Ma Centrafrique !

De
Publié par

Balépou a l’impression que la nature et la culture lui ont beaucoup donné. Son désespoir, c’est d’assister impuissant à la déconfiture de son pays qu’il aime, mais cependant sans rien proposer en retour. Le système bouclé par la colonisation et les dirigeants irresponsables de son pays le disqualifient quant à cette contribution qu’il voudrait apporter à son pays pour sa prospérité...

Le temps est donc venu pour le Centrafricain de se manifester d'une autre manière que comme étant le parfait dominé et le parfait humilié. Le courage d’être dans un monde comme celui-là pourra rééquilibrer les rapports de force, et permettre la naissance d’une histoire nouvelle ; car se battre pour des valeurs et pour le bien est plus noble que de mettre les terres à feu et à sang par inhumanité.


Publié le : lundi 18 janvier 2016
Lecture(s) : 7
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782334041676
Nombre de pages : 238
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Couverture

Image couverture

Copyright

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-04165-2

 

© Edilivre, 2015

Reconnaissances et Remerciements

• Ma mère Marie Ngoane, une femme sans égale qui m’a tout donné ;

• Monsieur Timothée Emini, mon tuteur, véritable artisan de ma réussite dans la vie, dont j’ai perdu toute adresse, qui serait comblé ;

• Monseigneur François Xavier Yombandjé et le Professeur Georgette Florence Koyt-Deballé dont les précieux conseils, l’encouragement constant et l’inestimable contri­bution ont permis la réalisation de Centrafrique ! Un Etat Assujetti, un Peuple Humilié ; qu’ils considèrent ce livre aussi comme l’une de leurs œuvres ;

• Mesdames Rosalie Pouzère, Aïssatou Laba Touré et Messieurs Bernard Bonda et Mahamat Zacharia, tous deux Conseillers Nationaux de Transition, pour leurs précieux conseils et apports dans la relecture de ce livre ;

• Monique Dubinsky-Titz, que j’appelle affectueuse­ment Fira, qui m’a littéralement poussé dans un moment de découragement total. Sans elle, cette œuvre n’aurait certainement pas vu le jour. Qu’Allah, le Tout Miséri­cordieux, lui accorde santé et longévité ;

• Guy-Marc Mokopété pour ses suggestions for à propos ;

• Mes amis de lutte de 1991 pour la restauration de la Démocratie en Centrafrique : Aristide Dominique Sokam­bi, Didier Wangué, Daniel Nditiféi Boysembé, Godefroy Mokamanédé, Henri Maïdou, Prosper Wodobodé, François Farra-Frond, Clément Bélibanga, Jacques Médard Mboliadas, René Perks, feu Timothée Maléndoma, Simon Sakibédé, Pierre Débato II. Notre lutte n’a pas été vaine. La Centrafrique, que nous voulions unie, solidaire, fraternelle et, surtout, indépendante et souveraine, pointe déjà à l’horizon.

• Feux Alfred Wilfried François Péhoua, Dr Conjugo Batoma, Pr Abel Goumba Nguéndé, Jean Metté Yapendé, Simon Narcisse Bozanga, Toby Ngaragba, Général Timo­thée Maléndoma, Martinez Mbagato et Thomas Koazo pour qui j’éprouve de profondes pensées ;

• Mes enfants : Rock, Bénédicta, Angela, Cécilia, Winnie Judith Danielle, Jeannine, Nicaise Junior, Brenda Myryam Marie-Made­leine et Hillary Rania Manuelle, qui constituent mon seul trésor et à qui je n’ai aucun bien matériel à léguer.

• Tous les centrafricains qui sont las d’espérer et sur qui le destin s’acharne de manière inlassable, je dédie ce passage du Saint Coran : « Tâchez de vous assembler. Le loup ne s’attaque qu’à la brebis égarée. »

 

Libre ?

Autrefois, tu vivais

Hors des regards envieux.

L’occident te fuyait

Voyant en toi, pardieu,

L’enfer personnifié.

Ta vie était aisée.

Un jour vint un envieux

Enturbanné, cruel.

Il était mystérieux

Pillant pêle-mêle

Tu étais dans ses rênes

Honnie dans son arène

Le nord surprit en toi

D’innombrables joyaux

Il te prit malgré toi

T’imposant ses assauts.

Le sang de tes enfants

Est le sien tout autant.

Sortant de ta stupeur

Tu pris ton sort en main

N’écoutant que ton cœur

Ta joie est pour demain

Car c’est toi qui choisis

Ceux qui gèrent ta vie

Georgette Florence KOYT-DEBALLE,
C’est la vie, Edilivre

Préface

Cet ouvrage nous plonge dans le monde de la culture locale, du système éducatif qui n’avait rien à envier aux autres pays du monde et surtout de la découverte des autres peuples avec leurs us et coutumes. C’est une expérience qui n’est pas donnée à tout le monde mais engage dans des prises de position courageuses qui peuvent transformer les peuples et les sociétés. Balépou a eu l’impression que la nature et la culture lui ont beaucoup donné. Son désespoir, c’est d’assister impuissant à la déconfiture de son pays qu’il aime bien sans rien proposer en retour. Le système bouclé par la colonisation et les dirigeants irresponsables de son pays le disqualifient quant à cet apport qu’il voudrait mettre à la disposition de son pays pour sa prospérité. Le temps est venu pour le centrafricain de se manifester autre que le parfait dominé et le parfait humilié. Le courage d’être dans un monde comme celui-là pourra rééquilibrer les rapports de force et permettre la naissance d’une histoire nouvelle. Se battre pour des valeurs et pour le bien est plus noble que de mettre les terres à feu et à sang par inhumanité. Il faudrait beaucoup de Balépou pour refaire la Centrafrique. Mais faudrait-il encore qu’on leur laisse la latitude de s’exprimer et de se manifester pour le bien de tous.

Monseigneur François Xavier Yombandjé.

Introduction

Ma Centrafrique ! Un Etat Assujetti, Un Peuple Humilié retrace l’itinéraire d’un fils de paysans, orphelin de père, dont rien ne présageait qu’il allait un jour quitter sa brousse d’Atongo-Bakalé pour aller à l’école, faire des études et devenir moundjou-vouko1, autrement dit, fonctionnaire, puis Ministre de la République.

Jusqu’à sept ans, Balépou ne connaissait pas son âge. Tout le prédestinait à être paysan comme son arrière-grand-père, son grand-père et son propre père. Mais, comme le Bon Dieu a défini à l’avance le destin de chaque individu, celui du jeune Balépou ne saurait être contourné. En octobre 1956, il sera, contre toute attente et sans son consentement, inscrit à l’école des blancs, ce qui changera définitivement son parcours historique.

Pendant toute sa tendre enfance, il a été élevé dans un milieu croyant qui lui avait inculqué les notions de travail, d’amour et de justice. L’« homme doit gagner son pain à la sueur de son front » et il doit aimer son prochain comme lui-même. De son adolescence jusqu’à l’âge adulte, il a vécu dans un environnement où tous les habitants se considéraient comme des frères. Aussi, au fur et à mesure qu’il grandissait, qu’il murissait, qu’il avançait dans ses études en Afrique, en Europe, en Amérique, en Asie et au Moyen-Orient, les notions de justice, de fraternité, d’unité et de travail, qui constituent le fondement du dévelop­pement de chaque pays et de chaque peuple partout dans le monde, raisonnaient toujours dans son esprit comme une interpellation en leitmotiv. Entré dans la vie active dans son pays où il a connu plusieurs régimes politiques, comme spectateur et parfois comme acteur, il s’est aperçu que, depuis ces trois dernières décennies, ses concitoyens n’éprouvent plus aucun sentiment pour leur pays. Ils manquent royalement de nationalisme. Même la passion de la terre que leur ont léguée leurs ancêtres ne correspond plus à rien. Ils se comportent sur ce vaste territoire comme s’ils y sont tout simplement de passage, sans attache et sans espoir. Ils viennent de nulle part et sont sans avenir. Mais il faut reconnaître qu’ils vivent dans un monde où ils ont des adversaires implacables et malgré tout, ils font plus confiance aux étrangers qu’à leurs propres frères qui vivent avec eux, ce qui est dangereux pour la cohésion d’un peuple. Ce qui les pousse à la démotivation face à leur responsabilité historique et face aux efforts à fournir pour rendre prospère leur pays en exploitant les extraordinaires richesses naturelles dont regorgent le sol et le sous-sol de leur pays, l’un des plus arrosés au monde. En somme, individuellement et collectivement, ils font preuve d’une inconscience historique patente et d’une irresponsabilité du même niveau qui les fragilisent. Ils sont désormais étrangers chez eux et dépendants de tout ce qui vient de l’extérieur, en pensée et en proposition sans oublier les moyens de leur politique.

Balépou a constaté par la suite avec consternation, que depuis la fameuse Opération Barracuda qui avait ramené le Président David Dacko au pouvoir dans les soutes des avions militaires français en septembre 1979, les Centrafricains sont gagnés par la paresse, les solutions de facilité, un esprit de violence et de destruction systéma­tique des rares structures socio-économiques existantes. Le pays en a accusé un retard sans comparaison, par rapport aux autres états de la sous-région, sur le plan économique, social, culturel, politique et mental. Sa désolation, son inquiétude et sa tristesse sont d’autant plus grandes que ce sont des jeunes de dix-huit à vingt-cinq ans, c’est-à-dire la génération qui aura la responsabilité de la gestion du pays dans les 10 prochaines années, qui se livrent à ces actes ignobles et barbares, sans se demander comment la République Centrafricaine de demain sera construite. Face à cette situation, Balépou pointe d’un doigt accusateur les hommes politiques et les pseudo-intellectuels centrafri­cains. Les hommes politiques n’ont, hélas, pas su inculquer à leurs militants les notions de citoyenneté, d’amour de la patrie, de fraternité, d’unité, de solidarité, du travail, de la démocratie et du patrimoine commun qu’est la République. L’école, non plus, ne dispense plus les cours d’instruction civique qui avaient l’avantage de former l’esprit citoyen dès le bas âge. Tous ces facteurs fondamentaux qui devraient concourir au renforcement de la cohésion des différentes composantes de la population et raviver en elles le sentiment d’appartenance à un seul et même pays et de partage d’un même destin.

Les pseudo-intellectuels centrafricains dont la responsabilité historique consiste à réveiller l’amour de la nation, à élever la conscience du peuple et à faire bouger les axes sur lesquelles les hommes du pouvoir qui orientent l’histoire du pays en transformant sa société ont tous, sans euphémisme, démissionné. Ils ont perdu leurs énergies dans les intrigues et les actions de déstabilisation du pays sans lui donner sa vraie chance. Ils en sont arrivés avec leurs complices à polluer l’histoire du pays, à démolir les moindres structures qui existent encore et à meurtrir profondément la République Centrafricaine. Le pays a été détruit et le centrafricain déshumanisé. Qu’est-ce qui nous a valu cette zone sombre de notre histoire ? On peut aussi se poser beaucoup de questions sur la volonté politique et le patriotisme de ceux qui ont fait en sorte que ce pays soit devenu ce que nous en connaissons actuellement. Ils sont les véritables comptables de la tragédie, du drame et de toutes les horreurs que le peuple centrafricain a vécus et qui continuent à marquer l’histoire de la République Centrafricaine et sa société. Comment le Centrafricain lambda peut-il se situer maintenant face aux hommes politiques, aux intellectuels et aux hommes en armes de tous bords qui nous ont conduits à ce que nous continuons à vivre actuellement ? Qui s’étonnent encore de ce qui est arrivé dans ce pays en dérive avec ses frustrations, ses exclusions, ses exactions, ses situations de mépris, d’injustice, de violence, de haine et de division ? Les uns et les autres se posent des questions sur la responsabilité de la France, puissance colonisatrice, dans ce qui nous est arrivé. Elle refuse d’abord de voler au secours de la République en détresse et elle arrive en sauveur en se lançant dans des opérations qui ne résolvent pas la crise, qui la complexifient et qui l’enfoncent de plus belle. Depuis plus d’un siècle de présence dans ce pays, la France n’a pas fini de s’occuper de ses intérêts tout en étant indifférente au sort des habitants de ce pays. La France ne s’intéresse à la République Centrafricaine que pour ses énormes ressources naturelles et pas beaucoup pour son développe­ment. Depuis le temps de la colonisation jusqu’à nos jours, rien de vraiment important ne s’est fait pour ce pays mais les actions et les opérations de profit n’ont pas manqué. A contrario, la souffrance et la paupérisation du peuple restent des considérations négligeables. Pourquoi la République Centrafricaine ne coupe-t-elle pas le cordon ombilical avec la France ? Elle profite de tout et ne fait pas grand-chose pour la prospérité de cette ex-colonie qui lui a valu, sans qu’on le dise officiellement, sa richesse et son impérialisme acquis. A toute chose malheur est bon, n’est-ce pas ? Balépou reste malgré tout, optimiste. Il pense que le calvaire actuel du peuple centrafricain n’est pas une fatalité. Cela permettra à chaque citoyen de faire sa propre introspection, de revisiter avec lucidité et sérénité sa propre histoire de ces trente dernières années, afin de se réveiller, d’ouvrir grandement les yeux pour voir où se trouvent ses intérêts et qui sont ses amis ou ses ennemis afin de se ressaisir, de renaître et de rebondir sur ses deux pieds. Pour peu que les Centrafricains acceptent de s’asseoir, de se regarder dans les yeux, d’épancher leur colère, de s’insulter s’il le faut, de se parler sans acrimonie, sans a priori, ni langue de bois, pour apaiser les cœurs meurtris, panser les blessures encore béantes en ouvrant le futur, en exorcisant le passé la main sur le cœur, en jurant sur la mémoire de leurs aïeux : PLUS JAMAIS ÇA, ils trouveront la voix de leur indépendance et de leur prospérité. Il faut que la Centrafrique renaisse de ses cendres et c’est la conviction de fond de Balépou à partir de cette rétrospection qui ouvre au futur. Il faut que ses fils et filles, du Nord au Sud et de l’Est à l’Ouest, chrétiens, musulmans et animistes, après ce que le pays a vécu, se réconcilient entre eux et avec leur histoire afin qu’ensemble ils engagent leur pays dans une nouvelle marche pour l’édification d’une Centrafrique, solidaire, plus unie, plus fraternelle et plus que jamais indivisible.


1. Moundjou découle de bonjour et signifie Blanc. Moundjou-vouko signifie fonctionnaire.

Balépou, digne fils
de ses parents et de son village

Balépou, qui signifie dernière parole ou dernier message, est né au village Marouba. C’est un petit village qui se trouve à Atongo-Bakalé, au Sud-Est de la ville d’Ippy, après Koyardé, Marema, Zoumako et Mandouko. Il est né juste au carrefour des routes qui mènent vers Bambari, en passant par Boyo, à l’Ouest et vers Ira Banda et Bakouma, à l’Est. Le village Marouba se trouve juste après le village Ngboundoyo, après une petite colline latéritique, dans une vallée sablonneuse, au bord du cours d’eau Kagbadou. C’est un village construit sur un terrain plat et sablonneux où la verdure s’étend à perte de vue, avec de hautes herbes qui dépassent la taille d’un homme et des arbres majestueux et ombrageux. Pendant la saison pluvieuse, il y avait des hautes herbes partout. Aux environs du village, il y a des galeries forestières où Balépou et ses amis allaient fabriquer de petits ballons avec de la sève de l’hévéa et tendre des pièges aux rats ou faire des jeux de cache-cache. Ils y allaient aussi souvent que possible durant le mois de février pour ramasser les ndrédjé2. Dans le village Marouba, il n’y a que des cases en toit de chaume. Ce qui confère à cette agglomération un aspect original d’un lieu particulier, donne à ses habitants une fraîcheur à l’intérieur pour toute l’année et qui leur donne aussi le sentiment d’être différents des autres habitants vivants ailleurs. Voilà donc où est né Balépou, ce qu’il a fait, ce qu’il est fondamentalement et ce qui s’est transformé au fur et à mesure de son expérience humaine. C’est là le creuset de la formation de sa personnalité et même les jalons de son futur. Selon sa mère, Balépou est né sous un grand arbre situé tout juste derrière la case de son grand-père Ganangodou. A quelle heure ? A quelle date ? En quelle année ? Comment pouvait-elle le savoir ? Elle ne savait ni lire, ni écrire. Mais ce qui est sûr et ce dont elle est certaine, c’est que Balépou est né sous un grand arbre, non loin de la case de son grand-père Ganangodou, au village Marouba, dans le Canton d’Atongo-Bakalé, dans le District d’Ippy, dans la région de la Ouaka, au Centre-Est de la République Centrafricaine. Dans un petit village où les Banda-linda, grands mangeurs de rats et de petits serpents verts, les Mandja, grands chasseurs de singes avec leurs flèches empoisonnées, les Kaba et les Sara, grands mangeurs de dongoyongoro, 3 leur met le plus prisé et les Yakoma, grands pêcheurs de poissons vivaient ensemble, mangeaient ensemble, chantaient et dansaient ensemble et se portaient mutuellement assistance. Dans un petit village où tous les hommes et toutes les femmes étaient comme des frères et sœurs et ignoraient toute velléité de tribalisme, de clanisme et de régionalisme, les inventions des politiciens et des pseudos intellectuels pour contrôler le pays n’est que stratégie dépassée. Ce sont les mêmes qui ont fait le malheur de la République Centrafricaine et de son peuple. Même la mère de Balépou qui n’a pas eu de grandes informations en est convaincue. Tous ne sont pas honnêtes, ne font rien pour que le pays devienne prospère et soit en paix, sans oublier qu’ils se servent tous sur le dos du peuple. Il suffit de les voir dodus, ventrus et en bonne santé, superbement véhiculés pour en avoir une petite idée. Même les derniers de ce pays savent que le pays est mal gouverné et que ses biens ne sont pas répartis équitablement.

Balépou est né dans une société où la solidarité du groupe primait sur les intérêts particuliers ou catégoriels et où, comme le disait Montaigne, « le moi est haïssable ». Mais tout va basculer à partir de cette année 1956 où sa mère et le chef du village ont décidé de l’inscrire à l’école des blancs. Cette décision va le projeter dans un monde où il faut compter sur soi-même et se battre pour réussir au détriment même des autres. L’individualisme grégaire, l’égoïsme suranné, la corruption et le consumérisme, sans oublier l’exclusion, la stigmatisation, la division, le tribalisme, l’ethnisme, le vol et le mensonge. Comment vivre dans un monde où il n’existe pas de fond pour prendre pied et où le système fait en sorte qu’on se sente étranger chez soi ? La mère de Balépou n’est pas condamnable pour avoir osé penser ainsi malgré son illettrisme. Mais l’expérience de chaque jour a fait d’elle ce qu’elle est avec ce qu’elle vit au jour le jour et ce qu’elle dit et pense. N’importe quelle autre centrafricaine à sa place ne pourrait pas dire le contraire. A un certain moment de sa vie, elle croyait sincèrement que les hommes qui ont la responsabilité politique du pays, les gens instruits et les hommes de Dieu disaient toujours la vérité, qu’ils ne pouvaient pas se permettre de mentir aux autres, ni les tromper, ni les voler et qu’ils étaient toujours prêts à protéger les plus faibles, c’est-à-dire ceux de leurs frères et sœurs qui n’ont pas eu la chance d’accéder à l’instruction et à leur indiquer la bonne direction. Mais la réalité du terrain est différente et les petites gens ont raison de se méfier de tout ce beau monde. Balépou aime beaucoup sa mère et pour aucune raison au monde ne peut se permettre de la croire faisant le jeu des critiques qui sont pessimistes et qui ne savent rien proposer pour la construction du pays. Le vécu du petit peuple n’a jamais instruit les positions des éternels leaders politiques et des décideurs du pays. Il y a une autre raison pour laquelle, Balépou ne peut douter de la bonne foi de sa mère, même à ce niveau. Son père est mort trois mois après sa naissance et sa mère était son seul point de repère au monde. Il l’aimait de façon éperdue comme sa dernière planche de salut. Il suffisait qu’elle s’absente plus qu’il n’en faut pour une raison ou une autre, visite parentale, raison de décès ou de maladie d’un de ses parents, les enfants de son âge se payaient sa tête tout en sautillant autour de lui, entonnant en chœur une de ces chansons, apparemment anodines, qui mettaient Balépou dans tous ses états :

« Euyi ngalé nanayé ga Banda.

Nde ke guia ware ke Abanda »

« La mère du malheureux est partie en pays Banda

Pour préparer à manger aux Banda. »

Il pleurait, se tordait, faisait des culbutes et se roulait dans la poussière. Mais ce n’était que peine perdue. La mère de Balépou était une femme exceptionnelle comme beaucoup d’autres dans le pays Banda. Elle était courageuse, battante et même comme veuve devant être exposée à tous les dangers, elle n’est pas devenue acariâtre, restant riche en amour et en affection, généreuse, modèle et idéale. C’était la mère de Balépou. Une telle femme, une telle mère ne peut mériter qu’amour et fierté. Balépou est immensément fier de sa mère à qui il ressemble d’ailleurs physiquement. Tous ses enfants lui ressemblent également et donc à leur grand-mère. En effet, la mère de Balépou s’appelait Marie Ngoane. Elle était de petite taille mais respectée par son entourage. Elle était mince de corpulence et d’une beauté éblouissante sans oublier qu’elle était travailleuse et prévenante. Elle ne se reposait qu’à la tombée de la nuit. Pilier de la famille, dès le lever du soleil, elle affrontait avec résignation la rosée matinale et les bêtes sauvages pour se rendre dans son champ. Veuve et mère de huit enfants, elle n’avait pas de choix et le jugement de la société lui aurait été implacable si elle ne s’assumait pas. Un jour, elle a fait une mauvaise rencontre qui a failli lui coûter la vie. Elle s’était trouvé nez à nez avec une panthère qui arpentait la piste. Elle voulait l’assommer avec le manche de sa houe, se croyant en présence d’une bête malade, affaiblie et donc incapable de réagir mais le félin bondit sur elle en rugissant ! Elle a juste eu le temps de s’aplatir pour éviter que le fauve ne lui fasse mal. Cette dernière s’enfonça dans les hautes herbes pour disparaître avec fracas. Toute tremblante et grise de peur, elle rebroussa chemin et ne sut jamais où elle avait perdu sa houe. Elle a eu plus de peur que de mal mais ce n’est pas une expérience à souhaiter même au pire des ennemis.

Qu’est-ce qu’elle ne faisait pas pour nourrir sa petite famille. Il n’est pas rare de la voir aller à la pêche pour ramener à ses enfants des silures ou poisson-chat. Les silures creusent souvent leurs trous sous les arbres aquatiques. Après avoir construit, avec de la fange, un barrage pour dévier l’eau de son lit, les femmes descendent dans la boue pour fouiller dans les trous des poissons chats à la chair grasse et succulente. Elles y rencontrent parfois des serpents. Le serpent, de mémoire des anciens, ne mord jamais à l’intérieur d’un trou. Aussi, rien que par le toucher, on peut sentir si c’est un poisson ou un serpent. La peau du poisson est lisse et gluante. Celle du serpent est rugueuse. La mère de Balépou faisait mille autres choses pour subvenir aux besoins de ses enfants, selon ses forces et ses compétences. On ne peut pas rêver dans nos pays d’une femme comme la mère de Balépou. On ne les mérite pas mais elles apportent à leur famille une fraîcheur et une opportunité que sans elles, on ne saurait trouver nulle part.

Le défunt père de Balépou est Banda-linda d’Atongo-Bakalé. Sa mère est Banda, de Bangué-Banda, de l’autre côté de la rivière Baïdou, dans le District de Bambari. Les deux se sont rencontrés à la faveur du catéchisme. A cette époque-là, les catéchumènes d’Atong-Bakalé, de Mandouko, de Zoumako et d’Imbi-Ngoya se retrouvaient, une fois dans l’année, à la chapelle de Mbéyakreu, pour l’examen final de la première communion et du baptême. Durant deux mois, ils étaient soumis à un rythme infernal d’activités. Dès cinq heures du matin, c’était le réveil. Chacun faisait une toilette sommaire et se préparait à aller rapidement à la chapelle. Ils y récitaient le credo, le « Je vous salue Marie » et le « Notre père qui es aux cieux » avant la célébration eucharistique du matin. Toutes les prières étaient faites en Banda, la langue de la région, parce que le sango ne s’était pas encore répandu dans tout le pays comme langue nationale. Le mopé, entendez mon père ou le prêtre, posait des questions du genre :

« Ndjapa seu ja ? ». Dieu existe-t-il ?

Ils répondaient en chœur :

« Eu, Ndjapa se jé. Tché se malafo, te acho, letché nô ».

Oui, Dieu existe. Il est au ciel, sur terre et partout !

Avec beaucoup d’autres de son âge, il était comme dans une sorte d’internat, qui n’était pas très différent d’une prison. Ils dormaient sur des nattes posées à même le sol, sans lumière aucune et dans la nuit la plus noire. Plusieurs années après l’abolition de l’esclavage, leurs conditions ressemblaient à celles de ceux qui devaient faire le voyage sans retour. A six heures trente, à la queue leu-leu, ils allaient dans les plantations de bananiers, d’ananas, d’orangers, de manguiers où ils devaient travailler jusqu’à la tombée de la nuit. Vient la prière du soir où personne ne doit se permettre d’être absent. Ils ne prenaient, après ce dur labeur, qu’un seul repas qu’ils préparaient eux-mêmes et qu’ils mangeaient avant d’aller se coucher. C’était le prix à payer pour recevoir le sacrement de baptême et pour devenir chrétien. Il fallait faire ses preuves avant de devenir chrétien. C’était dans ces conditions que le père et la mère de Balépou s’étaient rencontrés, s’étaient connus, s’étaient aimés et s’étaient mariés. Mariés à l’Eglise, ils avaient l’obligation d’habiter à la mission, à quelque deux cents mètres de la chapelle. Là, ils avaient l’absolue obligation d’enseigner des bonnes manières à leurs enfants :

« Tu ne mentiras point ».

« Tu ne voleras point »

« Tu n’insulteras point tes camarades ».

« Tu ne seras point injuste envers ton prochain »

« Tu feras les signes de la croix avant de manger, de te laver, de te coucher ».

« Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».

L’injustice, le mensonge, le vol, l’homicide, la paresse, la gourmandise, la convoitise et les jurons constituent des motifs suffisants pour conduire son auteur en enfer. L’union entre l’homme et la femme n’est uniquement permise que dans le mariage religieux. Dieu est omniprésent et la morale est de rigueur. C’est dans cette ambiance que les parents de Balépou ont construit leur foyer jusqu’à l’arrivée de ce dernier. Tous ceux qui sont devenus croyants après le baptême ne doivent pas mélanger leur Dieu, l’Unique, l’Eternel, l’Omnipotent et l’Omniscient à d’autres pratiques et croyances. Ils doivent se débarrasser de toutes les amulettes de leurs parents, grands-parents et aïeux, qui étaient supposées les protéger contre les dangers, les sorciers, les mauvais génies et soigner certaines maladies. Il faut tout brûler. Même le EYI LINGOU qui préside à la destinée de l’homme, depuis sa naissance jusqu’à sa mort et qui possède le pouvoir de rendre fécondes les femmes stériles. Toutes ces pratiques sont honnies par les pratiques chrétiennes. Il y a désormais un conflit entre la culture locale et la religion que le Blanc amène dans cette région Banda. Il leur est aussi interdit de jouer au tam-tam. C’était à l’époque le seul moyen de communication entre les individus même s’il faut distinguer leur utilisation ludique de leur utilisation cultuelle et médiatique.

Les parents de Balépou habitent donc le quartier des mariés, à deux cents mètres de la chapelle où ils doivent, chaque matin, faire la prière avant de vaquer à toute autre activité de la journée. Non loin de la chapelle, située dans une grande concession entourée de manguiers et d’autres arbres fruitiers, construite en briques cuites, il y avait une maison de passage où le père Liki, déformation de Luc, passait son séjour lorsqu’il venait à Atongo-Bakalé. La maison comporte deux portes et deux fenêtres sans battants. Représentant de Dieu sur terre, ni les panthères, ni les sorciers qui hantaient les nuits chez eux là-bas, ne pouvaient l’atteindre, ce qui contribuait au renforcement de son pouvoir et de son ascendant sur les chrétiens. Il en profitait pour les soumettre au respect automatique et absolu de tous les préceptes de la nouvelle religion. La concession de l’église, d’environ dix hectares, était entourée d’immenses plantations de manguiers. Tous les fruits mûrissaient à la fois mais Ngoale, la sentinelle, sur ordre du prêtre, interdisait à tout le monde, grands et petits, adultes et jeunes, femmes et hommes, d’y toucher. Les mangues murissaient, tombaient toutes seules, pourrissaient et ne profitaient qu’aux singes, oiseaux et chauves-souris. Jusqu’aujourd’hui, Balépou continue à se poser des questions, qui n’auront jamais de réponses, sur les raisons qui pouvaient motiver et justifier cette interdiction. D’autant plus que ces fruits n’étaient pas vendus, non plus. Après le décès de son père, sa mère a dû déménager pour aller habiter le village de son grand-père au village Marouba.

Le village Marouba, dont les habitants sont du clan Dakéwé, comptait une trentaine de cases rondes, en toit de paille, ne comportant pas de fenêtres. Tous les membres de la famille dormaient dans la même chambre avec les ustensiles de cuisine, les cabris, les chiens et la volaille à cause des panthères. Les parents dormaient sur des grabats fabriqués avec des lattes de bambou. Les enfants se contentaient des nattes jetées à même le sol ce qui les exposait aux morsures des souris, lorsqu’ils ne s’étaient pas lavés les mains après le repas du soir, ou aux piqûres des punaises, des moustiques et des scorpions qui envahissaient les recoins de la case à la faveur de la nuit. Ils n’avaient ni drap, ni couverture. Chacun se recroquevillait sur lui-même, les genoux pliés jusqu’au thorax, les mains entre les cuisses, entourant son sexe comme pour le protéger contre le froid. Les principales activités des habitants se réduisaient, entre autres, à la culture du manioc, d’arachide, du sésame, de la courge, des ignames, des patates et à celle obligatoire du coton. Ils vivaient de la chasse, de la pêche, de la récolte du miel, des termites, des chenilles, du champignon et des escargots. Issus du même clan, tous les membres de la communauté Dakéwé étaient très solidaires et se portaient mutuellement assistance. Tout malheur comme tout bonheur survenu dans un foyer, était un malheur ou un bonheur pour tout le village. Les hommes et les garçons mangeaient toujours en groupe. Les femmes et les filles en faisaient autant. Celui qui commettait le sacrilège de manger avec son épouse et ses enfants à l’intérieur de sa case était frappé du délit d’égoïsme et devait s’en amender. Le voyageur de passage dans le village à l’heure du repas, devait y prendre part même s’il n’y est pas invité directement, autrement il pourrait être hué et traité d’égoïste. Les Dakéwé, comme tous les Banda, avaient un sens inné de l’hospitalité à telle enseigne que personne, les enfants comme les vieillards, les orphelins comme les infirmes et les visiteurs ne pouvaient souffrir de faim pendant une journée entière. Les hommes allaient ensemble à la chasse avec les filets et se partageaient équitablement le butin. Ceux d’entre eux qui sont retenus pour des raisons de santé ou autre ne sont pas oubliés lors du partage. Les femmes allaient ensemble à la pêche ou à la cueillette du champignon. A leur rentrée au village, chacune d’elles prélevait un peu de poissons et du champignon pour donner aux voisines qui n’ont pu faire le déplacement pour des raisons de santé ou qui étaient retenues pour l’allaitement d’un nouveau-né. Les enfants jouaient ensemble et allaient ensemble à la chasse aux rats ou à la pêche à l’hameçon dans les petits cours d’eau. Les travaux champêtres se faisaient de manière collective et par alternance. Le tour de Dazo arrivé, il tue un bouc ou un gibier. Ses épouses apportent deux dames-jeannes de vingt litres d’arégué ou ngbako4. Les membres de trois ou quatre autres familles se joignent à eux. Au rythme enivrant du balafon de Rembia5, les travaux démarrent et finissent dans la joie.

« Yaba ô, yaba ô, me wou dala me.

Yaba ô, yaba ô, me wou dala me.

Angbro kongolo Banda yaché

To eungou me za eu ama me »6

Dans cette atmosphère euphorique, ni la fatigue, ni la tâche, ni la chaleur n’avaient de prise sur ce qu’il y avait à faire. Tout le monde avançait à la même cadence, au rythme de la musique et de l’élan général. Il va sans dire, le bruit synchronisé des houes qui creusent la terre « Ourou ! Ourou ! Ourou ! » et celui des herbes arrachées jusqu’à la racine donnaient l’impression que le travail des hommes gagnait du terrain sur la nature. Les enfants couraient partout, attrapant des sauterelles affolées et suivant la progression des cultivateurs. A ce rythme, on peut être sûr que quand le soleil arrive au zénith, un hectare de champ était déjà défriché. Avant la fin des travaux, les femmes se ruaient vers le marigot à la recherche de l’eau pour le repas. Pendant ce temps, les hommes se chargeaient de couper les arbustes pour éviter l’humidité nuisible à la semence, tandis que les enfants se bousculaient autour du feu pour griller leurs sauterelles. Les hommes mangeaient et buvaient en se taquinant. Quelle convivialité ! Rembia se vantait d’être l’artisan de ce succès : « Sans moi, vous seriez encore en train de trainer ». Il affirmait avoir hérité son balafon de son père, qui l’a hérité, lui aussi, de son père, lui-même l’ayant hérité de son père. Lequel balafon aurait un pouvoir caché qui insufflerait de l’énergie dans les muscles des travailleurs pour les rendre infatigables. Il y avait toujours quelqu’un comme Komba qui, sur un ton sarcastique, lui rétorquait en le traitant de fainéant incapable de tenir une houe pendant plus de trente minutes. Il a su cacher sa fainéantise derrière un vieux balafon qu’il a fabriqué lui-même et qui est même mal réglé. Après que le repas eût été bien arrosé du vin de maïs et d’hydromel, ils regagnaient le village dans une ambiance de gaîté, chacun remerciant et félicitant Dazo et surtout ses deux épouses pour la qualité de l’alcool.

Les Dakéwé étaient si liés, si solidaires qu’ils pouvaient déplacer des montagnes. Un mois d’octobre où il pleuvait beaucoup et où les cabris dormaient sous les vérandas pour se protéger contre la pluie et le froid, il y eut un événement exceptionnel. Habituellement, toutes les nuits, comme tous les mois d’octobre de chaque année, une panthère, sortie on ne sait d’ où, venait attraper les cabris et chaque nuit, le cheptel du village diminuait sensiblement. Que faire pour éviter cela ? De manière unanime, tous les hommes valides du village ont décidé de monter un stratagème pour tuer cette méchante panthère qui s’acharne chaque année à la même période contre leurs bêtes. Ils ont alors construit une hutte à l’intérieur de laquelle ils ont pris le soin de construire une petite cage. A l’entrée de la cage, ils ont tendu un piège avec une planche lourde, taillée dans du bois frais, à laquelle ils ont accroché un grelot pour donner l’alerte. Tous les cabris du village, exceptionnellement ce soir-là, avaient été attachés dans les cases de leurs propriétaires. A l’intérieur de la cage, ils ont placé le chevreau dont la mère avait été dévorée la veille par la même bête. Attirée par les cris du chevreau qui pleurait sa mère, la panthère se glissa à l’intérieur de la hutte. Et, voulant contourner la cage pour s’emparer de sa proie, elle tira sur la corde reliée à la planche qui s’abattit sur la porte, emprisonnant ainsi la méchante panthère. Le grelot retentit. Tous les hommes en embuscade, armés de gourdins et de coupecoupes, comme un seul homme, bondirent de leur cachette et encerclèrent la hutte. Ndakpia, le téméraire, enfonça deux coups de...

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

La rosée du matin

de michel-lafon

La naissance du goéland

de editions-de-l-isatis

Les 12 portes du Kaama

de editions-edilivre

Le Prix des choses

de editions-edilivre

Le Chant de Marie

de editions-edilivre

suivant