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M'man

De
272 pages
Jeanne, dite M’man, a épousé Gervais, garçon réservé, travailleur, peu prodigue de mots et de marques d’amour, qui, par sa carrière rectiligne, garantira à leur couple une sécurité de moins en moins étriquée.
M’man aura élevé trois enfants. Une fois les enfants grandis, Gervais retraité, M’man et lui se retrouvent dans un tête-à-tête qu’ils n’ont jamais connu et qu’ils ne savent trop comment occuper. Heureusement, quelques voyages organisés vont, pendant un temps, distraire une Jeanne ravie et son mari, moins épris de dépaysement.
Bientôt l’âge fait son oeuvre et Gervais va s’épuiser à tenir sa femme à bout de bras dans leur modeste maison de banlieue. Ce récit en accéléré de près d’un siècle se lit comme l’humble épopée d’une de ces vies faites de détresses discrètes, d’envies réfrénées, d’élans contenus, de journées quasi immobiles mais pourtant bien remplies, celles aussi de deux êtres entre lesquels la parole est devenue un bruit de fond.
Composé de cent courts chapitres qui sont autant d’éclats d’un portrait en mosaïque, M’man donne à mesurer ce que furent les conditions de dépendance des femmes au foyer au xxe siècle, à maints égards plus proches de celles de leurs devancières du xixe siècle que du sort actuel de la plupart de leurs descendantes.
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couverture
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Du même auteur

L’Autre Vie, Seuil, 1963.

La Nuit zoologique, Grasset, 1979.

J’aurais voulu être éditeur (sous le pseudonyme de François Thuret), Albin Michel, 2010.

Agent de Soljénitsyne, Fayard, 2011.

J’étais un numéro 1, Albin Michel, 2011.

Lilette, Éditions de Fallois, 2012.

Mille et une nuits (avec Malek Chebel), Nouveau Monde, 2012.

Le Pavillon des écrivains, Éditions de Fallois, 2013.

Rue de Babylone, Éditions de Fallois, 2014.

Usage de faux, Éditions de Fallois, 2015.

note de l’auteur

De la centaine d’éclats de vie qui composent ce récit en mosaïque, dessins et couleurs empruntent autant à la mémoire qu’à l’imagination. Tous les personnages évoqués ici sont fictifs, quand bien même ils évoluent dans des cadres et des contextes familiers à l’auteur. Toute identification à des êtres existant ou ayant existé serait donc mal fondée, exception faite pour Boule, le chien aveugle, chasseur d’invisibles à l’instar du romancier.

1

Jusqu’à sa dernière heure, dans ce mouroir de grande banlieue, à la lisière des premiers champs, jouxtant un casse de véhicules accidentés, elle se rappellera la fraîcheur montant des eaux du canal, la brûlure des orties dans le terrain vague bordant la berge, l’appel d’un grillon lui vrillant les tympans, les cailloux roulant sous ses reins tandis qu’il s’affalait sur elle, et, entre leurs cheveux mêlés, les myriades d’étoiles du solstice d’été, ce brasillement céleste qu’en ses ultimes instants, dans le clair-obscur de la chambre balayée de loin en loin par les phares d’ambulances ou de voitures de police sur la nationale proche, elle percevra encore derrière ses paupières mi-closes.

C’est aussi le même feu aux joues, la même coulée de glace dans le reste du corps.

Il lui mord la bouche. Dans l’haleine de fumeur qui l’écœure elle décèle un goût de sel : elle saigne en haut, en bas. En soufflant il lui demande si elle a déjà… Déjà quoi ?… Il grogne des mots qu’elle ne comprend pas, l’écartèle davantage, la pilonne, pantelante, abandonnée, une de ses mains battant l’air puis agrippant un nid de ronces, de l’autre se masquant les yeux pour ne pas voir, ne pas savoir ce qui lui arrive.

Il s’est retiré. Elle est secouée de sanglots secs, sans larmes. Il la couvre çà et là de baisers économes. On dirait qu’il veut ainsi cautériser une plaie en elle. L’interroge : Tu as bien voulu ? Je ne t’ai pas obligée ? De la tête elle fait ni oui ni non. Toute sa vie elle répondra par ce hochement entre acquiescement et dénégation. Jusque devant le maire où il aura passé pour un consentement.

Un souffle, un froissement de feuilles, c’est un chien roux, frétillant, langue pendante, qui vient les flairer. Ils se redressent, découvrent le maître du corniaud qui siffle la bête puis, après une dernière bouffée, lance son mégot embrasé dans l’eau noire. Il les a aperçus et leur crie : Ça va, les amoureux ? – tandis que le chien file en éclaireur sur le chemin de halage en direction de l’écluse.

Debout, rajustés, ils entendent le ferraillement de la dernière micheline sur le pont.

Je te raccompagne, décide-t-il en consultant sa montre.

Elle lui emboîte le pas.

Après quoi elle n’aura cessé de le suivre, sauf, sept décennies plus tard, empêchée de l’escorter jusqu’au cimetière alors qu’elle-même, ignorant qu’il n’était plus, gisait, incapable de demander de ses nouvelles, sur ce qui serait sous peu son lit de mort.

2

Avec celles et ceux de son âge elle avait naguère virevolté à l’issue des repas de baptême ou de communion solennelle ; les soirs de retraite aux flambeaux, le bouquet du feu d’artifice ayant lâché dans les pétarades ses ultimes giclées d’étincelles multicolores, les lampadaires rallumés ayant appelé sur l’estrade l’orphéon et, au milieu de la place pavoisée, les couples pour une première bossa-nova, elle profitait de la pénombre alentour pour esquisser, seule, quelques pas en s’évertuant à prendre pour modèle sa sœur aînée dont les déhanchements remontaient la jupe sur ses lourdes cuisses d’un blanc de craie. Mais, organisé par la fabrique de montres phosphorescentes où Edwige, sortie du cours Pigier, officiait comme sténodactylo, celui-là était son vrai premier bal et, attifée comme elle l’était, ne sachant que faire de ses bras, n’osant regarder personne, non seulement Jeanne risquait de faire tapisserie, mais elle eût grandement préféré rester sans cavalier plutôt que de se trouver exposée au milieu de la piste, sa gaucherie offerte aux quolibets des unes et aux sourires compassés des autres. Secouant les confettis que les mioches endimanchés, se faufilant entre les danseurs, jetaient à poignées, elle sentit qu’elle allait pouvoir y couper quand, cherchant à esquiver un lancer de serpentins, elle heurta le couple que sa sœur formait avec un garçon à peine plus âgé qu’elle – ovale parfait du visage, casque de cheveux gominés, yeux de jais, oreilles comme deux anses de porcelaine, ourlet des lèvres entre sourire et bouderie – qui, s’étant présenté : Gervais, sous-chef de bureau, lâcha l’aînée pour la cadette et, de valse en polka, de samba en slow, ne la quitta plus du reste de la soirée, elle, ivre et ravie, s’abandonnant comme une chiffe, yeux chavirés, à son partenaire.

Alors que Léon, au saxo ténor, sur l’estrade en compagnie de ses copains de l’orphéon, soufflait, les veines du cou gonflées, les joues cramoisies, tout en faisant mine de viser Edwige, sa jeune et plantureuse épouse, seule à se trémousser encore sur la piste, en se servant de son instrument comme d’une escopette, les fêtards avaient commencé à se disperser et Gervais avait moins suggéré qu’ordonné à Jeanne d’aller faire ensemble quelques pas derrière l’usine, le long du canal.

3

Plus opulente encore que sa fille aînée, son modèle réduit, Gaby pétunait comme un sapeur et respirait comme un soufflet de forge, si bien qu’à voir l’ample houle de sa poitrine, au balcon d’une robe ou d’un corsage généreusement échancrés, on eût dit qu’elle venait d’escalader cinq étages, alors qu’elle se mouvait en toute occasion avec une lente, nonchalante et tremblante majesté de mammifère marin. Tout le monde n’avait pas, comme Jeanne, le privilège de la voir, tôt le matin, ramasser une chevelure qui lui battait les reins, la rouler et échafauder un chignon avec des dizaines d’épingles qu’elle puisait dans un cendrier et piquait avec art pour le démonter aussi prestement le soir, et abandonner ses longues mèches noires, déjà filetées de blanc, à la brosse appliquée de sa cadette, tout en se curant l’oreille avec une allumette soufrée avant de la gratter et de porter à ses lèvres une de ces « troupe » qu’un voisin, fourrier dans l’infanterie, lui fourguait en cartouches à prix d’ami.

En toute saison elle prenait la micheline de six heures pour gagner, à Paris, l’atelier de joaillerie où elle était préposée au contrôle des entrées et sorties des métaux précieux, poste de confiance dont elle se rengorgeait comme d’une mission dont eût dépendu la sûreté de l’État. Son œil d’un bleu électrique repérait les comportements douteux, les caches les plus ingénieuses, et même quand on n’avait rien à se reprocher, un regard d’elle suffisait à se sentir coupable d’on ne savait quoi.

C’est de cet œil inquisiteur qu’elle dévisagea Jeanne après que celle-ci, ayant quitté la table de jardin, sous le pêcher, à l’abri du soleil de l’été indien, où l’on fêtait l’anniversaire d’Aimé, le père, s’en fut revenue, toute pâle, du fond du jardin où elle avait couru vomir contre le grillage du poulailler derrière lequel cous-nus et colverts s’étaient agglutinés pour disputer aux oies cette pitance inattendue.

Gaby ne demanda pas de qui. Vu les paquets de tabac à rouler et les flacons de Bénédictine ou de Chartreuse qu’il lui rapportait de la coopérative de son usine, elle ne pouvait douter que c’était Gervais qu’en échange de ce tribut elle laissait fricoter avec sa cadette depuis le fameux bal où il l’avait raccompagnée dans la nuit, si égarée qu’on l’avait trouvée, le lendemain, couchée tout habillée sur le banc de l’entrée, le chat lové contre son ventre.

4

Gaby n’avait pas feint la surprise, encore moins la colère comme lorsqu’elle surprenait, à l’atelier de joaillerie, une contrevenante à glisser sous son ongle un copeau d’or blanc. L’accident lui permettrait de caser sa cadette avant ses dix-huit ans. Ce serait un souci de moins car Jeanne, la pauvre, hormis les tâches ménagères dans lesquelles elle suppléait sa mère, ne montrait de dispositions pour aucune activité qui lui eût permis de subvenir à ses besoins, n’avait pas plus de cervelle qu’un moineau, vivait dans la lune et en était encore, à son âge, à jouer avec un baigneur en celluloïd qui bêlait « M’man » quand on le penchait en avant.

Pour déterminer jusqu’à quelle date on ne pourrait décemment différer le mariage, elle demanda à quand remontait l’irréparable, puis consulta le calendrier des Postes, au-dessus du poste de TSF sur les ondes duquel alternaient à longueur de journée chansons de charme et rumeurs de guerre.

Quand elle se tourna vers Aimé, tassé, souffreteux, sur son tabouret, pour lui dresser un état de la situation, c’est à peine si celui-ci leva les yeux de l’exemplaire du Petit Journal qu’en fervent Croix-de-Feu il lisait de la première à la dernière ligne. D’un geste exaspéré, il interrompit son épouse, ordonna à sa cadette d’approcher et lui tapota la joue avec une affectueuse indifférence comme pour lui signifier que tout cela, comparé à ce qu’il avait lui-même subi, n’était qu’un mauvais moment à passer.

Des deux filles, Jeanne était sa préférée. Edwige ressemblait trop à sa mère et, comme elle, le regardait avec condescendance déchiffrer son journal en remuant les lèvres et en suivant les lignes du bout de l’index. Elle ne comprenait pas que Gaby leur eût donné pour géniteur un type usé avant l’âge, aux ongles noircis par la limaille, qui rapportait trois fois moins qu’elle à la maison, et lui en voulait d’autant plus que c’est par lui qu’elle-même avait connu Léon, lui aussi manœuvre aux Grands Laminoirs de Villeneuve, Léon dont le rire rauque de saxo, dans les bals des bords de Marne, lui avait tourné la tête.

Chez Jeanne, Aimé s’attendrissait sur sa propre soumission à un destin tracé d’avance, et s’il parut ne pas pleurer le départ annoncé de sa cadette, c’est que le gaz moutarde, en 14, du côté de Bruay-en-Artois, lui avait tiré toutes les larmes du corps, lui asséchant les yeux pour le restant de ses jours.

5

Tout se règle en un rien de temps entre Gaby et Édouard, le père de Gervais, en l’absence de l’intéressé, détaché pour un mois par le siège à la filiale de Vénissieux, dans la banlieue lyonnaise. Il va de soi que Jeanne, elle, n’a pas son mot à dire et n’a d’ailleurs nulle envie de s’en mêler.

Quoique râblé, plus souvent en sabots fourrés de peau de lapin qu’en brodequins, Édouard en impose par sa moustache à la Bismarck, roussie par les cigarettes qu’il préfère rouler, à la différence de Gaby, avec une dextérité d’autant plus spectaculaire qu’il n’a plus qu’une main, l’autre arrachée en 15 par un éclat d’obus devant Soissons. Adjudant-chef, croix de guerre, renvoyé dans ses foyers, il vit pour l’essentiel des produits de son vaste jardin, à la limite des champs de patates et des pâtures, où on le voit du petit jour à midi, maniant le plantoir, la binette ou le sécateur, les reins ceints d’une large bande de flanelle pour contenir un lumbago intermittent. Après deux veuvages, il cohabite avec une cousine éloignée qui lui prépare sa bouillie de tapioca du matin et sa panade du soir, veille à ce qu’il délaie dans le fond de son verre sa dose de bicarbonate contre les aigreurs et les gaz, lave ses tricots de corps et ses caleçons longs. Après la sieste et la réussite rituelle – aux cartes il n’aime pas perdre et va jusqu’à tricher avec lui-même –, il se replonge dans ses manuels d’artilleur et résout un ou deux problèmes de trigonométrie tandis que, de l’autre côté de la toile cirée, Sidonie trie des lentilles ou écosse des flageolets.

Comme son aîné Gontran, employé lui aussi à la fabrique de montres-bracelets, mais à un poste subalterne, ce qui n’est pas sans susciter des tensions entre frères, Gervais est le fils de la seconde épouse d’Édouard, Fanny, tôt décédée de la tuberculose. Il verra d’autant moins d’inconvénient à quitter le domicile paternel – à son goût encore trop proche des fermes où ses ancêtres culs-terreux remuaient le foin – que Gaby offre de mettre dans la corbeille de mariage, en viager, un modeste pavillon dont elle-même a naguère hérité, à une centaine de mètres de celui où Edwige et Jeanne ont grandi.

Édouard ne peut faire mieux que proposer de payer le bouquet.

6

La sirène de six heures s’élevait du grave vers les aigus puis retombait, à bout de souffle, pour signaler la sortie des salariés. Gervais courait jusqu’à l’abri de tôle sous lequel les vélos étaient accrochés par la roue avant, et, ayant déjà fixé au bas de son pantalon la pince destinée à éviter que l’étoffe se prenne dans la chaîne ou soit maculée de cambouis, le pied gauche calé sur une pédale, l’autre décrivant un arc de cercle par-dessus la selle, il enfourchait sa monture déjà entraînée à vive allure dans la pente de la rue des Maraîchers bordée de pavillons en meulière au perron encadré de troènes ou de massifs d’hortensias. C’est avec la même agilité qu’il mettait pied à terre devant chez Gaby où l’attendait sa fiancée, avisée de l’heure par les six coups du carillon Westminster.

Elle montait en amazone sur le cadre et, contournant la mare à grenouilles qui occupait encore, à l’époque, l’angle de la rue Gambetta et de l’allée Turgot, le couple filait en zigzaguant, elle cramponnée au guidon, lui à moitié aveuglé par ses cheveux à elle, entre les trottoirs herbus où paissaient, attachées à un piquet, les biques blanches et brunes de la mère Marlher, une vieille à l’accent boche, d’une saleté repoussante dans ses hardes superposées, qui ne rendait jamais le bonjour ni le bonsoir à personne. Parvenus devant le gîte censé leur revenir au lendemain de leurs noces, ils échafaudaient des plans pour le bâti et le potager, lui dessinant l’atelier-garage où abriter leur première auto, une Juva 4, elle réclamant une buanderie et une chambre de plus, peut-être même deux, tous projets qu’ils réaliseraient au fil du temps jusqu’à ce que, les enfants grandis, partis, tous deux se retrouvent au large comme ces vieillards qui, tassés, amaigris, doivent faire reprendre leur garde-robe.

Ils riaient, s’embrassaient, puis se séparaient ; Jeanne rentrait à pied en soustrayant aux chèvres une provision de pissenlits pour ses lapins, tandis que Gervais pédalait en danseuse sur un bon kilomètre de route goudronnée avant de dévaler le chemin de terre qui le ramenait chez lui. Là, il adossait son vélo au grillage et remontait jusqu’au Café de la Poste pour l’habituelle partie de billard entre copains sous l’œil complice de Géraldine qui l’avait dépucelé, sur ses quatorze ans, à la cave, drossée contre une barrique, dans l’âcre odeur de salpêtre et de vinasse. La dernière goutte de blanc-cassis avalée, un bécot déposé sur le nez de la serveuse, il regagnait au pas de course le domicile paternel où l’attendait, fumante, sur la toile cirée débarrassée des cartes et des manuels d’artillerie, la soupe au potiron de Sidonie.

7

Pour les cérémonies, le rituel rural revenait en force, on rameutait le ban et l’arrière-ban de ceux qui avaient eux-mêmes convié les puissances invitantes, trois mois ou trois ans auparavant, à un banquet de fiançailles ou de communion solennelle, voire à un de ces repas d’après-funérailles où la gnôle et le plat de résistance contribuaient à relever de joie de vivre les anecdotes plus ou moins salaces courant sur le défunt. Aucune pièce d’aucun pavillon n’étant à même d’accueillir de telles tablées, on festoyait au-dehors entre avril et septembre, en sous-sol le reste du temps, la largeur des soubassements permettant de disposer tréteaux et planches en diagonale et d’y faire tenir une quarantaine de couverts, les gosses cantonnés à part.

Pas question, en l’occurrence, de susciter des jalousies : la messe fut célébrée dans la paroisse de la mariée – Gaby, fidèle assidue, n’avait pas voulu en démordre –, le mariage civil à la mairie du marié – Édouard y avait consenti d’autant plus volontiers qu’en bon rad-soc il n’était pas porté sur la calotte. On déjeuna au Relais des Chasseurs d’œufs en gelée, de pâté en croûte, de cochon de lait, de brie crémeux et de la pièce montée de rigueur. Au monbazillac succéda le cahors puis le mousseux, après quoi café et vieil armagnac – un canard pour ces dames et les plus âgés des garçons –, les amateurs de cigares sortirent fumer leur Diplomate à l’air libre pour ne pas barbouiller les estomacs sensibles, puis on profita du reste de jour pour prendre la photo de groupe, et, après quelques pas le long du canal afin d’achever la digestion, de retour à la maison, on se remit à table, le soir tombé.

Ceux qui avaient loué une chambre au Café de la Poste la gagnèrent dans le noir, une lampe de poche à la main, certains portant sur les épaules un enfant assoupi. On déblaya les tables pour y coucher ceux qui étaient manifestement trop « partis » pour mettre un pied devant l’autre.

Cette nuit-là, Gervais, ayant sans doute trop bu, au lieu d’honorer sa jeune épouse lui tourna le dos et s’endormit d’un coup.

8

Sous le filet à bagages, au-dessus de la banquette en bois où Gervais dodelinait, la visière de sa casquette rabattue sur les yeux, Jeanne avait vue sur une photo de falaises avec un bout de mer piqueté des voiles d’une régate, survolées par une volute de goélands : leur destination. À Yvetot où ils durent prendre un autocar poussif, il pluvinait. Puis, par les échancrures du paysage, sur leur gauche, ce fut à qui, d’eux deux, serait le premier à distinguer le ciel de l’eau dans le gris cotonneux que ne partageait aucun horizon.

Le cliché que Jeanne gardera toute sa vie sur sa table de chevet et qu’elle coloriera à l’aquarelle, la maturité venue, pour raviver la trace de cette excursion, la représente sur les galets avec, entrouvert à ses pieds, le panier de pique-nique en osier d’où Gervais a extrait l’appareil à soufflet que Gontran, son frère, lui a offert l’avant-veille en cadeau de mariage. Elle se force à sourire : elle vient de se tordre la cheville sur ces gros cailloux dont certains évoquent pour elle des os de bêtes récurés par la marée. Gervais s’est mis en caleçon, il se trempe les orteils, recule en se récriant, entre à mi-cuisse dans les vagues, lorgne de droite et de gauche, hésite, rebrousse chemin, renonce et décrète à pleine voix que l’eau est sale. Il exhibe une poignée d’algues gluantes qu’il rejette avec dégoût.

C’est la première fois que Jeanne le voit presque nu en extérieur. Est-ce l’absence de murs, de pénombre, d’intimité ? Lui, si robuste et lourd lorsqu’il s’abat sur elle, lui fait l’effet, hors de leur cadre habituel, d’un gringalet maigrichon, glabre, plus glacé de peur que de froid.

Le car repart en milieu d’après-midi : sur la droite, tandis qu’il roulera, Jeanne aura juste le temps d’entrevoir, passant au large, un énorme vapeur aux deux cheminées fumantes. Elle croit entendre des coups de sirène saluant leur retour à l’intérieur des terres au terme d’un voyage de noces de quelques heures où l’un comme l’autre ont fait connaissance avec la mer.

Le même train les ramène gare Saint-Lazare, sauf que, cette fois, au-dessus de Gervais qui dort à poings fermés, vautré sur la banquette, la photo qui fait face à Jeanne représente des cimes enneigées. Elle la contemple sans la voir, elle songe au paquebot qu’elle a entr’aperçu, tout en réchauffant dans sa paume l’œuf de silex qu’elle a rapporté en souvenir. Le peu qu’elle vient d’embrasser de l’immensité du monde, désormais retenu à jamais dans ses rêves, lui aura infusé l’envie sans cesse rebutée, inassouvie, de partir à sa découverte.

9

Balançant de son bras valide l’anse du seau qui contient racloir, brosse à chiendent et savon noir, Édouard grimpe d’un bon pas la côte conduisant à Saint-Chrysostome, l’église aux faux airs slaves, avec son bulbe cuivré, qui jouxte le cimetière municipal. D’une année sur l’autre, le jour des Morts, il a davantage de mal à retrouver la tombe de Germaine et de Fanny, ses deux premières femmes fauchées par la maladie : c’est comme ces cités-champignons où l’enfant prodigue ne retrouve plus sa maison natale noyée dans la prolifération des quartiers nouveaux. Il peut néanmoins se repérer sur le monument aux morts, puis sur l’étrange mausolée de l’ancien maire, hérissé de barreaux comme pour prévenir l’éventuel réveil d’une bête fauve.

Le seau posé sur la stèle, il se fige à son pied, lèvres serrées : il y a beau temps que plus aucune prière n’en sort. Puis il se ressaisit, regarde de droite et de gauche les familles avec leurs pots de bruyère ou de chrysanthèmes, les enfants qui s’égaillent entre les tombes en épelant des noms dont certains leur rappellent celui d’un camarade de classe ou d’un voisin. Il salue les uns, sourit aux autres, puis s’attaque au récurage de la pierre que des lichens ont couverte d’une courte végétation du même gris-jaune que la housse de varech sec des rochers que la mer, l’été, ne recouvre plus.

Sa tâche terminée, il pousse un peu plus au fond, contre la clôture du cimetière, là où les plus anciennes sépultures sont désormais pour la plupart à l’abandon, croix rouillées de guingois, noms semi-effacés. Ses propres parents gisent là, sous une dalle fendue qu’un enchevêtrement de ronces a envahie. Il hausse les épaules : vient un moment où l’on ne peut entretenir tout le passé.

Sur le chemin du retour, il s’arrête chez le grainetier et emplit son seau de sachets de semences à mettre en terre après les dernières gelées.

Sidonie l’attend à l’orée du chemin, impatiente de lui délivrer la nouvelle : il est grand-père d’un garçon. Son regard s’embue, l’émotion le dispute chez lui à la fierté. Pour ce qui est du prénom, les jeux sont faits depuis des mois : c’est Valentin. Si ç’avait été une fille, ç’aurait été Colette, comme la propre sœur d’Édouard dont les restes reposent eux aussi, là-haut, sous un fouillis de lianes mauves, aux côtés d’un jeune mari tombé sur la Marne.

Il peut néanmoins compter là-dessus : passé les nouvelles années de guerre, une autre Colette ne tardera pas à se manifester.

10

Avant de succomber à l’emphysème qui lui bleuissait les lèvres, Gaby devait raconter à son petit-fils Valentin, sur le perron de la mairie où il venait de convoler avec Olympe, jeune Antillaise qu’elle persistait à prendre pour une migrante venue du fin fond de l’Afrique, comment, le jour de son baptême, elle, sa marraine, le tenant, langé de propre, en brassière et bavoir brodés, la tête prise sous le chrémeau, au-dessus du bénitier en forme de tridacne, elle avait su que, le premier dans la famille, il s’écarterait du troupeau des enfants de Dieu, à l’instar des rejetons de rouges qui, non contents d’embraser la rue et de barrer l’accès aux usines, empêchaient leur progéniture de renoncer à Satan, à ses pompes et à ses œuvres. L’ondoiement ayant suscité ses pleurs, le nourrisson avait réagi au goût du sel par des clameurs telles qu’il avait fini par régurgiter un jet de lait caillé sur l’étole du vieux prêtre, un juron coupant les paroles sacramentelles.

Rescapé de Verdun, l’abbé Falcoz était de ces gueules cassées qui, pour les rassurer, s’approchaient de celles et ceux qu’elles effrayaient et, ce faisant, ne les en épouvanteraient que mieux, comme l’ignoble visage d’une guerre que nul ne souhaitait voir réapparaître. C’était pourtant la bonté faite homme, toujours plus disposé à absoudre qu’à infliger une pénitence, comme si lui qui avait réchappé de l’enfer ne pouvait qu’implorer la miséricorde du Très-Haut sur une humanité qui ignorait encore, mais pour peu de temps, quelles épreuves nouvelles, plus terribles encore, l’attendaient. En cela, chaque baptême le laissait bouleversé, comme d’administrer l’extrême-onction à un bourgeon de vie.

Tandis que les enfants de chœur empochaient leur cornet de dragées et qu’Édouard, le parrain, et Gaby paraphaient au presbytère l’acte de baptême, Jeanne s’était évertuée à calmer le petit protestataire en lui donnant le sein dans un recoin du confessionnal. Puis le bébé, passant de bras en bras, avait rejoint son landau flambant neuf, juché sur ses hautes roues, avec sa carrosserie bleu nuit blasonnée d’or et sa capote en accordéon.

Il ne restait plus au cortège familial qu’à gagner à pied le restaurant Le Vert-galant où Gontran, qu’on n’attendait plus, déboulait hors d’haleine : l’ordre de mobilisation générale venait d’être affiché.

11

La première chose qui retint l’attention de Jeanne en s’engouffrant, une valise mal ficelée à la main, Valentin sur l’autre bras, dans le compartiment déjà aux trois quarts occupé, ce fut la photo sous le filet à bagages : les falaises d’Étretat. Ce n’était pourtant pas la direction. Le convoi était censé acheminer les familles en fuite vers le Sud, en zone encore libre, son point de chute à elle étant la modeste auberge à l’enseigne de La Chistera que tenait, à Cauterets, dans les Hautes-Pyrénées, une parente de Gervais, Angèle, cousine de sa mère, veuve d’un champion local de pelote basque.

Le pire, dans ce train de l’exode, c’était l’accès aux toilettes. Le couloir était rempli par ceux qui n’avaient pu trouver de places assises, barré par leurs bagages sur lesquels certains, accroupis, somnolaient. Pour rien au monde elle n’aurait laissé seul Valentin, ni ne l’aurait confié à qui que ce fût, mais se faufiler avec lui jusqu’à l’extrémité du wagon relevait de l’exploit, et, au bout de quelques minutes à attendre son tour, il fallait encore affronter l’état des lieux, la cuvette et son pourtour maculés d’immondices et de vomi, la chasse d’eau déglinguée, des lambeaux de journaux palliant l’absence de papier hygiénique, sans parler de la porte dont le loquet ne fermait plus. Heureusement, l’encombrement des voies était tel que le convoi était contraint de s’arrêter de temps à autre en rase campagne, les passagers descendant se soulager dans le fossé ou derrière les haies avant de remonter en hâte au coup de sifflet du chef de train.

Jeanne profita d’un de ces arrêts pour s’adosser à l’ombre fraîche d’un chêne et, tout en contemplant, à quelques mètres, une pie sautiller à pieds joints comme les fillettes de sa classe, jadis, dans les cases dessinées à la craie de leur marelle, dégrafer son corsage et donner le sein à Valentin. Quand elle avait osé le faire, avant le départ, à l’intérieur du compartiment, les regards de ses voisines, mais surtout de leurs compagnons, collés à la porte du couloir, tétant leur mégot, l’avaient incitée à abréger le repas du nourrisson qui n’avait pas tardé à protester, suscitant la rouspétance d’un roupilleur aviné, tant et si bien qu’elle avait dû offrir au petit goulu son autre sein. Voyager dans le sens contraire au sens de la marche lui faisait ressentir davantage l’arrachement à tout ce qu’elle laissait derrière elle et elle eût bien laissé le train repartir sans elle avec sa valise, passé la nuit sous l’arbre tutélaire, ou trouvé refuge dans une grange, mais elle se savait attendue par Angèle en gare de Tarbes. De là, un car les conduirait à La Chistera où était censé les rejoindre Gervais, démobilisé après qu’un cheval qu’il étrillait lui eut, d’une ruade, défoncé plusieurs côtes, pour qui la guerre à peine commencée avait déjà pris fin sans qu’elle, Jeanne, sût au juste si elle devait s’en réjouir, ou s’inquiéter de la façon dont son homme allait endurer une mise hors de combat si peu glorieuse.

12

Tu as fait bon voyage ? a demandé Angèle en prenant Valentin dans ses bras avant que Jeanne, exténuée, ne s’écroule à ses pieds sur le quai de la gare de Tarbes.

Le bon air, les repas sans restrictions, les nuits complètes ont tôt fait de la remettre d’aplomb. L’hôtel est plein de réfugiés, on lui a installé un lit dans la réserve mitoyenne où s’empilent les taies d’oreillers, les draps, les couvertures de rechange et où flotte une entêtante odeur de lavande. Un réduit, séparé par un rideau, est occupé par Francis, le fils cadet d’Angèle, quinze ans à peine, un peu demeuré, qui donne un coup de main aux cuisines mais s’offre, le reste du temps, à guider Jeanne dans son exploration d’un paysage aussi nouveau pour elle que la mer que lui avait fait découvrir Gervais : vert émeraude, le lac de Gaube comme une pupille dilatée dans l’orbite de la montagne ; la cascade du pont d’Espagne sous laquelle Francis, pour faire le malin, a couru se doucher avant de revenir grelotter contre elle dans l’attente de ses bravos ; le gave où s’aventurer jusqu’à mi-cuisse pour la chasse au trésor du plus beau cristal de roche ; le spectacle à la jumelle des chamois jouant à sauter dans le vide et réapparaissant sains et sauf au faîte d’un éperon sur leurs pattes fluettes, incassables.

Le soir, dans la réserve, elle scrute par la lucarne l’énorme masse noire qui se découpe sur le ciel faiblement éclairé. À mi-hauteur clignent parfois, comme une étoile mourante, la lampe d’un chalet ou d’un refuge, voire un feu de camp de bergers ou de contrebandiers. Est-ce l’énorme barrière rocheuse contre laquelle sa jeune vie est venue buter ? Pour la première fois elle se prend à rêver d’un ailleurs, d’une autre histoire que celle qu’elle a commencée en deçà de cette muraille, dont elle pressent déjà le ressassement des jours, une fois la paix revenue. Mais, pour franchir les hauts cols qu’elle discerne entre les cimes escamotées par les nuages, sur quel passeur compter ?

Francis, depuis son réduit, ne la quitte pas des yeux, comme s’il l’implorait de partager avec lui les réponses à ses questions. Il s’approche, pose une main sur la sienne qu’elle retire prestement. Il feint de jouer, éclate de rire, fait le pitre, engage une bataille de polochons à travers la réserve, Valentin confié à tante Angèle qui ne se rassasie pas de pouponner.

Gervais est encore à l’hôpital de Pau. L’ambulance le ramenant est annoncée pour le lendemain. À La Chistera, on va mettre les petits plats dans les grands. Jeanne a juste fini à son intention le pull à grosses côtes dont elle avait monté les mailles avant l’exode, il y a une éternité.

13

STO : ni au retour de la petite famille dans la maison non chauffée, une fois l’armistice signé, une population civile remontant vers le Nord, un déferlement de troupes la croisant pour finir d’occuper le bas de la carte, ni lors de la réapparition, quelques années plus tard, d’Aimé et de Léon, celui-ci revenu d’une usine bombardée du Hanovre, celui-là d’une mine de sel de Silésie, Jeanne ne sut au juste ce que signifiaient ces trois lettres, ni ne chercha d’ailleurs à les comprendre, trop occupée qu’elle était à parer aux premières urgences : manger et se chauffer

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