Mademoiselle Douleur

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«Je ne posai pas mon livre. "Je donnerai audience une fois à la visiteuse, mais rien de plus: elle avait renoncé à ses prérogatives de femme en forçant ma porte opiniâtrement", pensais-je. Bientôt Simpson l’introduisit et annonça "Mademoiselle Douleur", puis il sortit, en fermant la portière derrière lui. C’était une femme – oui, une dame – mais pauvrement vêtue, sans attraits, et d’âge mûr. Je me levai, m’inclinai légèrement, puis retombai dans mon fauteuil, le livre toujours à la main. – Mademoiselle Douleur? dis-je d’un ton interrogatif, tout en lui indiquant un siège des yeux. – Pas Douleur, répondit-elle, Couleur: mon nom est Couleur. Elle s’assit, et je vis qu’elle tenait un petit carton plat. "Pas de sculpture alors, pensai-je, probablement de vieilles dentelles, quelque chose qui ait appartenu à Tullia ou à Lucrèce Borgia." Mais elle ne prit pas la parole et je me trouvai contraint à commencer moi-même: – Vous êtes déjà venue une ou deux fois, je pense? – Sept fois, c’est la huitième.»
Publié le : jeudi 19 janvier 2012
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782748375169
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782748375169
Nombre de pages : 236
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Constance Fenimore Woolson MADEMOISELLE DOULEUR et autres nouvelles Introduction et traduction de l’anglais (américain) par Jeannine Hayat
Mon Petit Éditeur
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Cet ouvrage a fait lobjet dune première publication par Mon Petit Éditeur en 2012
À Pierre, Claire et Flora
Introduction I. Les errances de Constance Fenimore Woolson
1. Une romancière américaine
Treize années dune amitié privilégiée entre les deux écri-vains justifient cette habitude quont les lecteurs familiers, les critiques et les biographes dassocier le nom de Constance Fe-nimore Woolson à celui de Henry James. Mais la personnalité très affirmée de Miss Woolson sest formée avant sa rencontre avec lauteur deRoderick Hudson. Les deux écrivains sont pres-que contemporains. La petite-nièce de James Fenimore Cooper, lauteur duRoman de Bas-de-Cuir (Leatherstocking Tales), est née dans le New Hampshire, le 5 mars 1840, trois ans avant James ; toutefois elle a passé son enfance à Cleveland. James appelait ordinairement son amie Fenimore, plutôt que Constance, en rappel de sa prestigieuse ascendance littéraire. Mais les membres de sa famille la nommaient affectueusement Connie. Le premier environnement naturel familier à Woolson se situe à la frontière de lOuest, dans un espace immense naguère réservé à laudace des pionniers. La région des Grands Lacs a été la principale source dinspiration de ses premières uvres. Plusieurs de ses nouvelles se situent sur lîle de Mackinac, quelle connaissait bien pour y avoir passé ses vacances dété à partir de lâge de quinze ans. La domination militaire française sur lîle a duré environ un siècle entre 1670 et 1760. Mais linfluence française sest poursuivie jusquà la fin du XIXesiècle. Certains contem-porains de Woolson, descendants des premiers colons français,
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continuaient alors demployer un patois fortement inspiré de la langue française. Quelques dialogues des écrits woolsoniens sont tout à fait compréhensibles par des lecteurs français non-anglicistes. Le nom de « Mackinac » serait du reste la transcrip-tion française, en abrégé, de lappellation indienne originelle, « Michilimackinac », qui signifierait « Le pays de la grande tor-tue ». Le climat sur lîle est très austère. Pendant huit mois de lannée, la neige et la glace confinent les habitants dans leurs intérieurs. Les tempêtes sur le lac provoquent de dangereux naufrages. La fureur des éléments frappe limagination des habi-tants. Mais lorsque lété revient enfin, la nature offre toute la grâce de ses richesses. Très tôt, Connie sest montrée sensible à la magnificence des paysages américains. LOhio, le Wisconsin, le Michigan, ces noms évoquent pour elle la fluidité des ciels dans le miroite-ment des eaux. De nombreuses pérégrinations dans ces États ont donné à Woolson le goût des panoramas sauvages, à peine troublés parfois, par une présence humaine discrète. Woolson aime marcher dans la campagne ou au bord dun lac. La nature dans sa toute-puissance offre une infinité de spectacles grandio-ses et contrastés aux artistes américains, écrivains ou peintres. En 1857, par exemple, Frederic Edwin Church présente au pu-blic un tableau grand format, intitulé « Les chutes du Niagara », qui souligne lénergique attrait de la démesure. Dautres paysa-ges, à linverse, charment par la douceur de leur atmosphère tranquille. Woolson aussi sensible quun plasticien et précise quun naturaliste se montre attentive au moindre détail. Le nom de toutes les plantes, leur parfum subtil, la douceur nacrée des pétales de fleurs sont imprimés dans sa mémoire. En observa-trice accomplie, elle a découvert par exemple toutes les nuances du gris dans la contemplation du ciel et des côtes, qui souvent se confondent : «Oh, ce ciel morne et gris, Oh, ces plages mornes et grises ! »
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Encore jeune fille, Woolson, sait déjà les susurrements du vent sur les feuillages, elle entend la musique cristalline des ruis-seaux, le fracas des cascades, les trilles des oiseaux ; elle distingue de loin le cri de lanimal perdu. Malheureusement, une surdité quelle tient de son père lisolera peu à peu dans un uni-vers de silence. Lécrivain a développé ses dons pour lexpression du pittoresque, en harmonie avec les paysages de limmense contrée où les émotions de lenfance lont fait vibrer. À mesure quelle grandit, et quoiquelle poursuive ses études à New York, la jeune femme se sent appelée à décrire la magie de lieux somptueux, le charme dun Nouveau Monde à découvrir et à faire connaître. Du reste, ses premiers récits, publiés par des revues prestigieuses : Magazine PutnamsouThe Atlantic Monthly ont le plus souvent pour cadre ces territoires du Nord que Fe-nimore affectionne. Son premier article, « The Happy Valley » est accueilli par leHarpers Magazinede juillet 1870, une année environ, après le décès de son père. La mort de son père adoré constitue une rupture. Le senti-ment du tragique est pourtant familier à Woolson. À lépoque de sa naissance, trois de ses surs avaient été emportées par la scarlatine. Après ce drame, pour trouver le courage de recom-mencer une nouvelle existence, la famille avait quitté le New Hampshire pour la région des Grands Lacs. Trois autres de ses surs ont perdu la vie entre 1846 et 1853, lune en bas âge, les deux autres après leur mariage. La mort est une compagne fi-dèle de Constance. Lorsque son père disparaît à son tour, Connie devient responsable de sa mère. Lécrivain pense que Hannah Woolson doit à nouveau changer dhorizon. Les deux femmes, désireuses de profiter dun climat plus ensoleillé et de conditions de vie moins onéreuses, se déplacent alors vers le Sud. Dans les années 1870, Woolson découvre la Floride. Cest une transformation complète de sa sensibilité. Lécrivain sadapte rapidement à une vie moins rude. Les rayons du soleil
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font claquer les couleurs vives à St-Augustine où elle sétablit avec sa mère à partir de 1873. Aux alentours, elle découvre avec ravissement un environnement rarement décrit par les habitants du Nord : des ruisseaux étroits et inexplorés, des arbres aux ramures enchevêtrées qui plongent leurs racines dans les eaux, une végétation exubérante. Certes, il arrive que les alligators et les serpents menacent. Mais souvent, des sites enchanteurs et accueillants dans lesquels il fait bon sattarder fournissent de magnifiques prétextes à de nouvelles descriptions chatoyantes : « Loin au Sud, la plage rayonne,Richement parée de coquillages géants. »La coloriste Woolson est séduite. Dans ses années dexil eu-ropéen, lécrivain fera de la Floride son lieu dancrage fantasmatique. Dans un portrait composé en 1887, James cro-que Miss Woolson pendant cette période heureuse quelle passe à voyager avec sa mère :« Elle appréciait hautement les orangeraies et les plages blanches, les pinèdes et les rivières étouffées par la jungle, et elle éprouvait une affection particulière pour cette ville du passé St-Augustine. »Grâce à de nombreux déplacements dans les États du Sud, la jeune femme simprègne progressivement de latmosphère ré-gionale après le conflit fratricide qui a déchiré lAmérique. Pour les lecteurs deThe Atlantic Monthly,elle décrit les raffinements de la Caroline du Sud, état où la culture savante et lamour des arts sont hautement appréciés. Dans la rubrique du magazine, « The Contributors Club », Woolson, admirative, célèbre la civilisation du Sud dans un article intitulé « Un gentleman de la Caroline du Sud ».La culture, les coutumes, laccent de ces contrées inspirent ses nouveaux textes. Désormais, Woolson sattache à décrire les conséquences sociales de la guerre de Sé-cession en Floride par exemple, ou bien en Géorgie, ou dans les deux Caroline. Lécrivain sapplique à exposer les tensions de la Reconstruction, le triste sort des perdants, des désespérés, de ceux qui ont renoncé à lamour. Son point de vue nordiste se
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