Ma première femme

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Un homme revient sur son enfance - il est peut-être mon double, mon agent le plus secret, J'ai peut-être essayé, avec l'exploration d'un souvenir défiguré par les années, mais aussi régénéré par le roman, de dessiner pour la première fois le visage de ma mère à qui je dois d'aimer autant la vie.
Aime et fais ce que tu veux : tel était son credo sur la fin. Et jour après jour, je puise un certain réconfort dans la pensée d'être son fils et de l'avoir si bien connue. Si bien?... Y. Q.
Publié le : mercredi 18 mai 2005
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213675732
Nombre de pages : 270
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1.
Je m'appelle Marc Elern, un nom typique de l'Ouest où par ailleurs je ne suis pas né. Si ça vous intéresse, j'ai lancé mon premier cri dans une clinique parisienne, et, si ma mémoire dit vrai, c'est chez les sœurs Saint-Machin-Chose du XVIe arrondissement, des harpies à ce qu'il paraît, qui vous traitaient les jeunes mamans écartelées comme des Marie-couche-toi-là. Parfois, j'ai l'impression d'avoir gardé sur la peau l'odeur maléfique de ces bêtes à bon Dieu, sèche, avec une poussière d'hostie. De même, le goût du lait maternel imprègne toujours mes papilles. Enfant j'étais, je suis, et contrairement aux heures, le souvenir ne va pas à reculons.
On était quatre à la maison, mes parents, ma petite sœur et moi. Il y avait aussi trois pianos dont unmi-queue Beckstein sur lequel avait joué ma grand-mère, une élève de Cortot s'il vous plaît. Le Pleyel était dans ma chambre, le Rameau dans celle de Cathy. On habitait boulevard Delessert un immense appartement prêté par mes grands-parents maternels, impossible à entretenir, trop vieux. Ma mère s'échinait, je m'échinais. Elle disait : « Repeins la salle à manger », je la repeignais. J'aimais bien rendre service à maman qui n'était pas avare de compliments et dont le sourire allumait un soleil. Elle avait sacrifié ses belles mains d'artiste à la famille, aux travaux ménagers, et lorsqu'elle disait : « Je rejouerai plus tard », on était moins gênés de la voir en fée du logis sur la brèche, et comme elle on pensait : « Plus tard, oui... » Sa garde-robe était témoin de tous les récitals qu'elle avait donnés, de tous les concours de lumière qu'elles avait gagnés boulevard Malesherbes, à l'École normale. Ensuite elle avait eu ses enfants, dur métier.
Le dimanche, on allait à la messe de huit heures, on communiait, ensuite on mangeait des brioches en parlant du sermon. Disons que mon père animait un dialogue où lui seul avait la parole et donc le dernier mot. Dieu, dans sa bouche, était le nom d'un vieil ami qu'un jour il nous présenterait, un jour de bon vent lumineux, il sera là. Sa ferveur déteignait sur nous et c'était grâce à lui qu'on pouvait espérer mourir en restant vivants. La vie était longue à la maison, mais bien plus longue après la mort si nous suivions à la lettre ses instructions.
Conférencier autour du monde, il s'absentait des mois entiers. Il écrivait aussi des bouquins d'histoire antique. Il les écrivait en avion, en bateau, en train, un jour au Caire, l'autre à Bagdad, Nijni-Novgorod ou Douala. Dans mes rêves, les avions s'écrasaient et je me réveillais sanglotant parmi les tôles fumantes, le croyant perdu. A ma naissance, il avait déclaré que je m'étais trompé de famille, parole étrange de la part d'un homme aussi pieux. Il extériorisait volontiers sa méfiance à mon égard, et, me croisant à l'improviste, il m'attrapait par mon grand nez en soupirant : « Encore lui. » La nuit, je pissais régulièrement sous mon lit, c'était ça ou me faire alpaguer dans le noir en cherchant les waters au fond du corridor. Pas de pitié pour les rôdeurs.
Sur son bureau trônait une soupière chinoise à saumon vert, la cagnotte où maman puisait l'argent frais du pain quotidien. Elle essayait d'en prendre le moins possible, elle justifiait tous les achats. Estimant un matin la soupière indûment dégarnie, mon père nous convoqua, l'œil dur, inquisiteur, et c'est dans ma prunelle qu'il vit réunies les conditions d'une culpabilité l'obligeant à sévir. Par la pensée, devant Dieu, ma mère, ma sœur, devant la soupière chinoise il me trancha la main droite. Et la gauche ne tarda pas à tomber quand il égara son stylo. Retrouver ses biens ne changea rien au fait qu'il m'avait, selon lui, percé à jour. Désormais je fis un pécheur idéal, désormais j'eus peur de cet homme que j'aimais et, surtout, je devins menteur, ce que je n'étais pas avant qu'il ne me regarde comme tel.
J'étais innocemment vengé par Cathy, ma petite sœur. C'est en moi qu'elle avait confiance, à moi qu'elle donnait la main dans la rue, c'est moi qui la faisais rire, allais la chercher au Centre éducatif, l'emmenais piquer des mistrals à la boulangerie, c'est moi qui la comprenais, aussi bien que maman, sinon mieux. J'étais toujours prêt à l'écouter, la nuit, quand trottinant sur le lino du couloir elle arrivait dans ma chambre avec ses yeux ronds, la voix pleine des mille riens qui l'obnubilaient. C'est moi qui lui parlais des miroirs de la maison, ces mages de verre capables de rire avec ses dents à elle, de cligner de l'œil avec ses paupières, de grimacer, loucher, fondre en larmes, en tout point semblables à celui qu'ils apercevaient.
On s'enfermait dans la salle de bains et Cathy questionnait la glace au-dessus du lavabo :
– Comment je suis ?
– Belle.
– Et les yeux ?
– Beaux, bleus.
– Bleus comment ?
– Bleu tomate, bleu citrouille, bleu banane, bleu cigogne avant l'orage.
Elle avait les yeux noisette de maman, avec peut-être une touche de vert et pas mal de pénombre.
A dix-sept ans, malgré la parole des toubibs, elle n'avait jamais vu la couleur du ciel, d'une fleur, aucune forme vague ou bâtonnet rougeâtre attestant, même à faible intensité, les stimulations du nerf optique. Zéro dixième à chaque œil. Des yeux zéro. Dans mon théâtre intérieur, j'avais souvent pensé faire à Cathy la surprise d'un œil à moi qu'on viendrait lui greffer au cours de la nuit. Trop risqué, à ce qu'il semblait. Pour le moment, lui disais-je, patience, à ta majorité la médecine aura fait les progrès dont elle a besoin pour que cet œil qui est à nous deux ne soit plus qu'à toi, sœurette – tu verras. Et dans mon théâtre intérieur j'étais le chirurgien miracle, je l'opérais devant ses copines de l'école paroissiale et j'avais une clientèle d'écolières attendant leur tour d'être opérées, déshabillées, pétries, guéries par mes mains sur la longue table du réfectoire, au-dessous du crucifix. Un destin tout tracé.
Chez nous, on ne disait jamais qu'elle était aveugle, et quand elle le disait exprès, dans un accès de haine, un ange passait. Il avait une canne blanche, il renversait les verres, injuriait tout le monde et s'évaporait. Ma sœur avait des relations compliquées avec les parents. Elle soupçonnait maman de lui cacher des choses concernant sa naissance, un drame abominable, un troc d'enfant à la frontière d'un pays bombardé, un cauchemar de feu qui l'avait traumatisée, lui faisant perdre la vue. Petite, elle s'imaginait qu'on voulait la manger, quelqu'un, des gens dont elle avait surpris les conversations dans le placard à chaussures, il fallait dormir avec elle à tour de rôle, et même ainsi protégée elle trouvait le moyen de s'enfuir en larmes à travers la maison. Ça m'intriguait ces grandes larmes blanches étalées sur sa peau. Ces larmes d'aveugle, elles montaient d'où ? Que voit l'aveugle quand il ne voit pas ? Que voyait ma sœur quand elle s'éprenait d'un mot comme
arc-en-ciel ?
En 1969, j'avais dix-huit ans. J'allais au pensionnat chez les jésuites, à Évreux. Je faisais beaucoup de sport – du javelot, du disque –, et le soir on me trouvait soulevant des poids en salle de musculation, rêvant de naïades en bikini. Mon premier atout, je pense, hormis l'énergie, c'était la confiance innée dans l'instant qui va suivre – et d'ailleurs il suivait, taïaut ! Mon physique, mes oreilles décollées, je m'en débrouillais. J'étais amoureux d'Edwige, l'étudiante enchanteresse qui venait faire la lecture à Cathy, belle à briser le cœur. Je ne pouvais lui parler sans perdre jusqu'aux rudiments du langage. Le simple fait de lui dire bonjour donnait un charabia.
Un jour, elle m'invita pour être son cavalier dans une boum-rallye, chez les de Müller, avenue Mozart, et je passai la soirée à l'éviter. J'avais mes raisons, vous verrez. Excellentes autant qu'inavouables sur le moment. J'imagine qu'elle aurait pleuré, que mes parents m'auraient flanqué en maison de correction ou chez les idiots, et que moi je serais mort de honte entre-temps. Évidemment les beaux gosses l'ont fait rire et tournoyer pendant que je crevais de honte dans un costume anciennement à mon père et retouché pour l'occasion, d'une allure folle d'après maman, un palm-beach à doubles pinces, coupe en vogue à la Libération. Qu'Edwige et moi nous soyons embrassés à quelques jours de là, en sortant d'un théâtre mortel d'ennui, c'est un miracle de la nature et je ne saurai jamais qui s'est jeté sur l'autre, on dira les deux, ensuite il aurait fallu des seaux d'eau pour nous décoller.
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