il s’écarta légèrement pour qu’une femme puisse se laver les mains dans la cuvette jaunie.

A son retour dans la salle, tandis qu’il finissait le liquide ambré que contenait encore la théière, il lut vaguement les affiches sur les murs : il y aurait un repas-concert tout à l’heure, suivi d’un bal. Il paya son thé et sortit. La pluie avait cessé sa danse, un soleil rose faisait luire les pavés. Il sourit, se demandant où il dormirait cette nuit.

La longue bande asphaltée, les arbres, les talus herbeux qui la longeaient ne survivaient plus que par la brillance argentée de la lune et l’éclat jaune de ses phares quand il s’arrêta devant un hôtel sur le bord de la route. C’était une construction isolée qui opposait sa masse pierreuse à la noirceur du ciel. Le propriétaire le conduisit dans une chambre petite, meublée d’un lit haut de campagne, d’une table de nuit, d’une armoire à glace et d’une chaise. Patrick s’assit sur la couverture d’éponge beige, ôta ses bottes, s’allongea.

Ses pensées s’évadaient, buée légère, pour caresser les fleurs bleues du papier peint qu’elles traversaient. Il sortit de son sac à dos une gourde en métal, un morceau de pain, une tranche de jambon, du fromage, une pomme. Il mangea debout devant la fenêtre ouverte, respirant la nuit.

De nouveau allongé sur le lit, ayant quitté ses cuirs, il glissa une cassette – des sonates de Schubert – dans son walkman, appuya les écouteurs sur ses oreilles. Il ferma les yeux, se ferma à la chambre, au papier triste des murs, à la nuit, aux bruits profanes, se ferma au monde, il s’enfonça, se noya dans la féerie des notes qui égrenaient le silence, le rendaient plus beau, qui sculptaient son rêve de leurs subtiles arabesques. Quand la musique s’acheva, il se sentit seul.

Il resta trois jours dans cet hôtel, sans presque sortir de sa chambre. En dehors des petits-déjeuners, il descendit deux fois manger dans la salle de restaurant. L’hôtel abritait essentiellement des retraités qui, dans la journée, se promenaient, et, le soir, racontaient leur promenade à leurs voisins de table. Patrick les écoutait. Parfois, il lisait. Des poèmes.

Puis il repartit.

*
*       *

Le 15 octobre, année I

Marie,

J’ai été arrêté, il y a quatre jours. Peut-être le sais-tu et peut-être sais-tu pourquoi. Je t’écris chez tes parents où tu es sans doute retournée après m’avoir attendu. Si tu es déjà au courant, ma lettre te donnera ma version des faits, dans tous les cas elle répondra aux questions que tu t’es sans doute posées.

Je ne suis pas seulement cascadeur, je suis aussi voleur. La prison m’attendait depuis longtemps. Je ne pensais cependant pas pénétrer derrière ses hauts murs en tant que meurtrier. J’aurai trente ans dans quelques jours.

J’ai toujours opéré seul, la nuit de préférence, dans des logements inoccupés. Je ne portais pas d’armes, étant moi-même une arme. Que s’est-il passé cette nuit-là ? Les propriétaires étaient chez eux, j’ai été surpris. La voix, derrière moi, me menaçait, il m’a dit être armé. J’ai aperçu l’ombre de son fusil. Sa voix était agitée d’un léger tremblement qui trahissait sa peur. Il a voulu appeler les flics et j’ai profité de cette seconde d’inattention, tandis qu’il saisissait le combiné, composait le numéro ; je l’ai frappé. Je ne sais pas si j’ai voulu ou non que mon coup soit mortel. Ai-je, ne serait-ce que durant quelques secondes, c’est-à-dire durant un temps immensément long, pouvant s’apparenter à l’éternité, ai-je désiré le tuer ? De façon consciente, j’ai seulement voulu le désarmer, le mettre hors d’état de me nuire. Ai-je eu peur, moi aussi ? Mon corps, pour la première fois, ne savait plus très bien où il en était, agissait en dehors d’une volonté délibérée de ma part. J’avais pourtant mille fois imaginé une situation semblable, ou presque. Je ne puis donc qu’être responsable de cette méconnaissance – ou est-ce une rébellion ? – de moi-même.

Marie, à sa voix, je ne l’avais pas senti si fragile. Quand je l’ai vu, il était trop tard : un homme âgé, une couronne de cheveux blancs décorant son crane comme une tonsure. Je l’ai regardé un moment, hébété, puis j’ai entendu un pas qui avançait doucement, lentement, dans ma direction, et je suis parti.

J’ai récupéré ma moto et j’ai erré. J’avais toujours pensé que le prix à payer pour ma liberté – cet insolent refus des conventions du monde – ne pouvait être que l’enfermement. Mais mon corps se révoltait à cette idée : son ensevelissement dans un tombeau peuplé de spectres brailleurs. Ce corps que jusqu’à présent j’avais réussi à faire si docile à ma volonté ne m’obéissait plus en rien.

Au bout de quelques jours, je suis revenu te chercher comme il avait été prévu entre nous, et nous sommes repartis. A partir de ce jour-là, je me suis senti un cadavre en sursis. Je désirais prolonger notre histoire aussi longtemps qu’il me serait loisible de le faire. J’ai redouté d’être arrêté en ta présence.

J’ai avoué lors de ma garde à vue.

Patrick

*
*       *

Patrick, silencieux, contemplait le directeur de l’établissement qui, assis derrière son bureau, remplissait une fiche. Il imaginait ce qu’il pourrait lui dire, et les réponses qu’il en obtiendrait.

« Oh ! Je me fous éperdument que vous ayez raison, ou tort. Moi, je me glisse entre les gouttes de pluie de la raison. La nuit, à la lueur des réverbères, je les regarde qui, tombant du ciel, s’éclatent à terre en de petites étoiles scintillantes : atteintes par la folie et riant de leur dissolution, elles dansent. Le jour, évidemment, elles sont plus ternes, et tristes, les gouttes grises, épaisses, de la raison. Alors je les écarte, comme le rideau qu’on repousse de la main, négligemment.

– Vous les regardiez, vous les repoussiez, vous ne les verrez plus, ne les repousserez plus.

– Oui. »

Patrick sourit.

« Ai-je prononcé quelque chose de drôle ?

– Non, pas du tout. Je confirmais ce que vous veniez d’énoncer, je me moquais, mais pas de vous, de moi. J’essayais de donner à ma colère une forme… aimable.

– Parce que vous êtes en colère ?

– Fouiller mes émotions fait-il partie de vos prérogatives ?

– Je dois essayer de discerner si vous êtes suicidaire.

– Je ne le suis pas. »

Ils restèrent quelques instants silencieux, s’affrontant du regard. Patrick, avec insolence, éleva sa main vers sa nuque, soulevant sa lourde chevelure.

« Vous allez vous faire insulter avec votre dégaine de femme fatale ! Ou provoquer des bagarres. Le chemin est court, qui mène au mitard !

– J’y serai seul.

– Vous vous croyez exceptionnel ?

– Non. J’ai été un clown dérisoire, un voleur sans envergure, le lâche assassin d’un vieillard, seul mon voile me pare et répand autour de moi le mystère d’une divinité usurpée. »

Après un échange insipide de propos conventionnels, Patrick fut reconduit à sa cellule.

‘Ma colère : vraie ou fausse ? Je regarde les murs, si proches. Si je m’étends au centre de la cellule et qu’avec mes bras et mes jambes, je dessine une croix, l’écart entre mon corps et les murs sera l’étroitesse d’un chemin de ronde. Si j’avais une craie, je tracerais les contours du cadavre ardent que je suis et, tournant tout autour, je danserais la danse des morts-vivants. Si j’avais des craies de couleur, je peindrais mes paupières et mes lèvres en or, le reste de mon visage en noir par contraste avec ma chevelure d’argent, et mes membres en rouge, avec un dégradé d’intensité. Je commencerais par les pieds, avec des nuances claires et lumineuses, qui s’assombriraient progressivement en remontant vers la figure. Je me planterais un couteau dans le cœur et je danserais la danse des trépassés.

‘J’ai vécu dans des chambres aussi petites, je pouvais en sortir. Je serai donc à moi seul l’ombre des cyprès et la sonorité de cuivre du soleil, la douceur du sable sous la lune. Je marcherai sur des plages désertes où mes pas s’effaceront dès que mes pieds se seront soulevés pour se poser plus loin. Je serai celui qui disparaît quand il avance. Je me fondrai dans le silence de l’horizon.

‘J’ai, longtemps, été le « Solitaire sous la voûte étoilée » ; désormais – et pour combien de temps ? mon éternité renonce à le compter –, je serai la beauté des poèmes :

« L’enivré médite dans l’ombre des vieilles voûtes
Sur les oiseaux sauvages qui sont partis au loin. »

« L’enivré »… mais de quel vin ? de celui qui suinte, amer, de l’ennui d’un cachot sans issue autre que la splendeur de mes « rêveries pourpres » ?

‘Demain, peut-être, verrai-je le médecin, les travailleurs sociaux, anges visqueux, vestiges du monde vivant, qui descendront les marches de pierre de ma désolation, emmureront le coupable que je suis devenu. Chercheront-ils à me ressusciter ? Voix porteuses d’un espoir délavé, se voulant l’irisation flatteuse d’un monde que la raison attriste, le pareront-ils pour moi des couleurs vulgaires de la bonne conscience ?

*
*       *

Le 8 novembre, année I

Patrick,

Je n’ai pas répondu tout de suite à ta lettre. Je voulais le faire mais je m’en suis sentie incapable. J’essaie d’analyser ce que je ressens, c’est si contradictoire !

De la surprise, et aussi une impression d’évidence (pas pour le meurtre bien sûr). Je n’arrivais pas à nous projeter dans un avenir quelconque, même coloré, glorifié par mes rêves. J’ai été amoureuse, ô éperdument, de toi (le suis-je encore ? sans doute) : tu répondais à mes fantasmes les plus beaux, les plus secrets, inavoués même à moi-même. Cependant je n’arrivais pas à conjuguer ce rêve merveilleux que je vivais avec toi, mon vagabond sublime, avec une quotidienneté vécue, et partagée. Je vivais – ou plutôt je flottais, je volais, papillon ébloui – dans un temps très court, ou dans l’éternité des songes.

Mises à part deux brèves séparations, pendant cinq mois et demi la solitude a été notre rempart salé, aride, illuminé.

J’essaie de reposer le pied – mon orteil seulement s’y risque – dans la froide banalité du réel, c’est dur, lugubre.

Je t’ai attendu, attendu. En fin de journée, j’ai compris que tu ne viendrais pas. Je me suis dit que c’était fini. Je t’en ai voulu de m’avoir quittée sans un mot. Dans un geste de désespoir, et aussi de défi, j’ai allumé la télé et j’ai entendu ton nom, Patrick Falque. Le journaliste disait que tu avais tué un vieillard lors d’un vol avec effraction, que tu venais d’être arrêté. Et je t’ai vu, menotté, les chevilles entravées. La caméra enregistrait ton profil de camée ; dans ton dos, ta natte scintillante happait le soleil. Tu étais beau, tu souriais, de ton sourire étrange, mi-triste, mi-insolent.

Puis j’ai reçu ta lettre. Qui a confirmé mon effrayant bonheur : tu ne m’avais pas quittée de ton plein gré.

Je me sens un peu monstrueuse de ne pas ressentir de bons sentiments à l’égard de l’homme que tu as tué ou de sa veuve, mais je ne pense qu’à toi. Qu’allons-nous devenir ?

J’essaie de t’imaginer enfermé et je n’y parviens pas. Je te vois, solitaire sur ta moto, vêtu de noir, ta silhouette se détachant sur la blondeur des plages alors que je courais vers toi, les vagues en arrière-plan. Ou tes longs cheveux dénoués, épars sur le sable, me souriant dans la lumière du matin. Je te contemplais, je m’étais éveillée la première et j’attendais que tu ouvres les yeux, ton premier sourire était pour moi. Je te vois aussi, à Londres, moi serrée contre toi, sur la moto, sous la pluie. L’asphalte luisait sous les lumières artificielles de la ville bruissante, et, peu à peu, dans l’abandon de moi que je t’accordais, mes yeux se fermaient, je m’endormais sur ton épaule.

Je déroule toutes ces images de toi en moi, d’autres encore, des images de liberté, d’insouciance, de bonheur. Comment accepter de te savoir encagé alors que tu représentais pour moi le principe même de la liberté ? Tout était-il faux ?

Marie

*
*       *

‘Faux ? Vrai ? Je pense à toi, Marie. Et rien n’est vrai, ni faux. Nous avons été le fantasme de la lune.

‘Je n’étais pas – ou je l’étais dans mes rêves, et dans les tiens – le vagabond radieux et un peu triste que tu as vu, ou imaginé voir. J’étais… Qu’étais-je au juste ? Un marginal sans aucun doute. Mais cela n’explique rien. Pourquoi n’avais-je pas, comme mes frères et sœurs, renoncé aux contes – inventés par nous et peut-être même par moi seul – de notre enfance ?

‘A l’âge où les autres entrent dans le réel, deviennent banquiers, carreleurs, fonctionnaires, maçons, moi je me suis voulu acrobate, et, sous mes longs cheveux, je me suis, parfois, rêvé bayadère. Poursuivant ma folie, j’ai voulu disparaître derrière – en le rêvant, en l’incarnant – le firmament, mon ciel en dentelle de papier, filer la laine des étoiles, les enfiler, être l’astre lunaire, nu, seul, qui éclaire, fait scintiller la nuit du monde, des terres pâles sur lesquelles il danse et sur leurs océans se reflète, ou le mage vagabond, m’envelopper de l’échafaudage compliqué d’une fable, me tricoter un mythe (sordide et dérisoire peut-être, mais beau, à l’inverse de vos désirs de richesse, de technologie sans fin, de sécurité). J’ai tué pour que la féerie soit préservée.

‘Et peut-être pour te fuir, Marie, mon amour.

‘Et maintenant ? Prisonnier de cette toile mitée que j’ai entortillée autour de moi, saurai-je la défendre contre l’infini du temps, saurai-je en moi appeler la lune, faire s’illuminer sous le soleil mes ténèbres ?

‘Marie, ma prison est fausse, les murs en sont en carton-pâte, ou en papier de soie ; mes mains ont froissé, avec tendresse, avec application, le papier rocher qui imite la pierre, les murs de terre brune derrière lesquels mon corps souffre, rêve et s’émeut.

‘Marie, la nuit, ton baiser m’embrase.

*
*       *

Le 13 novembre, année I

Marie,

J’ai lu ta lettre une centaine de fois, au moins ! Je l’ai humée, bercée, embrassée, caressée, cajolée. J’ai dormi sans dormir, en la tenant contre ma joue. Comment as-tu pu croire que je t’avais laissée ?

Que répondre à ta question concernant notre avenir ? Il n’y avait pas d’avenir pour nous. Seul un présent indéchiffrable, caché derrière des paravents, et le gouffre où sombre ma vie. Mais dans la vie réelle, nous pouvons nous écrire – seulement si tu le désires –, tu peux aussi venir me voir. Si tu ne crains pas de voir ternie l’image que tu as de moi. Je ne sais que te dire d’autre, Marie, si ce n’est des évidences : tu ne me dois rien, aucune espèce de fidélité, vis et brille. Moi, ici, je vais tenter de repousser les murs.

Je vais te raconter mon arrivée. Je me sens un peu un animal de foire, un animal dangereux sans doute puisqu’on m’entrave. Le mot « encagé » que tu utilises convient fort bien à mon sentiment. On me tourne autour, on m’examine sous toutes les coutures, on me palpe, on me photographie, de face, de profil. J’ai dû ouvrir la bouche, tousser, lever les bras, les baisser, écarter les jambes, me pencher et à nouveau tousser. Pense-t-on me vendre sur le marché aux esclaves, ou aux bestiaux ? Avant cela, j’ai été mis dans une cellule d’attente où, comme j’imagine qu’un singe l’aurait fait, je me suis accroupi par terre. Je n’y ai malheureusement pas pensé mais j’aurais dû pisser aux quatre angles pour marquer mon nouveau territoire.

La cellule où je suis en ce moment est une pièce d’environ dix mètres carrés, meublée de deux lits superposés en fer. Je la partage avec deux autres détenus. Etant le dernier arrivé, je dors sur un matelas posé par terre. Les murs sont gris, le sol est nu, une fenêtre grillagée me permet d’apercevoir la lune. Je rêve à toi.

Marie, imagines-tu mon entrée dans la cellule ? Mon dossier m’avait précédé : eux, jeunes délinquants, l’un chétif (Louis), l’autre faraud (Florian), s’attendaient à voir pénétrer en ces lieux imaginaires le héros viril de leurs rêves, le dieu guerrier, Arès descendu en combattant pour eux de l’Olympe, ils se sont trouvés face à une espèce de sorcière aux cheveux blancs, sorcière ricanante dont ils se demandaient si elle était réellement maléfique, ou si elle n’était qu’un masque qui s’effondrerait au premier coup de poing – Arès lâche et fuyard ! Pour l’instant, je maintiens l’ambiguïté, ils n’osent pas encore trop s’approcher. Ils questionnent, surtout Florian. La sorcière, le soir, endort le petit voyou malicieux avec l’histoire de ses casses.

Patrick

*
*       *

Patrick, adossé à un mur, semblait écouter une querelle. Le soleil dardait ses rayons sur sa chevelure. A quelques mètres de lui, Florian paraissait soulevé par le poids d’une violente colère. De sa bouche s’échappaient des paroles ardentes, fiévreuses dont Patrick ne percevait que quelques mots volés au vent et le son frémissant sans que le sens lui en fût clair.

‘Flo, s’il te plaît. Je crois être l’objet de votre discussion mais j’ignore en quoi exactement. Tes pieds peuvent me fouler, tes paroles me rejeter et m’humilier si cela sert à ton prestige. Mon orgueil, étincelant, reluit sous les injures, tu peux m’en accabler pour plaire à tes petits camarades. Je sais que tu es partagé entre le mépris pour ma féminité et l’admiration devant ma douceur que tu crois mortelle. Je sais que ton amour naissant, amour chaste cela va de soi, tout au moins de ta part, s’accompagne de haine. Alors libère-la. S’il te plait. Saisis-toi de ta haine. Fais-en l’épée cinglante qui te protègera des regards ironiques, insultants. Sois beau ! Pour moi. Pour le bonheur de mon regard posé sur toi !

Patrick sourit. Florian avait eu, un instant, les yeux fixés sur lui, puis les avait détournés.

« Toi, tu appartenais à un milieu social aisé, peu importe comment c’était chez toi ; dans le regard des autres tu étais un fils de riche. C’est ça qui compte ! Tu pouvais te croire tout permis, l’horizon n’avait pas de limite pour toi, tu as eu ta chance, et pourtant tu es ici ! Qu’est-ce que tu fous ici ? La prison, c’est pour les pauvres, les immigrés, les analphabètes, c’est pour ceux qui dérangent les riches. Toi, tu es au milieu ; et encore ailleurs, je ne sais pas où tu es. »

Patrick sourit à Florian, dont le regard le brûlait.

« Il y avait une faille, les mites avaient troué la belle laine, mangé l’intérieur du trou et laissé à la place une brûlure en forme d’étoile par laquelle je me suis échappé. Et tu vois, dans laquelle je suis tombé.

– Moi je suis dans le trou depuis ma naissance. Je ne pensais pas à tout ça avant, je ne raisonnais pas. » Florian, avec un mouvement circulaire du bras et de la main tendue, traça les contours de la cellule. « Ici je n’ai que ça à faire : raisonner, réfléchir, penser ; alors, maintenant, je crois qu’un jour j’ai décidé que j’en avais marre, qu’un jour, sans que je sache quand ni pourquoi, je suis devenu la mite. Et j’ai mangé la laine des riches. La transformation s’est faite peu à peu, ou brutalement, je n’en ai pris conscience qu’arrivé ici. Je ne volais pas pour voler, ou pour m’enrichir, c’aurait été devenir comme eux. Je volais pour détruire ce que eux avaient, et que je n’avais pas. Transformer des choses banales en un jaillissement d’étincelles. Allumer un feu. Flammes rouges, dorées, éblouissantes. Avant, je vivais comme une petite merde, comme quelqu’un vivant sous un plafond bas, sans ciel, dans de petites cases, ou alors – peut-être ! – comme un rêveur que la réalité rejoindrait, un jour ou l’autre. Elle m’a rejoint ici. »

« C’est dégueulasse ! »

Louis contemplait sa gamelle d’un air désespéré. Florian le regarda, narquois, entre deux bouchées.

« Tu dis tous les jours la même chose. Deux fois par jour.

– Parce que c’est tous les jours la même chose. Bien sûr, vous deux, vous vous foutez de ce que vous mangez ! »

Patrick se mit à rire :

« Presque. Je m’imagine ailleurs.

– Au resto ? »

Louis avait levé le nez, intrigué, dubitatif.

« Non, mangeant un truc aussi infect, ou plus infect, mais pour d’autres raisons, par un choix de ma part.

– Tu es un peu con ! »

Patrick sourit à Louis.

« Je suis l’ordure dévoreuse d’ordures, des toiles d’araignées, des cafards en tous genres, des déjections, des vomissures des murs qui nous entourent, de la fumée acre, de la chair dure et crue de mes compagnons d’infortune. Je suis le roi des larves. Ne t’avise pas de me menacer. »

Florian, qui avait fini de manger, le regarda.

« Tu nous ferais quoi ? » voulut-il savoir.

Patrick ne répondit pas, il sourit et s’enveloppa dans sa chevelure.

« Qu’est-ce que tu lis ? »

Florian, penché sur son épaule, observait Patrick.

« Des poèmes. Tu veux regarder ?

– Non, j’aime pas lire. La culture c’est pour les riches, nous on a la télé ; la culture, c’est ce que vous utilisez pour nous écraser encore plus, pour marquer la différence.

– La culture, c’est la parade en plaqué or des riches, l’éventail en bois peint de somptueuses couleurs, mais qui s’éteignent – sans qu’ils s’en aperçoivent – sous les lustres des salons, de sorte que ne leur restent entre les doigts, et que délicieusement ils agitent, des lattes mal jointes dont les vernis s’étiolent, s’écaillent, et par lesquelles ils croient se donner des gestes nobles. Les dindons ventripotents et satisfaits d’eux-mêmes exhibent des masques qu’ils pensent beaux et qui ne sont que feintes grossières et mal simulées.

– Devant vous, notre nudité est encore plus criarde !

– Je ne suis plus riche, Florian, je suis ici.

– Tu lis ! Et tu t’échappes !

– Oui, mais pas seulement de toi et de ce que tu représentes, je fuis de partout, par toute ma peau suintante je dégoutte, je suis une toile rapiécée, mes couleurs sont bariolées, lumineuses ou éteintes cela dépend, grimaçantes, l’eau et l’or me traversent sans s’arrêter. Je suis celui dont on a honte, et qui pourtant refuse de se cacher.

– En disant cela aussi tu m’échappes » répéta Florian, obstiné.

Un jour que Patrick était avec son avocat, Florian déchira le livre et laissa les feuillets épars recouvrir sa couchette.

« Tu devrais pas !

– Tu as les jetons ? »

Puis il s’assit et attendit. Devant Louis, il s’efforçait de retenir en lui tout signe qui aurait pu trahir son trouble mais l’appréhension lui nouait le ventre.

A son retour, Patrick, calmement, lui sourit. Florian se leva.

« Tu as vu ?

– Oui.

– Et tu ne dis rien ?

– J’attend tes explications.

– Je n’en ai aucune. »

Ils étaient debout l’un en face de l’autre, presque l’un contre l’autre. Patrick avança d’un pas, immobilisa Florian qu’il serra contre lui – Florian alors détourna le visage, et Patrick rit – puis, le retournant brusquement, il pratiqua sur lui un étranglement.

« Tu vas pas le tuer pour un livre ? C’est que du papier !

– Qu’en penses-tu ? »

Patrick resserra un peu son étreinte.

« Nous formons un joli couple, n’est-ce pas ? Les miroirs manquent ! Nos deux corps enlacés modèlent une arabesque délicate, amoureuse, guerrière. »

Il observait Florian, dont le visage pâlissait. Quand il le vit près de tourner de l’œil, il le relâcha.

« Pas cette fois, Flo, tu es une trop belle rose, blanche ; mais ne recommence pas. »

Florian s’étendit sur sa couchette, se massa le cou de la main. Il avait du mal à parler. Après un silence, il murmura :

« Tu m’aurais vraiment tué ?

– Non. Mais la prochaine fois, qui sait ?

– Tu es fou !

– Probablement ! Je me suis déjà – souvent – posé la question. »

Patrick écoutait, vaguement, les mots que prononçait sa sœur.

« Tu devrais reprendre tes études.

– Pour, quand je sortirai, entrer dans une autre structure, une autre cage, plus aérée ? Quand je sortirai, ce sera pour aller contempler la lune.

– Mais il doit bien y avoir des choses que tu aimerais faire ! Des choses constructives ! »

Patrick sourit :

« Constructives comme quoi ? Comme : ingénieur, banquier, médecin, enseignant, juge, éducateur ? Non, je laisse ça aux autres, à toi par exemple. Moi, je m’enfonce dans le brouillard, je traîne, j’étrenne ma solitude dans les minuscules interstices que me laissent l’ombre et la lumière quand elles se rencontrent. »

« Ce qui est moi, et que je nomme “je”, c’est une quête perpétuelle que je ne saurais définir, quête de quoi ? je l’ignore ; en tous cas, ce n’est aucune des réponses provisoires que j’ai pu lui apporter, réponses qui s’opposent, ou s’entrelacent, en un motif compliqué : l’amour, le sable et l’eau, maintenant la prison, d’autres encore. »

Florian rit. Il s’était remis de sa frayeur, s’abandonnait avec une réticence intéressée à la tendresse trouble de Patrick, provoquait sa rêvasserie faite de questionnements, de digressions mi-poétiques, mi-philosophiques qu’il récusait ensuite, dans un mouvement de balancement, avançant d’un pas, reculant de deux.

« Tu es beaucoup trop intellectuel pour moi !

– Parce que j’essaie de conceptualiser mes émotions ? Elles n’en restent pas moins des émotions : fragiles, incertaines, périssables. J’aime les parer de mots, de rêves, leur donner la forme d’une dentelle, d’un poème, d’une fleur. J’aime les contempler, très légèrement posées sur la buée de mes phrases, reflétées par le miroir de ma pensée.

– Pourquoi ne les écris-tu pas ?

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