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Ma vie, un kaléidoscope

De
586 pages
Inspiré par l’écriture diaristique fragmentée et incisive d’un Guibert, Michel Lobrot s’est prêté durant quelques années à l’exercice du journal. Il en retire aujourd’hui un texte à la frontière du document et de l’essai, où l’intime, le réflexif et le théorique s’entrelacent incessamment pour mieux penser les problèmes que posent la société et la psychologie contemporaines. De la défense absolue de la liberté à la sévère critique de l’héritage freudien, de sa description acerbe de l’école moderne à ses observations désabusées des débats politiques, cet éminent professeur et praticien dévoile une pensée incroyablement combative et révolutionnaire. Le texte de Michel Lobrot a ceci d’exaltant et de fascinant qu’il donne à lire l’existence d’une pensée. Une pensée qui revient sur elle-même, découvre, progresse, s’affûte, bouscule les normes, jamais satisfaite du statu quo. En prise directe avec notre monde et ses enjeux, le diariste ne se retranche pas sur son quant-à-soi, ne construit certainement pas un essai-bilan ou un testament intellectuel, mais livre bel et bien une réflexion toujours sur le qui-vive, curieuse, désireuse de transformer les hommes et leur manière de vivre ensemble.
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Michel Lobrot










Ma vie, un kaléidoscope






















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication aux Éditions Publibook en 2011



« 13 Septembre – Le plus artiste ne sera pas de s’atteler à quelque gros
œuvre comme la fabrication d’un roman, par exemple, où l’esprit tout
entier devra se plier aux exigences d’un sujet absorbant qu’il s’est
imposé, mais le plus artiste sera d’écrire, par petits bonds, sur cent
sujets qui surgirent à l’improviste, d’émietter pour ainsi dire sa
pensée. De la sorte, rien n’est forcé. Tout a le charme du non voulu,
du naturel. On ne provoque pas : on attend. »

Jules Renard, journal du 13 septembre 1887







1 – La scène politique, la plus fantastique surface de
projection qu’on puisse imaginer… On peut se permettre
d’injurier l’adversaire, le noircir au maximum, le
caricaturer, le piétiner, le négativiser en toute bonne
conscience, avec l’idée qu’on fait une bonne œuvre, qu’on
est dans la vérité et dans la justice… On est, en réalité,
dans la projection… On régurgite ses fantasmes et ses
compulsions… On est soi-même, plus soi-même
qu’ailleurs…


2 – Douleur dans le nez. Idée que c’est un cancer, un
cancer naissant…


3 – Correspondance retrouvée de Napoléon, qui vient
d’être publiée chez Tchou… Ce type est une véritable
machine de guerre, seulement une machine de guerre… Il
dirige tout, dans les moindres détails, avec hauteur,
arrogance et suffisance… Il est stupéfiant qu’on ait pu
faire de ce reître un héros admirable, comme l’ont vu
Stendhal et surtout Balzac… Il y a des passages de ce
dernier sur l’empereur qui sont délirants… Pour moi, je
méprise ce traîne-sabre qui faisait couper les têtes
allégrement pendant la campagne d’Égypte et complotait
avec son cher Fouché pour supprimer purement et
simplement quiconque lui faisait la moindre critique… Au
fond, c’est Zazie qui a raison : « cet enflé avec son
chapeau à la con ».

9
4 – Attendre tout un après-midi le coup de téléphone
d’une femme… Qui ne vient pas… Sentiment de
privation, d’être privé de quelque chose qui aurait dû
venir… Et, en même temps, l’idée que ce n’est pas une
catastrophe… Mais une non-catastrophe peut être quelque
chose d’éprouvant…


5 – Effrayé par la violence qui se répand partout –
septembre 2004. C’est le copain d’une amie qui lui
démontre qu’elle est une putain parce qu’elle va vers
d’autres hommes. C’est les impôts qui se sont trompés il y
a deux ans dans le calcul des sommes que je leur devais et
qui me réclament d’un seul coup l’équivalent d’une année
d’impôts à payer immédiatement. C’est ce type, docteur,
éducateur, qui m’envoie un texte incompréhensible sur la
violence, à peine français, sans le moindre intérêt et qui
exige que je l’aide à le rédiger ; oui, il faut ! Sentiment
pénible d’être dans une spirale infernale qui se terminera
quand ? D’après mes calculs, en 2005…


6 – Intéressé par les phénomènes intergénérationnels, je
suis fasciné par les gens de ma génération, spécialement
par tous ceux nés entre les deux guerres (trente ans :
19141944) et surtout par tous ceux nés entre 1920 et 1930…
Hier, je voyais à Pompidou les dessins-peintures
d’Alechinsky (né en 1927) et je me disais qu’il y a, là
encore, une sorte d’abstrait lyrique, comme Nicolas de
Staël, Jackson Pollock. Ceux de ma génération sont, de
Chomsky à Foucault et Feyerabend, en passant par
Lapassade, des casseurs. En suis-je un ? Je pense que oui,
mais je voudrais être d’un genre différent…


10 7 – Difficulté de dire ce que je ressens face à cette
femme que je vois nue chaque semaine dans un hammam
que je fréquente depuis des années, et que je désire… Qui
me plaît… Dont j’admire la beauté… Il est vrai qu’elle n’a
pas semblé comprendre ce que je demandais quand je lui
ai fait une proposition, comme si je parlais une langue
étrangère. Elle n’a rien répondu et j’ai depuis, avec elle,
toujours le même rapport, fait de tendresse, de proximité
et de connivence… Mais ce n’est pas là le problème… Le
problème est de rendre ce que je peux ressentir… C’est
presque impossible… Son corps est comme une
construction où chaque élément est à sa place, mais vit de
sa vie propre : ses seins, ses fesses, son ventre, son dos
sont tous indépendants, comme des personnages… Il y a à
la fois une harmonie et une mouvance… Comme une
présence de chaque élément à soi… Comme une faiblesse
aussi de chacun de ces éléments… Ses seins, par exemple,
sont bien faits, mais légèrement tombants, désarmés…
Tout en elle est comme cela… Rien n’est mécanique…
Sentiment que la parole est impuissante à exprimer cela…


8 – Un événement banal me remet en face d’un de mes
problèmes favoris : celui de la méthode associative… Au
mariage d’Ann, le père du marié, qui est normand et habite
près d’Yvetot, me dit qu’il a des poules et des lapins et
qu’il souhaiterait que je vienne chez lui. Cette idée me
plaît et j’acquiesce… Mais aussitôt me revient le souvenir
de cette vieille comtesse Mac Morough, qui habitait un
manoir près d’Yvetot et que nous allions voir, mes parents
et moi, quand j’étais enfant. Le matin, au réveil, j’étais
fasciné par les bruits que faisaient le coq, les poules, les
cochons, les chevaux, toute la ferme. Je ne connaissais pas
cela, moi petit citadin, et je le découvrais…
Dans mon vécu, ces deux événements – à la fois
l’événement de la visite future à cet homme et
11 l’événement passé de nos voyages chez la comtesse – sont
séparés, indépendants. Et pourtant on peut dire que l’un –
l’événement futur de la visite possible – a entraîné l’autre
– le souvenir du manoir. C’est la loi de Tulving : le
déclenchement d’un souvenir à partir d’un élément
particulier, souvent minime, du présent, qui se trouve être
commun au souvenir et à l’événement présent, ici la
localisation à Yvetot. Faut-il en conclure, comme le fait
Freud, que le premier est la cause du second, au niveau
des significations, et bâtir là-dessus toute une théorie ?
Dans cette perspective, mon désir d’aller chez cet homme
serait produit par le souvenir, ou plutôt le vécu, du séjour
chez la comtesse. Rien ne permet de dire cela : ni la loi de
Tulving, ni l’enchaînement des faits psychiques. C’est
plutôt le contraire qui est vrai : l’événement banal de
l’invitation, avec les espoirs qu’il soulève (qui ne sont pas
énormes), induit la scène magique chez la comtesse. Le
psychisme, bien loin de se refermer sur lui-même, de
retrouver ses racines, s’ouvre et éclate comme un feu
d’artifice. Les réserves qui sont en lui se trouvent exposées
brusquement à la vision, ravivées, réactivées. Il y a comme
une réaction en chaîne, à partir d’une pure coïncidence,
qui n’a rien à voir avec la révélation d’une causalité. Le
psychisme fonctionne beaucoup de cette manière-là, à la
manière d’une réaction chimique, en diffusant.


9 – À nouveau, dans un article sur « la beauté
dévoilée » de la revue Cerveau et Psycho, je trouve cette
ineptie, véritable idée reçue : « l’esthétique du premier
type (la plus simple, au niveau des formes) est celle des
rapports harmonieux reliant, par exemple, les différentes
parties d’une image ou les notes d’un accord. Les
propriétés sont la cohérence, la symétrie, l’équilibre, la
netteté, la simplicité, l’élégance, l’unité, la continuité »…
Tout cela est faux. À ce compte-là, la plus belle chose du
12 monde serait la machine, le mannequin figé, l’uniformité,
la banalité, la monotonie… En réalité, la fameuse
symétrie, comme la fameuse unité, n’est qu’une des
conditions nécessaires pour mettre en relief, faire jouer
ensemble, confronter des éléments qui sont en rupture les
uns par rapport aux autres, qui s’opposent, qui jouent le
jeu de la différence et de la variation. La beauté est dans la
vie, le mouvement, la richesse des formes, le conflit, tout
ce qui permet au réel de sortir de soi-même, de rompre sa
fermeture, de s’ouvrir.
Cela m’est apparu très nettement dans une étude que
j’ai décidé d’entreprendre un jour où, me trouvant à
SaintJacques-de-Compostelle, sur cette grande place admirable
où les pèlerins autrefois aboutissaient, je me suis mis à
pleurer, ayant l’impression de toucher la beauté. Je me
suis dit : il faut que je sache ce que c’est que la beauté. Et
j’ai pensé que le mieux serait d’étudier cela à travers les
avatars d’un objet banal, sans signification symbolique
particulière, par exemple une porte. Je me suis mis à
photographier des portes dites belles. J’en ai photographié
des quantités. Quand j’ai étudié ces portes, il m’est apparu
évident que leur beauté ne résidait pas dans l’unité des
ornements qui les entouraient – encore que cette unité
existât – mais dans les oppositions, les croisements, les
variations, les chocs, les ruptures entre ces ornements. Par
exemple, ils entourent la porte et là est l’unité ; mais l’un
d’eux est torsadé, l’autre est crénelé, le troisième est
perpendiculaire au montant ou contredit le mouvement de
celui-ci, le quatrième figuratif, le cinquième constitue un
médaillon, le sixième est une espèce de statue, etc. Plus
ces éléments sont nombreux et conjugués, plus la porte est
dite belle. C’est le contraire de l’unité. C’est la diversité,
la richesse, l’explosion dans un espace unitaire. L’unité
leur permet d’être ensemble, de jouer ensemble, de se
rencontrer. C’est le seul rôle qu’elle joue.

13
10 – « N’est-ce pas que tu es autoritaire ? », me dit ma
fille – cinquante ans – lors du dîner dans ce restaurant
chinois. « Et d’ailleurs, Catherine M. – une amie belge –
est d’accord avec moi. On en parlait l’autre jour… » Cela
m’a mis dans une espèce de rage. J’ai répondu
calmement : « Non, je ne crois pas être autoritaire… » J’ai
travaillé toute ma vie pour permettre aux autres d’exister
avec moi, et j’ai réussi. Ceux qui vivent avec moi peuvent
respirer, exister. Et il faut que ce soit ma fille qui vienne
me dire, non pas cette absurdité – car, pour elle, ce n’est
pas une absurdité –, mais cette bizarrerie… Cette
bizarrerie de perception… Car il s’agit probablement
d’une perception… Comme le dit Nicole, pour elle,
autoritaire veut dire assuré, déterminé, sûr de soi et,
probablement, elle vit les gens qui sont comme ça comme
des gens autoritaires, qui lui font peur, qui la dérangent…
Faut-il donc être une molasse accroupie pour ne pas être
autoritaire ? Peut-être.


11 – Honte d’être préoccupé par la vente d’un
appartement à Nice quand des milliers de gens meurent et
se débattent dans des difficultés sans nom à la suite de
cyclones à Haïti…


12 – Bonheur de trouver une manière d’écrire qui
n’oblige pas à composer… Même pas à poursuivre une
idée, un sentiment… Bonheur de pouvoir s’arrêter quand
on veut, tout de suite… Grand sentiment de liberté…


13 – Quelle horreur, cette réapparition dans ma vie d’un
être qui en est sorti il y a plus de vingt ans, et bien sorti…
Heureusement qu’elle en est sortie ! Je parle, dans ce cas,
14 de folie. Mais j’ai honte de dire cela, sachant ce qu’est la
folie et qu’on ne peut employer ce mot impunément… Et
pourtant, la maladie mentale, ça existe, n’en déplaise à
Szasz (prononcez Chache)… Je l’ai expérimenté depuis
six mois, justement avec cette femme réapparue pour des
histoires misérables d’appartement que j’ai eu la bêtise
d’acheter quand j’étais encore marié avec elle, mais séparé
en réalité puisqu’elle était repartie à l’autre bout du
monde… Je lui demandais seulement de signer une
procuration pour me permettre de vendre cet appartement
que j’avais acheté avec mon argent… Et alors j’ai
déclenché un cataclysme… Un véritable cataclysme…
Comme si j’allais la voler, lui mettre des dettes sur le dos,
l’humilier, et je ne sais quoi encore… Je lui proposais
seulement de toucher 30 000 euros sans rien faire, la
moitié du produit de la vente comme le prévoit la loi
française… Elle avait la chance d’avoir été encore mariée
avec moi alors qu’elle était partie, qu’elle s’était enfuie à
l’autre bout du monde avant même que j’aie fait cet
achat… Et je lui ai dit au téléphone : « Je t’embrasse », ce
qui a provoqué une espèce de crise émotionnelle, mais n’a
pas empêché après les pires comportements de méfiance,
de rejet, d’hostilité, tout ce qu’on voudra… Ces réactions
qui sortent du fond de l’être, irrépressibles, ces choses
terribles comme l’irruption d’un volcan… Quand
pourrons-nous comprendre cela et peut-être trouver une
réponse ? Faut-il parler de parano ? Oui, allons-y, parlons
de parano… La chose la plus terrifiante que je
connaisse… Le monstre qui sort de la mer, contre lequel
on ne peut rien et qui peut vous tuer, vous dévorer… Le
démon des gravures du Moyen Âge, contre lequel se
dressent saint Michel et saint Georges… L’ennemi… Mais
cette femme n’est pas pour moi l’ennemi. Ce serait trop
simple. Quels sont les sentiments que j’ai pour elle ?
Peur ? Incontestablement. Pitié ? Dans une certaine
15 mesure. Désarroi ? Sûrement. Désarroi que ça existe, que
cela soit possible. Je prends conscience de mes limites.


14 – Il porte bien son nom, celui-là. Bush, en français,
se prononce bouche, comme une bouche ou comme
bouché… Ce dernier mot, vulgaire, signifie : qui ne
comprend rien à rien… Et en effet le dénommé Bush est
assez stupide pour ignorer qu’il est en train de susciter la
plus formidable force anti-occidentale qui ait jamais
existé… Attribuer cela à la stupidité ne satisfait pas les
anti-Bush qui voudraient qu’on attribue cela à une volonté
mauvaise de l’individu… Et, certes, cette volonté existe,
mais elle n’est pas elle-même volontaire, issue de son libre
arbitre, réalité qui n’existe pas… Derrière cela, il y a, à
mon avis, un aveuglement à l’égard des réalités
subjectives, des sentiments et des réactions de l’Autre,
qu’on trouve chez les grands conquérants comme
Napoléon, Hitler, etc. Ils sont incapables de voir qu’ils
courent à leur perte, car ils négligent ou ignorent la
volonté de leurs ennemis, les sentiments profonds des
peuples, la lâcheté et la servilité de ceux qui les servent,
toutes choses qui finissent par devenir déterminantes dans
le cours de l’histoire. Pour percevoir cela, il faudrait qu’ils
aient eu de grandes passions intersubjectives, c’est-à-dire
non pas liées à l’ambition ou à la gloire, mais au plaisir
d’interagir avec autrui, d’être partenaire…
Je reviens aux lettres de Napoléon. Ce sont les lettres
d’un enfant rageur, dominateur, d’un égocentrisme absolu,
incapable d’entendre les remarques de l’Autre ou son
point de vue, totalement enfoui dans ses préoccupations
techniques d’organiser, de concevoir, de prévoir – et qui le
fait très bien, ce qui est la raison pour laquelle on l’admire.
Son génie calculateur lui rend les pires services, car il lui
fait croire qu’il a gagné, ce qui est vrai à certains points de
vue, alors qu’en réalité il a perdu et qu’il est perdu.
16 Je commence à entrevoir la cause de cela, spécialement
l’influence maternelle. On pourrait s’attendre à voir des
mères autoritaires et abusives, mais ce n’est pas le cas. Ce
sont des femmes bienveillantes et surprotectrices, qui
s’occupent de leur famille et sont fières d’elle, mais qui
exercent, de ce fait, un pouvoir considérable, totalement
efficace étant donné le genre de pressions psychologiques
qu’il met en branle. Il faut lire cette lettre extraordinaire
que Letizia, la mère de Napoléon, adresse à son fils de
quatorze ans après que celui-ci s’est plaint des conditions
matérielles dont il pâtit à Brienne. C’est une vraie
condamnation à mort, faite au nom du père. Il est
inconcevable, dit-elle, qu’un fils ait des revendications.
Cela ne se peut pas, au nom des valeurs, des idéaux
familiaux. Ce n’est pas parce que cela la met en difficulté
qu’elle réagit ainsi, car elle finit, à la fin de la lettre, par lui
promettre un envoi d’argent. C’est parce que cela est
condamnable en soi. Dès lors, il n’est pas possible que ce
petit surdoué ait quelque volonté personnelle que ce soit. Il
sera lieutenant à dix-sept ans, partisan de la cause corse,
mais trahissant cette cause pour se concilier la puissance
occupante, ce qui lui vaudra l’hostilité de Paoli. Partisan
de la Révolution lorsque celle-ci triomphe, mais réprimant
en même temps les mouvements populaires qu’on lui
ordonne de réprimer. Tirant au canon sur les royalistes
quand ceux-ci gênent le pouvoir à vendémiaire. Et
rétablissant une espèce de royauté tout en affirmant que la
Révolution est finie. Elle est en effet bien finie, bien
enterrée avec ce fils à papa surpuissant, petit père de son
peuple avant l’heure.


15 – Rêve très étonnant que j’ai fait la nuit dernière.
Je travaille à l’ordinateur dans une pièce très ordinaire,
plutôt triste, qui ne ressemble pas à mon bureau, et je fais
cela intensément et pendant longtemps.
17 Tout à coup, je me lève pour faire quelque chose sans
quitter la pièce et, quand je reviens, l’ordinateur n’est plus
là. Je le cherche, regarde partout mais ne le trouve pas.
Manifestement, il n’est plus là.
Je manifeste mon étonnement et me fais certaines
réflexions. Je me dis qu’il n’a pas pu disparaître, que cela
est impossible, irrationnel, que je dois le trouver.
À un certain moment, je me dis que, peut-être, je le
trouverai en le touchant, ou plutôt en palpant l’endroit où
il était.
Je fais cela et l’ordinateur réapparaît. Cela me plonge
dans le contentement. Je suis si content que je veux
raconter ce rêve à tout le monde. Je le fais dans le rêve
même.
Il y a des rapports possibles entre ce rêve et des choses
que je vis actuellement, en particulier le fait que je viens
d’écrire un livre entier sur le rêve appelé Les Rêves
revisités. Il y a aussi le fait que j’ai réfléchi récemment sur
les expériences proprioceptives, c’est-à-dire les
perceptions qui viennent du mouvement et du contact,
indépendamment de l’ouïe et de la vue… Il y a surtout le
fait que l’ordinateur m’apparaît comme un instrument
magique, capable de tout, ce que j’exprime souvent. Cette
caractéristique contredit son côté utilitaire, pratique,
prosaïque. Ce second aspect masque le premier, mais le
rêve enlève le masque, ce qui est, je pense, sa fonction.
Au-delà de cela, cela me ramène à certaines convictions
que je viens d’exprimer dans un texte sur la dissociation.
Dans les rêves, comme dans tous les actes automatiques,
émerge un véritable mécanisme d’horlogerie ; ici, par
exemple, le scénario incroyable qui m’est présenté. Faut-il
parler d’inconscient, non pas au sens freudien, qui
supprime en fait le mystère en expliquant le scénario par
un enchaînement de représentations mises bout à bout par
le psychisme – les formations de compromis –, mais au
sens fort du mot, au sens d’un inconnu ou d’un invisible,
18 de quelque chose qu’on ne comprend pas, dont on ne peut
saisir l’origine, qui vient d’ailleurs ?
Oui, mais pourquoi alors parler de conscient et
d’inconscient, pourquoi faire intervenir la conscience
làdedans ? Le mécanisme causal, qui évidemment existe,
obéit à des lois qui sont les mêmes pour tous les humains,
même si elles ne sont pas actuellement connues. Il est
donc plutôt un fait de nature, comme une donnée
objective, un élément de la structure de l’être humain, une
caractéristique venant de l’extérieur. Il ne relève pas de la
conscience, qui enregistre les événements individuels,
résultats de ces influences ignorées, non les influences
elles-mêmes.


16 – Confronté, en l’espace d’une heure ou deux, à
l’horreur humaine. Tout d’abord, un ancien élève,
éducateur spécialisé, vient chez moi pour me demander
conseil et me raconte qu’il a été victime d’une tentative de
racket de la part de quelques-uns de ses protégés, qu’il a
résisté et qu’il a reçu des coups de couteau dans le corps.
Il est traumatisé. Il a abandonné le métier. Ensuite, au
moment même où je le reçois, j’ouvre une lettre de mon
ex-femme argentine, qui m’envoie un double d’une lettre
adressée à mon notaire où elle dit sa panique d’avoir à
signer une procuration qui va lui permettre d’empocher
30 000 euros sans avoir rien à faire d’autre que de donner
cette signature. C’est comme si je l’entraînais dans un
guet-apens où elle allait perdre la vie. Enfin, après cette
visite et la lecture de cette lettre, je prends ma voiture,
j’ouvre la radio et entends le récit d’un communiste
français qui a passé quelque vingt années dans le goulag
en Russie soviétique. Il raconte qu’à sa libération, obtenue
grâce aux services diplomatiques français, il ne voulait pas
contacter les gens de ces services parce que c’était des
sales bourgeois détestés. Tout cela se rejoint, se donne la
19 main. L’Autre n’est qu’un objet, qu’on peut rançonner, qui
peut vous tromper ou qui est affublé d’une étiquette. Ce
n’est pas un être humain. Le mépris de l’humain conduit à
l’horreur.


17 – Je vais me retrouver la semaine prochaine seul,
puisque Nicole va faire un voyage en Grèce. Cela à la fois
me réjouit et me fait peur. L’idée de cette solitude fait
surgir en moi des désirs d’activités que je ne fais pas
quand je suis avec quelqu’un : peinture, musées,
spectacles, écriture intensive, recherches, porno, etc. Mais
je sais qu’à certains moments je vais flipper, n’étant pas
distrait par une parole quotidienne ou par une parole
intense, étant face à moi-même comme on dit… Mais je
ne sais pas trop ce que cela veut dire. Cela fait partie de
ces formules qu’on emploie tout le temps, mais qui sont
creuses, ou peut-être trop pleines. Justement, je ne serai
pas face à moi-même, comme je le suis quand Nicole est
là et qu’elle me titille. Je serai plutôt dans une espèce de
vide, au moins quand je ne serai pas pris par des
occupations spéciales. Pas capable, peut-être, de rester
sans rien faire, dans une position de légume. Retrouver
mon côté végétal, végétatif.


18 – Intéressante cette participation à un débat sur la
sexualité menée selon mes principes pédagogiques par
quelqu’un qui y croit et qui s’en tire bien. Je m’imaginais
qu’il y allait avoir foule. La sexualité attire les foules…
C’est le contraire. Elle leur fait peur. Il n’y avait pas un
seul jeune et les gens qui arrivaient n’avaient plus, de
toute évidence, aucune sexualité. Les jeunes ne
s’intéressent pas à cela. À quoi s’intéressent-ils ? La
génération des années quatre-vingts a subi une érosion
effroyable, cela est connu… Dès le départ du débat, les
20 choses étaient claires. Les thèmes proposés étaient du
genre : qu’est-ce que la sexualité ? Le thème retenu était
tout autant significatif : peut-on être aussi épanoui avec
que sans la sexualité ? Je me suis comme toujours jeté
dans la bagarre, m’impliquant fortement et entraînant la
conviction. Certaines femmes ont dit être troublées par
mon témoignage. Je suis parti de là déçu, mécontent,
solitaire. Quand vais-je être indifférent face à cet océan de
médiocrité ?


19 – Je suis très préoccupé depuis assez longtemps par
le problème, extrêmement moderne, du refoulement, de
l’inhibition ou de l’autocensure, problème du pouvoir que
nous aurions sur nous-mêmes de faire disparaître nos
contenus psychologiques : désirs, pensées, pulsions,
sentiments, projets, actions, etc. C’est une des bases de la
théorie freudienne, puisque, d’après Freud, les produits
refoulés sont ceux qui vont vivre une autre vie dans un
lieu appelé inconscient, où ils vont subir un certain
nombre de transformations destinées à leur permettre de
réapparaître autrement.
Le problème, tel qu’il est posé généralement, se
conclut, comme chez Freud, d’une manière simple : ces
produits, suspects ou interdits, sont effectivement éliminés
ou peuvent être éliminés. Ils le sont à cause de l’effort que
nous faisons sur nous-mêmes pour y arriver. Freud,
constamment, affirme que c’est là une expérience courante
chez chacun de nous, dont la réalité ne fait aucun doute :
supprimer ce qui est désagréable.
D’après moi, le vrai problème n’est pas de savoir si les
produits en question sont oui ou non éliminés, car il est
évident qu’ils le sont, mais comment. S’il s’avère qu’ils le
sont non à cause des efforts que nous faisons pour cela,
c’est-à-dire ayant gardé, au moment de leur élimination,
toute leur force et leur vigueur, mais parce qu’ils ont perdu
21 l’intérêt et l’attrait qu’ils avaient antérieurement pour
nous, parce qu’ils se sont pour ainsi dire estompés, la
théorie freudienne s’effondre puisqu’il lui manque alors ce
qui justifie l’existence même de la formation de
compromis.
Toutes mes recherches actuelles vont dans ce sens. Il
me semble de plus en plus évident que les produits
psychologiques sont capables de deux sortes de destin. Ou
bien ils résistent à tous les efforts que nous faisons pour
les chasser, se moquant pour ainsi dire de nous et narguant
notre impuissance ; ou bien ils disparaissent,
s’évanouissent. Je crois avoir découvert les circonstances
qui leur permettent de disparaître.
Le facteur déterminant est, à mon sens, le fait qu’ils
soient compatibles ou non avec d’autres produits opposés
et concurrents.
Ou bien le produit psychologique est perçu comme
compatible, c’est-à-dire pouvant coexister avec le produit
rival, et il se maintient alors, d’autant plus fort que le
produit rival est plus menaçant ; ou bien il est perçu
comme incompatible, excluant le produit rival ou étant
exclu par lui, et, dans ce cas, un des deux doit disparaître,
et celui qui le fait le fait sans difficulté, en douceur et sans
douleur.
On peut prendre de cela de multiples exemples.
Choisissons le domaine amoureux et le domaine de la
santé. Dans le domoureux, le changement de
partenaire, correspondant à un changement de sentiments,
est extrêmement fréquent et banal. Il me paraît clair que
tout changement dépend du fait que l’objet amoureux est
perçu comme remplaçable, malgré l’attachement actuel
qui peut être très grand et qui rend douloureuse son
élimination. Il l’est en lui-même du fait des raisons du
cœur, de l’économie du sujet… Dans le cas de la princesse
de Clèves, tout objet amoureux impliqué et désirant est
incompatible avec son désir de s’engager, étant considéré
22 comme trop dangereux, du fait de la légèreté des hommes.
Par contre, l’attachement amoureux est considéré comme
parfaitement compatible, pour Roméo et Juliette, avec
l’hostilité des parents. Il pourrait ne pas l’être. Bien des
hommes et des femmes se séparent facilement d’un
partenaire aimé pour satisfaire le désir des parents
réticents à cette union… De toute façon, le changement de
partenaire s’effectue le plus souvent parce qu’on a oublié
le partenaire précédent ou qu’on s’est détaché de celui
qu’on avait, ce qui indique qu’on ne considérait pas
celuici comme irremplaçable. Peut-on considérer comme un
refoulement la cause d’un tel changement, impossible de
toute façon par la seule volonté ?
Dans le domaine de la santé, les choses sont identiques.
Italo Svévo, dans La Conscience de Zeno, raconte qu’il a
passé sa vie à essayer d’arrêter de fumer sans y réussir. Par
contre, j’ai personnellement arrêté de fumer d’un seul
coup, il y a vingt-cinq ans, et je n’ai plus depuis fumé une
seule cigarette. J’ai eu peur d’un cancer à la bouche et
cette peur était incompatible avec la fumée. Cette
incompatibilité n’existait pas pour Italo Svévo. Le
contraire peut se produire. Freud, qui avait un affreux
cancer à la mâchoire à cause de la fumée, disait qu’il
préférait mourir plutôt que d’arrêter ses petits cigares.


20 – Quand une nouvelle femme entre dans ma vie,
comme c’est le cas actuellement avec Théresa, elle
s’introduit doucement dans mon paysage intérieur, sans
faire de bruit mais efficacement, et se met à une certaine
place, en accord avec les autres femmes. Elle n’élimine
pas celles-ci. Plus exactement, je n’ai pas de raison de les
éliminer. De toute façon, elles ne se gênent pas, car elles
ne sont pas à la même place. Elles ne m’apportent pas la
même chose. On dira que c’est une façon bien
égocentrique de voir les choses. Je suis d’accord. Mais ne
23 vaut-il pas mieux cela que de procéder à des suppressions
violentes et destructives, qui ne sont finalement que des
mutilations ?


21 – Observer ma propre pensée en train de se faire
m’intéresse, comme observer un insecte. Les déroulements
et enroulements de la réflexion sont fascinants. C’est
tellement obscur, tellement inattendu.
Justement ce matin, relire le journal et le roman écrits
par une de mes patientes quand elle avait entre seize et
vingt ans, me procure une véritable illumination.
J’étais obsédé, depuis une vingtaine d’années, par le
problème de l’influence des parents et de l’entourage en
général sur le développement du jeune et j’étais guidé
dans cette recherche par une expérimentation faite par un
Américain dans les années soixante-dix. Cet Américain
avait sélectionné deux populations de femmes : l’une
traditionnelle, conformiste, attachée aux normes ; l’autre
progressiste, ouverte, novatrice. Il avait remarqué que ce
qui séparait les deux populations était le fait que les
femmes du premier groupe considéraient leur mère
comme réussie, forte, structurée, et celles du second
groupe comme faible, incertaine, fragile. C’était la seule
différence. Les idées des mères sur la vie et la conduite
dans la vie ne jouaient pratiquement aucun rôle. Par
exemple, une mère de type traditionnel, qui avait un
schéma caractériel à base de faiblesses et d’incertitudes,
avait généralement une fille de style moderne, et,
inversement, une mère moderniste et libérale avait une
fille traditionnelle et rigide si elle était elle-même forte et
structurée.
Je me mis à gamberger à partir de cela. Mon idée était
que les filles traditionnelles devaient admirer leur mère,
tandis que les filles modernistes ne devaient pas les
admirer. J’ai multiplié les questionnaires et enquêtes entre
24 1980 et 2000 pour tester cette hypothèse sans obtenir
vraiment de résultats. Ceux-ci allaient plutôt en sens
inverse. J’étais plutôt découragé.
Et voilà que ce matin, en lisant ce journal et ce roman,
je m’aperçois que l’auteur, qui est maintenant adulte et qui
souffre de problèmes énormes au niveau de la sexualité,
décrit la mère de l’héroïne de son roman comme
ultrapossessive, totalement centrée sur sa fille, qui devient
naturellement dépendante d’elle au plus haut point. Et
d’ailleurs le roman entier se résume en une quête de la
fille pour retrouver son père et rentrer ainsi dans la
normalité. Elle réussit à le retrouver mais, bien loin de lui
procurer un équilibre, cela la déséquilibre complètement.
Elle l’exprime dans une espèce de postface : « Elle
[l’héroïne] opère une lente désescalade, dit-elle, elle
s’empêtre dans ses propres sentiments et ne parvient plus à
se comprendre elle-même. Tout bascule, tout s’effondre,
tout va mal dans la vie de Sonia, jusqu’à la fin où c’est le
chaos complet. »
Comme toujours dans ce cas-là, je fais le lien de cette
observation avec une autre idée que j’ai par ailleurs et qui
est nouvelle pour moi. Cette idée issue de réflexions sur
les processus institutionnels, c’est que, dans un certain
type de contexte, les pressions sur l’individu ne sont plus
de type coercitif et contraignant, mais du type protecteur,
sécurisant, donc acceptées et voulues par la personne
(schéma du contrat social). Le parent qui exerce ces
pressions est alors vécu comme fort, assuré, résistant.
C’est le style des mères de filles traditionnelles d’après les
recherches de l’Américain.
Cela s’applique à l’éducation. Les parents peuvent
naturellement imposer leur loi par la contrainte et la
menace comme c’est généralement le cas, mais ils peuvent
aussi pratiquer une espèce de surprotection et de captation
qui emprisonne beaucoup plus sûrement le jeune. Celui-ci
perd sa liberté et se voit obligé de pratiquer une
25 autorépression qui le coupe de ses sources de
développement.
Dans la foulée, je me précipite sur un livre que j’ai dans
ma bibliothèque, qui s’appelle Psychothérapies familiales,
par I. Boszormenyi-Nagy, dans lequel il y a un premier
chapitre où l’on montre que, d’après de nombreuses
recherches, les jeunes schizophrènes sont généralement
issus de familles surprotectrices et captatives. Affaire à
suivre !


22 – « J’ai lu ton livre (L’Écoute du désir) », me dit
cette vieille amie, aussi amante et ancienne patiente (il y a
plus de dix ans). « Il m’a enthousiasmée. Je me sens
proche de ces conceptions et ai envie de les pratiquer. J’ai
même envie de faire avec vous cette formation que vous
avez organisée depuis longtemps… » Cela me plonge dans
la stupeur. Pour moi, Violette, militante communiste de
vieille date, était allergique aux idées libératrices que nous
affichons. Elle me semblait beaucoup trop rigide pour
cela. Et pourtant…
Et, dans la foulée, un bonheur ne venant jamais seul,
Thierry, fidèle s’il en est, me dit que dans les entreprises,
et spécialement à X. où il travaille, les animateurs qu’il
forme intègre merveilleusement bien les méthodes qu’il
leur montre. Cela leur est pour ainsi dire naturel. Oui, je
l’ai constaté : la mise en actes de telles méthodes coule de
source. Rien d’étonnant puisque ces méthodes suivent de
très près, presque pas à pas, l’inclination de l’être humain
à écouter et pénétrer l’Autre. L’habitude de le forcer, de
vouloir son bien malgré lui, de penser à sa place va contre
l’aspiration humaine fondamentale. C’est une de mes
idées-forces… Et Thierry d’ajouter que, lui aussi, il est
fasciné par le même livre que Violette, qu’il n’arrête pas
de le relire et qui lui apporte toujours de nouvelles choses.

26 Et, pour faire bonne mesure, Théresa, cette nouvelle
amie, me dit avoir passé la nuit à lire mon livre, Le Mal
d’aimer, qui la passionne. Elle voudrait revoir avec moi la
traduction qui a été faite en espagnol. Cela me ravit,
sentant que ceci aussi est un acte d’amour.
Immédiatement, je me représente les remarques acides
des vieux mandarins amis : Ah oui, ce n’est pas difficile de
se faire admirer par les femmes avec lesquelles on couche
ou par les hommes qui collaborent avec vous. C’est vrai :
l’amour, l’amitié ouvrent des routes, permettent
l’influence, activent et réactivent les pensées. La vraie
pédagogie, la vraie psychothérapie passent par là. La
preuve, c’est l’histoire même : Abélard et Héloïse,
Montaigne et La Boétie, Sartre et Simone de
Beauvoir, etc. Il faudrait revoir nos fameuses règles
déontologiques à la lumière de cela.


23 – Le cerveau est une partie importante de l’être
humain. Aussi est-on tenté d’en faire l’essentiel de l’être
humain. Celui-ci serait un corps transportant un cerveau.
Drôle de conception, qui est pourtant de plus en plus celle
de nos modernes psychologues, par exemple celle des
collaborateurs de la revue Cerveau et Psycho à laquelle je
viens de m’abonner, qui est une excellente revue, mais où
malheureusement chaque article se croit obligé de faire
référence à et d’analyser les correspondances
encéphaliques des phénomènes psychiques considérés.
Cela est évidemment très sécurisant. On a l’impression
d’étudier une machine dont on appréhende clairement les
composantes, dont on peut démonter les rouages et
expliquer les articulations.
Mais ceci est une tromperie. Il est clair que le
psychisme n’est pas une machine. L’illusion qu’on
entretient est du même ordre que celle qui consisterait à
expliquer une conversation au téléphone par les variations
27 des ondes acoustiques enregistrables, ou une émission à la
télévision par les modifications des ondes hertziennes qui
produisent l’image. Les phénomènes mécaniques et
électriques sont nécessaires, mais non explicatifs. La
construction que les phénomènes mécaniques et
électriques véhiculent est élaborée ailleurs. Elle n’est
certes pas élaborée dans une âme immatérielle, mais dans
un organisme complet qui se comporte alors comme un
instrument de musique dont on ferait vibrer de multiples
cordes.
Le cerveau ne véhicule pas la pensée, pas plus qu’il ne
véhicule les sentiments ou les sensations. Il est seulement
un support nécessaire. Il faut entendre par là qu’une
pensée, une sensation, une impulsion ne peuvent exister si
elles ne sont pas relayées et traduites en impulsions
électriques indifférenciées, qui sont concomitantes,
simultanées. Ceci est difficile à comprendre, mais fait
partie de la vie même. Celle-ci ne consiste pas dans un jeu
d’éléments matériels qui se déclenchent en série, par
poussées, chocs, mouvements continués (en inertie) ou
attractions newtoniennes et quantiques, mais dans une
mise en acte, une activation d’éléments liés dans un
schéma survolant, pas nécessairement reliés spatialement
ou en contact immédiat. La vie n’utilise pas l’espace
comme la nature matérielle, dans la continuité et la
transitivité.
Un bon exemple est le système héréditaire. Il est
absurde et mensonger de l’expliquer par la présence et
l’action des gènes. Ceux-ci sont aussi soumis à l’action de
l’hérédité que n’importe quel autre élément. Le fait que
deux individus dont l’un a engendré l’autre possèdent le
même nez ne s’explique pas par les gènes, même si
ceuxci entrent en jeu dans la fabrication du nez. Cela
s’explique par la tendance de la vie à reproduire le même
nez, selon les normes du schéma mendélien, c’est-à-dire à
mettre en jeu le système de fabrication des protéines, de
28 telle sorte que le même nez soit reproduit selon ce schéma.
La forme du nez n’est pas inscrite, de quelque manière que
ce soit, dans le génome. Celui-ci n’est pas une carte, un
planning, un programme. Il est seulement une pièce dans
un concert. Il ne code rien, même s’il est indispensable
qu’il rentre en action à un certain moment pour fabriquer
les protéines ad hoc, correspondant au développement et
aux signaux créés par l’organisme même.
Il nous reste à comprendre les lois de la vie, malgré les
divagations réductrices des Monod et autres
neuroscientifiques. On sera bien étonné quand on les verra
vraiment apparaître !


24 – Quelle chance qu’elle s’approche de moi, enlève
sa chemise de nuit et se mette à m’embrasser ! Je désirais
tellement faire l’amour avec elle, mais n’osais pas
entreprendre ou demander ou commencer quoi que ce soit.
Le problème de l’amour, c’est qu’il se déroule à la fois sur
le plan des comportements et sur celui des sentiments. Les
premiers ne suivent pas toujours les seconds ; ou plutôt ils
obéissent à une autre logique, dans laquelle le désir
n’intervient pas seul. Il y a aussi la paresse, la difficulté à
se mettre en marche, la difficulté à assumer de commencer
quelque chose qui va paraître insolite, la crainte de se
montrer actif, etc. Certes, le désir aide bien, et quelquefois
il suffit, mais pas toujours ! On n’est pas toujours au
mieux de sa forme, ou avec un désir tout de suite agissant,
ou sans être pollué par mille pensées dissipatrices.
L’amour, comme un animal pris dans un milieu encombré,
doit se frayer un passage, contourner des obstacles, ruser.
Notre conception de l’amour est trop irréaliste, trop
éthérée, trop idéale parce que nous ne l’intégrons pas dans
la vie – je veux dire dans la trame de la vie – comme le
fait de manger ou de dormir. Pourquoi ? Sans doute parce
que la charge du plaisir est trop grande pour pouvoir être
29 affrontée sans peur. On le fuit ou on l’idéalise, ce qui
revient au même.
On peut comprendre, par ce que je viens de dire, que
j’ai eu ce problème la nuit dernière. Je pense beaucoup à
cette amie avec laquelle ce problème n’existait pas, parce
qu’elle était toujours prête et toujours active. Une vraie
bombe, toujours prête à exploser ! Mais cela ne faisait pas
d’elle la femme de mes rêves, même si elle réalisait un
rêve. Ce n’est pas la seule chose qu’on demande à une
femme. Je demande autre chose à la femme avec laquelle
j’étais cette nuit !


25 – À côté de la plaque. Ils sont à côté de la plaque.
Cela ne les empêche pas d’être opposés et ennemis. Il y a
d’un côté les soi-disant novateurs ou démocrates, comme
ce monsieur Thélot, qui veulent le collège unique, que
tous les enfants soient longtemps mélangés, pour acquérir
ce qu’ils appellent les acquis fondamentaux, le socle
commun lire-écrire-compter, l’anglais, l’ordinateur ; et, de
l’autre, l’inévitable Finkielkraut, que j’appelle inévitable
parce que son infatuation, son conservatisme recuit le
rendent insupportable. Lui, il veut, avec les conservateurs,
le vieux système des enfants sériés, distribués, classés, qui
travaillent chacun de leur côté à se préparer à assumer
leurs rôles sociaux respectifs, bien hiérarchisés… Leur
aveuglement à la réalité, aux uns et aux autres, est
terrifiant. Quel que soit le programme auquel on soumet
l’enfant, pour son bien, que ce soit un programme de
mélange soi-disant démocratique ou de forcing
pédagogique pour en faire un chef, le résultat est le
même : nul. On le sait maintenant fort bien. La nullité des
savoirs et des connaissances, y compris dans la lecture et
le calcul, qui a été mesurée en bonne et due forme, rejoint
la hargne, la fermeture, l’incompétence sociale de ces
cadres qui nous gouvernent. Tant qu’on n’écoute pas
30 l’enfant, tant qu’il ne construit pas lui-même sa vie et son
avenir, on en fait un petit malheureux voué à la misère de
l’oppression sociale ou au vide de la domination.


26 – Il y a un paradoxe de l’amour. Si tu t’éloignes de
moi, si tu veux ta liberté, si tu t’autonomises, alors je ne
t’aime plus, alors que précisément je prétends t’aimer trop
pour accepter que tu t’éloignes. Ce n’est pas désir de
vengeance, comme on pourrait le croire, ou désir de punir,
mais beaucoup plus profondément ce qu’on pourrait
appeler l’économie de l’attrait. Si je t’aime essentiellement
parce que je veux quelqu’un qui soit à côté de moi et qui
me tienne compagnie, comme un dérivatif et une
occupation, alors il est normal que l’éloignement provoque
ce genre de réaction. À vrai dire, il ne s’agit pas
exactement d’une réaction, mais plutôt d’une diffusion de
la frustration. Le psychisme n’arrête pas de diffuser. On
envisage brusquement toutes les conséquences de cet
éloignement, même si elles ne sont pas réelles ou si elles
ne sont qu’anticipées, et on est horrifié. Et on rêve de la
séparation qui va vous mettre dans un état encore pire,
mais avec l’espoir de trouver enfin le bon chien fidèle, qui
restera tranquillement au pied de son maître.
Rassurezvous : ça existe.


27 – La femme de l’autre bout du monde, après les
problèmes qu’elle me fait concernant la vente de mon
appartement de Nice, comme d’exiger l’intervention d’un
autre notaire que le mien, en Argentine, en plus de mon
notaire français, lequel argentin exige la présence d’un
autre notaire français – ce qui fait trois notaires sur cette
misérable histoire –, cette femme donc m’écrit. « Je suis
désolée, dit-elle, mais c’était vraiment très, très, très
contraire à mon [souligné deux fois] intérêt de vouloir
31 vendre cet appartement en mon nom (toi, tu ne dois pas
payer une taxe de plus-value – moi, j’aurais peut-être dû la
payer, etc., etc., etc.). »
Et brusquement, je tombe sur le phénomène qu’on
appelle dans les livres de psychiatrie l’imposition de
pensée. Passons sur cette histoire de plus-value alors que
je lui ai expliqué plusieurs fois qu’il n’y avait aucune
plusvalue à payer, et que, de toute façon, s’il y en avait une, ce
serait moi qui la paierai, et venons-en au fait que je
voudrais soi-disant vendre cet appartement en son nom.
C’est comme si toute cette affaire, où je lui demande
précisément de signer une procuration, donc d’affirmer
son désir, puisqu’elle peut très bien ne pas la signer, toute
cette affaire donc ne dépendait que de moi et de ma
volonté… Son action à elle, son désir, sa volonté
disparaissent, sont effacés comme si je me substituais à
elle… C’est peut-être la réalité, je veux dire la réalité
subjective. Peut-être qu’elle vit tout cela comme si j’étais
tout-puissant, comme le bon Dieu à qui elle reproche de
faire à travers elle quelque chose qu’elle croit contraire à
ses intérêts alors qu’elle n’a qu’à accepter de toucher de
l’argent, rien d’autre… Mystère du psychisme humain !


28 – « Quand j’avais dix-onze ans, me dit Nicole, je
faisais partie d’un groupe de théâtre, à l’école, et j’adorais
le théâtre. Je faisais aussi partie d’un petit ballet, qui
m’intéressait moins mais dont j’aimais faire partie. Une
fois, à la fin d’une année scolaire, ce ballet a donné une
représentation et j’étais heureuse d’y participer. Ma mère
y assistait. Après la représentation, j’en parlais avec ma
mère et celle-ci me dit : “C’était un beau ballet, mais, toi,
tu étais le manche.” Je ne ris pas du jeu de mot, dit Nicole,
mais il m’a profondément marqué. À partir de ce moment
et jusqu’à l’âge adulte, je n’ai plus jamais fait de danse et,
encore maintenant (Nicole a une soixantaine d’années), je
32 me sens gauche quand je danse, même si j’ai, en grande
partie, surmonté ce handicap. Quand, étant adolescente, je
fus obligée de danser des danses de salon avec des
garçons, je leur marchais sur les pieds, et ils n’y faisaient
pas attention, parce qu’ils s’intéressaient à autre chose. »
Ceci pourrait être un sujet de réflexion pour nos chers
pédagogues adeptes des idées de messieurs Finkielkraut,
Debray et autres Ferry, qui sont pour les méthodes dures, à
l’ancienne, où on félicite au compte-gouttes et où on
n’hésite pas à blâmer pour apprendre à l’élève à se
corriger. Dans le cas de Nicole, il faut remarquer que, non
seulement elle perd l’intérêt pour l’activité, mais que,
confrontée de nouveau à celle-ci à l’adolescence, elle ne
retrouve pas son intérêt de jadis parce qu’elle est
persuadée qu’elle fait mal, ce dont elle n’a aucune preuve.
Ceci rejoint des conceptions que je suis en train
d’affiner. L’une d’elles est qu’un facteur déterminant pour
l’évolution de la personnalité est l’ensemble des emprises
subies dans l’enfance, de l’ordre des pressions
psychologiques. Celles-ci sont à distinguer des
interventions disciplinaires factuelles, destinées à parer ou
neutraliser un dérangement, un comportement gênant, un
désordre causé par le jeune. Les pressions psychologiques
utilisent comme menaces soit des atteintes à l’image de
soi, soit des violations d’idéaux, soit le retrait de l’amour
ou de l’affection, en vue d’empêcher l’accès à l’autonomie
ou à l’affirmation de soi du jeune dans un domaine donné,
de manière à perpétuer sa dépendance et sa soumission.
Ici, la mère de Nicole fait quelque chose de bien pire que
de lui dire « Tu n’iras plus à la danse ». Elle lui dit : « Tu
es une incapable, tu ne sais pas remuer ton corps »… Le
résultat est catastrophique.
La distinction entre les deux formes d’intervention
apparaît encore plus clairement si on rapproche de ce fait,
évoqué par Nicole, le rapport qu’eut cette même Nicole
avec une de ses deux filles. Celle-ci, étant adolescente,
33 voulait faire de la danse d’une manière professionnelle.
Nicole et son mari s’y opposèrent, prétextant le peu
d’avenir offert par cette profession. La fille se soumit à cet
argument technique qui ne mettait pas en question sa
valeur, son idéal ou l’amour de ses parents… Maintenant
qu’elle est adulte, elle n’arrête pas de faire de la danse
avec passion et talent. On peut comparer les deux attitudes
et les conséquences qui s’ensuivent…


29 – Quelle tristesse j’éprouve en lisant cette phrase de
Flaubert dans L’Éducation sentimentale : « Il y a un
moment dans les séparations où la personne aimée n’est
déjà plus avec nous. » C’est exactement ce qui se passe
avec Z., que j’aime toujours et qui m’aime toujours, mais
qui s’éloigne, s’éloigne… C’est comme un train ou un
bateau qui part. On agite les mains et la personne
disparaît… Et pourtant, ce n’est pas dramatique. On sait
qu’on est détaché et qu’on se détache. On sait qu’on est en
train de vivre autre chose et qu’on est déjà plus dans cette
histoire. On sait que l’avenir nous révèle de nouvelles
surprises. On sait tout cela… Faut-il parler de
refoulement ? Évidemment non, contrairement à ce
qu’affirme Rosenzweig qui veut voir le refoulement
partout. C’est tout au plus un effacement, comme une
brume qui se dissipe. La vie a de ces retournements, de ces
renouvellements, de ces rajeunissements… Quelle
merveille !


30 – Étonnant ce qu’une découverte nouvelle, une idée
nouvelle peut apporter d’éclairage, comme une pièce qui
se trouve brusquement illuminée grâce à des ampoules
électriques très fortes… Ceci se passe à travers cette
théorie que j’affine de plus en plus, qui pose l’influence
déterminante et ravageuse de l’intervention dépréciative.
34 Elle consiste, de la part du milieu, à présenter, représenter
l’activité de X comme une activité mauvaise,
intrinsèquement mauvaise, non pas parce qu’elle dérange
et qu’il faut la neutraliser, mais parce qu’elle porte en elle
un vice latent : elle viole un idéal reconnu (c’est une
honte…), met en péril la relation avec quelqu’un (je ne
t’aimerai plus si…), compromet l’avenir du sujet ou du
groupe (c’est une trahison…). La nocivité de ce type
d’intervention est profonde et puissante, non visible
immédiatement. Elle doit être révélée, mise en lumière. Le
sujet concerné ne peut qu’abandonner et haïr sa propre
conduite, car il veut l’approbation et la protection du
groupe, de l’entourage. Il ne peut se permettre l’exclusion,
le rejet.
Ceci explique sans aucun doute un phénomène sur
lequel je n’arrête pas de m’interroger depuis vingt ans : ma
totale absence de sexualité de zéro à vingt ans. J’ai
beaucoup réfléchi là-dessus. J’ai même participé à un
groupe où on travaillait sur un manuscrit de moi, écrit à
l’âge de trente ans, où je parle de ce phénomène.
Maintenant, je crois comprendre. Cela me paraît même
très simple.
La cause n’en est pas, comme je le croyais, les interdits
concernant la sexualité venant de mes parents, car il n’y en
avait pas, mais du mépris qu’ils avaient pour cette
conduite. Ce mépris passait naturellement parfois à travers
la parole, comme dans cet épisode que j’ai cent fois
raconté où ma mère me confronte avec des images
pornographiques que j’ai réunies avec bonheur et une
émotion énorme, chez mon oncle, et où elle me dit : « Ce
n’est pas toi, ce ne peut pas être toi qui as fait cela, une
chose pareille… » Et, naturellement, je dis que ce n’est
pas moi qui ai fait cela.
La plupart du temps, il n’y a même pas besoin de cela.
Tout chez mes parents, tout, disait qu’ils n’aimaient pas le
plaisir – je veux dire le plaisir des sens, pas celui de
35 l’esprit ou du cœur. Leur cadre de vie était triste, presque
lugubre. Je ne peux pas me souvenir de mon père ou de
ma mère en train de rire. Je ne les revois pas riant, en train
de rire, éclatant de rire. Il n’était jamais fait la moindre
allusion à la sexualité. Comme une chose qui n’existait
pas, qu’on ne trouvait pas dans l’univers…
On me dira que normalement, d’après mes théories, je
n’aurais pas dû m’en sortir tant l’atteinte était profonde.
Cela est vrai… Si je m’en suis sorti, c’est parce qu’à vingt
ans, étant chez les dominicains, j’ai compris, à travers une
nouvelle interprétation des évangiles, liée au mouvement
intellectuel des années de la guerre, la valeur suréminente
de l’amour. Ce mot magique a tout bouleversé en moi, m’a
retourné littéralement. Amour pour moi voulait dire aussi
amour sexuel. C’était l’amour total, où le corps
naturellement a sa place et sert de ciment. C’était l’amour
de madame Guyon. Je m’y suis mis et ça a marché…


31 – « Le vrai, dit Boileau, peut quelquefois n’être pas
vraisemblable. » Il pouvait très bien se contenter de
draguer les minettes par Internet, même de faire l’amour
avec elle, d’organiser des partouzes, de participer aux
forums sur Internet avec elles. Tout cela était concevable,
vraisemblable. Mais de là à monter de toutes pièces un
réseau de prostitution pour les minettes qui voulaient se
faire de l’argent de poche, de gérer ce réseau avec
intelligence, il y a un abîme. Non pas qu’il aurait dû se
dire qu’il utilisait des femmes à peine consentantes, car
elles étaient en fait tout à fait consentantes, et même ravies
de cette opportunité. S’il est vrai, comme le dit Victor
Margueritte, que ton corps est à toi, il n’y a rien de
répréhensible là-dedans.
Non, le problème est ailleurs. Le problème pour moi est
qu’un garçon de vingt ans a éprouvé de l’intérêt à mettre
des filles jeunes, mineures, dans le lit d’hommes adultes,
36 voire de vieillards. Quel travail ! Cette simple idée fait
frémir. On se représente la scène : « Mademoiselle (ou
Janine, Christine), vous avez rendez-vous avec monsieur
Dupont demain à 5 heures. » Ce travail d’entremetteur est
un travail de vieille femme… ou de voyeur. Oui, en
l’écrivant, je suis en train de dire de voyeur. De quelqu’un
qui ne veut pas se déranger, qui se contente de rêver,
d’imaginer ce qui peut se passer à côté, grâce à lui. Cela
lui correspond : cette immense paresse, cette mollesse,
cette nonchalance.
On dira : Mais tout cela s’explique par l’argent. Non, il
ne gagnait pas tellement d’argent. Peu de temps avant
d’être arrêté, il me demandait de l’aider, car réellement il
était dans la dèche. Non, c’était une déficience fantastique
d’énergie. Mais il avait l’énergie pour gérer cette
entreprise ? Oui, parce que cela l’intéressait. Mais faire
l’amour demande une autre énergie, une énergie d’un
autre ordre et plus profonde. Oui, c’est cela. Je ne le vois
pas conquérant une femme, faisant l’assaut d’une femme.
Il faisait l’amour par personne interposée, dans sa tête, et
les minettes le remerciaient…


32 – L’amour circule et passe de l’un à l’autre. Je lui
dis : « Même si je suis malheureux, étouffé par des
problèmes, je suis heureux parce que je pense à toi et je
t’aime. » Et elle me dit la même chose, comme en écho.
Mais c’est beaucoup plus qu’un écho.


33 – Étonné et satisfait à la fois par cette phrase de C.
Rogers : « Ce qui est le plus personnel est le plus
universel. » Montaigne le dit aussi d’une autre façon :
« l’humaine condition ». Je le sens aussi à travers tout ce
que j’écris. Mais quelle est la raison de cela ? Le
mécanisme est peut-être ce que dit Rudolf Arnheim dans
37 ce livre saisissant : Vers une psychologie de l’art. Il
montre que la perception atteint d’emblée des structures,
même sous ses formes les plus rudimentaires, sans qu’il
soit besoin de faire appel aux souvenirs ou de se référer à
des objets connus antérieurement. D’emblée, nous
atteignons des Gestalt. Ce sont elles qui sont porteuses de
déformations et d’altérations qui constituent la vie même.
Ce sont des matrices. Quand j’aime, je mets en place un
dispositif dans lequel va se couler une multitude de
sensations et de sentiments, comme dans un vase. Mais le
vase est le même. C’est le Graal.


34 – Le grand Satan – terme par lequel on m’a désigné
autrefois – a mal au genou. Ce mal de genou que je
croyais terminé se réveille, me remettant en face de ma
faiblesse et de ma contingence. Derrière ou à côté, il y a
cette idée lancinante qui nous a occupés une partie du
week-end, concernant cette chose horrible qui arrive à ce
jeune ami, incarcéré pour avoir organisé un vrai réseau de
prostitution avec des filles jeunes, mineures légalement
(mais non sexuellement), qu’il offrait à des hommes à
travers Internet.
Toute ma réflexion s’est polarisée sur lui et sur les
motifs, raisons, sentiments qui l’ont poussé à faire cela.
Parmi les causes, il y a incontestablement l’éloignement
dans lequel on a tenu ce garçon par rapport à moi et, plus
généralement, la distance que tout le monde établissait par
rapport à moi, qui étais considéré comme le grand Satan,
l’homme à ne pas fréquenter. Cela est venu initialement
surtout de sa grand-mère, la première, qui a d’abord créé
cette situation par rapport à ses deux filles. J’étais censé
les perturber – c’est le mot qu’elle employait –, les
déstabiliser. Le résultat, c’est que ces deux filles se sont
éloignées de moi, pas seulement physiquement, mais
surtout psychologiquement. J’ai du mal à reconnaître en
38 elles, à retrouver en elles ce que je crois être l’ensemble
des choses qui me valorisent et me font vivre : l’étude, la
réflexion, les convictions, l’aptitude à résister aux idées
reçues et aux pressions psychologiques.
Or, c’est précisément ce qui a manqué à cet ami. Il
était, comme sa mère, extrêmement brillant pour
organiser, gérer, traiter les informations, entreprendre, et,
quand il eut vers vingt ans ses premières exigences
sexuelles, il se mit à fréquenter des minettes qui excitaient
son imagination sans l’obliger à s’engager, minettes qui
recherchaient avidement un moyen de se faire de l’argent,
à qui il proposa, pour les satisfaire, de leur livrer des
messieurs qui ne demandaient que ça. Apparemment, il
était extrêmement performant dans la gestion de cette
entreprise. Il manifestait là les mêmes qualités qui en
avaient fait une vedette dans les jeux télévisés où il en
était arrivé à gagner des voitures rien qu’en devinant leur
prix.
Par contre, il n’avait pas d’intérêt pour des choses qui
occupent les jeunes : la politique, la vie sociale, les amis,
la lecture, l’étude. Toutes ces choses, qui l’auraient
évidemment détourné d’une aide ciblée aux minettes en
quête d’argent. Il était plongé dans une espèce
d’entraînement mécanique où la part de jeu n’était pas
négligeable, où il rusait avec la police et jouissait d’un
prestige qu’il n’avait jamais connu.
Où réapparaît le grand Satan, qui, s’il l’avait connu, lui
aurait ouvert d’autres voies et permis de vivre certaines de
ses pulsions autrement qu’il ne l’a fait.


35 – Je reviens sur une chose que j’ai dite
précédemment par rapport à mon ex-femme argentine, à
l’autre bout du monde, à savoir qu’elle manifestait ce
qu’on appelle en psychiatrie direction de l’esprit,
c’est-àdire la croyance que quelqu’un – moi en l’occurrence –
39 aurait le pouvoir de manipuler son esprit de l’intérieur,
directement. Et, brusquement, je crois comprendre le
mécanisme qu’il y a derrière. On pourrait penser à un
mme compliqué de pouvoir mystique ou magique,
mais je crois que c’est exactement le contraire.
Il me semble que cela s’explique très bien à partir du
mécanisme de robotisation qui est le suivant. Si on se
place au point de vue des purs comportements, sans faire
référence aux intentions, on peut affirmer que quelqu’un
qui déclenche, grâce à ses paroles ou autrement, une
action qui m’appartient, a entièrement pouvoir sur moi, si
on ne tient aucun compte des processus internes qui chez
moi aboutissent à l’action et, chez l’autre, aux processus
internes qui aboutissent à sa proposition, à son
intervention ou à ses pressions. On dit seulement : Ceci (le
comportement extérieur de l’autre) a produit cela (l’effet
chez moi), donc ceci est l’origine, l’unique responsable de
cela. Mon acte n’est qu’un effet voulu par l’autre.
Derrière cela, il y a une vision totalement mécaniste,
mécanique de l’activité humaine, que j’appelle
robotisation. Cette activité fonctionne comme un moteur
de voiture, sans qu’il y ait rien d’autre que les parties
visibles du moteur. La subjectivité n’existe pas. Et il est
vrai qu’on ne la voit pas. Mais on ne voit pas non plus les
molécules et les atomes. Un exemple de ceci est la
réaction qu’eut un de mes amis récemment, après que
quelqu’un, dans une réunion, eut déclaré avec raison qu’il
ne fallait pas confondre toutes les formes de violence, car
la violence qui est seulement une conséquence et non
voulue par son auteur n’est pas assimilable à la violence
voulue, recherchée, comme un objectif. À quoi mon ami,
dans une perspective très gauchiste et pour moi
paranoïaque, me fit remarquer que les exclus sociaux
d’Amérique latine (il est latino-américain), qui subissent
l’oppression des classes dominantes, se moquent bien de
savoir si l’oppression qu’ils subissent est voulue ou non
40 par ceux qui l’exercent. Il avait tort. La différence est
considérable.
La robotisation est un état psychologique qui s’installe
dans l’enfance et l’adolescence et qui est un effet de
l’éducation. Elle consiste à ne pas percevoir les états
internes des partenaires sociaux, de telle sorte que ceux-ci
sont vus comme de pures machines, donc terrifiants. La
seule chose qui puisse en effet moduler, relativiser la
nuisance et la puissance de l’Autre est l’ensemble de ses
motivations et de ses idées. Celles-ci ont des causes
assignables, des origines dans le milieu, donc sont
modifiables et surtout elles sont, le plus souvent,
infiniment plus nuancées et incertaines que les
comportements qu’elles produisent. Guillaume II par
exemple, au moment du déclenchement de la Première
Guerre mondiale, était contre la guerre. Celle-ci lui faisait
peur et il ne la voulait pas. Il l’a pourtant faite, avec
d’autant plus de vigueur qu’il devait combattre contre
luimême.
Ceci veut dire – conséquence capitale – qu’il faut
distinguer, voire opposer, le fait initial d’être privé de
certaines perceptions, ici la perception de la subjectivité –
perception qui normalement amène beaucoup de plaisir –,
avec la réaction qui s’ensuit, qui consiste à voir comme
des méchants absolus ceux qui s’opposent à moi ou qui me
nuisent, dont j’ignore ou méconnais les motifs. La peur et
les réactions de défense qu’ils déclenchent ne sont pas
premières, ne permettent pas par exemple de définir un
caractère et une personnalité. Ce qui est premier et
fondamental, c’est la frustration – je veux dire la
frustration de ne pas pouvoir profiter du spectacle
subjectif. La réaction face à ce qu’on croit être de la
méchanceté, réaction de panique et de condamnation, est
en réalité une déficience, une cécité. L’homme qui juge est
un impuissant.
41 Allons plus loin, jusqu’à l’éducation. À mon sens, cela
provient d’une impossibilité pour le jeune d’aller en
dehors du milieu familial, d’aller s’impliquer avec d’autres
et de se frotter vraiment à d’autres. Le milieu fonctionne
comme une prison. Le barrage opéré par le milieu ne
consiste pas seulement à brandir des sanctions et des
menaces, mais à opérer des pressions reposant sur l’amour
pour les proches et des choses du même genre. Toute
tentative pour s’éloigner des proches est représentée
comme une trahison. Le jeune ne souhaite pas perdre
l’amour de ses proches. Il ne souhaite pas trahir. Le
résultat est sa robotisation : il ne peut acquérir aucune
expérience de l’Autre ; l’Autre est un objet…


36 – Ma vision de la psychothérapie se modifie, se
précise. Je n’ai jamais été freudien et je ne suis plus
rogérien. Je ne crois plus que la thérapie consiste à susciter
en soi des idées, issues d’interprétations, ou bien des
prises de conscience, preuves d’une congruence
nouvelle… Non, elle consiste à établir un nouveau rapport
avec la réalité, un rapport plus fort, plus lucide, plus total.
Dans ce rapport, qui naît de l’expression de soi-même, le
mécanisme de stimulation joue un rôle fondamental.
L’expression de soi étend le champ des stimulants. Je vais
être stimulé par tout ce qui se trouve apparenté à ce que
j’exprime, donc par un plus grand nombre de réalités. Une
fois stimulé, je vais pouvoir simplement me délecter de
cette réalité qui me stimule, en pensant à elle, en
l’analysant ou en la regardant, ou je vais découvrir une
nouvelle manière de m’insérer dans la réalité, ou je vais
découvrir de nouvelles orientations. Un contact différent
est rendu possible avec la réalité… Le thérapeute
luimême rentre dans ce processus. Lui aussi provoque en moi
des réactions, des sentiments, des idées, qui à leur tour
tournent en moi et se mettent à germer. Je vais penser au
42 thérapeute, l’intégrer dans ma subjectivité. Il va devenir
une partie de moi-même, non pas un représentant de mon
père, comme le voudrait le freudisme, mais un personnage
en moi, qui va me parler et me dire ce qu’il a à dire, en
rapport avec ce qu’il est, avec son style et ses
convictions… La thérapie est une expérience de l’Autre.
Ce n’est pas l’intégration d’un savoir interprétatif (Freud)
ou l’émergence d’une connaissance de soi-même qu’on
aurait refusée (Rogers)…


37 – Je repense à ce problème que j’ai eu après que
cette femme m’eut fait une objection à la théorie que je
venais de développer dans une assemblée générale. La
théorie en question, qui est devenue pour moi une
quasicertitude, je l’appelais autrefois théorie de la
compensation, et je l’appelle maintenant théorie de
l’irradiation. Il s’agit du fait que les expériences heureuses
et hédoniques neutralisent, réduisent, compensent les
expériences malheureuses, et aussi l’inverse, en sens
contraire. Je préfère dire maintenant que les expériences
heureuses irradient les expériences malheureuses et que
les expériences malheureuses irradient les expériences
heureuses (en fonction de la force plus ou moins grande
des unes et des autres). Cela fait appel à une capacité que
possède le psychisme de diffuser et de se répandre.
Je développais donc cette idée dans une réunion
plénière, en disant qu’une attaque contre moi venant d’une
personne que j’aime m’est moins pénible qu’une attaque
venant d’une personne qui m’est indifférente ou qui m’est
étrangère. L’amour fait pour ainsi dire avaler la pilule,
efface le traumatisme. E. s’exclama alors que, pour elle,
c’était le contraire. « Une attaque venant d’une personne
chère, dit-elle, est vécue par moi comme une trahison ou
une tromperie, ce qui n’est pas le cas si elle vient de
quelqu’un d’autre… »
43 Je fus désarçonné par cette remarque qui me parut juste
et à laquelle je ne sus comment répondre. J’y repense
maintenant, reprends le problème et suis heureux d’y voir
clair.
Tout d’abord, il est normal qu’une attaque venant d’une
personne chère nous touche plus qu’une attaque venant
d’un étranger. Étant donné les liens qui existent avec cette
personne, ceux-ci aggravent la blessure, car ces liens sont
menacés. Mais ceci n’est que passager et relatif. En réalité,
malgré cette aggravation, la loi que je propose reste vraie.
Finalement, après une étape dure à passer, les choses se
rétablissent et la réparation s’ensuit, qui n’existerait pas
avec un étranger.
Quand ma fille aînée salit ma réputation devant un
tribunal au moment de son divorce pour pouvoir gagner à
coup sûr, cela déclencha chez moi une grande douleur,
d’autant plus grande qu’elle était précisément ma fille.
Mais au bout d’un certain temps, je lui pardonnai, j’oubliai
et j’ai maintenant un bon rapport avec elle. Allons plus
loin : il existe des situations extrêmes où la peur par
rapport à quelqu’un de proche atteint un maximum,
justement parce qu’il est proche, et où pourtant la
confiance se rétablit et fait accepter le pire. Un grand
nombre de grands criminels, y compris de criminels
sexuels, comme Dutroux en Belgique, Landru en France,
certains serial killers aux États-Unis, étaient mariés ou
avaient une amie, et leur compagne leur était attachée,
même si elles n’ignoraient pas la nature de leurs activités.
L’amour fait vraiment accepter l’inacceptable,
probablement parce qu’il permet d’avoir de la personne
une autre vision que celle de la victime – une vision plus
positive, plus tendre.
Pour prouver valablement ma thèse, on peut comparer
le même genre d’ennui ou de dommage, subi d’un côté par
une personne aimante, empathique et ouverte et, de
l’autre, par une personne indifférente. La douleur ou la
44 peur déclenchée est-elle réduite dans le premier cas grâce
à une irradiation positive ?
Le meilleur cas qu’on puisse examiner est celui du
racisme. La catégorie ethnique rejetée dans le racisme, à
cause des ennuis qu’elle cause, se trouve le plus souvent
dans le même rapport objectif vis-à-vis de ceux qui sont
racistes que vis-à-vis de ceux qui ne le sont pas. Les juifs,
par exemple, installés depuis des siècles dans les pays
occidentaux, avaient le même comportement vis-à-vis de
tout le monde, avec des aspects positifs et négatifs. Certes,
ils étaient spécialisés dans les affaires d’argent, ce qui les
rendait parfois avares et rapaces, mais en même temps ils
apportaient aux peuples au milieu desquels ils étaient les
ressources de leur grande intelligence et de leur capacité
de gestionnaires. La manière dont ils étaient reçus et
perçus par ceux qui les fréquentaient dépendait en réalité
surtout des capacités empathiques et amicales de ceux-ci,
beaucoup plus que des caractéristiques qu’ils possédaient
objectivement.
Ceux qui souffraient d’eux et les voyaient comme des
gens dangereux et qui s’en méfiaient, donc qui avaient
peur d’eux et qui les persécutaient, n’étaient pas ceux qui
pâtissaient de leur présence, mais ceux qui ne pouvaient
concevoir que des étrangers puissent leur être favorables,
étant extérieurs à eux, avec des intérêts divergents et des
idées différentes. Ils avaient la mentalité de Drumond, qui,
dans La France juive, ne manifeste pas une incapacité
seulement à saisir la réalité historique, mais surtout à
s’intéresser à une communauté qui n’est pas la sienne. Son
absence d’intérêt pour l’Autre l’aveugle et l’amène à
déformer à chaque page la réalité, à multiplier les
mensonges et les contrevérités, à voir les choses de
l’extérieur, à travers des ragots et des anecdotes douteuses.
Le juif fait peur à Drumond parce que celui-ci n’a pas
accès à autrui, pas plus au juif qu’à n’importe qui, comme
45 un homme qui a peur de l’eau parce qu’il ne sait pas
nager.
À l’autre extrême, ceux qui, comme Zola, acceptent les
juifs ne sont pas particulièrement en rapport avec eux mais
ont une attitude générale fondamentalement différente.
Les juifs les intéressent parce qu’ils sont intéressants. Ces
défenseurs des juifs sont capables de percevoir, sentir et
ressentir des êtres humains pour eux-mêmes,
indépendamment des nuisances ou des avantages qu’ils
peuvent apporter. Ils les voient de l’intérieur et non pas de
l’extérieur. D’où il résulte que leurs qualités et leurs
défauts sont secondaires. Ils ont un esprit, un cœur, une
âme vibrante et émotionnelle, comme tout le monde, et
ceci suffit pour qu’on les considère comme des humains à
part entière, et qu’on passe éventuellement sur les conflits
qui peuvent survenir avec eux, nés de la distance existante.
Il y a vraiment compensation, irradiation. Mon voisin juif,
qui peut certes me poser des problèmes du fait de ses
réactions différentes des miennes, me plaît par son
originalité même, par sa différence même. Je sais qu’il
n’est pas comme moi, et c’est tant mieux !


38 – Le foyer désuni, tarte à la crème de la psychologie
clinique, type d’explication à la mode, a la vie dure,
malgré tous les démentis. Aucune enquête sur les
délinquants, criminels, psychotiques, etc., ne prouve que
ce soit un facteur décisif, même s’il apparaît avec une
fréquence légèrement plus grande que le facteur contraire.
Son apparition incertaine prouve que le facteur décisif est
en réalité un autre, qui peut se trouver favorisé par la
présence de celui-là. Ce facteur décisif, on le connaît
maintenant : c’est la fermeture du milieu familial sur
luimême, la clôture sociocognitive. J’en ai déjà parlé.
Pourtant, le foyer désuni a la vie dure. « Vous avez eu
des problèmes de divorce ? », dit à mon amie l’avocate de
46 son fils inculpé en la regardant dans les yeux avec un air
entendu. Ceci rend mon amie furieuse, à juste titre, car les
problèmes de son fils sont apparus au moins quinze ans
avant son divorce…
L. me dit qu’à son avis les problèmes de Z. sont dus au
fait que sa mère couchait avec son beau-père au moment
où son mari, donc le fils de son amant, était prisonnier en
Allemagne, etc.
D’où vient cette idée résistante, coriace ? Peut-être de
l’utilisation d’un type de raisonnement par analogie,
extrêmement répandu, qui peut se résumer ainsi :
l’anormal entraîne l’anormal. Si je trouve de l’anormal
quelque part, cela doit s’expliquer par un anormal
antérieur, constaté et repéré. C’est la magie sympathique
des primitifs, si bien analysée par Frazer. Le mécanisme
d’association, si riche pour ouvrir sur la réalité, se trouve
assimilé à un processus logique, c’est-à-dire à quelque
chose qui coupe de la réalité puisqu’il appartient à un autre
domaine… C’est une forme de rationalisme, de dérapage
de la raison.


39 – Oui, j’en avais marre hier de tout ce que je vis et
subis depuis un an : l’affaire des psychothérapeutes dans
laquelle un fou politicien se croit capable de supprimer
d’un trait de plume une des professions les plus vivantes
de notre société, les démêlés avec cette folle d’Argentine
qui me crée les pires ennuis sous prétexte que je lui dois
une somme importante à laquelle moralement elle n’a pas
droit, et enfin ce jeune ami, mis en prison pour avoir aidé
des filles jeunes à se procurer de l’argent en faisant
l’amour. Impression de trop, d’excès, de ras le bol ! Cette
époque de trouble général serait-elle aussi une époque de
trouble privé, comme par une espèce de loi
d’harmonisation ? Il faut cultiver notre jardin, disait
Voltaire… En serai-je capable ?
47

40 – Thérésa devait venir à Paris cette semaine pour me
voir et en a été empêchée. Nicole se montre déçue.
« J’aurais aimé, me dit-elle, voir comment je réagis,
étudier phénoménologiquement mon comportement dans
cette occasion. » Je comprends cela. Moi aussi, mes
propres sentiments de jalousie me surprennent et
m’interrogent. Normal, mon cher Watson, diraient les
imbéciles entendus que je connais. La jalousie est
normale, ultranormale…
Oui, mais pourquoi est-elle normale ? Pourquoi ce
retournement bizarre quand je passe de mon point de vue
propre au point de vue de l’autre. Moi-même, quand je
vais vers d’autres femmes, je ne sens pas que je m’éloigne
de la femme avec qui je suis, si je l’aime, et même souvent
je m’en rapproche de ce fait. Pourquoi est-ce que je me
sens si atteint, si déstabilisé, quand l’autre, partenaire ou
non, regarde ailleurs ? La loi qu’on invoque sans cesse, à
savoir qu’on projette sur l’autre ses propres sentiments, ne
joue pas ici… En fait, le retournement des points de vue
change tout. Ce que je ressens moi-même, c’est moi qui le
vis, le subis, le digère : ce que l’autre vit m’est extérieur,
étranger, même si je suis fortement impliqué avec lui (ou
elle). Les perspectives ne sont plus du tout les mêmes. Là
où je vis du plaisir, l’autre assiste, terrifié, à l’apparition
d’un possible plus ou moins lointain, mais réel si je puis
dire, qui est le fait de pouvoir être quitté…
Comment rétablir la balance, faire que l’autre vive cela
aussi en termes de plaisir ? Je ne vois qu’une solution : pas
seulement la communication, mais le partage, le partage
du plaisir. La partouze en quelque sorte ? Non, pas
exactement, car la partouze ne fait pas partager les
sentiments de l’autre, mais le gâteau, si je puis dire… Cela
peut être encore pire… Il faudrait trouver un moyen de
faire rentrer l’autre dans son vécu intérieur, dans ses
48 fantasmes, dans ses envies, dans ses ravissements.
Peutêtre que cela est possible !


41 – Aujourd’hui, le petit Bush a pratiquement été réélu
à la présidence des États-Unis. D’une certaine façon, cela
me convient. Je n’aurais pas voulu que Kerry, qui est un
homme très estimable, ait été obligé de gérer la fin de cette
guerre ignoble. Et puis, il est bon que ces excités aillent
définitivement dans le mur, comme Hitler en 1945,
exactement soixante ans après. Cette correspondance de
date est troublante. J’ai toute une théorie là-dessus.


42 – Sentiment d’impuissance, d’extériorité quand cette
douleur au genou reprend, comme quelque chose qui ne
marche pas, qui n’obéit pas. Mais le corps n’est pas un
esclave. Il a sa liberté. Il faut lui parler, l’apprivoiser. Il y a
un dialogue avec lui. J’étais tellement heureux et fier de
pouvoir courir pratiquement tous les jours. Mon corps
m’enlève ce plaisir, comme pour dire : tu dois tenir
compte de moi, tu ne peux pas faire ce que tu veux.


43 – À nouveau ce problème du mal que je retrouve
avec cet ami grec, mais, comme toujours, avec des mots
nouveaux…
Non, le mal n’est pas une bonne chose, sous quelque
forme qu’on l’envisage, contrairement à ce que pense
Cyrulnik ! Il pourrait être une bonne chose à cause de
l’endurance qu’il exige et qu’il induit, mais cette
endurance n’est pas nécessaire en soi. Elle n’existe qu’à
cause du mal et n’a pas de sens en dehors de lui… Il
pourrait être une bonne chose à cause des compensations
qu’on trouve pour lui faire pièce, pour le contrecarrer.
C’est ainsi qu’on le justifie souvent, quand on met en
49 avant, sans cesse, dans une certaine psychologie, le fait
qu’on cherche le plaisir, la satisfaction pour pouvoir
supporter la frustration et la douleur – théorie du plaisir
comme réduction de tension. C’est une des idées du
freudisme.
Mais ce n’est pas vrai ! Un état euphorique donné ne
peut servir de compensation, ou d’irradiation, que s’il
existe avant la douleur qu’il compense, comme un
instrument qui est déjà là, prêt à servir.
Mais alors, me dis-je, pourquoi le mal existe-t-il ?
Pourquoi la souffrance, qui n’est évidemment pas un
signal d’alarme, existe-t-elle ? Pourquoi ces ruminations
infinies sur nos malheurs et nos douleurs ? Pourquoi cette
réapparition, au cœur de nous-mêmes, dans nos images et
nos représentations, de cet adversaire impitoyable ?
D’autant plus que c’est le propre de l’homme. Lui seul est
le théâtre de ce phénomène incroyable du mal qui remonte
pour ainsi dire au centre de lui-même et qui occupe le
terrain, triomphalement…
Je ne vois qu’une solution, une seule : que l’homme
soit le seul qui ait à anéantir cet ennemi, qui ait à le
supprimer, à trouver des moyens pour le faire, non pas par
la seule compensation, mais réellement. L’homme serait
condamné à la gloire, à la victoire, à l’œuvre de saint
Michel. C’est peut-être la signification de Satan.


44 – « Il ne mange que ce qu’il a décidé », dit la mère
en parlant de l’enfant qui est là présent, qui a une dizaine
d’années et qui a en effet de gros problèmes par rapport à
la nourriture. Cela veut dire implicitement que l’enfant
devrait s’en remettre à sa mère pour savoir ce qu’il doit
manger – s’il est un bon enfant qui ne décide pas
luimême de cette chose éminemment personnelle qu’est la
nourriture qu’il désire ou dont il a besoin. On touche là
directement, pour ainsi dire expérimentalement, la
50 manipulation psychologique ou ce que j’ai appelé
antérieurement la dépréciation. Le sujet est annulé pour
ainsi dire dans sa capacité à décider ce qui est bon pour
lui, ce qui lui convient et lui fait plaisir ; il ne peut pas
avoir une opinion là-dessus ; cela lui est impossible. Et
l’enfant ne peut que croire sa mère, qui, elle, sait, qui a le
savoir… Le fait qu’elle dise en l’occurrence que l’enfant
ne mange que ce qu’il a décidé (de manger) prouve que
cet enfant résiste, tient tête, entend affirmer ses désirs. Et
pourtant il ne mange plus, vire à l’anorexie. Pourquoi ? On
peut faire l’hypothèse que la guerre qu’il est obligé de
mener contre sa mère à chaque repas l’épuise, lui enlève le
goût de manger. À l’étape suivante, il capitulera, cessera
complètement de manger et connaîtra des états encore
pires… Vouloir et savoir manger exigent toute une
recherche, toute une expérimentation, qu’on ne peut faire
que si on est assez libre de ses mouvements, assez sûr de
soi, ce qui devient impossible dans un contexte de
harcèlement incessant. On tombe dans ce que Pérez et
Mugny appellent la paralysie sociocognitive, état de celui
qui se range et obéit et qui, de ce fait, n’a plus la force et
l’audace d’expérimenter, de vouloir… Cela explique, très
probablement, la quantité d’enfants qui adorent les
MacDo, alors que leurs parents sont des fins gourmets, des
gastronomes éprouvés. On leur a trop dit ce qu’ils devaient
manger, ce qui était bon pour eux…


45 – « Il va croire que tout lui est dû », déclare cette
mère de famille à qui on parle d’un jeune qui demande
qu’on lui offre un ordinateur et qui est bien prêt de
l’obtenir… Il existe en effet des gens qui pensent que tout
leur est dû. Ce sont en général des gens qui ont subi toute
une évolution complexe qui les amène à considérer qu’il
serait terrible que l’entourage ne se mette pas à leur
service, étant donné les menaces qui pèsent sur eux, la
51 malveillance dont ils sont l’objet… Ce n’est pas le cas de
tout le monde
Ce n’est en tout cas pas parce que quelqu’un demande
quelque chose avec insistance qu’il considère pour autant
que tout lui est dû… Ce n’est pas non plus parce qu’on
satisfait sa demande à un certain moment qu’il va se
mettre à penser que tout lui est dû… Je rencontre de plus
en plus partout cette psychologie de pacotille qui consiste
à attribuer une valeur causale à un acte ou un événement
psychologique, sous prétexte qu’il présente une analogie
avec un autre acte auquel il est plus ou moins lié… La
demande avec insistance se retrouve chez celui qui a un
fort désir de quelque chose comme chez celui qui exige
que l’entourage soit à son service. Faut-il assimiler l’un à
l’autre ?
Je milite pour une attention beaucoup plus soutenue
aux vraies motivations et attitudes des gens… Autrement
dit, introduire la rigueur dans le domaine des sciences
humaines, de la psychologie, comme on l’a fait pour les
réalités matérielles. Personne ne dira plus qu’on peut sans
danger mettre une prise électrique dans l’eau ou des
choses de ce genre. Il faut en arriver au même degré de
vérité.


46 – Deux personnes me racontent presque en même
temps l’histoire de cette femme gourou indienne qui
réussit à rassembler des foules importantes, lesquelles
n’ont d’autre but que de la regarder et de se faire
embrasser par elle, un par un. Ils sont tous là, assis les uns
derrière les autres, et ils ont pris un ticket, comme à la
gare, pour pouvoir être appelés les uns après les autres. Ils
passent des journées, des nuits à attendre. Quand c’est leur
tour, ils doivent encore se soumettre à tout un rituel, avec
des lignes à ne pas dépasser, etc., pour pouvoir être pris
dans les bras de cette femme quelques secondes…
52 Hallucinant… Je n’en crois pas mes oreilles… J’ai
évidemment envie de rire, de me moquer, mais à quoi
bon… Il y a des gens qui attendent ça, vivent de ça…
Difficile à comprendre… Pourtant il y avait, ou il y a cela,
dans le christianisme… Quand par exemple l’hostie est
élevée par le prêtre sur l’autel et que les fidèles baissent la
tête… L’important est ce que j’y mets… J’ai vécu cela
dans ma période religieuse, mais je n’arrive plus à
comprendre… Il me semble que je veux maintenant du
plus substantiel, du plus palpable et du plus solide… Les
symboles ne m’intéressent plus. Ils sont trop vides. Je ne
peux les remplir que de moi-même et je me connais trop.
Je veux qu’on me donne quelque chose, qu’on me
remplisse. Je ne veux pas avoir à me remplir moi-même.
J’aime trop la réalité et ces choses sont faites pour
échapper à la réalité…


47 – Oui, c’était un rêve, un vrai rêve. Et pour moi
aussi, c’était un rêve. Difficile de décrire un rêve, par
définition impalpable, insaisissable. En réalité, c’était trop
plein, trop dense, comme une nourriture riche. Bien sûr, il
y avait son corps, nos corps, peu de sexualité finalement,
mais peu importe. Chaque rencontre amoureuse est une
expérience. Un baiser sur la bouche inattendu, où tu
touches l’autre dans son intime, au fond de lui-même. Je
crois que c’est ça : un toucher de l’autre, unique,
irremplaçable…


48 – « Comme c’est ton jeune ami qui a fait cela, dit
K., je peux comprendre et accepter. » Ce qu’a fait mon
jeune ami, on le sait, est d’avoir permis à des minettes de
se faire de l’argent de poche en se prostituant, chose qui
peut apparaître terrible, mais qui a naturellement une
logique dont j’ai déjà essayé de parler… « Cependant, dit
53 K., s’il s’attaquait à ma fille (qui a actuellement douze
ans), je le massacrerais. » C’est le mot qu’elle emploie.
Mot terrible, mais tellement évocateur… Deux choses
peuvent être remarquées à ce propos. La première, c’est le
changement d’attitude quand on passe d’un individu
connu, d’une manière plus ou moins intime, à un individu
inconnu. Le deuxième est automatiquement un salaud.
Cela rejoint mon idée que la connaissance empathique de
l’autre réduit la peur qu’il engendre malgré le fait, que j’ai
déjà signalé, qu’il peut produire un choc plus intense. On
sait comment il fonctionne et cela rassure… La deuxième
chose est le fait que la fille en question, quand elle aura
quatorze ou quinze ans, ne sera pas autorisée à faire de son
corps l’usage qu’elle voudra si celui-ci n’est pas approuvé
par sa mère et par la société. Son corps ne lui appartient
pas, comme dirait Victor Margueritte. On peut tolérer
qu’une fille se marie avec l’espoir d’être soutenue
économiquement par un mari aisé, ce qui peut équivaloir à
de la prostitution, mais non qu’elle ait une relation
passagère, beaucoup moins impliquée, avec un homme qui
la paie… Toujours cette assimilation d’une réalité à une de
ses formes particulières, pour peu que cette forme fasse
peur ou horreur… Bien sûr que la prostitution peut
s’accompagner de violence et de contrainte, mais pourquoi
la réduire à cela ? Henri Miller avait raison de dire que la
prostitution est un métier honorable. Après tout, la libido
fait ce qu’elle veut et va où elle veut. Ce n’est pas
monsieur Sarkozy qui va nous dire ce qu’il faut en faire…


49 – Il y avait trente personnes d’un côté, dans ce café,
trente personnes qui se réunissent régulièrement une fois
par mois, et qui discutent, avec une animatrice et, à côté, à
dix mètres de là, quatre personnes qui faisaient un bruit
d’enfer, très éméchées et excitées, poussant de grands cris,
riant aux éclats, etc. Naturellement, impossible de
54 discuter. Nos voix étaient couvertes. Il fallait crier pour se
faire entendre. Face à cela, je prends mon air le plus
aimable et je leur dis : « Soyez gentils, allez un peu plus
loin… » C’était possible. Le café était pratiquement vide,
en dehors de nous et d’eux… Cela n’a aucun effet… Le
résultat est que nous sommes obligés de cesser la
discussion, de décider d’arrêter et de nous retirer… Une
des filles du groupe, nous voyant partir, vient vers nous et
se met à nous faire un discours dans lequel elle nous
explique que nous sommes des vieux cons qui ne
cherchent qu’à empêcher la jeunesse de se réunir et de
s’amuser, de vieux cons croulants qui viennent se
réchauffer entre eux et se réconforter… Situation classique
et intéressante, dans laquelle l’agresseur devient l’agressé,
la malheureuse victime, et se met à injurier celui qu’il a au
départ agressé comme si c’était lui le méchant, le
coupable. Explication fréquente des événements criminels.
Le meurtrier voit dans les yeux de celui qu’il attaque le
mépris ou la peur ou la colère qui s’adresse à lui, et il ne
peut supporter cela. C’est un miroir qui lui est tendu. Il tue
pour faire cesser cette confrontation…


50 – Tout bouleversé je suis après la conversation avec
cet homme… Tristesse, colère, toute ma vie qui défile,
rapports avec ma fille qui, à seize ans, me rejette et que je
ne reverrai pratiquement plus durant vingt ans, rapports
avec ma première femme qui a joué ce jeu affreux avec
moi qu’elle présente comme le diable, le grand Satan…
Mon petit-fils déclare à propos du mari de ma première
femme, l’homme avec lequel elle s’est remariée : « C’est
mon vrai grand-père. » Je suis atterré… On te jette dehors.
On te met à la porte et l’enfant, qui n’y voit que du feu, dit
que cet homme, qu’on a foutu dehors et calomnié, n’existe
plus. Non, il n’existe tout simplement plus. C’est vrai.

55
51 – Il faudrait comprendre ce que c’est exactement
que cet individu que Sartre appelait le « salaud ». A priori,
cela me répugne d’utiliser cet adjectif, mais c’est vrai, ça
existe… Il y a des salauds. J’en ai rencontré trois cette
année 2004 qui va se terminer : le dénommé Accoyer,
mon ex-femme argentine et ma première femme. Leur
nature de salauds réside dans le fait qu’ils se protègent en
détruisant, comme des bulldozers. Le premier bousille les
psychothérapeutes : il ne faut plus qu’ils existent, ce sont
des charlatans, ils doivent exhiber des diplômes. La
deuxième bousille cet homme qui vient vers elle en lui
promettant une somme d’argent à laquelle elle n’a
moralement pas droit, mais qu’il veut quand même lui
donner, par honnêteté, en lui montrant qu’il veut reprendre
des rapports de sympathie avec elle. Au voleur ! crie-t-elle.
La troisième fait un travail de sape plus en profondeur, en
ayant l’air de ne pas y toucher : « Il avait, dit-elle, des
contacts louches avec sa deuxième fille, il perturbait ces
pauvres enfants quand il les voyait, c’est un pornographe,
un coureur de filles, etc. » Le salaud se protège, comme le
petit Bush. Il protège son pays, les valeurs, la famille et le
reste. Il s’enferme dans sa forteresse et dit : « Ils n’existent
pas. »


52 – Je suis en Grèce et E., quatorze ans, le fils de la
personne qui m’héberge, rentre du collège et s’écrie avec
joie qu’il a eu la meilleure note de toute la classe à cause
d’un texte qu’il a écrit sur la télévision. Il me montre ce
texte et je constate qu’il critique durement la télé. Je le lui
fais remarquer et il me répond qu’il a suivi les indications
du professeur… À ce moment même, c’est-à-dire
pratiquement à peine rentré, il ouvre la télé et s’installe
devant. Je lui dis alors en riant : « E., je croyais que la télé
était mauvaise… — J’en ai besoin, me répond-il, je ne
56 peux m’empêcher de l’ouvrir… » Scène typique qui met
en question toute l’activité pédagogique… Au lieu de
permettre au jeune d’exprimer son amour pour la télé et de
comprendre les raisons de cet amour, on veut lui fourrer
dans la tête que la télé est mauvaise, nuisible à la
jeunesse, etc. Toujours la même chose : l’enfant puis
l’adulte sont des récipients dans lesquels on va fourrer ce
qu’on veut, par forcing… Cela donne ce qu’on voit : la
barbarie moderne.


53 – Nature bizarre de la peur… Je suis terrorisé à
l’idée de me peser… Je remets cela à plus tard, toujours…
Comme si la balance allait prononcer ma condamnation
alors qu’elle va simplement me dire Tu as pris du poids.
Probablement, pour moi, c’est une horreur… Oui, c’est
une horreur… Mais quelle horreur ? Horrible, en effet, ce
décalage entre l’instantanéité de l’acte de manger, qui
procure un plaisir immédiat, incontestable, attendu, et
l’effet de cet acte, la prise de poids, situé dans un avenir
incertain et problématique, non visible actuellement,
seulement anticipé… C’est une bataille de tous les jours
dont je sors victorieux, mais à quel prix !


54 – Le jeu de l’amour… Violette me désire, je le sais,
j’en ai la preuve, mais n’a pu s’empêcher de se chercher
un protecteur, comme elle dit, qu’elle a trouvé avec
Internet… Elle me raconte toutes les faiblesses et les
insuffisances de sa trouvaille, tout en voulant lui être
fidèle, et moi, je bois du petit lait… C’est si bon de se
savoir désiré et de savoir, en même temps, que ce désir
n’est pas satisfait, donc se renforce, s’approfondit par la
faute de la personne elle-même… Je bois du petit lait en
lui disant mon désir à moi, oui, en lui détaillant, en lui
efaisant miroiter ce désir… L’amour à la mode du XVIII
57 siècle, des Liaisons dangereuses, m’a toujours fasciné…
C’est au fond une forme d’investissement, d’engagement,
malgré les apparences… La confrontation amoureuse…


55 – J’ai beaucoup subi ces derniers temps des épisodes
de découragement et de fatigue, tellement je me suis senti
exposé, visé par ce petit démon que j’ai déjà rencontré
dans ma vie et qui semble me poursuivre, m’en vouloir,
donnant raison à l’astrologie… Et je remarque que je m’en
sors toujours en me disant des trucs – je veux dire des
phrases, des aphorismes, des pensées… Celle qui m’a
beaucoup aidé ces derniers temps est la sentence latine
audaces fortuna juvat, la fortune sourit aux audacieux…
L’idée d’être audacieux me plaît, je me sens audacieux et
je veux l’être… Il y a aussi : on ne fait rien avec la peur,
ce qui est faux puisque la peur est utile, mais
profondément vrai puisque la peur ne permet pas de
construire… Au fond, ce que je fais là répond exactement
à ma théorie de l’irradiation, heureusement ! C’est si bon
d’être en accord avec ses théories ! La positivité de la
bonne formule, avec la force qu’elle donne, irradie le reste
et en particulier sur la négativité du découragement…


56 – Son rire, ce matin, au téléphone, rire qui
m’euphorise, me remplit, qui est une des raisons pour moi
de l’aimer… Et je ne peux m’empêcher de comparer cette
euphorie au sérieux de Nicole, que j’aime aussi, qui me
remplit aussi, comme si tout acte, tout geste était porteur,
pour elle, d’une vérité et d’une signification. Je ne m’en
suis pas encore lassé après plus de vingt ans… Difficulté
de dire cela, mais il faut le dire… Il faut tout dire…


58 57 – Lu ce livre de Klemperer, le frère du chef
d’orchestre, qui raconte sa vie de juif poursuivi pendant la
dernière guerre, et qui cependant aime l’Allemagne et
refuse le sionisme… Pourquoi aime-t-il ce pays qui lui a
fait tant de mal ? Parce qu’il étudie l’Allemagne et
spécialement la langue allemande… Même pendant le
nazisme, il étudiait les discours de Hitler, les passait au
peigne fin, les analysait, tout en se baladant avec son étoile
jaune dans la ville… Une fois de plus, ma théorie est
confirmée… Ça devient une manie ! La connaissance d’un
côté et l’amour de l’autre permettent de l’accepter, même
s’il est un monstre… C’est encore de l’irradiation ! C’est
encore le même phénomène étonnant, où une partie du
psychisme envahit une autre partie, se répand, s’épand,
déborde, à la manière d’un fleuve ! Nature explosive du
psychisme…


58 – « Tu devrais exposer ta méthode de rééducation
des yeux », me dit cette amie grecque, qui vient elle-même
d’être guérie d’une sclérose en plaque par des sorciers…
Je n’y pense même pas alors que je suis préoccupé
quotidiennement par l’idée d’améliorer ma santé :
hydrothérapie, visualisations, travail sur la douleur, etc.
Mon grand-père, médecin des hôpitaux, que j’ai connu, a
contribué à répandre en France l’homéopathie et
l’acupuncture… Il apprenait le chinois… De tout cela, je
ne parle pas, comme si c’était une couche inférieure en
moi, une couche délaissée… Cela ne veut pas dire que je
n’en ai pas conscience, mais je n’éprouve pas le besoin
d’en parler… Au fond, je suis de plus en plus convaincu,
contre Rogers, que le problème n’est pas de faire passer au
stade de la conscience ces choses qu’on se cache à
soimême (congruence de Rogers), mais de les exprimer aux
autres… C’est cela la vraie conscience, quand on peut lire
dans le regard, le récit, les attitudes d’autrui, sa propre vie
59 intérieure, quand elle cesse d’être intérieure, quand elle se
répand, là encore…


59 – 13 décembre 2004. L’Argentine vient enfin de
signer la procuration qui me permet de vendre cet
appartement acquis il y a trente ans alors que j’étais séparé
d’elle (mais alors que je n’étais pas encore officiellement
divorcé) et alors qu’elle ne voulait pas entendre parler de
cet achat. Je paie une erreur commise il y a vingt ans : me
marier sous le régime de la communauté et ne pas attendre
le divorce pour acheter. Une année de galère pour annuler
cette erreur… Mais était-ce une erreur ? Je ne savais pas
en fait que je courais des risques en faisant cela, ni quels
risques je courais. L’ignorance est la pire des choses !
Savoir qu’on fait une chose et qu’on risque ainsi certaines
conséquences malheureuses n’a rien à voir avec le fait de
ne pas savoir qu’on court des risques et agir en toute
innocence et naïveté. On n’est jamais trop renseigné, trop
informé… Mais comment sait-on ? Ce n’est certes pas
sous la pression de la nécessité et de l’utilité. On apprend
par plaisir. Si je m’étais intéressé à certains aspects du
droit et de la législation, cela ne serait pas arrivé. Un
domaine auquel on ne s’intéresse pas vous est
complètement fermé. C’est le phénomène de clôture qui
me paraît si important…


60 – Les discussions avec Nicole occupent une partie
de ma vie et me sont indispensables. Elles répondent
toutes au même schéma, à savoir que Nicole n’accepte à
peu près jamais une idée que je lui soumets dont elle voit
immédiatement les failles, les insuffisances ou les lacunes.
Elle met donc en place un véritable tir de barrage qui me
met en colère, parce que j’en reconnais la validité, tout en
croyant dur comme fer à la vérité de mon invention. En
60 général, je m’aperçois que je dois corriger cette idée, qui
reste pour l’essentiel ce qu’elle était malgré les corrections
que je lui apporte… Cela vient de se passer ces jours-ci,
avec une discussion sur l’idée, que je soumettais à Nicole,
selon laquelle l’amour véritable s’accompagne d’une
capacité à percevoir les sentiments de l’autre à votre
égard, et les changements qu’ils subissent, contrairement
au pseudo-amour, où l’on peut indéfiniment imaginer des
sentiments de l’autre qui, en fait, n’existent pas… Nicole
immédiatement réagit et me cite plusieurs exemples
d’elle-même dans des relations amoureuses ou amicales,
incapable de percevoir la cessation des sentiments de
l’autre et continuant à y croire, contre la réalité. Cela s’est
passé récemment pour elle au moins deux fois, l’une avec
une femme qu’elle affectionnait beaucoup et qui s’est
éloignée d’elle sans raison apparente, en tout cas sans lui
en dire la raison, et l’autre avec un homme qui avait des
sentiments pour elle et une amitié et qui s’est éloigné peu
à peu, sans qu’elle s’en aperçoive… Je reconnais que c’est
vrai, mais, dis-je, « tu as maintenant conscience du
changement puisque tu m’en parles, et ça ne fait pas
tellement longtemps que c’est arrivé… » Il faut donc que
je révise mon idée. Les sentiments sont tenaces et ne se
laissent pas modifier comme cela…
En tout cas, j’ai avancé dans mes conceptions sur
l’amour avec cette idée du pseudo-amour qui résulte
généralement d’une stratégie mise en place par celui qui
veut se faire accepter ou aider, consistant à donner,
faire des faveurs, servir, soutenir, avec un résultat positif.
L’autre s’attache, valorise et reconnaît ce qu’on fait pour
lui et semble en effet aimer. Malheureusement, ce n’est
pas de l’amour. L’amour n’est pas cela. L’amour n’est pas
de la reconnaissance. L’amour ne s’achète pas, de quelque
manière que ce soit. L’amour ne naît pas des cadeaux, à
moins de considérer comme un cadeau le don de
soimême qui plaît à l’autre. Les cadeaux qu’on se fait ne sont
61 pas des façons de se rendre l’autre favorable, de le
soudoyer, mais des objets transitionnels qui permettent de
prendre du plaisir ensemble… Et puis, dans l’objet de
cette discussion, il y a aussi l’idée que l’amour suppose la
lucidité, contrairement à ce qu’on dit toujours : l’amour est
aveugle. Oui, il est aveugle, en ce sens qu’il tourne vers
des réalités particulières les sentiments, l’attention du
sujet, qui se détourne alors de ce qui se passe autour de lui,
qu’il devrait observer plus attentivement. Mais il n’est pas
aveugle à l’égard de l’essentiel : la vie intérieure de
l’autre… Il est étonnant de constater à quel point on est,
dans l’amour, sensible au moindre refroidissement, à la
moindre résistance, à la moindre lassitude. Cela se traduit
même dans la sexualité, qui n’est pas de la gymnastique,
comme disait Bresle, mais une espèce de confrontation par
corps interposés. Il y a des façons de se tourner, de refuser
tel geste, de regarder ou de ne pas regarder, qui en disent
long sur les désirs et les non-désirs. L’amour n’est pas
seulement un contact de deux épidermes, comme disait, je
crois, Chamfort, mais le contact de deux subjectivités.
C’est pourquoi il est si dangereux : il détourne des
obligations sacrées… Haro sur le baudet !


61 – Curieux comme la sollicitation d’autrui est pour
moi enrichissante. Une grande part de mes idées les plus
riches, les plus productives me sont venues de demandes
faites par d’autres, d’un article à produire ou d’une
intervention à faire, etc. Récemment, mes réflexions
concernant la théorie institutionnelle, qui a complètement
bouleversé mes conceptions psychosociologiques, sont
venues d’une demande d’Ahmed, cet ami marocain,
d’écrire le chapitre d’un livre collectif sur la théorie
institutionnelle. Il y a seulement deux semaines, Roy, cette
amie grecque, me demande d’écrire quelque chose pour
préparer des interventions en hôpital auprès de gens ayant
62 des problèmes amnésiques. Je me remets donc à étudier
des ouvrages sur la mémoire, en particulier le livre de
Lieury… À chaque fois se produit une espèce
d’illumination… Dire en quoi consiste cette illumination
est difficile. Le plus souvent, il s’agit de choses que je
savais ou pensais déjà. Le fait de les revisiter change tout,
même si, d’une certaine façon, ça ne change rien… Ce qui
change est l’éclairage. Par exemple, je savais ce qu’est une
institution, mais je n’avais pas perçu que l’institution est
toujours une manière de matérialiser, incarner, rendre
solide et pérenne, donc protéger, un groupe humain, quel
qu’il soit, même un groupe de poètes. Du fait qu’elle
sauve et soutient, l’institution provoque l’attachement et la
conformité, qui, à leur tour, justifient l’autocontrainte,
l’intériorisation des normes, l’acceptation du pouvoir, etc.
De cette idée découle une quantité d’autres, une quantité
énorme. C’est pourtant une idée simple… En ce qui
concerne la mémoire, le livre de Lieury me remet face à
cette lubie des Européens, issue du rationalisme, de
vouloir toujours tout expliquer par des rapports formels
entre les choses, des rapports logiques, des chaînes
d’associations, qui doivent eux-mêmes trouver leur origine
quelque part. C’est le refus de Lieury de prendre au
sérieux la découverte par Tulving de ce que celui-ci
appelle la mémoire épisodique, qui serait l’essentiel, et de
vouloir à tout prix en faire une forme de la mémoire
sémantique, qui n’est pas une mémoire, mais un réservoir
logique… Et, de fil en aiguille, je fais le rapprochement
avec le structuralisme et avec cette bizarrerie de
LéviStrauss qui voulait expliquer les mœurs et les mythes des
primitifs à partir de la logique de Boole, logicien
ebritannique du XIX siècle… Pour en arriver,
naturellement, à Freud – oui, à Freud – qui n’est pas un
irrationaliste, comme le voudrait Grünbaum, mais un
rationaliste particulièrement coriace… L’idée que l’action
humaine s’expliquerait par des chaînes associatives, se
63 nouant et se concoctant dans l’inconscient, formant des
formations de compromis, donc des leurres, dans cette
zone obscure du psychisme, afin de réapparaître et de
tromper le conscient, est le summum du rationalisme…
J’ai toujours refusé cela et je pense qu’il faut enfin fonder
la psychologie sur la réalité…


62 – En quittant Nicole ce matin, j’ai été confronté à sa
déprime, et je lui ai dit : « Tu pourrais peut-être faire
comme moi, à chaque fois que je me sens mal, je crée
quelque chose, texte, peinture, etc., et je me sens mieux. »
Elle était d’accord pour essayer… La découverte de la
créativité a été très importante dans ma vie. Cela m’a
libéré, m’a permis de découvrir une sphère nouvelle de la
réalité… Cela s’est fait beaucoup par la découverte de
l’automatisme… Tu te détends et tu laisses venir ce qui
vient, sans contrôler… Ce qui vient est extraordinaire,
presque incroyable… On a du mal à croire qu’on en est
l’auteur… C’est peut-être cela qui a donné aux anciens
l’idée de l’inspiration, la muse qui survient et qui vous
dicte… J’ai écrit un livre entier en écriture automatique et
je n’ose le montrer à personne… On touche alors une
couche de soi-même qui est, d’après moi, la plus en
contact avec le monde intérieur… Cela renvoie à toute une
théorie de l’automatisme… Je l’ai touchée l’autre jour sur
le périphérique. J’étais en voiture et passais devant la porte
de La Villette, où j’ai eu longtemps l’habitude de sortir
quand Nicole habitait par là et que j’allais chez elle. Je ne
voulais pas y aller, puisque j’allais ailleurs… Pourtant, je
me surpris à obliquer dans cette direction. Je me dis : C’est
comme si la voiture elle-même prenait cette direction, en
tout cas mon corps, sans que j’y sois pour rien. Le
stimulus externe agit directement, sans l’intermédiaire
habituel d’une réflexion, d’une délibération. C’est comme
si la réalité était là, quasiment en moi, me pénétrait sans
64 que je le veuille, m’imprégnait… Les moralistes crieront
au malheur, disant que la volonté est abolie et avec elle la
responsabilité et le reste… Tant mieux ! La volonté, de
toute façon, ne fait qu’obéir aux automatismes affectifs,
aux pulsions issues de nos expériences premières, qui sont
notre vérité, notre respiration psychique, et quand elle s’en
éloigne, ce qui lui arrive souvent, c’est pour nous faire
faire de grands calculs sécuritaires, qui sont notre ennemi,
et qu’on appelle pompeusement la raison, le raisonnable…
En réalité, ces grands calculs sont eux aussi issus de
l’automatisme, mais réduit à sa plus simple expression,
puisqu’ils viennent de l’instinct de conservation qui est la
partie la plus rudimentaire de nous-mêmes… Nous
sommes une partie de l’univers et celui-ci parle en nous à
travers nos automatismes. Pourquoi essayer de nous en
éloigner sous prétexte de nous en remettre à la raison ?


63 – Je parlais à midi avec Violette et nous nous
étonnions de cette propension qu’ont souvent les gens qui
divorcent à vouloir se détruire, se faire le plus de mal
possible, oubliant totalement qu’ils ont aimé, chéri,
peutêtre rendu père ou mère, ces gens sur lesquels ils sont en
train de cracher… On a pour ça, comme pour tout, des
réponses toutes faites, par exemple le discours sur la haine
si proche de l’amour, etc. Cette réponse ne fait en somme
que redire ce que l’on constate… Il faut essayer d’aller
plus loin… Peut-être peut-on essayer d’explorer la
dynamique du divorce. Ce qu’il y a de terrible en lui, c’est
qu’il nous oblige à opérer un mouvement de retrait, voire
de rejet, qui est inhérent à la séparation même. C’est
comme s’engager dans une voie où on n’a pas envie
d’aller, et pourtant on y va… Cela ressemble fort à ce que
les expérimentalistes américains appellent une activité
contre-attitudinale. Cela consiste dans le fait d’accepter,
parce qu’on vous le demande, de faire un acte, un
65 discours, un texte qui va à l’encontre de ce qu’on croit et
de ce qui fait partie de vos convictions. Il y a des gens qui
refusent de le faire… Ceux qui acceptent sont entraînés,
sans qu’ils le veuillent, dans une dérive terrible, que Pérez
et Mugny appellent paralysie sociocognitive, et qu’ils ont
étudiée expérimentalement. Cela consiste dans une espèce
d’incapacité à mobiliser ses facultés et énergies pour faire
un autre acte, libre, non exigé, seulement suggéré, utilisant
le même contexte que celui de l’acte précédent. Tout se
passe comme si le sujet se trouvait rivé à l’acte qu’il vient
de faire, hypnotisé, cloué. Il ne peut plus agir librement,
comme il en a l’habitude. La force qui l’a entraîné contre
lui-même le domine, car cette force n’est pas extérieure à
lui. C’est lui-même. C’est lui ayant pris une certaine voie,
qui est une voie de contrainte, opposée à la voie de liberté
qu’il voudrait maintenant reprendre. Il ne peut pas. Il est
attaché à sa trahison, comme à un cadavre…
En quoi consiste cette trahison ? Dans le fait d’avoir
trouvé des raisons, de bonnes raisons, comme dirait
Boudon, de trahir la cause habituellement défendue. Ces
raisons existent. Elles ne sont pas des lubies ou des
inventions. Elles sont des motifs réels, des considérations
valables… Dès lors, le sujet de cette trahison devient
aveugle. Il ne peut plus que se précipiter comme un fou
dans le sens qu’il a eu le malheur de prendre pour aboutir
sans doute à la catastrophe… C’est un drame, qui fut celui
de Robespierre, de tous les renégats de l’histoire, qui est
actuellement celui des Israéliens, entraînés dans des
comportements aberrants qui les assimilent aux pires
fascistes, eux qui ont connu la Shoah ! La façon d’éviter
cela est d’être conscient des motifs parasitaires qui
viennent s’introduire, par le biais, dans une conduite
donnée et qui vont l’infléchir, la détourner… Dans le
divorce, c’est souvent les problèmes d’argent qui viennent
tout compromettre. La femme se dit qu’elle va rester sans
soutien, en tout cas sans les avantages qu’elle avait, étant
66 en couple. L’homme n’aura plus à sa disposition cet objet
érotique qui était toujours là, etc. Robespierre aurait dû se
méfier du mauvais coup que lui faisaient les alliés
européens en attaquant la France. Faire la guerre a des
exigences qu’il est bien difficile de refuser…
Derrière tout cela, il y a probablement la difficulté,
voire l’impossibilité d’accomplir un acte librement voulu,
choisi, dans un contexte de contrainte… Le plaisir
disparaît, faisant place à la peur et à la méfiance. Comme
le dit le proverbe, là où il y a de la gêne, il n’y a pas de
plaisir…


64 – C’est fou de passer du temps à écrire… À quoi ça
sert ? Mais ça ne sert à rien… Pourquoi veux-tu que ça
serve à quelque chose ? Parce que tout doit servir à
quelque chose. Non, je ne suis pas d’accord. Rien ne sert à
rien… Qu’est-ce que c’est que cette littérature de gens de
service, comme disait Léautaud ? Je ne suis pas quelqu’un
qui sert quelqu’un ou qui sert à quelqu’un. Moi, je ne sers
à rien et je ne sers personne. Je suis moi, c’est tout. Je suis
ce que je suis. Je vis. C’est bien suffisant. En tout cas,
moi, ça me suffit !


65 – Je suis fasciné par la distance qui existe entre les
discours qu’on se tient à soi-même, dans son intimité la
plus profonde, et ce qu’on dit aux autres, y compris aux
plus intimes, aux plus proches, y compris à son
thérapeute… Ce n’est pas tant le contenu qui change que
le ton… À l’autre, on dit : « Je suis en colère, j’ai
peur, etc. » À soi-même, on dit : « Ces salauds, ces
ordures » ou « Je suis terrorisé, j’ai envie de rentrer sous
terre, etc. » Un bel exemple est le discours que j’adresse
en moi-même à trois femmes que j’appelle, dans mon
intimité, les trois salopes… Il s’agit de trois femmes avec
67 qui j’ai eu, ces quatre dernières années, des échecs
cuisants en amitié ou en amour… La première était une
collaboratrice de longue date, qui nous a quittés d’un seul
coup, en nous faisant prévenir par des tiers, sans donner
aucune raison, et en essayant par-derrière de nous faire du
tort… La deuxième était une amie de longue date, avec
laquelle j’avais une relation obscure de désir et de
séduction, qui a abouti, au moins une fois, à une relation
sexuelle réussie, d’après moi et d’après elle. Sauf que, dès
ce moment, elle a établi face à moi une barrière de
protection infranchissable que mes plaintes et ma
souffrance n’ont pas réussi à affaiblir. Et, de plus, elle
s’est mise à entretenir, devant moi, une relation amoureuse
avec un ami sans avoir l’air de se rendre compte que je la
regardais… La troisième était une fille d’une trentaine
d’années que j’avais en thérapie et dont j’étais amoureux,
sans le lui dire, pendant des années… Je crois avoir fait
avec elle un travail extrêmement sérieux et approfondi qui
l’a beaucoup aidée… Je crois l’avoir soutenue dans sa
détresse… Un jour, après des années, n’y tenant plus, je
décidai de lui dire mes sentiments, sans avoir l’intention
de faire aucune pression sur elle, ce qui fut fait… Elle fut
naturellement très embarrassée, ce que je comprends…
Elle dit qu’elle avait peur de me faire mal… Je ne fis
aucune pression, aucun chantage… Je ne l’ai jamais
revue… Je ne sais ce qu’elle est devenue… Je ne regrette
pas de lui avoir fait cette déclaration. Il y avait une réalité
qu’elle ne pouvait pas continuer à ignorer. Elle pouvait en
faire ce qu’elle voulait, sans être obligée à quoi que ce
soit. Elle a d’ailleurs fait ce qu’elle voulait, et j’espère
qu’elle ne le regrette pas…


66 – Une discussion avec Nicole me permet de préciser
ma position par rapport à l’amitié et aux amis. Cette
discussion fait suite à une longue période, qui dure en gros
68 depuis l’an 2000, de turbulences dans le monde de mes
amis, qui a abouti à des ruptures, des prises de distance et
à l’établissement de nouveaux liens…
Ma position globale est qu’une relation, quelle qu’elle
soit, demande toujours à être protégée et maintenue.
Quand je dis quelle qu’elle soit, je veux dire que cette
relation peut appartenir à n’importe quelle catégorie. Ce
peut être une relation purement sociale, ce qui est encore
différent d’une relation fondée sur la convivialité et la
chaleur du moment, ou ce peut être, à l’autre extrême, une
relation de confidence, avec une forte intimité. Mon idée
est qu’il ne faut jamais rompre une relation qui existe. Je
viens de l’expérimenter dans un congrès auquel j’ai
participé en Grèce, où un vieil ami rogérien, connu de
longue date, m’a fait un affront plus ou moins public qui
m’a rendu furieux. Le lendemain, j’ai assisté à une
manifestation qu’il avait organisée, que j’ai trouvé
particulièrement remarquable et j’ai eu envie de le féliciter
publiquement. J’ai hésité un moment et je le lui ai
finalement dit…
Cette anecdote me met sur la voie du problème. Le
problème naît à partir du moment où il s’est passé avec la
personne, qui est l’objet d’un certain lien, des événements
qui obligent à remettre en question ce lien. Non seulement
elle a fait des choses déplaisantes pour moi, ou blessantes,
mais surtout elle a manifesté des côtés d’elle-même qui
m’obligent à modifier mon opinion d’elle et les sentiments
que j’avais pour elle. Il reste quand même quelque chose :
un lien social, un plaisir de se retrouver, un désir de
raviver des souvenirs, une possibilité de vivre encore des
moments sympathiques ou enrichissants, etc. J’essaie de
maintenir ce lien, même si je suis tenté par la rupture qui a
souvent une allure plus spectaculaire, plus valorisante pour
moi et pour mon narcissisme. Je le maintiens envers et
contre tout, même contre le sentiment de mes proches, qui
ne comprennent pas et me traitent de lâcheur et de faible.
69 Je le fais avec la conviction qu’il peut sortir de ces
rencontres encore possibles quelque chose de valable et
d’important…
Il y a quand même une exception. C’est quand j’ai la
conviction que la personne n’a pour moi que des
sentiments de haine et de ressentiment, quand je suis sûr
qu’elle cherche avant tout à me nuire ou à se protéger
contre moi, qu’il n’y a aucun lien positif avec elle…
« Cela se passe, dis-je à Nicole, justement avec les deux
femmes avec qui j’ai été marié. » Avec la première, j’ai eu
deux filles que mon ex-femme n’a pas cessé de dresser
contre moi sous prétexte que je les perturbais, et elle a
réussi dans son entreprise ; la deuxième, l’Argentine, à
cause de l’argent et de mon nom qu’elle voulait garder,
m’a persécuté une année entière. Cette position que je
prends, qui est l’éloignement maximum, m’est aussi
inspirée par une fable de La Fontaine, « Le fou qui vendait
la sagesse ». Ce fou qui agitait sans cesse une ficelle
devant lui, comme un fou qui ne sait ce qu’il fait, avait
quand même la sagesse de vouloir nous montrer qu’il faut
mettre entre lui et nous la longueur symbolique de cette
ficelle. Je ne veux pas dire que ces deux femmes sont
folles en elles-mêmes, mais qu’elles le sont dans le rapport
à moi. La peur que ma première femme avait de ma
capacité de nuisance (le grand Satan) était précisément
folle. De même la peur actuelle de la femme argentine que
je la lèse socialement et économiquement…


67 – Ce problème de la mémoire que je suis en train
d’étudier et qui m’occupe… La semaine dernière, j’ai été
obligé d’acheter un nouvel ordinateur et j’ai fait appel à
une nièce très compétente et pédagogue, Isabelle, pour
m’aider à résoudre le problème du nouveau système pour
créer des sauvegardes (enregistrement des données sur une
disquette ou sur un espace externe, la clef USB). Isabelle
70 m’a très bien expliqué et montré la méthode. Plus
exactement, j’ai appris à fixer la clef et à l’ouvrir.
Confronté au problème d’enregistrer des données sur cette
clef, j’ai réutilisé la méthode que j’utilisais avant –
« enregistrer sous » – et j’ai eu des difficultés. Je n’arrivais
pas à faire apparaître l’icône correspondant à la clef,
même si je le réussissais in extremis et sans savoir
pourquoi… Confronté à cela, j’en parle à Isabelle qui me
dit : « Mais je t’ai montré comment on fait et je t’ai même
installé un raccourci pour y parvenir. » En effet, je me
souvins qu’elle m’avait installé quelque chose sur le
bureau, mais je ne savais plus trop quoi. Je savais
seulement que ça avait un rapport avec la clef. Cet oubli
provenait en réalité du fait que je n’avais pas réalisé que
ce nouveau système de sauvegarde exige qu’on demande
l’autorisation d’ouverture avant tout enregistrement et que
l’icône qu’elle m’avait mise sur le bureau était une facilité
pour y accéder…
Je touche là le fonctionnement de la mémoire qui n’est
en rien, comme on le croyait autrefois, une fixation
mécanique d’une représentation dans l’esprit, mais qui
exige des opérations spécifiques, qui créent pour ainsi dire
la rétention, qui la mettent en place. Tout réside dans le
mécanisme de la rétention, qui se ramène à une sorte de
planification – je veux dire de planification automatique,
qui n’est en rien intentionnel ou volontaire. Même la
volonté de retenir, qui existe souvent, suppose la mise en
mouvement de ce mécanisme. Quel est ce mécanisme ?
Tout se passe comme si l’organisme disait : Je ne garde
que ce qui en vaut la peine, que ce qui m’intéresse et me
remplit… Mais qu’est-ce qui m’intéresse et me remplit ?
La réponse à cette question est capitale et vaut pour toutes
les formes de mémoire : experte (apprentissage
d’informations), autobiographique (scènes vécues) ou
cumulative (formation de blocs de données répétitives
autour d’objets fixes). La réponse, c’est probablement que
71 seules sont retenues les données qui possèdent une
saillance suffisante, une Gestalt, une originalité, qui
constituent un véritable apport. Ici, dans le cas vécu par
moi, la Gestalt réside dans la juxtaposition entre une
autorisation d’entrée, qui est un phénomène classique,
connu, habituel, et le cadre nouveau dans lequel elle
s’insère : l’enregistrement externe de données. La
coagulation de ces deux processus rend le phénomène
saillant et crée la rétention… À supposer que dans une
configuration donnée, par exemple dans la vie courante,
quand un phénomène devient saillant à cause de sa liaison
avec un résultat circonstanciel, le facteur enrichissant soit
un facteur passager, la rétention est elle aussi passagère.
L’oubli intervient rapidement et il intervient donc
beaucoup… Par contre, je m’oppose fortement à la thèse
soutenue par Lieury selon laquelle la mémoire serait
conditionnée par la création d’une structure sémantique,
c’est-à-dire par l’établissement d’un édifice conceptuel,
qui la rendrait possible. Ce processus existe aussi et rentre
d’ailleurs dans le cadre que je viens de définir, mais il est
loin de pouvoir ou devoir être généralisé, comme le
prouve le cas extrêmement fréquent de mémorisations
centrées sur des objets singuliers, absolument concrets. La
thèse de Tulving, selon laquelle la mémoire serait
fondamentalement épisodique, me convient beaucoup
plus.


68 – Remarque venant de deux femmes et, en plus, de
deux femmes que j’aime, V. et T. : « Tu devrais perdre du
ventre. » Immédiatement, je me sens touché au plus
profond de moi-même, prêt à faire n’importe quoi pour
perdre ce ventre maudit. Importance de l’image du
corps…


72 69 – Découverte d’un auteur dont je connaissais à peine
le nom : Knut Hamsun. Il me fait le même effet que
Proust : une sorte d’appétit gourmand. J’ai envie de le lire
comme on mange un gâteau, avec délice. Difficile
d’analyser pourquoi : peut-être qu’il me met en contact
direct avec sa réalité, je veux dire la réalité de ses
événements psychologiques. Je communie avec lui, avec
son intimité. Comme un ami. Il se confie à moi et a l’art
de me faire sentir ce qu’il ressent, vit, pense, attend,
espère… Céline aussi me fait cet effet et je ne peux
m’empêcher de faire le rapprochement entre leurs options
politiques. Hamsun prit partie pour les nazis pendant
l’occupation allemande et rencontra Hitler avec qui il se
disputa. Il eut les pires ennuis après la guerre avec sa
patrie norvégienne alors qu’il avait près de quatre-vingts
ans… Si on met Heidegger dans le lot, on peut dire que ça
fait beaucoup !
Beaucoup de quoi, au fait ? Là encore, une fois de plus,
on se heurte au mystère du psychisme et à la difficulté de
comprendre quoi que ce soit à partir du seul
comportement. J’y pensais aujourd’hui à propos du rêve et
me disais que le rêve reflète probablement l’univers
mental, par opposition à l’univers visible de la conduite
externe. Par exemple, moi, Michel, plus je suis paniqué,
plus je me protège en développant un comportement qui
me permet de ne pas être paniqué. Donc, si on me voit de
l’extérieur, on peut penser que je suis le moins paniqué
des hommes. Ainsi, j’ai une peur bleue de perdre mes
clefs, certains repères indispensables, et j’utilise des ruses
de Sioux pour que ça ne se produise pas. Donc, je ne perds
jamais mes clefs, contrairement à Nicole qui passe son
temps à les chercher. On dira que je suis quelqu’un qui est
à l’aise avec les repères et objets de sûreté, du genre clef.
C’est exactement le contraire ! Donc, je trompe, non pas
volontairement, mais par le fait même que je me protège.
Il faut connaître mes rêves pour me comprendre. Je rêve
73 sans cesse que je perds mes clefs et mes repères… Donc,
peut-être que Hamsun, Heidegger, Céline avaient
tellement peur des dictateurs terroristes qu’ils se mettaient
vite de leur côté, ce qui ne leur faisait pas honte, car ils
étaient occupés par autre chose, par leurs propres pensées
et leurs écrits… On peut se rapprocher de quelqu’un par
amour mais aussi par peur : Sénèque et Néron… Ce n’est
pas glorieux, sans doute, mais c’est ainsi… Il y a des
animaux qui vivent en symbiose avec leurs pires
ennemis…


70 – Ce que j’aime le plus en moi, c’est mon
acharnement !


71 – Je suis en train, je crois, de réaliser mieux que je
ne l’ai jamais fait ce qui me sépare de Freud… Si on laisse
de côté tous les aspects secondaires du freudisme qui ont
fait sa popularité, il reste une théorie psychologique
extrêmement affirmée et claire, qui est précisément ce à
quoi je m’attaque… Selon cette théorie, le psychisme
opérerait, en général, d’une part sans avoir un rapport
direct avec la réalité externe et, d’autre part, sans que les
instances psychiques mises en jeu soient actualisées,
activées, présentes et ressenties… La théorie de
l’inconscient qui est, à mon avis, l’essentiel de la théorie
freudienne, postule en effet que, dans une partie secrète de
l’appareil psychique, espèce de laboratoire, enfoui dans les
profondeurs, se concocte ce que Freud appelle la
formation de compromis, destinée à devenir consciente et
à être capable de tromper le psychisme (idée du contenu
latent). L’élaboration ou la perlaboration, comme dit
Freud, qui aboutit à la formation de compromis, consiste
dans l’établissement d’une chaîne associative qui peut être
retrouvée grâce au travail thérapeutique. Celui-ci consiste
74 précisément à rétablir cette chaîne associative et à
retrouver, de ce fait même, le véritable engrenage causal.
De par cette théorie, Freud se situe directement dans la
tradition rationaliste, sous sa forme anglaise, qui postule
que le psychisme fonctionne par un jeu de
correspondances formelles. Étant fondamentalement
intellect, savoir, entendement, il agit non pas par des
forces internes liées aux mouvements de l’univers, mais
par des identités logiques et formelles, à la manière dont
Lévi-Strauss prétend que se constituent les mythes selon
les règles de l’algèbre de Boole…
Cela implique évidemment les deux choses que j’ai
indiquées. Premièrement, cette fabrication se produit dans
le secret, pour ainsi dire clandestinement, sans que les
phénomènes mis en action se manifestent à la conscience,
sans qu’ils soient vécus et éprouvés. Ils sont là, mais ils ne
sont pas là. Ils sont là comme les mots dans un livre,
comme des virtualités, bien qu’ils soient actifs et en
transformation. Comme une usine qui fonctionne la nuit et
n’a pas besoin d’être surveillée, étant automatisée, le
psychisme agit seul si je puis dire. Il n’a besoin de
personne, en tous les cas pas d’un contrôle conscient,
d’une direction lucide et attentive. Et deuxièmement, par
voie de conséquence, il n’est pas alors en contact avec la
réalité externe, ce qui impliquerait qu’il se manifeste, sorte
de sa réserve, s’engage dans une transaction avec celle-ci.
Il vit sa vie à lui et les choses ne le touchent pas vraiment.
Il fonctionne comme une machine et non pas comme un
organe humain.
Je suis de plus en plus persuadé que le psychisme
fonctionne exactement à l’inverse de ces deux principes
freudiens, et je pense cela maintenant avec beaucoup de
raisons, de puissants arguments.
Tout d’abord, je pense que les phénomènes
psychologiques n’opèrent, ne sont actifs que lorsqu’ils se
manifestent, sont vécus et ressentis. Ce qui peut donner
75 l’illusion du contraire, c’est l’automatisme, qui est en fait
à l’opposé du schéma freudien, même si celui-ci l’utilise
comme argument. L’automatisme, en effet, est
généralement dépourvu de tous ces appuis rationnels et
cognitifs qui accompagnent les actes motivés et contrôlés.
Il surgit sans qu’on l’attende, s’impose sans autorisation,
poursuit sa course implacablement et aveuglément. Cela
veut-il dire qu’il est inconscient ? En aucune manière, sauf
si on identifie la conscience avec la raison, comme le fait
encore la tradition rationaliste. En réalité, l’automatisme
possède un pouvoir considérable pour se faire reconnaître
et identifier. Qu’on pense à la force claire que possède
l’émotion, au pouvoir hypnotique du rêve, à la violence
des interférences praxiques dans les lapsus, les actes
machinaux, les tics, les impulsions irrésistibles, etc. On a
plutôt affaire avec des vagues de fond qui vous emportent
qu’avec des mouvements obscurs et invisibles. Qu’y a-t-il
à côté des automatismes ? La volonté, l’intention, l’acte
contrôlé qui sont eux aussi remplis de conscience mais
d’une autre manière. On ne sort pas de la conscience, du
vécu.
D’autre part, tous ces phénomènes peuvent se
transformer, évoluer, mais, quand ils le font, ils doivent de
toute nécessité entrer en contact avec une réalité présente,
actuelle, qui les met en question, les bouscule, et cela
s’appelle l’expérience. Tout changement psychique
s’effectue dans une expérience, voire une expérimentation,
dans laquelle les aspirations du sujet, ses projets et ses
attentes sont confrontés avec les faits, les données
externes, les résultats et les conséquences. Il faut que le
heurt se produise. Il faut que la réalité parle. C’est tout le
problème de l’être humain : accepter, aimer, ou non, la
réalité. Cela ne se fait pas dans la pénombre mais au grand
jour. C’est pourquoi on admet de plus en plus qu’il faut
pour cela la communication, la relation, l’interaction.
76 Les thèses rationalistes sont des thèses d’une époque
révolue où la pensée, la vie intellectuelle, l’esprit avaient
besoin de se faire reconnaître dans un monde voué au
travail servile et à l’action épuisante. Nous n’en sommes
plus là. La pensée aurait plutôt tendance à être surévaluée
et à être utilisée par ceux qui veulent dominer et régner. Le
problème n’est plus de lui donner droit de cité, mais au
contraire de la remettre à sa place. Comme disait Julien
Benda, le danger, c’est la trahison des clercs, pas leur
élimination.


72 – Au terme d’une année, en l’occurrence de l’année
2004, il est coutume de faire le point, et, moi aussi, je le
fais. Il s’est passé énormément de choses, positives et
négatives. Une des plus positives est, sans conteste, cette
espèce d’illumination, récente, que j’ai eue, concernant la
nature du psychisme… Depuis un certain temps, j’avais la
conviction que le psychisme est d’emblée orienté, ou,
comme le dit Lewin, en aspiration – on pourrait presque
dire en projet. Cela ne rejoint pas tout à fait l’idée des
pulsions ou réactions innées, mais n’en est pas loin. Il
s’agit plutôt d’une orientation de l’expérience vécue :
celle-ci, qui est indispensable, ne peut se faire, dans une
situation donnée, que dans un sens déterminé. Par
exemple, l’enfant qui voit le visage réjoui et agréable de sa
mère éprouve de la satisfaction. Il se détourne et pleure
s’il voit, par contre, un visage triste et angoissé. Donc, le
psychisme cherche quelque chose. Il cherche par exemple
le spectacle excitant d’un visage en mouvement et
effectuant une espèce de danse. Il cherche une réalité
forte, pleine et variée. Il ne va pas n’importe où… Faut-il
parler de désir, dire que le psychisme désire, avant même
que le désir, sous une forme extensive, ne se constitue ?
Oui, il faut aller jusque-là…
77 Mais il faut aller plus loin encore. Mes recherches
récentes m’ont montré que les premières expériences,
selon le sens qu’elles prennent, déterminent les voies que
le psychisme empruntera pour construire l’édifice des
désirs étendus, se traduisant en actions… Par exemple, une
expérience américaine surprenante montre que le bébé,
confronté habituellement à une mère angoissée, se
détourne ensuite non seulement du visage de cette mère,
mais du visage de toute personne qui se présente. Il y a
comme un transfert, une généralisation. Ou encore, le
souvenir s’efface, fait place à l’oubli s’il n’est pas soutenu,
accompagné par le désir de retrouver ce souvenir si
celuici n’a pas de sens ou perd son sens.
Autrement dit, le psychisme peut très bien empêcher et
freiner l’émergence d’une opération qui pourrait être
porteuse de désir, comme par exemple la contemplation du
visage heureux d’une femme différente de la mère
malheureuse, si cette opération se trouve contredite par
une autre allant en sens inverse. Le psychisme prend pour
ainsi dire des options. Il préfère un état vide ou neutre à un
état à moitié plein, sans doute parce que celui-ci, en plus
des satisfactions relatives qu’il apporte, apporte aussi des
frustrations, qui sont des douleurs.
Le psychisme travaille dans le tout ou rien. Il fait des
choix. Ce qui est une façon de dire qu’il a des désirs, des
désirs concernant les désirs. Selon les premières
indications dans le sens d’une direction donnée, des
blocages peuvent se produire en fonction des possibilités
d’épanouissement et de développement. Le désir
fondamental du psychisme, dans le sens d’un
développement maximal, détermine la manière dont le
psychisme va gérer les désirs particuliers ou les opérations
capables de susciter des désirs, le planning qu’il va
adopter concernant les désirs, la direction générale
désidérative. Nous sommes loin, on le voit, de la tabula
78 rasa cartésienne qui est la vision rationaliste de la
psychologie, sa vision extérioriste et formaliste.


73 – Rêve intéressant la nuit dernière, qui me permet de
poursuivre ma réflexion commencée dans mon livre sur
les rêves, terminé il y a environ un an (Les Rêves
revisités). Je rencontre une femme jeune et séduisante, au
physique attirant, qui me déclare tout de go qu’elle vient
de faire l’amour pendant deux heures avec un homme et
que c’était très bien. Puis elle me demande si je veux faire
l’amour avec elle et je dis que oui. Je le fais, mais je ne me
vois pas dans le rêve en train de le faire, et je suis très
satisfait. Tout cela est facile, sans tension, agréable…
Manifestement, il y a deux thèmes dans ce rêve qui me
touchent particulièrement… Le premier est celui de la
rivalité à laquelle je ne suis pas insensible. Thérésa, qui est
actuellement au Guatemala pour la nouvelle année, ne me
cache pas ses aventures, que j’accepte, mais non sans
effort… Le second thème est celui de l’amour comme une
chose qui coule, ne pose pas de problème, se passe en
douceur. C’est une espèce de rêve (?), d’idéal. Je retrouve
là l’idée qui domine mon livre sur les rêves : celle du
rattachement direct. Je soutiens que le rêve exprime le
sentiment, l’aspiration, pour ainsi dire à l’état pur,
directement, sans les détours et complications de l’action
habituelle, sans les calculs auxquels nous sommes
habitués. Je désire en effet que la relation avec l’autre ne
me pose pas de problème, ce qui ne veut pas dire que je
sois sans envie ni jalousie. Je désire aussi que l’amour soit
intégré dans ma vie, comme une respiration, comme cela
se passait quand je faisais l’amour tous les jours, ce qui
n’est pas le cas actuellement.


79 74 – Une chose qui m’est arrivée hier me permet de
réfléchir plus profondément sur ce problème de la
mémoire qui m’occupe actuellement. Je regarde la
télévision et vois un film historique qui représente cette
pratique des Indiens d’Amérique du Nord, avant la
conquête des Blancs, consistant à obliger des troupes de
bisons à se diriger vers un précipice, où ils se jetaient,
s’écrasaient et mouraient, ce qui permettait aux Indiens de
les récupérer et de mettre en conserve leurs viandes. Cela
me fait immédiatement penser à la pratique identique
d’hommes du paléolithique avec des chevaux, dans un
endroit que je connais bien, près de Macon, mais dont je
n’arrive plus à retrouver le nom…
Je le cherche vainement pendant environ une heure et
finis par le retrouver : Solutré. Ce qui me vient et qui fait
barrage, ce sont des noms qui ont rapport au paléolithique
comme « magdalénien », « aurignacien »,
« moustérien », etc. Ces noms, pour moi, sont plus connus
et plus familiers que celui de Solutré… Il n’y a rien là que
de très banal…
Ce qui n’est pas banal est l’idée qui me vient que les
noms en question, qui font barrage, sont, pour ainsi dire,
pressés d’apparaître, non seulement disponibles, mais
engagés, actifs, mobilisés. Cela se voit encore mieux avec
les lapsus, où un inducteur faible, consistant dans une
ébauche lexicale, due à un affaiblissement de
l’automatisme (celui-ci ne fonctionne pas et seul apparaît
un incertain stimulus), déclenche, immédiatement et
fortement, l’arrivée d’un mot accordé, qui se précipite
pour ainsi dire, comme s’il n’attendait que cela… C’est
probablement l’autre face de la mémoire, symétrique de
l’oubli, qui correspond à un effacement, une retenue. Ici,
la trace mnésique, comme disent les spécialistes,
manifeste une énergie, une force qui va en sens inverse de
l’oubli, dans le sens de l’expansion, de l’amplification…

80 75 – Rentré d’Amérique, je me fais des réflexions sur
tout ce que j’ai vécu… Beaucoup… En particulier sur mes
rapports avec Thérésa… Quand je l’ai rencontrée il y a
trois ans, je n’ai pas été enthousiasmé. J’ai même refusé
longtemps de faire l’amour avec elle par fidélité à Z. J’ai
fini quand même par aller avec elle dans une île, et nous
avons vaguement fait l’amour, sans passion, à la papa…
Elle était obsédée par ses problèmes sentimentaux et par
d’autres, et ne parlait que de ça… Le plaisir que nous
avions était exactement corrélé à nos sentiments,
c’est-àdire médiocre… Et puis je lui ai proposé de venir dans
mes groupes de formation, à notre rencontre annuelle, et
là, ça a été la révélation… Je l’ai vue tellement impliquée,
tellement vivante que j’en ai été bouleversé. Peu à peu, je
suis devenu terriblement amoureux. Je me suis mis à
l’aimer, très fort… C’est la première fois que je tombe
amoureux d’une femme en la voyant fonctionner en
groupe. La plupart du temps, cette vision a plutôt pour
effet de me refroidir… Je ne peux pas dire tout ce qui me
séduit chez elle tant il y en a, depuis sa manière de bouger
son corps, avec une liberté et une spontanéité incroyables,
jusqu’à cette manière qu’elle a de se lancer dans l’action
verbale et relationnelle… J’ai beaucoup souffert, car elle a
aussi une très grande liberté avec les hommes et va jusqu’à
l’amour, jusqu’au sexe… Ma difficulté m’a entraîné
jusqu’à la rupture il y a quelques jours ; puis l’explication,
le malentendu dissipé ont amené une rencontre amoureuse
extraordinaire dont je ne suis pas encore remis… Là
encore, le plaisir ressenti est corrélé avec les sentiments…
Il n’y a pas de mystère, pas de mécanique de la
jouissance… On jouit exactement comme on sent…


76 – L’expérience de la prison, plus exactement
l’expérience d’aller voir mon jeune ami en prison, est une
expérience forte. Tout ce qu’il me dit sur les faits qui l’ont
81 conduit en prison est incroyable, tant ils prouvent que ce
garçon avait une vie à lui, intense et riche, alors que tout le
monde le voyait comme un bon petit jeune homme, sans
sexualité et sans originalité.
À nouveau, cela me rappelle combien le comportement
extérieur est trompeur. Beaucoup de tueurs en série, ce
qu’il n’est pas, sont vus par leur entourage comme bons
maris, bons pères, bons fils, bons voisins, etc. L’apparence
est la chose la plus trompeuse. Il ne faut pas juger les gens
sur l’apparence, dit le proverbe. La subjectivité est un
monde souterrain et caché qu’on aurait intérêt à explorer,
comme la vie du fond des mers…
Je crois que je commence à comprendre ce qui s’est
passé pour lui. Sa mère, influencée par sa propre mère, a
créé autour de lui une véritable muraille protectrice contre
l’extérieur et en particulier contre son père à elle qu’elle a
rejeté avec une extrême violence… C’est un cadre
protecteur qu’elle a créé, une capsule, et son mari, docile,
l’a appuyée. Ce garçon est donc devenu soumis,
dépendant, sans volonté propre, sinon pour jouer,
s’amuser, folâtrer, séduire, ce qu’il faisait très bien… Il
s’est produit un séisme familial lorsque sa mère a pris un
amant, ce qui a amené son mari à paniquer. Quand ils ont
divorcé, et lorsque son père a pris une nouvelle femme et
sa mère un autre compagnon, il a réalisé, du fait de sa
dépendance, que la sexualité était permise, même
encouragée, ce qui était très bien…
Malheureusement, il réalise cette sexualité comme il
avait l’habitude de tout faire : comme un passe-temps
excitant et plein d’imprévus, comme une manière de
gagner sa vie, comme une fête et une croisière. Il se lance
à corps perdu dans la prostitution, toutes les formes de
prostitution. Le nombre de choses qu’il réalise est
incroyable. On pourrait presque l’admirer. À aucun
moment, il n’a pratiqué de violences, de contraintes. Tout
le monde était consentant dans son système. C’était une
82 abbaye de Thélème de putains… Il est dommage que cela
se soit fait presque exclusivement avec des putains…
Comment peut-on comprendre cela, au moment où le
sinistre Sarkozy interdit de fait cette pratique contre
l’esprit de la loi française, au moment où l’ordre moral
refait surface ? Ce n’est pas la première fois que cela se
produit, ô Baudelaire !


77 – Illumination, véritable illumination, au terme de
mois de réflexion, par rapport à ce problème de la
psychothérapie, plus exactement des processus en jeu dans
la psychothérapie, plus exactement des facteurs qui
contribuent à l’épanouissement psychique ! Je voyais bien
que c’était lié à la communication, mais, comme toujours,
j’envisageais les choses du côté du thérapeute, de
l’animateur, de l’enseignant, et non du côté du patient, du
participant, de l’élève. L’illumination, ce matin (24 janvier
2005), est venue du fait que je me suis mis à voir les
choses de l’autre côté, et j’ai vu – oui, vu, comme on voit
un meuble –, qu’il se produit un amalgame entre le
message et les personnes qui le véhiculent, émetteur et
récepteur. Ceux-ci se trouvent transformés par le message
qu’ils envoient ou qu’ils reçoivent, car ce message n’est
pas un pur objet mais un objet pour et dans un sujet. C’est
un transformateur et la psychothérapie est une
transformation…
Dans cette réflexion, j’ai été aidé par un texte, paru
dans un livre intitulé L’Empathie (Odile Jacob, 2004),
dans lequel un des auteurs analyse le processus de
« désignation ». Dans ce processus, qui représente assez
bien la communication, il existe trois termes : 1 – la chose
désignée, 2 – celui qui désigne, et 3 – celui à qui on
désigne. Il se trouve que celui qui désigne se trouve rempli
par l’objet qu’il désigne, par exemple un paysage ; mais, il
est encore plus comblé du fait qu’il ajoute à ce tandem un
83 autre élément, proprement humain : la personne à qui il le
désigne. Du fait de cette désignation, il envisage le
paysage à travers le regard de celui à qui il le désigne, il le
voit comme l’autre peut le voir et surtout comme il peut le
ressentir. Il transforme complètement le phénomène. Une
perception physique, qui peut éventuellement avoir une
valeur esthétique, devient une perception psychologique,
une communication. Ce n’est plus le paysage qu’on
regarde, mais un homme regardant un paysage ou un
paysage vu à travers un homme…
Si cela se reproduit un certain nombre de fois,
l’émetteur (celui qui désigne) finit par voir son
interlocuteur (celui à qui il désigne) comme un complice
et comme un ami. Ils regardent tous deux dans la même
direction. Ils regardent ensemble, non seulement le
paysage, mais beaucoup d’autres choses. Il se crée entre
eux un lien, le lien d’amitié. D’où il faut conclure, comme
dirait Socrate, que les processus tels que thérapie,
enseignement, sont inévitablement des processus qui
doivent déboucher sur l’amitié. Autrement, ils ne sont
rien, rien que des faux-semblants et des leurres.


78 – Vu le film La Shoah hier soir. Bouleversant ! Où
l’on voit l’inutilité totale, l’impuissance de tous ces trucs
que sont la société allemande, la Kultur allemande, l’école
allemande, l’État allemand et le reste ! Tout cela est inutile
face à la barbarie, l’horreur, l’abjection… En fait, le
problème est psychologique. Il faut arriver à comprendre
comment des êtres humains arrivent à être complètement
indifférents, insensibles, à d’autres êtres humains, à faire
comme si ceux-ci n’étaient même pas équivalents à des
animaux, plutôt comparables à des bouts de bois ou à des
chiffons… Ceci arrive avec une fréquence énorme,
presque comme une règle, dès le moment où ces autres
sont des étrangers, viennent d’ailleurs, ne font pas partie
84 de mon groupe, ma communauté, ma famille. L’idée de les
exterminer vient naturellement, est presque l’idée normale,
la plus répandue… Mais s’il en est ainsi, pourquoi cela ne
se produit-il pas beaucoup plus ?
À cela, il faut répondre que cela se produit. Oui, cela se
produit… Mais le plus souvent et d’abord dans nos têtes.
Les gens du village voisin sont haïs et repoussés… Ce qui
manque pour arriver à la Shoah, c’est deux choses.
Premièrement, il faut que l’Autre me gêne, même si
c’est très peu, même si c’est seulement un risque, une
menace, une lubie, une imagination. Les motifs qu’avaient
les Allemands de se méfier des juifs étaient dérisoires,
mais néanmoins réels : des querelles de voisinage. Cela
suffit. Cela peut engendrer les sentiments les plus
extrêmes. Mon voisin, qui fait du bruit la nuit, me devient
insupportable et je pense que je pourrais le tuer…
La deuxième chose, c’est d’avoir les moyens de
l’extermination. On les a maintenant avec les progrès de la
science. Les Allemands les avaient. Ils les ont utilisés. Ils
ont été jusqu’où des quantités énormes de gens, y compris
des juifs, ont envie d’aller. Ils sont passés à l’acte…
Mais alors, va-t-on vers d’autres Shoah, des quantités
de Shoah ? Oui, je le crois… Qu’est-ce qui peut arrêter ce
raz-de-marée ? Une seule chose : un autre raz-de-marée,
qui nous apprenne l’intérêt de l’Autre, que l’Autre vaut la
peine d’être connu, fréquenté, contacté… Une autre
éducation, pas celle de l’école allemande, ni française, ni
juive, ni rien… Une autre, radicalement autre. Une
éducation qui casse tous nos patterns, toutes nos habitudes,
tous nos cadres, qui aille dans le sens où les enfants vont
spontanément quand ils se frottent, se confrontent, se
massent, s’aiment et se détestent. Une éducation dans la
vérité…


85 79 – Le petit Bush, avec sa nouvelle associée, madame
Rice, chef du département d’État, proclame qu’il va
attaquer tous les États tyrans, et madame Rice les
énumère. Il y en a une bonne douzaine. Quel beau projet !
Ils oublient malheureusement l’histoire. Tous ceux qui ont
voulu nettoyer la planète des tyrans ont mal fini.
Robespierre et pas mal de ses amis étaient obsédés par les
tyrans et ils en ont envoyé un bon paquet à la guillotine,
où ils ont fini par aller eux-mêmes… Napoléon a repris le
flambeau. Une de ses motivations proclamées était de
supprimer tous ceux qui s’étaient opposés à la Révolution
française, depuis l’empereur d’Autriche jusqu’au tsar de
Russie, en passant pas le roi de Prusse et le roi
d’Angleterre. Cela ne lui a pas réussi. Il a été éliminé
luimême et la France est sortie diminuée et affaiblie de cette
aventure vengeresse…
Pourquoi cette fin lamentable qui sera aussi celle du
petit Bush ? Pour cette raison simple que la fin ne justifie
pas les moyens. On ne peut, au nom de la liberté et de la
justice, commettre les pires actes de violence et
d’injustice. Cela ne marche pas ! La seule chose qu’on
puisse faire est de se défendre si on est attaqué
physiquement et en essayant de ne pas aller plus loin qu’il
n’est convenable. Cela n’est pas un problème de morale,
mais de psychologie…
La violence et l’injustice, si on les accepte, ne serait-ce
qu’un moment, vous envahissent et vous paralysent – je
veux dire : suppriment vos capacités de réflexion et
d’attachement. Il se produit un retournement qui fait de
vous un renégat…


80 – Il n’y a pas eu pire tyrannie que celle de Napoléon.
Aucune des libertés traditionnelles qui existaient encore
sous l’Ancien Régime n’a été respectée par lui. Sa
correspondance privée, dont j’ai déjà parlé, en fait foi. Il
86 poursuivait lui-même, personnellement, à travers des
ordres donnés à Fouché ou à d’autres, tous ceux qui
s’opposaient, aussi peu que ce soit, à ses ordres. Il faisait
liquider d’un seul coup des milliers d’hommes qui le
gênaient. Il n’admettait pas la moindre critique, la moindre
réticence, comme en témoigne, par exemple, son attitude
envers son frère, le roi de Hollande, qui avait seulement
quelque souci de ses sujets. Et derrière cela, ou devant, il y
avait ce que j’ai appelé la robotisation, c’est-à-dire une
indifférence totale au vécu de ceux qu’il côtoyait, qui ne
l’intéressaient que comme des pions ou des instruments.
Cela va, chez lui, jusqu’au refus d’exprimer lui-même ce
qu’il pouvait vivre, que d’autres n’étaient pas censés
connaître ou apercevoir. Il faut lire les lettres envoyées en
1812 au moment de la débâcle de la campagne de Russie,
au moment de la Bérézina, de Moscou ou de Smolensk :
tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes, je vais
parfaitement bien, je serai bientôt à Paris parmi vous, les
soldats errants doivent réintégrer leur corps, etc. Et au
moment de la défaite finale en 1814, alors qu’on sait qu’il
envisageait le suicide, pas une plainte, pas un appel, pas
un cri. Rien que la froideur et la lucidité technique…
Comme tout cela est beau, ô Vigny !


81 – Je viens de finir le très bon livre de Colliers et
Horowitz sur La Dynastie Rockefeller. C’est un des seuls
livres que je connaisse qui examine en profondeur les
origines, l’enfance, l’adolescence de dominants, de vrais
dominants. Il y a des centaines de livres excellents sur les
origines et l’enfance d’artistes, d’écrivains, de musiciens,
de poètes, de scientifiques, etc. J’attends toujours un livre
sérieux sur l’enfance et les origines de Hitler, de
Napoléon, de Staline, de Franco, etc. Il n’y a rien…
Le livre sur les Rockefeller est une première. On y voit
racontée vraiment l’histoire de quatre générations de ces
87 prodigieux milliardaires, de ces gens qui ont eu une
influence déterminante sur la société et la politique
américaines. Et cela confirme terriblement ce que je pense.
Le premier Rockefeller, le senior, n’a pas résisté à la
etentation terrible qu’a constitué, au XIX siècle, la
découverte des sources de pétrole aux États-Unis. Cela a
ravivé, suscité, excité sa passion du pouvoir, de la
domination, de la possession, de la force, de la
prééminence. Il a constitué, en une génération, avec une
intelligence et une astuce fantastiques, la plus grande
fortune de tous les temps, le plus fantastique instrument
financier qu’on n’ait jamais vu.
Ceux qui ont suivi n’ont fait qu’exploiter les virtualités
inouïes de cette puissance monstrueuse. D’abord, avec
Junior I, la capacité de se camoufler et de tromper, en
inondant de dons et de dotations les plus progressives et
utiles institutions des États-Unis : scientifiques, médicales,
caritatives, intellectuelles, sociales, etc. Ensuite, avec les
cinq frères (Junior II, Nelson, Laurence, Winthrop, David)
de la génération suivante, en pesant sur la politique, dans
tous les sens du mot, c’est-à-dire en s’emparant de postes
clés, avec Nelson surtout, et en influençant les institutions
liées au pouvoir et pesant sur celui-ci. Enfin, avec la
quatrième génération, c’est la débandade. Les femmes
prennent le dessus. Le doute et la suspicion s’introduisent
dans la famille même. L’influence s’éteint. C’est le mur
que connaissent tous les dominants en fin de compte, ce
qui n’est que justice…
Le phénomène qui me paraît important, c’est la
récupération, l’utilisation par des individus puissants,
favorisés par le sort, de forces de progrès indiscutables,
telles que la science, la technologie, la démocratie, l’aide
sociale, que ces gens détournent à leur profit, mettent au
service de leur domination, retournent contre la société
même, provoquant des catastrophes historiques sans
précédent… Cela donne les trois grands maux de notre
88 époque, les trois grands fléaux modernes : le militarisme,
le capitalisme et la bureaucratie. Le premier utilise l’idée
démocratique, le principe des nationalités, le besoin de
liberté et d’indépendance nationale. Le deuxième utilise la
révolution industrielle, les progrès scientifiques, les
avancées techniques, l’automation. Le troisième utilise
l’État-providence, la protection sociale, les idées d’égalité,
de gestion et de prévoyance. Chacun d’eux pervertit une
valeur du monde moderne.
Le problème qui va se poser dans l’avenir à nos
sociétés est de se prémunir contre de tels individus, contre
de tels malheurs. Il ne faut plus qu’un Guillaume II, qu’un
Rockefeller, qu’un Staline puisse imposer sa volonté à des
peuples entiers, puisse les envoyer à la boucherie, les
voler, les asservir. Il nous faut des parades contre eux, des
protections…


82 – Nicole me parle beaucoup de son travail de
thérapeute, et je fais la même chose avec elle. Cela
alimente ma réflexion, suscite des questions, me fait
avancer… Ainsi, ces jours-ci, elle me raconte qu’une de
ses clientes a des problèmes avec son mari, ce qui est
somme toute assez banal. Cependant, la banalité peut
devenir instructive… La cliente en question lui raconte
que son mari, revenant de voir sa maîtresse, arrive en
retard à son travail, est de mauvaise humeur, engueule tout
le monde, ce qui est d’autant plus désagréable qu’elle
travaille avec lui. Elle montre de l’irritation, ce qui est
bien compréhensible. Nicole lui demande ce qu’elle pense
de l’état dans lequel se trouve son mari quand il rentre
ainsi, pressé et culpabilisé, ayant fait quelque chose dont il
peut avoir honte… La cliente prend alors conscience que
son mari est probablement paniqué et cela lui fait l’effet
d’une révélation… Elle n’y avait pas pensé. Cela
l’éclaire…
89 Et moi, à mon tour, je me mets à faire des réflexions
sur ce sujet, en rapport avec des questionnements actuels.
Je suis en train d’élaborer des idées en relation avec le
processus de communication. Quelqu’un qui émet une
idée et la livre à quelqu’un d’autre ne se contente pas de
fabriquer une idée sur un sujet donné, il s’adapte à l’autre
et s’arrange pour se brancher sur le registre de l’autre,
pour se mettre en phase avec lui. Souvent, il renforce sa
pensée, la simplifie pour qu’elle passe mieux, la rend plus
saillante, plus visible, plus percutante. Ce faisant, il
s’enrichit lui-même du fait de ce travail et éprouve une
espèce de satisfaction et de reconnaissance de l’aide
qu’ainsi on lui apporte. N’est-ce pas de là que vient le
désir d’être écouté, d’avoir des interlocuteurs ou des
auditeurs ? Cela va au-delà du processus d’empathie. Cela
débouche sur la sympathie, l’accord, la complicité. À mon
sens, on ne peut faire l’économie de cette activité de mise
en liaison pour expliquer les relations humaines. Il faut
analyser les actions et réactions, comme en chimie…


83 – Je regarde à nouveau vers l’Irak où les Américains
ont obtenu qu’on procède à des élections « libres » (!). Ces
élections ont obtenu une réelle adhésion (31 janvier
2005)… C’est un concert de louanges, même de ceux qui
sont les plus hostiles aux États-Unis… Quel courage,
diton, de la part de ces gens qui étaient menacés par les
terroristes et qui vont quand même aux bureaux de vote !
Quant à moi, je suis perplexe… Je me dis que, quoi qu’il
en soit, ce pouvoir est l’émanation des Américains, des
occupants, qui vont évidemment le contrôler… Et je me
fais la réflexion suivante : supposons qu’en 1943 ou 44 le
gouvernement français de l’époque ait organisé des
élections pour demander qu’on le légitime… Les Français
auraient voté en grande majorité pour le maréchal Pétain,
cela est certain. Qu’est-ce que cela signifie ? Les Français
90 eront bien approuvé à une forte majorité Napoléon I ,
Napoléon III, les Allemands Hitler, etc. Les gens sont
toujours pour le pouvoir en place, surtout s’il est fort…
C’est la limite de la démocratie… Celle-ci a le grand
mérite de demander ce que veulent les gens, de reconnaître
que le peuple est souverain… Mais le peuple, comme
l’individu, peut vouloir son propre malheur. Il peut être
aveugle à son bien véritable, aux conditions de son
existence. Tant qu’on n’aura pas été au-delà de la
démocratie, jusqu’à une éducation systématique de la vie
sociale et des rapports sociaux, on aura ce phénomène…

84 – Nicole est très préoccupée par mon opinion
concernant les textes qu’elle écrit. Cela se comprend bien,
étant donné l’importance que j’ai pour elle… Il se trouve
qu’elle décrit souvent, dans les nouvelles ou romans
qu’elle compose, des personnages à bout de souffle,
exténués, vieux, déprimés, de vrais déchets humains, au
bord de la tombe ; exactement le contraire de ce qu’elle
aime dans la réalité… Cela ne veut pas dire que je n’aime
pas les personnages qu’elle crée. Au contraire, ils me
fascinent, tant ils sont vrais, réels. Ils vous sautent à la
figure, s’imposent à vous… Récemment, elle s’est
intéressée à ma mère et à ma grand-mère, et a essayé de
les peindre telles qu’elle les voyait dans son imagination…
Elle a écrit un long texte sur lequel elle est revenue et
qu’elle me lit… Brusquement, j’éprouve à cette lecture
une espèce de panique, de confusion, que j’explique, si
j’essaie de comprendre, par la superposition de deux
représentations : d’une part, celles de ma mémoire,
extrêmement prosaïque, composée de faits éparpillés et
sans liens, d’impressions banales et triviales, et, d’autre
part, la vision de Nicole, très unifiée et connotée, tendant
vers un certain type de caractère, non pas idéalisé, mais
sélectif, orienté dans un certain sens. Les deux
91 représentations ne collent pas, se combattent et se
heurtent, ce qui me met mal à l’aise…
Je prends alors conscience d’un fait que je communique
à Nicole, qui est d’accord. Le fait est que nous ne
connaissons pas vraiment les personnes qui nous
entourent, spécialement nos parents, que nous n’avons
d’elles qu’une vision fragmentaire, dépourvue de sens.
Cela me semble évident dans cette confrontation avec
l’expérience réalisée, sans le vouloir, par Nicole… Cela
me conforte dans une idée que j’ai depuis longtemps, à
savoir que les humains ne sont connus et reconnus par
nous que s’ils n’ont pas avec nous un rapport
d’imbrication (et non d’implication), s’ils sont assez
autonomes, assez détachés de nous, même si nous avons
avec eux un rapport passionnel… Il ne faut pas que nous
les voyions à partir des avantages et des désavantages, qui
nous viennent d’eux et qui nous concernent, mais qui ne
peuvent en aucune manière les désigner et les définir, car
ils portent sur des réalités quotidiennes qui sont les objets
réellement visés et non sur les personnes qui les
manipulent. De ce fait, ces objets intermédiaires masquent
les sentiments et les états d’âme qui éclatent ailleurs,
d’une autre manière…
Ce n’est qu’à travers l’implication et non l’imbrication
que nous pouvons apercevoir les gens dans leur réalité. Il
faut qu’ils se disent, qu’ils se dévoilent, qu’ils s’engagent,
par exemple dans l’amour. Il ne faut pas que leur
comportement soit médiatisé par de quelconques
considérations d’intérêt ou de stratégie, par des visées
éducatives, par des détours compliqués. L’empathie, dans
ce cas, n’est plus possible… Mais qu’est-ce que
l’empathie ? Je vais y revenir.


85 – Je parle peu de mon métier de psychothérapeute,
qui me concerne pourtant fort, qui me préoccupe et que
92 j’aime. Je suis en train, depuis quelque temps, de revoir
mon rapport à Carl Rogers. Je mets de plus en plus
l’accent sur la communication et considère comme
secondaire ce que Rogers met au premier plan, la prise de
conscience. Pour moi, le fait de parler de soi, dans le
travail thérapeutique, est essentiel, mais pas pour les
raisons que Rogers met en avant… Dire je dans ce travail,
comme ailleurs, c’est me livrer complètement à l’Autre,
c’est m’ouvrir à lui et lui laisser voir ce que je pense,
ressens, attend… En soi, ce n’est rien d’autre qu’une
redondance : je redis ce que je sais, car je ne pourrais
même pas en parler si je ne le savais pas. Donc la prise de
conscience est présupposée. Elle est au principe et non au
terme. Si je dis « Hier, j’ai souffert énormément », je le
sais. Je n’apprends rien, ne découvre rien, en disant cela.
Par contre, je réactive des sentiments, des émotions et des
idées, choses qui me sont propres et qui sont à l’intérieur
de moi, et les replonge dans la réalité qui les a produites.
Cette réalité, je la connais aussi, mais je ne la connais pas
dans le rapport à l’Autre, dans le regard de l’Autre. Par
exemple, je ne sais pas ce qui, dans cette réalité,
impressionne l’Autre, le touche. En cherchant cela, je
modifie la réalité. Je la regarde autrement. Et mes
sentiments mêmes, je ne sais pas ce que l’autre en perçoit,
ni même s’il les perçoit… Il faut donc que je me livre à
tout un travail d’investigation et de manifestation, tant à
l’égard de la réalité qui me regarde qu’à l’égard de mes
sentiments et idées qui la regardent… Ce travail, cette
transformation, je les fais pour l’interlocuteur. C’est un
message que je lui envoie : je veux faire impression sur
lui, qu’il m’écoute et soit touché. C’est une aventure, une
intervention, une interaction…
Cela explique le fait que, lorsque j’anime un groupe, je
suis complètement immergé dans la situation. Dans la
situation, et non en moi-même. Les moindres
mouvements, gestes, paroles des participants sont
93 cruciaux, car ils me révèlent le monde de l’Autre qui va
me permettre, à mon tour, de réagir avec lui, de le
toucher… Tout le problème est d’agir sur l’Autre, le
partenaire, en lui livrant la substance de moi-même. Il se
nourrit de moi, du fait que je me livre à lui, accepte d’être
son jouet et sa victime. En fait, c’est une aventure
passionnante, et c’est pour cela qu’elle est thérapeutique.
Elle est constructive et positive, même si elle porte sur des
malheurs et des douleurs… Tout cela présuppose la
possibilité et la capacité d’atteindre l’Autre, de le toucher
au fond de lui, à travers le message que je lui livre… Cette
possibilité, cette capacité existent, sont réelles, ne sont pas
des leurres… Je relisais cet après-midi le dernier chapitre
d’un livre remarquable de Michel Gilly, ancien
collaborateur et ami, sur le rapport maître-élève
(Maîtreélève, rôles institutionnels et représentations, 1980), dans
lequel il soumet à une analyse impitoyable le fameux effet
Pygmalion, qui a tant fait parler de lui à une certaine
époque. Il démontre que cet effet existe si on ne le ramène
pas à une action magique des prédictions qu’on peut faire
sur des sujets humains, mais aux attentes réelles qu’on
peut avoir pour eux, qui modifient à leur tour les
comportements qui les concernent. Les sujets perçoivent,
ressentent ces comportements. Ils connaissent leur
signification. Ils ont une sensibilité pour cela… Cela
modifie et oriente leur comportement. Voilà l’essentiel…


e86 – Une phrase du philosophe grec Démocrite, du V
siècle avant J.-C., me donne envie de revenir sur le
problème de l’action humaine. « L’audace, dit Démocrite,
est l’origine de chaque action. » Pensée forte et
importante… Cela signifie que chaque action, même la
plus minime, demande de l’audace (ou de la hardiesse)
pour être accomplie. Cela ne correspond pas à la vision
commune qui a tendance à penser que l’action est la chose
94 du monde la plus facile, la plus spontanée, et ne demande
rien d’autre que d’avoir des raisons de l’accomplir… Non,
dit Démocrite, l’action, quelle qu’elle soit, est toujours un
positionnement, une affirmation de soi, une manière de
s’engager et de se compromettre. Les implications de
l’action sont innombrables…
Si l’action est une chose tellement difficile, les raisons
de l’abandonner sont fortes et le refoulement semble
possible. Mais il n’en est rien. L’action non seulement
résiste à sa réalisation, mais elle résiste encore plus à sa
suppression. En réalité, elle ne disparaît jamais, car elle est
sous-tendue par le désir. Le refoulement est une illusion.
Quand une action rencontre des obstacles, elle a
tendance généralement à se renforcer et à devenir
obsessionnelle. Elle cherche par tous les moyens à se
réaliser, selon un schéma que Brehm, l’auteur américain,
appelle la « réactance ».
S’il lui arrive d’être en compétition avec une tendance
plus forte et qui, d’une certaine manière, l’annule en
proposant quelque chose de plus satisfaisant, ce qui est
autre chose que d’être simplement barrée, elle ne disparaît
pas non plus.
Le plus souvent, elle se réalise autrement, à travers une
action similaire, centrée sur un objet du même genre,
comme lorsque nous changeons de partenaire amoureux.
Quand il lui arrive de se heurter à une option différente,
nettement opposée à elle et représentant une autre valeur,
comme lorsque quelqu’un est amené à se convertir à une
religion ou une philosophie nouvelle, elle n’est pas
annulée pour autant, mais prend une forme idéalisée qui
évite la frustration en dépréciant les objets particuliers,
jugés sans intérêt, au profit d’un idéal inatteignable, atteint
seulement par la pensée. Dans ce dernier cas, nous avons
affaire avec ce que j’appelle la dépréciation, d’autant plus
forte que la réalisation semble inatteignable. Les objets
95 particuliers sont, dans ce cas, oubliés et le sujet est plongé
dans une espèce de rêve consolateur.
Par exemple, la sexualité est dépréciée et considérée
comme une chose sans importance ou dégoûtante. Et
pourtant, elle reste. Dans une religion aussi dépréciative à
l’égard de la sexualité que l’islam, on promet un paradis
peuplé de vierges disponibles. Dans le christianisme, qui
valorise tellement les tourments et la résignation, on
promet un paradis semblable à un jardin fleuri comme on
en voit sur les portails des cathédrales.
La confrontation avec l’action est une des choses les
plus difficiles de la vie humaine, car l’action fait partie de
nous et, en même temps, nous insère dans le réel. Il faut à
tout prix que nous trouvions une solution aux désirs qui
nous assaillent, une solution consciente et parfois
volontaire, puisqu’il est impossible d’annihiler les désirs
en question. La vision freudienne d’une liquidation pure et
simple, par passage dans un monde souterrain où l’envie
se cache et se travestit, est un enfantillage, une fantaisie de
frustrés, qui est à mettre elle-même dans le lot des
fantasmes consolateurs. Ce n’est pas une conception
fondée et satisfaisante.


87 – Très impressionné par ce livre, L’Empathie (de
Berthoz et Jorland, 2004), dont j’ai déjà parlé… Le
problème posé par l’empathie est celui de pénétrer dans
l’univers mental d’autrui, autrement dit de se mettre à sa
place, d’épouser ses émotions et ses sentiments, de se
représenter ce qu’il peut penser et sentir. Comment cela
est-il possible ? Autrefois, on avait tendance à répondre en
invoquant un processus d’extrapolation à partir de ses
propres expressions et manifestations externes. Celles-ci
possèdent des corrélats internes – émotions, sentiments,
pensées – qu’on leur associerait et qu’on attribuerait à
autrui quand il manifeste les mêmes expressions…
96 Aujourd’hui, on admet plutôt un accès direct à la
signification de ces états externes. J’ai exposé cette
conception dans le livre Le Choc des émotions publié en
1993 (Éd. La Louvière). Les expressions du corps, qu’on
voit de l’extérieur, seraient directement significatives,
parleraient d’elles-mêmes, n’auraient pas besoin d’être
interprétées comme l’expose très bien R. Arnheim dans
son livre Vers une psychologie de l’art (1973). Ceci
explique que les bébés de quelques mois, entendant un
autre bébé pleurer, pleurent à leur tour. Ils perçoivent
d’emblée le caractère douloureux des pleurs du premier
bébé. Ils ressentent une douleur dans la perception même.
Le cri même est, si l’on peut dire, douloureux… S’il existe
un accès direct aux émotions et sentiments premiers,
chaque individu peut associer ceux-ci aux événements et
affirmations d’autrui et les comprendre…
Cependant, cela est loin d’être suffisant… La
connaissance est possible, mais qu’en faisons-nous ? On
n’est pas obligé de s’intéresser à autrui si on possède
l’empathie, pas plus qu’on est obligé de courir et de sauter
si on a la capacité de faire ces actions. L’attrait exercé par
l’action et par les objets qu’elle permet de toucher ne se
confond pas avec l’action elle-même – je veux dire avec
son mécanisme. On peut être compétent dans un domaine
et abandonner celui-ci ou le détester… L’intérêt qu’on
peut éprouver pour la connaissance d’autrui ou pour autrui
est autre chose que la connaissance de cet autrui, même si
cette connaissance est présupposée à cet intérêt. Ce dernier
obéit à d’autres règles et à d’autres lois, qu’il faudrait
préciser, qu’on n’a jamais vraiment étudiées.
Cet intérêt, quand il existe, aboutit non pas à
l’empathie, qui n’est qu’un moyen, mais parfois à la
contagion et souvent à la sympathie, à l’intérêt, à
l’enthousiasme, à l’attirance, à l’amour… Une des lois de
cette évolution est, par exemple, la loi de l’implication. Il
faut être impliqué, et non imbriqué, avec quelqu’un pour
97 éprouver de l’amour. Cette loi, je l’ai montré, explique
l’exigence d’exogamie qu’on retrouve jusque chez les
primitifs : on ne peut pas faire, en famille, l’expérience de
l’amour sous sa forme sexuelle ou passionnelle. La
sexualité, la passion demandent trop de liberté,
d’indépendance et de non-conformisme pour que cela soit
possible. Ce n’est pas l’inceste qui est redoutable mais la
promiscuité familiale, avec ou sans lien de sang. On ne
constate pas de véritable attachement érotique au sein de
la famille, contrairement à la notion de complexe d’Œdipe
de Freud. On constate peut-être des pratiques érotiques,
mais pas de véritables fixations sexuelles. Krafft-Ebing,
dans Psychopathia Sexualis, qui fait l’inventaire des
déviations sexuelles, ne le mentionne pas…


88 – L’achat de cette maison après une année de galère
(février 2005) me plonge dans le ravissement. J’éprouve
un intense soulagement, comme un état de légèreté,
quelque chose d’aérien… Pour si peu de chose ! Une
maison, une bâtisse de pierre… Ce qui est important est sa
signification… La campagne, les vaches, les prés, quelque
chose de simple, pour moi, citadin intégral depuis des
générations, qui ne valorise pourtant pas tellement la
nature et la terre, mais qui maintenant les désire… Cela
vient après des années de difficultés et de luttes, de heurts
avec des humains. Il faut être fort pour vivre avec les
humains, ces bêtes terribles, les pires des animaux, surtout
pour essayer de les persuader de quelque chose qui, en
principe, ne te rend pas plus fort ; au contraire, qui semble,
dans un premier temps t’affaiblir, presque te ridiculiser…
La NDI, la non-directivité intervenante, cette invention
géniale – oui, géniale dans sa simplicité – te met dans une
position bizarre face à l’humanité. C’est comme dire :
« Voilà un mode de vie nouveau, qui ne va pas te rendre
puissant et invincible, te permettre de dominer, mais qui
98 va te donner la paix avec toi-même, le plaisir d’exister… »
Et cette maison, je la veux surtout pour qu’elle me mette
dans une autre position par rapport aux humains…
Je relisais, ces jours-ci, des passages de À quoi sert
l’école ?, livre que j’ai publié il y a une dizaine d’années
et je me disais : Mais il y a tout là-dedans, tout ce qu’il
faut pour construire une nouvelle école, changer
l’éducation ; il aurait dû y avoir des milliers de gens à
s’intéresser à cela… Il y eut trois pelés et un tondu,
personne, quasiment personne… Le grand public, ce
qu’on appelle le grand public, cette blague… Il n’est pas
grand, ce public, il est surtout mou, comme une immense
méduse… Je ne veux plus essayer de l’influencer… Je ne
veux plus m’adresser à lui… Je veux dialoguer avec
quelques amis, peut-être disciples, de toute façon
partenaires, dans cette maison… Cette maison servira à
cela… Comme un havre…


89 – Cet homme que je considère comme un pauvre
type, dépendant, indécis, vivant aux dépens des autres,
c’est justement lui que je vois, dans mon rêve, en
personnage du Moyen Âge, dans un cadre magnifique,
habillé somptueusement d’un grand manteau sombre et
coiffé d’un énorme chapeau, comme un magicien ou un
astronome d’autrefois… Je suis tellement impressionné,
dans mon rêve, que je n’ose m’approcher de lui pour le
saluer. Cela m’étonne moi-même… Passé le premier
moment de surprise, à l’état éveillé, je me dis que,
conformément à mes conceptions, le problème n’est pas
d’expliquer le rêve, mais de m’expliquer moi-même à
travers le rêve ou face aux événements du rêve. Pourquoi
est-ce que je recule face à lui ? Pourquoi est-ce que je suis
tellement impressionné ? Et je me dis que cela après tout
n’est pas si étonnant. Le personnage en question peut, à
certains moments, chercher à m’impressionner, en jouant
99 des scènes extrêmes où il se présente comme un être
surpuissant, un prophète ou un illuminé. Cela est arrivé et
j’ai alors réellement eu peur. Cela n’est pas arrivé
beaucoup, mais est arrivé suffisamment pour que je m’en
souvienne…
Autant j’ai intégré sa personnalité habituelle, assez
médiocre, autant je suis confus face à cette autre
personnalité. Celle-ci me fait réagir, car elle ne s’est pas
effacée. Mon affectivité est donc réactivée, mise en éveil,
excitée, ce qui est, je crois, la fonction du rêve. Celui-ci va
chercher, au fond de nous, les affects actifs et vivants,
même s’ils sont enfouis sous des couches de stratifications
défensives, de souvenirs plus récents, de systèmes de
banalisation ou de dénégation. Il met au premier plan,
rejoue ce qui nous meut profondément mais ne se montre
pas. Il fait de la provocation…
C’est cela que j’appelle, dans mon livre Les Rêves
revisités, le rattachement direct. J’entends par là le fait que
les automatismes, d’une manière générale, sont collés aux
affects, dont ils sont pour ainsi dire des doubles, des
serviteurs, auxquels ils sont rattachés directement,
contrairement aux actions volontaires ou intentionnelles
qui les prolongent et les développent pour ainsi dire de
loin, à distance… On me dira que cela n’est pas très
différent de la conception freudienne du refoulement et du
retour du refoulé. Je ne le crois pas. La différence énorme
est que, pour moi, ces affects, même s’ils n’apparaissent
pas dans ma conduite et dans mes préoccupations, sont
présents, conscients, connus. Ils sont peut-être exclus de
ma conduite et neutralisés, empêchés de nuire et de se
réaliser, mais ils sont là, fortement présents, dans mes
pensées et mes obsessions.
J’ai déjà dit à quel point il était important de chercher,
chez les humains, l’au-delà du comportement, le monde
fantasmatique qui taraude chacun et le tourmente. Ce n’est
pas du tout l’inconscient freudien. C’est même le
100 contraire. C’est du super conscient. Chacun se promène
apparemment serein et dégagé, alors que chacun est
accablé par le poids de ses pensées et de ses soucis. C’est
cela que le rêve exprime. Autrement dit, il exprime ce qui
a du mal à s’exprimer dans la vie courante, mais qui ne
demande qu’à s’exprimer. Il double l’action habituelle et
visible, comme un automobiliste qui en double un autre. Il
initie une autre action, à un autre niveau, action qui a une
autre forme, qui se joue sur une autre scène, mais qui n’en
est pas moins une action, une véritable action…


90 – Je me suis toujours beaucoup intéressé à
l’éducation, à l’école, à la pédagogie. Cela m’a beaucoup
nui, car l’éducation, tout le monde s’en fout, au moins en
apparence, et personne n’a de considération pour ceux qui
en parlent. Tout le monde croit savoir ce qu’il faut faire
dans ce domaine et n’avoir à recevoir de leçons de
personne, comme dans tous les secteurs de la vie qui ont
une importance capitale et où on ne peut pas se permettre
de ne pas savoir… Malgré cela, j’ai quand même écrit et
parlé sur ce sujet, mais, à mon avis, maintenant, d’une
manière trop normative, en proposant des solutions, des
formules, des méthodes (Cf. La Pédagogie institutionnelle,
1965)…
Aujourd’hui, je n’ai plus envie de faire cela. J’ai envie
de revenir sur ce sujet, car il est central, mais autrement.
Comment ? D’une manière anthropologique, en
réfléchissant sur la place et le rôle de l’éducation dans
l’histoire des sociétés. Qu’est-ce que c’est que ce machin ?
Pourquoi l’a-t-on inventé ? Dès que je me suis mis à y
penser, m’est venue l’image de Durkheim, Émile
Durkheim et de son livre Éducation et Sociologie (1922)
considéré comme une référence incontournable… Je l’ai
relu et j’ai retrouvé ces affirmations que tout le monde
connaît presque par cœur : l’éducation est l’action par
101 laquelle un groupe humain transmet ses valeurs, ses
habitudes, ses savoirs, ses structures à la génération
suivante, assure sa reproduction. Un groupe humain, quel
qu’il soit, a toujours une position là-dessus et n’admet pas
qu’on la transgresse. Cette action est la condition pour que
la jeune génération se socialise ; elle est donc
indispensable, nécessaire. Elle oblige les jeunes à maîtriser
leurs pulsions de manière à pouvoir s’accorder aux
exigences de la vie sociale, à rentrer dans le rang, etc. Tout
cela paraît relever du simple bon sens.
« Paraît » seulement, car, en réalité, il n’y a rien de plus
contestable, rien de plus profondément faux… Armé de
cette conviction, je me suis demandé pendant des mois ce
qu’on pouvait reprocher à une telle formule. Longtemps,
j’ai soupçonné qu’elle était trop réductrice : on ne
transmet à la génération suivante que ce qui semble utile,
mais l’utilitaire n’est pas la culture, etc. Et brusquement,
j’ai eu l’illumination : c’est l’idée qu’on puisse transmettre
qui est fausse. On ne transmet que ce qui est bien établi et
qui peut être clairement formulé, par exemple les règles de
politesse, la table de multiplication, si ces choses
présentent une utilité quelconque et peuvent servir à
quelque chose. Par contre, il n’y a plus de transmission,
dès qu’une acquisition implique une confrontation
personnelle avec la réalité, laquelle peut se présenter de
toutes sortes de façons, est multiforme, peut être attrapée
de diverses manières, s’approche ou se dérobe, autrement
dit joue avec le sujet. L’image juste est celle que les
stoïciens de l’Antiquité utilisaient : celle de la main qui se
referme et attrape ou n’attrape pas.
On peut certes aider ce mouvement à se produire, mais
l’aide efficace n’est pas celle de quelqu’un qui croit avoir
raison de le faire, étant donné son importance, mais de
quelqu’un qui épouse le mouvement du sujet au moment
où il se produit, de quelqu’un qui écoute le sujet et agit
avec lui, en le suivant… Un tel processus, du fait qu’il
102 consiste à suivre et non à précéder, du fait qu’il
présuppose la rencontre, même si elle a été facilitée, ne
peut être dirigé seulement de l’extérieur, programmé et
voulu par autrui. Il appartient avant tout au sujet… La
seule chose qu’on puisse faire, comme dans l’acquisition
du langage, est de créer un milieu qui est la cible et
l’aliment de celui qui apprend…
Si on procède de cette manière, on peut socialiser mais
on peut aussi faire le contraire, susciter un véritable
blocage, quand on incite le sujet à aller dans une voie
réductrice et défensive. Cette voie est catastrophique si
elle est acceptée et intégrée à partir de raisons supérieures
qui semblent la justifier… Autrement dit, l’éducation à la
Durkheim peut être l’antithèse, le frein, l’empêchement au
développement… Elle peut expliquer les blocages et les
stagnations de l’histoire humaine… C’est cela que je
voudrais expliquer dans mon prochain livre…


91 – Cette soirée où Nicole et Thierry fêtaient la
nouvelle année chinoise du coq me plaisait a priori. On
avait acheté des mets chinois, décoré la pièce à la chinoise
et les gens qu’on avait invités étaient des amis. Tout était
parfait. Et pourtant j’ai vécu à nouveau, ce soir-là, la
même chose que je vis habituellement dans ce genre de
situation, où le rire, la détente et la bonne humeur sont de
rigueur, à savoir un énorme ennui qui me donne envie de
fuir et qui crée en moi un profond malaise. Ma première
réaction face à cet état, en y pensant après ou au moment
même, est de me justifier, de rationaliser mon mal-être, de
systématiser. C’est tellement vide. Les gens ne
s’expriment pas. Il ne se passe rien. On nage dans
l’hypocrisie et le conformisme. Cet homme m’exaspère
avec ses bouffonneries, etc. Et cependant les gens sont
heureux et contents. Ils expriment leur satisfaction d’avoir
103 reçu de la chaleur, de s’être retrouvés, d’avoir parlé
ensemble…
Je ne peux faire fi de tels sentiments, dire que cela ne
signifie rien. Non, cela est impossible. Il doit se passer
quelque chose, puisque certains le ressentent… En y
réfléchissant, je me dis que c’est peut-être cela, appliqué à
un certain type d’activité, que j’appelle moi-même
dépréciation et banalisation. C’est le processus que je
dénonce avec force, qui consiste à négativiser tout un pan
de la réalité sous prétexte qu’il n’aurait aucun intérêt…
Mais ce manque d’intérêt, qui se présente comme objectif,
est en réalité parfaitement subjectif.
C’est difficile à analyser mais il faut y voir
probablement un manque d’attention ou de vigilance à
l’égard de ce qu’il y a d’excitant là-dedans : le théâtre de
certains, la manière passionnée de raconter des faits
totalement ordinaires, les déformations apportées à ces
faits, l’écoute apportée de la part des gens, etc.
En allant plus loin, je me demande pourquoi je suis
comme cela et la seule réponse que je trouve est
l’effroyable sérieux dans lequel vivait ma famille, qui
n’excluait pas a priori le rire, mais qui ne le pratiquait pas.
Quand une chose n’est pas intégrée, il est difficile d’y
accéder… Je me souviens que j’étais jaloux des gens qui
riaient et faisaient rire, comme s’ils avaient eu quelque
chose qui me manquait, comme si j’étais un infirme par
rapport à eux…
La meilleure défense contre la frustration que cela
entraîne est évidemment la dénégation : cela n’a aucune
valeur, cela est nul… Pour finir, je comprends maintenant
pourquoi le théâtre a toujours été pour moi si difficile – je
veux dire faire moi-même du théâtre – et pourquoi il a
toujours été si thérapeutique. Je dis souvent que la
psychanalyse que j’ai faite pendant quatre ans ne m’a pas
beaucoup apporté, alors que des ateliers de théâtre que j’ai
104 pu suivre ont été capitaux dans mon évolution… Dans des
ateliers de clown, j’ai enfin pu faire rire…


92 – Nous sommes tout un groupe d’amis et nous en
arrivons à parler de Roger qu’on ne voit plus guère, qui vit
à l’étranger et qui revient de temps en temps en France.
On a beaucoup de choses à lui reprocher, des choses
importantes, des traits de caractère pénibles et aussi des
attitudes à notre égard qui relèvent de l’hostilité ou du
parasitisme, difficilement pardonnables. Tous sont d’avis
qu’il ne faut plus le voir, qu’il faut rompre définitivement
avec lui… Moi seul suis d’un avis contraire. J’ai envie de
le voir et d’accepter ses invitations. Étonnement des autres
qui ne comprennent pas ma position.
J’explique que je suis incapable de rompre avec
quelqu’un qui m’a apporté quelque chose, avec qui s’est
tissé un lien quelconque, quelle que soit la nature de ce
lien. Justement, Roger m’a permis d’aller aux Indes
pendant des années, et cela m’a apporté énormément. Il
m’a reçu chez lui, très généreusement, m’a fait connaître
des gens, m’a valorisé. Cela était probablement dicté chez
lui par un désir de se faire valoir à travers moi, mais peu
importe…
En y réfléchissant, je me dis que Roger a joué pour moi
un rôle d’introducteur, c’est-à-dire un rôle assez
superficiel, mais qui m’était nécessaire. Il m’a permis de
quitter mon pays, de voir ailleurs. Ce genre de personnes
nous est précieux, même si le lien qu’on a avec elles est
faible. Un auteur américain, M. S. Granovetter, a écrit un
livre, The Strength of Weak Ties (1973), dans lequel il
montre que les liens familiaux ou amicaux sont moins
efficaces pour trouver du travail ou gérer sa vie que
certains liens professionnels ou sociaux, car les premiers
finissent par se constituer en cercle fermé, qui ne
renseigne pas sur l’extérieur. C’est exactement ce qu’a fait
105 Roger pour moi : il m’a ouvert sur un certain monde. Ce
n’est pas rien. D’une manière plus générale, dans une
perspective de relation optimale, je pense que toute
relation est bonne si elle apporte quelque chose. Cela peut
paraître assez pragmatique… Oui, on n’agit jamais d’une
manière totalement désintéressée. Ce qui est important est
que cela résonne en nous, nous touche, moyennant quoi
l’Autre se trouve aussi impliqué…


93 – Thérésa, la Mexicaine, au téléphone, à qui je
demande ce qu’elle a fait ces jours-ci, me dit brutalement :
« J’ai couché avec X et une autre fille. » Nous parlons
longuement de cela. Je lui demande si c’était bien pour
elle. Elle regrette de ne pas l’avoir fait plus tôt, quand elle
était plus jeune. Je lui dis : « Mieux vaut tard que jamais. »
Elle se réjouit que je ne sois pas jaloux. Non, je ne le suis
pas, mais ce qu’elle m’annonce me trouble.
Je me demande comment on peut bien vivre cela, et je
me dis que le seul moyen est de se mettre totalement à sa
place. À un certain moment, étant pénétrée ou autrement,
elle l’a regardé et elle l’a aimé. J’essaie de l’aimer moi
aussi, cet homme, dans cette même position imaginaire, en
voyant ce qu’elle voit, en le regardant, bien que je ne le
connaisse pas. On dira que je fais émerger mon côté
homosexuel. Peut-être, mais cela n’explique rien. Je
voudrais surtout expérimenter le charme d’un homme, car
cela existe, cela est éprouvé, cela fait plaisir, cela excite et
ravit. Pourquoi n’en profiterais-je pas moi aussi ? Je
remarque qu’après m’être livré à ce petit exercice, je suis
plus serein, je continue à l’aimer… Je lui ai dit d’ailleurs
que je me masturbe en pensant à elle et elle m’a dit : « Ah,
comme c’est bien ! »


106 94 – À nouveau, je trouve, dans une pensée d’un
penseur grec de l’Antiquité, une idée qui me convient,
transcrite en grec moderne. Il s’agit de Diogène
(Diogénis), l’homme au tonneau. « Nous considérons,
ditil, la modération comme un grand bien, non pas à la vérité
pour pouvoir nous restreindre à peu de chose, mais pour
nous contenter de peu, quand nous ne possédons pas
beaucoup. » C’est exactement ma théorie de la
dépréciation. Je prétends que les obstacles installés par la
société, le milieu et surtout les institutions, à la réalisation
de nos désirs les plus forts, les plus orientés vers le plaisir,
déterminent un état de frustration et de manque, une
douleur, qui, à leur tour, nous poussent à déprécier,
banaliser les désirs en question, pour échapper à la
frustration. Les désirs hédoniques acquièrent une
coloration neutre et antipathique, perdent leur intérêt. Ils
s’éteignent. Le plus grave est la représentation sociale qui
en résulte. La sexualité est vue comme sale, le jeu comme
dérisoire, le loisir comme futile, l’étude comme
ennuyeuse, la parole comme vide, la passion comme
destructrice, etc. Les forces qui en nous sont motrices et
facteurs de progrès, étant dévalorisées et niées, perdent
leur pouvoir. Nous sommes plongés dans la stagnation,
l’ennui et la tristesse…
Mais le pire n’est pas là. Il est dans les conséquences
pratiques – j’allais dire historiques – de cet état de chose.
Les aspirations et conduites hédoniques jouent un rôle
central pour nous permettre d’échapper à l’angoisse en
général, et spécialement à l’angoisse face aux nuisances,
aux contrariétés et aux inquiétudes quotidiennes. Si nous
sommes privés de leur secours et de ce que j’appelle leur
irradiation, les réalités difficiles auxquelles nous sommes
confrontés prennent une allure monstrueuse, deviennent de
véritables montagnes, engendrent la terreur et nous ne
pouvons nous défendre contre elles qu’en mettant en place
ce que j’ai appelé autrefois des « super défenses »,
c’est-à107 dire des constructions réelles ou imaginaires censées être
inexpugnables, de véritables forteresses invincibles et
toutes-puissantes. Dès lors, nous ne vivons plus que dans
et par ces forteresses, qui s’appellent la religion, l’État, la
famille, le travail, le devoir, les croyances diverses, etc. La
réalité se chosifie, acquiert une texture minérale et dure,
implacable. Seuls les faits sont pris en considération et les
idées, les sentiments, les émotions sont déconsidérés, vus
comme inutiles, gratuits et irréels…
J’ai essayé dans ce livre que j’ai publié en 1999, intitulé
L’Aventure humaine, de revoir l’histoire de l’humanité à la
lumière de ces idées, comme un gigantesque affrontement
entre les forces hédoniques et les forces sécuritaires. Je le
dis sans prétention : ça colle, c’est explicatif…


95 – Ma sœur psychanalyste m’annonce qu’elle vient
de démissionner de l’école lacanienne… Cela me procure
une grande joie… J’étais en effet en conflit avec elle
depuis longtemps à cause de son adhésion à cette école. Je
m’étais ouvertement opposé au mouvement lacanien, ps. J’avais commencé un de mes livres de
psychologie (Les Forces profondes du moi, 1983) par cette
déclaration provocatrice : « L’inconscient n’existe pas. »
Je m’empressais d’ajouter : « l’inconscient au sens de
Freud », voulant signifier par là que j’admettais un
inconscient de type automatique, résultant d’une
incapacité du psychisme à percevoir certaines forces qui
s’exercent sur lui de l’extérieur, mais que je refusais un
inconscient qui serait comme une partie secrète du
psychisme, invisible à lui-même, où se trameraient je ne
sais quelles obscures machinations, dictées par je ne sais
quelles intentions… Il me semblait alors – et il me semble
toujours – que cette assimilation du psychisme à un
grimoire à déchiffrer, concocté dans les tréfonds d’un
laboratoire d’alchimiste, n’est qu’une manière comme une
108 autre de le couper de la réalité, d’en faire une machine à
fabriquer des idées ou des symboles, selon une vision très
platonicienne…
Une telle conception évite de se poser la question :
qu’est-ce que la personne vit et ressent ? Tout n’est plus
qu’un problème de traduction, traduction d’un texte dont
on ne cherche plus à savoir ce qu’il vaut et ce qu’il touche,
mais ce qu’il connote. L’utilisation qu’on fait alors de la
méthode associative est une aberration, car l’association
permet de sauter d’un message à un autre parfaitement
différent, mais pas d’expliquer l’un par l’autre…
La divergence d’idées n’est cependant pas le pire. Le
pire est l’obscurité dont s’entoure Lacan, ce qui va bien
avec son personnage de magicien. Je vois là-dedans une
duperie, un tour de passe-passe, une manière de posséder
l’Autre, qui me déplaisent profondément. J’aime la
transparence, la simplicité des propos, qu’on se mette à nu,
quitte à se faire attaquer… Il me semble que le danger de
la psychologie réside dans sa capacité à impressionner, à
jeter de la poudre aux yeux, à créer la dépendance par
rapport à celui qui est censé savoir, à fonctionner, au fond,
comme une sorte de magie. Quand on voit l’expérience de
Milgram, ces gens qui sont capables d’administrer des
doses électriques mortelles à un sujet naïf sous prétexte
que cela leur est commandé par un technicien prestigieux,
on peut avoir peur. Peur de la psychologie ! Je suis content
que ma sœur soit en train de sortir de là…


96 – Il a suffi qu’Ahmed, mon ami marocain Ahmed,
me commande un article pour un livre sur la théorie
institutionnelle, qui n’a jamais paru (et qui ne paraîtra
jamais), pour que brusquement je me mette à m’intéresser
au problème de l’institution, auquel je ne m’étais jamais
vraiment intéressé, moi qui suis pourtant un des fondateurs
du mouvement institutionnaliste : pédagogie
109 institutionnelle et analyse institutionnelle… Brusquement
j’ai découvert, en écrivant cet article, l’importance capitale
du phénomène institutionnel. J’ai découvert qu’à travers
cet instrument, l’être humain tente, depuis des siècles et
des siècles, voire des millénaires, de pérenniser,
consolider, solidifier, incarner, fortifier, matérialiser,
amplifier ses acquis, tous ses acquis, d’une manière
générale… Cela se fait par le truchement du contrat, de
l’acte contractuel : le contrat social. L’acte fondateur est le
besoin d’asseoir, comme je viens de dire sur des bases
solides, une activité, un objet, une entreprise, un projet, un
loisir, une protection. Pour ce faire, je m’associe à d’autres
à qui je demande de faire converger vers un même but – à
savoir la sauvegarde de ce bien précieux – leur travail, leur
énergie, leur savoir, leurs occupations. Il s’agit bien d’une
sauvegarde et non pas d’une véritable communication. Il
s’agit d’unir nos forces pour protéger et maintenir
l’entreprise, non pour créer.
Pour payer ces gens à qui je demande cette chose
extraordinaire et aussi pour les pousser à le faire, je
promets, je jure, en m’engageant solennellement, de
moimême participer à cette entreprise, à ma façon et selon
mes moyens, quelles que soient les difficultés et les
souffrances que cela me cause. Autrement dit, d’un côté
on donne, généralement beaucoup de choses, des terres par
exemple, une aide militaire, du travail, de l’argent dans le
contrat vassalique au Moyen Âge, pour, de l’autre côté,
recevoir par exemple une assistance, de toute façon la
puissance résultant d’énergies conjuguées. Le sacrifice
demandé à chacun des contractants peut être considérable
et la peur qu’il provoque est la cause de la mort des
institutions…
L’ensemble de ce processus, je l’appelle inféodation. Il
a joué un rôle considérable dans l’histoire humaine…
C’est aussi une des causes de tous nos malheurs. Étant
donné les avantages fantastiques de cet instrument, la
110 sécurité qu’il procure, la stabilité qu’il engendre, la
tentation de lui sacrifier tout, de le mettre au premier plan
et de se soumettre totalement au dirigeant survient très
vite, ce que n’ont vu ni Hobbes ni Rousseau. Il en résulte
l’ethnocentrisme, le racisme, la fermeture à l’Autre, le
militarisme, le capitalisme, la bureaucratie et le reste…
Moi-même, j’ai été pris dans ce piège. Je me revois
préparant l’agrégation, dans le but, le seul but, d’enfin
avoir un salaire décent, de la considération, de
l’avancement et le reste, toutes choses que j’ai eues. Je
n’ai pas pour autant adhéré à la Société des agrégés…
Mais le pire n’est pourtant pas là. Le pire, c’est que ce
mécanisme fausse, à la base, le processus éducatif.
L’enfant qui découvre qu’il a intérêt, pour continuer à
recevoir l’assistance et l’amour de ses parents, à se
soumettre à eux, à accepter les limitations qu’ils lui
imposent, à ne pas regarder au-delà de ce qui lui est
permis, utilise sans le savoir, intériorise le support
institutionnel. Ainsi, il se lèse et parfois se condamne
luimême, sauf si ses parents, de leur propre initiative,
atténuent leur poids institutionnel en ouvrant les portes du
paradis familial, en réalité le plus souvent une prison. Il
faut qu’ils le veuillent, cela dépend d’eux. Ou bien, il peut
se faire, ce qui est plus souvent le cas, que le monde
extérieur fasse effraction dans l’univers familial, ce que
celui-ci redoute par-dessus tout, et crée une attirance qui
contrebalance les pressions exercées…
Faut-il pour autant jeter aux orties l’institution ? Cela
est de toute façon impossible. La seule chose qu’on puisse
espérer, dans un avenir assez hypothétique, est une prise
de conscience concernant ce processus qui amène l’être
humain à vouloir le maîtriser, à ne plus être son esclave…


97 – Je croyais en avoir fini avec l’institution, ou plutôt
avoir atteint un terme dans ma réflexion sur ce sujet,
111 quand un entretien avec mon ami Pierre Frankiel me
pousse à aller plus loin et me tire du repos où je croyais
pouvoir m’installer… Pierre veut écrire un livre sur moi,
ce qui m’honore beaucoup, et pour cela il me fait passer
des entretiens enregistrés… Dans le dernier, qui a eu lieu
hier, nous revenons sur le problème de l’institution. Je lui
explique à nouveau l’histoire du contrat social, qui me
paraît satisfaisante puisqu’elle permet d’appréhender
l’origine de toute institution : cet accord entre des gens qui
veulent profiter d’une œuvre commune, en renonçant à
certains de leurs droits pour pouvoir participer à celle-ci…
Et puis, en expliquant cela, je suis pris d’un doute. Je me
dis qu’on peut fort bien participer à une œuvre commune,
qu’elle soit agricole, industrielle, commerciale, artistique
ou n’importe quoi, sans pour autant être inséré dans une
institution. Cela me paraît immédiatement évident. Il suffit
d’avoir la représentation de cette action commune, sous
forme d’un ensemble articulé d’actions qui aboutissent à
certains résultats communs. Cela peut se faire dans et par
une institution, mais aussi en dehors de toute institution.
C’est l’histoire de la main invisible d’Adam Smith. Dans
l’apologue du crayon qui m’avait frappé par sa clarté, on
explique que pour un crayon, objet complexe parfaitement
au point, les différentes parties de l’objet – le corps du
crayon, la mine, l’enveloppe en métal de la gomme, la
gomme – sont fabriquées indépendamment et rassemblées
par quelqu’un qui s’est procuré ces différentes parties et
qui peut, à la rigueur, ignorer où et comment elles sont
faites. Il faut seulement une idée et une volonté qui
rassemblent les parties pour que l’objet puisse être
fabriqué…
Fort de cette conviction, je reprends ma thèse du
contrat, et je me dis que l’institution n’intervient pas pour
mettre ensemble, unir, coordonner les actions en vue d’une
œuvre, mais pour défendre, protéger l’ensemble de ceux
qui contribuent à cette œuvre, ce qui veut dire qu’elle
112 ajoute quelque chose à l’œuvre en question. Ce qu’elle
ajoute est de l’ordre de l’unification. Cela se ramène à
trois catégories de choses : 1 – renforcer, faire connaître,
proclamer l’entreprise dans son ensemble et sous tous ses
aspects, en particulier à travers une constitution et
l’établissement d’une autorité ; 2 – imposer un dispositif,
qui ne fait qu’établir, à travers des règles, la nécessité de
respecter les différentes phases et moments du processus
productif ; 3 – soutenir l’ensemble par des supports
d’ordre matériel et financier et par la rétribution de ceux
qui participent à l’entreprise. Tout cela se ramène, en
définitive, à une défense, à une protection, au maintien
d’un ordre. C’est une sécurité, non un plaisir…
Et certes, c’est nécessaire, utile, indispensable, mais
extrêmement dangereux. Le moyen mis en place pour la
conservation peut devenir la fin ou, du moins, se substituer
plus ou moins à la fin, ou encore handicaper la réalisation
de la fin… On entre alors dans la pire des dérives, auprès
de laquelle l’exploitation, au sens marxiste, est peu de
chose. Celle-ci est faite de lésions, agressions, atteintes à
l’intégrité de l’ensemble, sous forme de plus-values, de
vols, de prédations divers, opérés par des dominants, mais
qui n’altèrent pas nécessairement le fonctionnement du
système, pas plus que, dans la nature, les prédateurs
n’empêchent leurs victimes d’exister.
Par contre, ici, c’est l’œuvre même qui est menacée.
Elle peut s’enliser dans la rigidité et dans la paralysie. Elle
peut en mourir… Quand cela se passe, c’est généralement
parce que les valeurs de communauté, de similitude, de
solidarité, d’identité, prennent le pas sur les valeurs de
diversité et d’échange. On tombe dans l’ethnocentrisme,
l’adoration de son propre groupe. On ne cherche plus rien
d’autre que sa reproduction… Et je comprends – oui, je
comprends, ô merveille ! – le sens de cette formule
mystérieuse sur laquelle je buttais depuis une éternité : la
mimésis de René Girard. Oui, c’est cela, la mimésis : cette
113 manie de l’imitation dans laquelle s’enlisent les sociétés
par volonté de se conserver…


98 – « Tu es timide, me dit Nicole, tu ne parles pas
facilement de toi-même. » C’est vrai, je ne parle pas ent de moi-même. Mais j’en parle quand même,
même si ce n’est pas facilement. Il me faut une certaine
mise en scène pour parler de moi-même, par exemple dans
un écrit ou dans un groupe ou devant un public, comme je
le fais en ce moment… Par exemple, une chose que j’ai du
mal à dire, bien qu’elle ne soit pas honteuse, ce sont les
visites régulières que je fais dans un sex-shop, dans le
quartier des Halles, pour visionner des films érotiques –
disons porno pour simplifier… Cette pratique, je la justifie
par un besoin que j’ai de me cultiver érotiquement,
d’entretenir ma libido, d’accéder à ce type de spectacle, ce
qui ne me dispense en aucune manière d’agir au niveau
sexuel… Je suis d’une génération qui a eu vingt ans à la
fin de la Deuxième Guerre mondiale et qui, donc, a connu
tardivement le mouvement des groupes de développement,
du potentiel humain, de la sexothérapie. À cinquante ans,
en 1975.
J’avais déjà, à ce moment, commencé, dans les années
soixante, à développer une pratique d’animation de groupe
située dans ce domaine, mais les méthodes restaient
purement verbales. Ce n’est que dix ans plus tard que j’ai
commencé à intégrer les méthodes corporelles… Je les ai
fortement pratiquées. Parallèlement à mon enseignement à
la fac et à mon métier de psychothérapeute, j’ai organisé,
pendant vingt ans, des groupes de travail corporel en
piscine chauffée, où les gens étaient nus s’ils le voulaient.
Ce fut une expérience extraordinaire. Je ne compte pas les
gens qui m’ont dit : « C’est l’expérience la plus importante
de ma vie… » Et à moi, cela m’a donné une envie durable,
qui dure toujours, de me développer dans le domaine du
114 corps, du sexe, du mouvement. Je suis fier d’avoir assez
bien réussi…


99 – Nicole a chez elle sa petite-fille qui a douze ans.
C’est une fillette éveillée, charmante, sympathique… Je
m’intéresse à ses intérêts. Tout chez elle est dirigé vers
l’expression : scénique, picturale, les vêtements, le look, le
chant, Star Academy, etc. Elle est imprégnée de culture
américaine, écrit les trois quarts du temps en anglais, a une
sensibilité de type américaine, regarde passionnément la
télévision, lit beaucoup…
Je me rappelle ce que j’étais à douze ans… un petit
zombie. Je ne me souviens pas avoir existé à cet âge, alors
que certainement j’existais. Je me heurtais aux murs
physiquement, regardais de loin avec beaucoup d’ironie le
curé qui nous enseignait, qui avait sur la tête une barrette
ridicule, voyais mes parents mais ne les remarquais pas…
Ce que j’avais en commun avec la petite fille, c’est la
coupure avec l’environnement. On sent qu’elle a son
monde à elle, dans laquelle personne ne pénètre, sauf
peutêtre ses copines. Tous les efforts que sa grand-mère fait
pour y parvenir sont vains, malgré son attitude ouverte.
Moi aussi j’étais parfaitement fermé, un monde clos…
Il est hallucinant qu’on enseigne à des enfants de cet
âge je ne sais quelle discipline intellectuelle, dont ils n’ont
rien à faire, alors qu’ils s’immergent littéralement dans
une culture à eux – culture du spectacle, de l’expression,
du look – qui est largement aussi intéressante. C’est une
des pires aberrations de notre société, un véritable
scandale… Le résultat est une coupure radicale avec le
milieu, qui ne peut même pas être aboli par les efforts
sérieux de ce milieu. Le phénomène de mépris joue à
plein : les adultes sont ainsi et c’est irréversible. Ils sont
rayés de la carte, nuls et non avenus. Ils peuvent faire ce
qu’ils veulent, ça ne sert à rien… Dès l’instant où on n’a
115 pas l’expérience d’un partenariat valable, il est presque
impossible d’accueillir un partenaire potentiel qui se
présente dans les meilleures conditions possibles. Dès
l’instant où on a une expérience malheureuse, on se ferme
même aux possibilités d’expériences heureuses. On
bascule dans le mépris. Ceci est pour moi maintenant une
conviction…


100 – Nicole est en train de lire un livre sur les
Sonderkommandos, unités de prisonniers utilisées dans les
camps de concentration nazis. C’étaient des unités
spéciales que les Allemands recrutaient surtout parmi les
juifs ou parmi d’autres nationalités, pour faire les basses
besognes qu’eux ne voulaient pas faire : brûler les corps,
les transporter, les déshabiller, nettoyer le camp, etc. Ces
gens étaient encore plus maltraités, si c’était possible, que
les victimes elles-mêmes qui étaient détruites
industriellement d’une manière programmée. Eux étaient
abattus sauvagement, à n’importe quel moment, injuriés,
frappés, humiliés, maltraités, au gré des mouvements
d’humeur des maîtres. Ces actes abjects pouvaient
s’adresser aussi naturellement aux victimes ordinaires, qui
n’étaient pas épargnées pour autant…
Je discute de cela avec Nicole et nous nous étonnons,
l’un et l’autre, que des êtres humains puissent arriver à une
telle barbarie, à un tel degré de sadisme, presque
impensable, inimaginable. Je fais cependant remarquer à
Nicole qu’il n’y a pas une telle distance entre de tels actes
et d’autres, apparemment anodins, auxquels nous assistons
quotidiennement et qui relèvent du même mécanisme
psychologique…
Ce mécanisme, je l’appelle extrémisation. Il consiste
dans des attitudes de négativité extrême, pouvant aller
jusqu’à l’exécration, le désir de tuer, le dénigrement, la
diffamation, la dénonciation. Ces attitudes peuvent
116 procéder d’événements graves qui blessent profondément
le sujet, mais aussi d’événements mineurs, minuscules,
totalement dérisoires, sans importance : un geste de
quelqu’un, une expression passagère, un mot, une
maladresse, etc. Que se produit-il à ce moment-là ? Si la
personne qui reçoit cette action gênante, quelle qu’elle soit
et quelle que soit son importance, ne peut pas donner un
sens positif quelconque à cette action, un sens qui lui fasse
plaisir, l’amuse ou la satisfasse, ce que j’appelle une
irradiation positive, alors elle vit cette action comme
insupportable, intolérable, gravissime… Une telle
conception peut peut-être étonner, mais elle a pour elle des
quantités de faits quotidiens, ordinaires. Elle est
d’expérience courante…
Nicole me donne un exemple tout à fait frappant, et je
lui en donnerai, à mon tour, un autre. L’exemple de Nicole
a rapport avec l’habitude qu’ont les jeunes filles
actuellement de monter leur nombril en mettant des
teeshirts trop courts ou en descendant légèrement leur
pantalon. Nicole a déjà fait remarquer à sa petite-fille
qu’elle risquait ainsi d’attraper froid, mais cela ne l’a pas
impressionnée. Par contre, Nicole me parle d’une
surveillante générale dans un collège qui fait littéralement
la chasse aux filles qui ont ce genre de pratique et qui les
poursuit impitoyablement… Mon exemple à moi est tiré
du livre de S. Roche, Le Sentiment d’insécurité (1993),
dans lequel l’auteur montre que les gens qui se sentent
menacés dans la rue ou à leur domicile et qui
généralement réclament aussi plus d’ordre, de police et
d’autorité, sont aussi des gens qui sont ultrasensibles aux
expressions d’incivilité, qui sont portant d’un tout autre
ordre et apparemment beaucoup moins graves. Ils ne sont
pas moins graves pour eux. Ils y voient le signe d’une
dégradation des mœurs, d’un irrespect profond. C’est leur
façon à eux de se sentir menacés…
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