Madame Zou

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Dans le camp de rééducation par le travail où elle purge sa peine pendant la Révolution culturelle, Madame Zhang Yuhe, alter ego de l’auteur, est confrontée à la violence, apprend à survivre au milieu des autres prisonnières mais découvre aussi l’amour entre femmes. Dans cet univers hostile où l’arbitraire règne en maître, les femmes se disputent et se déchirent, mais d’autres liens se tissent. La rencontre de Zhang Yuhe avec l’une de ses codétenues, Madame Zou, forte et habile, fascinante et protectrice, changera à jamais sa vie. Sans militantisme mais sans faux-semblants, l’auteur aborde le thème, rarement traité en Chine, de l’homosexualité féminine et nous livre un poignant récit d’initiation dont le lecteur ne ressort pas indemne.

Publié le : mercredi 21 janvier 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782014017519
Nombre de pages : 232
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Édition originale publiée en chinois par Guangxi Normal University Press, en 2014, sous le titre : Zou Shi Nü ( ) 邹氏女 Tous droits réservés. © Zhang Yihe, 2014. Cet ouvrage est publié avec l’accord de HACHETTE PHOENIX CULTURAL DEVELOPMENT (Beijing) Co., Ltd. et de l’auteur. Couverture : Frédérique Deviller Photo de couverture : © plainpictures/Lohfink e Photo de 4 de couverture : © Frédérique Deviller © Hachette Livre, collection Ming Books, pour l’édition française, 2015. ISBN : 978-2-01-401751-9
PREMIÈRE PARTIE
Introduction
Le matin, Zhang Yuhe jeta une cuillerée du riz de la veille dans un poêlon en aluminium à deux poignées, y ajouta un peu d’eau et quelques légumes hachés menu et alluma le feu. Elle sala lorsque l’eau commença à frémir, remua un peu, couvrit et laissa cuire dix minutes : c ecaibaofan, plat prisé dans le sud de la Chine, ferait son petit déjeuner. En fait, il aurait fallu faire sauter les légumes dans de l’huile, mais elle avait vécu à la dure et pris des habitudes frustes et rudimentaires. Elle agrémenta le tout d’un peu de tofu fermenté pris dans un bocal, l’avala rapidement, se brossa les dents, passa deux coups de peigne dans sa courte chevelure, sans même se regarder dans un miroir : quoi qu’elle fît pour s’arranger, elle avait toujours cet air de malchanceuse. Elle prit sa serviette en simili cuir, ferma la porte et quitta l’immeuble d’habitation de l’organisme où elle travaillait.
Le vent agitait les branches des platanes le long de la rue, faisant bruisser leurs feuilles. Cela faisait exactement dix ans qu’elle avait quitté la capitale provinciale : la seule chose qui n’avait pas changé, c’étaient les platanes.
Zhang Yuhe était sortie de prison à l’automne 1978. C’était prévisible, parce que sa condamnation en tant que contre-révolutionnaire active était essentiellement due à une 1 critique au vitriol à l’encontre de la grande camarade « porte-étendard » Jiang Qing . La chute du « porte-étendard » en octobre 1976 avait rendu possible la libération de Zhang Yuhe. Un an plus tard, le tribunal de la province de S l’avait blanchie, et elle était rentrée à la capitale provinciale. Le Bureau de la sûreté publique, chargé de redresser l’erreur judiciaire, organisa un grand rassemblement des institutions culturelles de la province pour sa réhabilitation. Elle fut la dernière à s’exprimer, et alors que tout le monde pensait qu’elle allait fondre en larmes et se confondre en remerciements, elle ne dit qu’une phrase : « Aujourd’hui, j’ai la chance de pouvoir marcher au soleil, dommage que beaucoup d’autres soient morts à l’ombre. » Le responsable de la Sûreté publique qui présidait la réunion en avait blêmi.
La personne qui s’occupait de son cas au Bureau des affaires culturelles la convoqua à une réunion pour sa réintégration. Zhang Yuhe s’adressa au chef du personnel :
— J’ai deux exigences. Un, je ne veux pas retourner à la troupe d’art dramatique, parce que c’est là que j’ai été dénoncée il y a dix ans ; deux, je veux être logée dans l’immeuble d’habitation du Bureau, une pièce suffira, peu importe laquelle, parce qu’ici il y a une cantine et que j’ai la flemme de faire la cuisine.
Le chef du personnel réfléchit.
— Je vais voir ce que je peux faire.
Zhang Yuhe se fit mielleuse.
— Si vous ne me donnez pas de logement, j’irai habiter chez vous.
— Vous oseriez ?
— Vous verrez bien. N’oubliez pas que je sors d’un camp de travail. Le directeur du Bureau des affaires culturelles, Wu Bai, était le neveu d’une femme écrivain connue dans tout le pays. Il se piquait lui-même d’écrire, et le journal provincial publiait fréquemment des textes de lui en prose, plus ou moins longs, sur des paysages ou des lieux célèbres, la littérature ou l’histoire. Wu Bai réconforta Zhang Yuhe : — Prenez un semestre de vacances, allez voir du pays ! Lorsque vous reviendrez, les questions de votre emploi et de votre logement auront été réglées. — Bien, j’attendrai. Elle alla faire un tour à Nankin, Suzhou, Shanghai et Hangzhou. À son retour, le directeur Wu avait tenu parole : son poste avait été créé, elle était cadre au Bureau du répertoire
lyrique, à la fois une vraie sinécure et un placard de première classe. Elle passait ses journées à boire du thé, lire le journal et bavarder. Lorsque l’on donnait un spectacle de danse, d’art dramatique ou folklorique, elle passait la soirée au théâtre. Le lendemain, le Bureau du répertoire commentait la performance. Zhang Yuhe baissait la tête, lisant et relisant le livret. Quand venait son tour de s’exprimer, elle répondait : « Je sors tout juste de prison, je sais seulement jurer, mentir et voler, j’ai tout oublié de ma spécialité. »
Ces propos avaient irrité son chef de bureau, qui dit à Wu Bai :
— Mutez-la, un agent comme elle ou personne, c’est pareil. Wu Bai cligna des yeux. — Elle a fait dix ans, c’est déjà bien qu’elle ne soit pas devenue folle. Quand elle aura retrouvé ses moyens, tu ne seras peut-être pas à sa hauteur. On lui trouva un logement, une petite pièce dont personne ne voulait, dite la « ni-ni-ni » : ni toilettes, ni cuisine, ni lumière du jour. C’est ce dernier point qui faisait que personne ne voulait y habiter. Les gens l’appelaient « le tombeau ». Zhang Yuhe ne dit rien, elle prit son baluchon sur l’épaule et emménagea : c’était nettement mieux que la prison. Pour les meubles, elle alla chercher dans la réserve du bureau et y trouva des chaises et une table, une armoire et des étagères à moitié cassées, tout ce qu’il lui fallait. Elle rapporta tout cela dans son « tombeau », fit bouillir une grande casserole d’eau dans laquelle elle mit de la soude, nettoya le tout à la brosse, puis le fit sécher. Des meubles d’occasion, et alors ? Elle qui avait nettoyé des cadavres ne craignait pas d’avoir des meubles provenant de morts. La Zhang Yuhe d’antan aimait rire et plaisanter. Elle n’aurait jamais imaginé que ses bavardages, ses récriminations, ses ronchonnements, ses propos « arriérés » et « réactionnaires » seraient tous rendus publics pendant la Révolution culturelle. Ses collègues de la troupe dramatique, lorsqu’ils avaient révélé et cité ses propos, les avaient amplifiés, déformés, certains les avaient même mis en scène. Une phrase tout à fait banale ainsi relevée prenait l’allure d’une flèche empoisonnée décochée au socialisme et au Parti communiste, chargée d’intentions funestes. Après sa sortie de prison, elle avait résolument retenu la leçon. Le Bureau des affaires culturelles comptait plusieurs dizaines d’agents, mais elle ne parlait presque à personne, à part un ou deux collègues. L’une était celle qui vendait les repas à la cantine, la mère Huang. Zhang Yuhe y prenait ses déjeuners et ses dîners, chaque jour. Elle faisait la queue avec deux grands bols de porcelaine. Elle se mettait toujours au comptoir où se tenait la mère Huang. Celle-ci ouvrait le fenestron de verre, et Zhang Yuhe la saluait avec un sourire : « Mère Huang ! » et elle la regardait lui remplir ses bols de riz fumant et de garniture à l’odeur appétissante. Elle les reprenait et la remerciait, toujours le sourire aux lèvres. Avec le temps, leurs conversations s’étoffèrent, et Zhang Yuhe lui demandait souvent son avis : « Comment réussir la soupe de foie de porc ? » « Comment faites-vous le lard aux pousses d’ail ? » Les dimanches, la cantine était fermée, et Zhang Yuhe préparait ses repas elle-même. Les lundis, elle rendait compte à la mère Huang de ses prouesses culinaires. Elles devinrent peu à peu intimes, et la mère Huang lui donnait toujours un peu plus de riz et de garniture qu’aux autres. En fait, Zhang Yuhe savait bien cuisiner, elle feignait juste l’ignorance. C’était un travers qui lui venait de la prison, les prisonnières cherchaient toutes à amadouer les commis de cuisine, juste pour avoir une cuillère supplémentaire de riz ou de légumes.
La deuxième personne à qui elle parlait était le responsable du courrier du Bureau des affaires culturelles, le père Li. Le service du répertoire ne recevait qu’un exemplaire du journal local, l’organe du Comité provincial du Parti, dont la lecture quotidienne pendant ses dix ans d’incarcération était devenue pour elle un « réflexe conditionné » : la vue de la une d’un journal lui donnait le tournis. Depuis le lycée, elle aimait lire journaux et magazines. À la maison, ses parents lisaient la revueClartéet le quotidienWenhuiainsi que leJournal de la jeunesse, et cela avait duré une dizaine d’années, jusqu’à la Révolution culturelle, où ils
avaient été dépouillés et expulsés de chez eux. Le Bureau des affaires culturelles avait bien des publications d’autres provinces, mais elles étaient réservées aux cadres de la hiérarchie, sous-directeurs et directeurs. Zhang Yuhe était allée au bureau du courrier et avait appelé d’une voix chaleureuse : « Père Li ! » Puis elle avait discuté avec lui : — Est-ce que vous pouvez chaque matin me laisser feuilleter leWenhuietClarté, et après les donner séparément au sous-directeur du Cinéma et à celui des Arts ?
Le père Li avait demandé :
— Vous voulez les feuilleter combien de temps, ces deux journaux ?
— Tout au plus une demi-heure. Le père Li avait opiné du chef, ce qui valait accord. Zhang Yuhe avait alors posé sur son bureau à trois tiroirs un paquet de bonbons de Shanghai qu’elle avait prévu pour le remercier, s’il acceptait. Parfois, Zhang Yuhe rencontrait le directeur Wu Bai dans les couloirs, à la fin de la journée. Celui-ci aimait bavarder un peu avec elle. Cet après-midi-là, ils se rencontrèrent devant le bâtiment principal sur le chemin pavé qui traversait le joli petit jardin public aménagé par le Bureau, fleuri en toute saison, où les employés faisaient leurs exercices physiques ou se promenaient pendant les pauses. Il entama la conversation. — On me dit que vous êtes célibataire. — Oui. — Vous n’êtes plus jeune, vous avez bien la trentaine, non ? — Plus jeune, ce n’est pas le mot, je suis vieille.
— Trouvez-vous donc quelqu’un qui vous aille ! Faites vite un enfant.
— Je n’ai aucune envie de me marier.
— Pourquoi donc ? Pouvez-vous me le dire ?
Zhang Yuhe leva les yeux au ciel.
— Parce que. J’aime être seule.
Wu Bai secoua la tête.
— Dans quelque temps vous changerez d’avis. Il s’en fut, et Zhang Yuhe resta seule sur le chemin. Autrefois, elle trouvait ce jardin animé, avec ses efflorescences roses un jour, jaunes le lendemain, tel un pré fleuri. Il y avait un bosquet un peu plus loin où elle se sentait vraiment bien, d’humeur légère. Mais aujourd’hui, c’était différent, les feuilles étaient rares, de couleur foncée, la lumière du soleil paraissait oblique, furtive, comme un élève faisant l’école buissonnière, filant aussi vite qu’elle était entrée. Elle disparaissait sans laisser de traces, à l’instar de sa propre jeunesse… Elle accéléra le pas pour rentrer, de peur de se laisser gagner par la douleur. De retour au bureau, c’était l’heure de fermer. Elle ramassa ses crayons et cahiers ainsi queL’Esthétique de Hegel, qu’elle bûchait en ce moment. Arrivée à la porte, le père Li la héla : « Zhang Yuhe, vous avez une lettre. Elle vient du camp ! » C’est elle, c’est sûrement elle – le cœur de Zhang Yuhe se serra soudain. Qui, elle ? Zou Jintu. La femme qui avait fait d’elle une « célibataire ». Elle décacheta la lettre sur le seuil de la porte. Pas d’erreur, elle était bien de Zou Jintu. Le
papier était mince, la lettre courte, selon les règles de la prison : les missives étaient limitées 2 à deux ou trois cents caractères et ne pouvaient être adressées qu’à des parents proches. Zhang Yuhe,
Pardonne-moi de t’appeler directement par tes nom et prénom, mais je ne peux plus t’appeler ni co-réf ni camarade. J’ai été très heureuse d’apprendre que tu avais été libérée et que tu avais retrouvé ton travail. Comment vas-tu ? Nous ne sommes ni parentes ni intimes, c’est pourquoi j’ai dû obtenir une permission spéciale de Deng Mei pour t’écrire. Je voulais te dire qu’à dater d’aujourd’hui je redoublerai d’efforts pour me réformer et obtenir la clémence du gouvernement populaire et une libération anticipée, pour pouvoir te revoir plus vite. Je te souhaite une saine idéologie, un bon travail et une bonne santé ! Zou Jintu
Zhang Yuhe ne rentra pas directement chez elle, mais alla dans un cinéma voir un vieux 3 film indien,Le Vagabond. Elle avait besoin de l’histoire de Raj et Rita pour chasser les souvenirs de la prison. Mais une fois chez elle, couchée sur son lit, l’image de Zou Jintu s’incrusta dans son crâne. Elle ne ferma pas l’œil, son cœur battait la chamade. 1. La femme de Mao Zedong.(Toutes les notes sont du traducteur.) 2. Soit une dizaine de lignes. 3.Awara, film de Raj Kapoor datant de 1951, qui conte l’histoire du pauvre Raj et de la riche Rita, rencontra un très grand succès en Asie du Sud-Est, en Union soviétique et en Chine.
1
À son arrivée au camp de réforme par le travail de M, Zhang Yuhe fit la connaissance de Zou Jintu affectée, comme elle, à la deuxième zone de la brigade féminine. L’impression qu’elle donnait aux gens était particulière : aussi corpulente qu’un homme, elle était plus débrouillarde que toutes les femmes. Le matin, sur le chemin de la plantation, elle ouvrait toujours la marche. Un de ses pas en valait deux chez les autres. Le soir, en rentrant, alors que tout le monde était épuisé, elle marchait encore en tête, en pleine forme. De retour au dortoir, alors que la majorité des prisonnières prenaient encore leur douche, elle s’était déjà changée et, assise en tailleur sur son lit, elle cousait des semelles d’espadrilles. Son visage carré, avec son nez fort et sa large bouche, avait quelque chose de « masculin », de face comme de profil. Elle avait le teint plutôt mat, les yeux jaune pâle, le cheveu terriblement épais, comme du fil de fer. Elle cousait particulièrement bien. Dès qu’elle prenait une aiguille et du fil, ses gros doigts devenaient tout souples et agiles. Lorsqu’elle brodait des fleurs avec cinq couleurs, ils semblaient ensorcelés, suivaient le modèle en virevoltant, perçant le tissu, nouant les fils, réalisant une image magnifique. Ses travaux d’aiguille étaient les meilleurs du camp avec ceux de Liu Yueying, la différence résidant dans le dessin des fleurs et des oiseaux : ceux de Liu Yueying étaient richement colorés, ceux de Zou Jintu simples et élégants. Zhang Yuhe n’était pas seule à aimer regarder Zou Jintu broder, il y avait aussi cette diplômée d’Amérique à moitié folle, Li Xuezhen, qui d’ailleurs cessait alors de divaguer. La chef de la zone 2, Su Runxia, avait averti Zhang Yuhe : — Ne t’approche pas de Zou Jintu. Elle est comme une aiguille, si tu deviens le fil passé dans son chas, tu ne pourras plus t’en défaire. Zhang Yuhe s’était étonnée :
— Que veux-tu dire par là ?
— C’est ce qui est arrivé à Huang Junshu, chaque année elle est punie pour ça.
— Qu’est-ce qu’elles ont, toutes les deux ?
Su Runxia n’avait pas répondu.
— Qu’est-ce qu’elles ont, à la fin ?
La chef de la zone 2 avait baissé la voix et murmuré :
— Elles se « tâtent le tofu ».
— Qu’est-ce que ça veut dire, elles se « tâtent le tofu » ?
Zhang Yuhe, comprenant soudain, avait ajouté :
— Elles sont homosexuelles ? — Qu’est-ce que tu dis ? Tais-toi ! avait grondé Su Runxia en lui lançant un regard noir. Zhang Yuhe pensait qu’elle avait eu raison d’oser le mot, autant appeler les choses par leur nom. Depuis que Su Runxia l’avait ainsi prévenue, Zhang Yuhe avait observé les deux femmes et il lui avait semblé que rien ne différenciait la conduite de Zou Jintu et de Huang Junshu de celle des autres prisonnières. Elle avait plutôt une bonne impression de cette dernière, gracieuse, délicate, douce. Elle ne jurait jamais et faisait montre d’une rare distinction. Un samedi soir d’été, l’intendante Chen, économe de la section des femmes, fit venir Zhang Yuhe dans son bureau après avoir entendu à la radio le bulletin météo. — Tu iras demain à la station céréalière du chef-lieu du district t’occuper de notre quota de céréales pour le mois prochain. Je n’ai pas le temps de m’en charger.
— Bien. Zhang Yuhe, droite comme un bambou, était ravie de sortir. L’intendante Chen apposa le tampon du camp sur une facture à trois volets et la lui donna, puis elle tira de la poche de sa veste un billet de deux yuans. 1 — En ville, achète-moi deux paquets de poudre de lait pour Taotao. C’était son fils, âgé d’une quinzaine de mois. Elle ajouta : — Et enveloppe-le bien, il paraît qu’il va pleuvoir demain.
Lorsque Zhang Yuhe revint au dortoir, Yi Fengzhu l’interrogea :
— C’est quel cadre qui t’a appelée ?
— L’intendante Chen.
— Alors, c’est sûrement une bonne nouvelle.
— Pourquoi ?
Elle passa la langue sur ses lèvres sèches.
— Quand elle appelle une prisonnière, c’est toujours pour lui demander d’aller acheter à manger ou des vêtements. Tandis que le responsable de la production les envoie acheter des palanches d’engrais. Le pire, c’est le responsable de la formation, quand il t’appelle, c’est que quelqu’un t’a dénoncée, il te demande de « réciter ta leçon ».
Su Runxia interrompit Yi Fengzhu :
— Pour parler de la vie du camp, tu as la langue bien pendue. Mais le soir, pendant la session d’études politiques, quand on te demande de parler de la situation internationale et nationale, pourquoi tu ne dis pas un mot ?
Apprenant que Zhang Yuhe allait se rendre au chef-lieu du district, les prisonnières qui rapiéçaient un vêtement sur leur lit, cousaient des semelles intérieures ou se détendaient, appuyées sur leur oreiller, se rassemblèrent autour d’elle.
— Rapporte-moi une demi-livre de sucre, je te donnerai l’argent. — Il me faut un savon. La prisonnière dont le lit était le plus éloigné de celui de Zhang Yuhe s’appelait Chen 2 Huilian. Elle tira de sous son oreiller un portefeuille, en sortit cinq mao et demanda à une détenue près d’elle de les donner à Zhang Yuhe, en insistant : — Rapporte-moi demain une demi-livre de bonbons de Shanghai. Parfois j’ai des vertiges, des palpitations, et avec un bonbon dans la bouche, ça va un peu mieux. Chen Huilian, âgée d’à peu près soixante-dix ans, était catholique. Le visage émacié, grave et réservé, les sourcils en feuille de saule, une dentition parfaite. Été comme hiver, elle portait un chemisier blanc cintré et, avec son teint marmoréen, c’était une femme comme on en voyait peu, non seulement en prison mais aussi à l’extérieur. Zhang Yuhe qui, petite, avait fréquenté l’école catholique, pouvait imaginer sa distinction d’antan. Comment avait-elle pu être condamnée aux travaux forcés ? Jiang Qidan, une autre détenue, lui avait expliqué que son crime était d’« entretenir des intelligences avec l’étranger ».
— Elle fournissait des informations à des étrangers ? Jiang Qidan avait tourné la tête et jeté d’un ton méprisant : — Sornettes ! À mon avis, le seul fait d’échanger quelques phrases avec des étrangers de son église, c’était de l’intelligence avec l’étranger. Zhang Yuhe était « en phase » avec Jiang Qidan, au point qu’elles pouvaient se comprendre sans parler, juste d’un regard. Lorsqu’elle ne comprenait pas ce qui se passait parmi les prisonnières, elle ne pouvait interroger qu’elle, hormis Su Runxia. Et Jiang Qidan
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