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Ma Petite Héroïne

De
279 pages
Le problème avec Violette, c'est qu'elle ne réfléchit pas souvent avec son cerveau. C'est une femme instinctive, voilà, qui compense son physique de grosse meringue rose par des idées plutôt bizarres. Certes, son instinct lui cause parfois beaucoup de soucis. Car sous des tonnes de graisse se cache une libido jamais démentie, mais aussi un coeur de petite fille... Finalement, Violette cherche un sens à sa vie dans l'exagération, en agissant d'abord et en réfléchissant après. Et encore. Réfléchir ce n'est pas si évident que ça.
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Ma petite Héroïne

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Éditions Le Manuscrit
© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com
ISBN : 2-7481-7547-6 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748175479 (livre numérique)
ISBN : 2-7481-7546-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748175462 (livre imprimé)





J’AI UNE PENSEE MINUSCULE POUR TOI :
PENSEE MINUSCULE POUR TOI








PETIT LEXIQUE INTRODUCTIF
A L’USAGE DES PROFANES

Homme
Etre doué d’intelligence.
Une intelligence qui lui sert principalement à
réfléchir, à se poser des questions existentielles
telles que : dois-je mettre cette chemise
aujourd’hui ? Ou peut-être l’autre ?
… (Vingt minutes de réflexion intense)
A partir de la trentaine, le cerveau part en
vrille.
L’homme se tient de longs discours : je
voudrais une relation sérieuse avec une femme,
mais je ne veux pas d’histoire sérieuse, ou qui
dure. J’ai envie de coucher avec quelqu’un mais
je ne veux pas faire l’amour et encore moins
baiser.
Je ne me sens pas prêt à m’engager. Je ne
supporte pas d’être seul.
Les enfants m’horripilent. Je voudrais tant
des enfants.
9
L’homme a besoin d’affection mais a peur
des démonstrations d’affection.
Il faut savoir que les démonstrations
d’affection pour un homme signifient :
j’ai envie de baiser tout de suite, là, sur le
canapé.
Pour une femme une démonstration
d’affection équivaut à :
je veux me marier pour la vie jusqu’à ce
qu’une mort brutale nous sépare. (C’est du
moins ce que pensent les hommes)
L’homme veut une ménagère dans la cuisine
et une maîtresse dans sa chambre. (Bien
entendu, il est inconcevable qu’elles soient une
seule et unique personne)
Les deux phrases clefs des hommes sont :

– Je réfléchis.
– La vie est dure.

Si un homme prononce l’une de ces phrases,
Mesdames, vous pouvez considérer que vous
êtes grillées.


Femme
Etre doué d’intelligence.

10






Et non, ce n’est pas tout hélas.
Etre possédant un fort instinct reproducteur,
contrairement à l’homme, qui lui ne possède
qu’un instinct de productivité.
A partir de la trentaine, certains troubles
apparaissent.
La femme se voit en blanc, dans une cuisine,
en train de faire les courses. Le pire, c’est que la
femme veut être dans une cuisine et faire les
courses. Mais en même temps, elle ne veut pas.
La femme veut faire des enfants, mais elle ne
veut pas grossir.
La femme dit qu’elle a le temps de faire des
enfants, mais elle dit aussi qu’elle n’a pas le
temps, parce qu’après 35 ans, crac, fini.
La femme veut être la femme de l’homme
mais veut être considérée comme sa maîtresse.
A noter que la maîtresse veut être la
maîtresse de l’homme mais veut être considérée
comme sa femme.
Les deux phrases clefs de la femme sont :

– Ce n’est pas la peine de tant réfléchir.
11
– La vie n’est pas si dure que ça.

Si une femme prononce l’une de ses phrases,
Messieurs, sachez que vous êtes incompatibles.


Violette
Etre hybride.
Héroïne de ce roman bizarre.




















12






1. CHAPITRE HUNS
(POUR LA BARBARIE DU PROPOS)

Je suis une droguée.
Une camée des choses précieuses.
Est-ce qu’on peut vivre avec une telle addiction ?
[Par moi-même]

J’ai la conviction que tout ne tourne pas rond
chez moi. C’est d’ailleurs l’avis de la plupart de
mes amis. A chaque fois, je leur dis : je ne suis
pas normale, c’est ça ? Ils me répondent : meu-
eu non, en gonflant leurs joues, signe
indiscutable qu’ils me mentent.
Il faut que je vous dise ce qui ne va pas : je
suis une nymphomane. Je me masturbe à peu
près partout, à chaque fois que j’en ai
l’occasion. Je pense à faire l’amour tout le
temps, à tout le monde et dans n’importe quelle
circonstance. Un exemple au hasard : quand
mes factures sont impayées et que je dois aller
au Trésor Public pour expliquer tout ça, et bien,
je n’y vais pas. Je suis occupée à faire l’amour.
13
C’est tellement plus poignant que des chiffres
rébarbatifs, qui, de toute façon, vont foutre le
camp de mon compte en banque. Je fais
l’amour et mon cerveau part en morceaux. Il
n’y a que mon corps qui existe, qui palpite et
qui se cabre.
Si ce n’était que ça, cela ne serait pas si grave.
Mais il y a autre chose : je suis une accro du
détail. Du moindre détail. Les choses sans
importance prennent une place démesurée, et
mon esprit envoie valdinguer le reste. Je travaille
dans une radio, vous savez, Radio Free (Ce qui
nous fait souvent dire, parce que nous sommes
cons : on est frits). Le soir, à la nuit tombée,
j’écoute des voix anonymes me susurrer leurs
malheurs. Je me sens tellement… proche de ces
gens que je ne connais pas. Et si loin des autres,
ceux qui sont réels. Le monde entre par mes
oreilles, et je me surprends à fermer les yeux, à
les fermer bien fort, pour être plus près encore
de tous ces gens qui souffrent. Ces femmes que
leur mari a plaqué pour leurs secrétaires, celles
qui se demandent avec angoisse si à quarante
ans, elles ont encore le droit de porter des
minijupes, ces hommes effarés qui appellent sur
l’antenne parce qu’ils ne savent pas faire
marcher le lave-linge etc.
Comment voulez-vous que je m’occupe de
quelque chose dans sa globalité, après tout ce
14
déballage existentiel ? Alors, je m’attache aux
détails. En réunion de travail, on ne peut pas
dire le contraire, je suis attentive. A tout. Sauf à
ce qui se dit. J’observe mes collègues avec une
étrange jouissance, les techniciens, les
animateurs, et je suis à l’affût de leurs soupirs.
Ils peuvent se permettre de soupirer, eux, ils
travaillent. Pendant que notre patron bien-aimé
et hautement vénéré, appelé plus simplement
Dieu, gesticule des mots incompréhensibles
dans ses pulls qui grattent, moi je louche sur les
papiers pour traquer des mots ou des dessins.
J’observe avec intérêt le premier bouton de
chemise de la femme de ménage qui passe avec
son balai, mine de rien, et je me demande ce qui
a pu le faire sauter, ou surtout, QUI l’a défait. Je
remarque la petite ride au coin de l’œil de Billy
et je me demande si ce sont des chagrins
d’amour qui l’ont fait apparaître. Antoine a ôté
son alliance, ça dessine un mince filet blanc à
son doigt. Normal, il fricote avec la petite
stagiaire, celle qui est chargée de filtrer les gens
sur le standard. Je les ai vus l’autre jour. Elle
était de trois-quarts, elle le regardait avec des
yeux de poisson, il penchait la tête vers elle, et à
un moment il lui a touché le bras. Mais pas de
manière anodine hein. Elle, elle a caché sa
bouche qui riait derrière une main parfaite.
15
Et puis, dans ce fatras de gens pieds nus et
mal habillés, en sueur et tout suintant d’alcool, il
y a mon Ayoub Khân qui rêvasse près de la
porte, un magazine de l’armée de l’air à
proximité de lui. Je n’ai jamais connu quelqu’un
qui fantasmait autant sur les fessiers militaires.
A part moi, bien entendu. Il me fait penser à un
asthmatique qui ne peut pas se passer de son
inhalateur. Après tout ça, bien entendu, je n’ai
aucune idée de l’objet de la réunion et je rase les
murs pour qu’on ne me pose pas de questions.
En dehors de ces minuscules tracas, j’oublie
fréquemment de mettre de l’essence dans ma
voiture et je ne me rappelle jamais du prénom
de mes neveux et nièces. J’omets de payer mon
loyer et toutes les autres factures. Par contre, à
chaque fois que je rentre chez moi, au deuxième
et dernier étage de l’hôtel du Sud, je pense
toujours à prendre les escaliers, parce que dans
la cour intérieure, il y a un bougainvillier en
fleurs. Oui, je vis dans cet hôtel lyonnais, moite
et fissuré, pour me donner le courage de croire
que mon existence n’est pas banale, dans
l’ancien appartement du propriétaire qui s’est
installé pompeusement dans une villa du
troisième arrondissement. Pour en revenir à ce
qui nous intéresse, c’est-à-dire moi, je suis aussi
bourrée de troubles obsessionnels compulsifs,
comme par exemple, acheter des strings quand
16
je me prends un râteau. Autant dire que mes
placards en sont pleins. Ces névroses sont un
peu fatigantes je l’avoue, surtout pour les autres.
Pour résumer, j’ai trente ans, et je suis seule.
J’épuise les corps et les âmes, en vraie
professionnelle de la vie. Je dévore, j’analyse, je
dissèque. Je suis chronophage, je bouffe le temps,
héhé pas folle, avant que ce soit lui qui ne
m’achève. Je m’attache à des imperfections, à
des bouts de peau que personne ne regarde
jamais. J’aime les nuques. Et oui, c’est dur à
dire. Une nuque ça vit, ça se raidit, ça se courbe
ou ça s’impose, ça ploie aussi. Ça m’émeut
peut-être parce que ça s’énonce au féminin.
J’aime les nuques comme j’aime les cheveux qui
rebiquent dans le coin de l’oreille ou les yeux
qui se ferment doucement dans le silence.
J’espère que vous me comprenez.
Allez, pour être tout à fait franche, il y a une
autre raison qui fait que je suis célibataire. Je
suis un gros boudin. Un peu ample quoi. Rien
de bien méchant. Une petite centaine de kilos.
A l’intérieur de moi, il y a quelqu’un de
formidablement vivant.
Parfois, ça me tue.
Comme je suis seule, sans personne pour me
tirer par la main, il faut bien que je bouge ma
graisse de moi-même.
17
Alors ce soir, je suis allée au théâtre. Je me
suis sentie devenir toute blême, mais pas sur ma
figure, en dedans. Je regardais la scène, les
spectateurs fatigués et le maquillage qui coulait
sous les néons. La vie n’est pas facile, mais jouer
la vie, quand on ne sait même plus ce que ça
veut dire, c’est pire que tout. Et ces gens-là, ils
sont trop beaux, ils ne font pas d’efforts. Mine
de rien, ils deviennent lisses et insipides. Ils
meurent tous les jours sans s’en apercevoir. Moi
je suis déjà moche, je n’ai pas à m’inquiéter. A
côté de moi une fille en survêtement a fait gicler
son coca en le décapsulant. Elle a ri comme une
scie électrique, enfin je veux dire que son rire
est semblable au bruit d’une scie électrique. Son
petit ami a souri sans prendre la peine de
tourner la tête dans sa direction. Et elle, elle est
restée à le regarder, sa canette de coca sur les
genoux. Elle attendait, la pauvre chérie, avec ses
yeux pâles et bovins, elle attendait qu’il
rabiboche leur lien à grands coups de regards.
Quel est son pouvoir à elle, hein, je vous le
demande. Moi, je suis magicienne. Il suffit que
je regarde un homme, pour me l’approprier. Je
le toise avec insistance, mais en inclinant un peu
la tête sur le côté. Ça rassure l’ego masculin, il le
prend comme il veut après, il pensera : elle était
timide, c’est pour ça qu’elle penchait la tête, ou,
18
si c’est un gros con : elle penchait la tête, déjà,
elle se soumettait.
En clair il pensera m’avoir emballée. Alors
que c’est moi qui l’ai choisi. Je garde ce secret
en moi depuis si longtemps : c’est MOI qui
choisis. Je soupèse l’homme du regard comme
s’il m’appartenait déjà. Et lui, il croit que mon
regard aveugle s’arrête à la frontière de son
corps. Et moi je construis des turpitudes sans
fin, sur un lit bourré d’oreillers que je grifferai à
en perdre la tête. Je me pétrirai de son amour
imaginaire. Des peaux caramel, moites et
frissonnantes, je goûterai sa peau comme on
goûte au fruit défendu, je sentirai son souffle
chaud sur ma cuisse et le froid du dehors. Et je
sais, JE SAIS, le moment précis où il va se lever
pour entrer dans mon sillage. L’instant
inéluctable où je vais déployer mon corps, mes
talons feront toc toc sur le carrelage, ah le
fabuleux pouvoir pornographique du bruit et de
la nuit, les cinq sens s’enchevêtrent, l’ouïe,
l’odorat, la vue, et plus tard, le goût et bonheur
suprême, le toucher.
Les chaussures à lanières qui traîneront
abandonnées sur le tapis de la chambre.
Ma pensée érotique ne peut que le traverser.
J’ai donc fichu le camp de ce théâtre mort, et
je me suis aperçue que j’avais envie de faire
l’amour.
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Toc toc, faisaient mes chaussures. Mes gros
mollets fichés à l’intérieur, la chair agacée par
les liens de cuir, tout ça commençait à me peser.
J’avais mal aux pieds à force de piétiner ma vie.
Sur un banc, deux amoureux se bécotaient
comme dans la chanson de Brassens, à la
lumière d’un réverbère. Elle, accrochée à lui
comme une pieuvre, les cheveux roux qui
cascadaient sur son épaule blanche à lui.
Je ne sais pas pourquoi, j’ai pensé à Eloise et
Abélard. Je me demande pourquoi tous les
amoureux du monde sont jeunes et beaux.
Moi je ne suis faite que pour l’exultation des
corps. J’ai des kilos de jeune chair à offrir, des
surcharges pondérales vallonnées, des douceurs
de peau grasse et tendre. J’encercle un homme
de mes bras et il a l’impression fulgurante de
retourner au giron maternel, il pose sa joue sur
mon sein rebondi et savamment dénudé de
dentelles. L’homme-enfant peut rester des
heures ainsi. C’est beau comme image. Sauf que
moi, ça m’emmerde de rester des heures sans
bouger. Et puis je n’ai aucun instinct maternel
pour mes amants.
Je voudrais être une femme.
Je commence à pleurer, parce que j’ai soudain
besoin de bras masculins. Des muscles tendres
pour m’enlacer plus longtemps qu’une nuit. Je
rêve, c’est déchirant, je rêve que des mains
20
s’attachent à mes épaules dévêtues et qu’on
essuie mes larmes avec des mouchoirs blancs.
– Vous pleurez ?
D’emblée, cet homme me paraît d’une
intelligence stupéfiante.
– Vous voulez que je vous offre mon aide ?
Je lève la tête avec toute la rage dont je suis
capable.
– Non je… Seigneur. Si. J’en veux.
L’homme a ri, et je ne sais pas pourquoi, j’ai
ri aussi. Il était un peu grand, un peu gauche,
avec un épi blond sur le sommet de son crâne,
ça me rendait inexplicablement heureuse. J’ai
réprimé le besoin d’aplatir ses cheveux d’un
coup sec. Quelque chose de dangereux s’est
réveillé à l’intérieur de moi.
– Ça va mieux on dirait.
J’ai repris une pose un peu plus digne, j’ai fait
claclac du talon, je l’ai regardé avec mon désir
de magicienne. L’homme est devenu flou dans
la lumière de la nuit tombante.
– Je vous offre un verre ?
J’ai eu comme une hésitation, un petit air de
dire : je ne suis pas celle que vous croyez, mais
bien sûr, je suis exactement celle qu’il croit.
N’ayant absolument aucun contrôle sur mon
destin sexuel, je l’ai suivi.
J’aime beaucoup l’ambiance des bars la nuit,
les verres qui choquent contre le bois terni de la
21
table, le lent bruissement des voix traînantes, les
exclamations, les gens seuls qui posent leur
misère sur le bar en même temps que leurs
coudes. J’éprouve de l’affection pour leurs
cheveux gras et leurs manches élimées. Bref,
l’homme s’est assis en face de moi, j’ai ajusté
mon regard dans son iris bleu.
– Deux whiskies a-t-il dit au garçon.
J’ai réprimé l’envie de lancer :
– Je n’ai peut-être pas envie d’un whisky.
Mais bon, j’aurais tout le temps de me
montrer chiante après.
Le garçon nous a apporté nos whiskies, dans
ce qui m’a paru être un bol.
J’ai commencé à boire comme si je mourais
de soif, et c’était à peu près pareil. J’avais envie
de son corps et c’est comme si je crevais de
faim.
– Heu… Comment vous appelez-vous ?
Je l’ai regardé sans penser à lui répondre. Il
m’est venu dans la tête l’idée saugrenue que
dans la mythologie égyptienne, le premier Dieu
s’était créé tout seul, comme un grand, en se
nommant à haute voix.
L’homme me regardait toujours et moi je
commençais à dérailler. Si je dis mon nom je
pensais, je vais exister pour de vrai. J’ai
balbutié :
– J’existe…
22
Il a eu l’air surpris.
– Heu… Très joli.
– Et vous ? Ai-je aimablement questionné.
– Anatole.
– …
– …
– …
– …
– Votre prénom est minable.
Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. En tout cas
son épi sur la tête commençait à m’agacer
sérieusement.
– Ecoutez Mademoiselle Jay Xiste. Je crois
que vous avez bu votre verre trop vite.
J’ai explosé d’un seul coup, et ma fierté
merde ? J’ai posé mon verre avec violence sur la
table, ma colère a foudroyé cet homme dans des
éclaboussures d’alcool :
– Qu’est-ce qui vous permet de m’appeler
Mademoiselle ?
Je me suis penchée sur lui comme pour lui
faire une confidence. Je ne reconnaissais pas ma
voix.
– Approchez, approchez. Vous ne savez pas,
peut-être que je suis mariée.
Anatole est parti d’un véritable rire de
rustre : ouarf, ouarf, ouarf.
– Ah t’es marrante toi. Tiens, prends un
autre verre.
23
Il m’est vaguement venu à l’esprit que lui
aussi avait bu son verre un peu trop vite. Mais
je n’avais pas envie de réfléchir. Et c’est lui qui
payait la tournée. J’ai bu le liquide en le
regardant en plein visage, mais je sentais que
mes yeux avaient envie de faire la culbute.
– Pourquoi tu ris ?
– Parce que je ris.
– Je suis magicienne.
– Sans blague.
Je me suis tournée vers le cactus derrière
moi :
– Tu sais toi pourquoi il rit ?
Dans le fond de la salle, le serveur nous
regardait avec inquiétude. Son pied trépignait
sur le sol.
Le cactus ne daigna pas me répondre.
– Tu sais pourquoi je ris ?
– Ben non.
C’est là que j’ai craqué. Je lui ai mis un coup
sur le sommet du crâne, du plat de la main,
comme si je voulais le rentrer dans le sol.
J’observais, fascinée, l’épi qui se redressait peu à
peu, indestructible, immortel.
Anatole devint si rouge que je le crus sur le
point de s’évanouir. Je continuais à regarder
cette touffe de cheveux qui vivait indépen-
damment de son corps.
24
La terre tournait. Un jour, j’étais allée à la
foire du trône. J’étais montée sur un manège et
tout filait, tout s’effilochait, rien ne se figeait.
Ma nièce, coincée entre mes jambes,
s’accrochait à la barre en hurlant de rire. Et ses
cheveux se soulevaient comme s’ils allaient
s’envoler.
Anatole brama.
La terre tournait.
– Tu ne peux pas être mariée,
Tournait..
– …parce que personne ne voudrait de toi,
Tour nait.
– … grosse vache !!
Tour nait.
Je n’ai pas voulu laisser entrer les mots en
moi, mais ils étaient plus forts que mon silence
intérieur.
Le serveur, impeccable dans sa chemise
blanche, venait vers nous, les mains en avant
comme si nous venions de massacrer une
famille entière à coups de hache.
– Allons, allons, allons…
Anatole, l’épi dressé et le visage toujours
écarlate lui hurla au visage :
– N’est-ce pas que c’est une grosse baleine ?
– Heu…
Visiblement, le brave homme hésitait à
mentir. Certains clients, prudents, prenaient la
25
direction de la sortie, la veste sous le bras,
comme s’ils allaient simplement aux toilettes.
– Il ne faut pas dire ça Monsieur, Madame
est charmante, il ne faut pas dire ça…
Cet abruti sauva sa peau en m’appelant
Madame. Je repris vaguement mes esprits.
– Soor, sortons, Ane… Atanole.
Il ne voulait pas sortir le bougre.
– Mon bobobo… mon beau-frère travaille au
Ministère de l’Intérieur ! Il vous fera virer !
Il tournoyait, un doigt en l’air, et finit par
tomber, en se prenant les pieds dans ses
propres pieds. Ça fit un petit plof ridicule.
Décidément cet homme était insortable. Je le
tirai par la manche :
– Viens.
Le serveur vint à mon aide :
– Cassez-vous bande de tarés sinon j’appelle
les flics.
Le mot flic semblait posséder un effet
magique. Anatole se redressa laborieusement et
m’emboîta le pas en titubant. Il me suivit,
comme les autres, sauf que les autres, c’était de
leur plein gré et non sous l’emprise de l’alcool.
Mes talons ne faisaient pas claclac mais un
lancinant chluiff, chluiff…
Anatole semblait désespéré tout à coup. Si je
n’avais pas été aussi profondément blessée,
26
j’aurais essuyé son visage humide avec mes
mains. Il poussa un hennissement :
– Oh Jay, je suis désolé, Jay, Djay,
Djèèèèèèèèè….
Mais déjà, en regardant sa pauvre figure
creusée, je savais ce que j’allais faire. Pas de
pitié.
En arrivant à l’hôtel du Sud, j’ai fait l’amour,
je dis JE même si nous étions deux. Parce que
pour Anatole c’était moins évident. Je ne
jurerais pas qu’il était consentant. Il est entré
dans ma chambre comme on entre chez soi
quand on a sept ans et qu’on ramène un carnet
de notes truffé de zéros. Il s’est laissé tomber
sur le dos dans le lit, les bras en croix, poussant
un interminable soupir :
– Faaatiguééééé…
Le drap s’est méchamment froissé sous son
poids. Ça m’a énervée. Il était là, tout maigrelet,
en train de bousiller mes draps bien lisses et
bien propres. Mais au moins, il était disponible,
offert si je puis dire, même si c’est à Morphée
qu’il offrait ses bras et pas à moi. Je lui ai fait
l’amour de toutes les manières possibles.
J’ahanais, je me tordais, je sentais onduler ma
chair, mon charnier personnel, tellement lourd à
porter. Tout au fond de moi, en même temps
qu’il me pénétrait, la douleur de ses mots
revenait.
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