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Maintenant j'attends et autres nouvelles

De
284 pages
Drôles et ambigües, ces histoires ont la singularité comme fil conducteur. On peut par exemple y louer un petit garçon, y rencontrer monsieur Zéro, la Vierge Marie ou encore un ministre dans sa fonderie. Les personnages de Guy Nolorgues affrontent avec un effarement mesuré l’absurdité de l’existence. L’auteur étiquette les petits arrangements avec le réel qui permettent à l’homme de tenir debout malgré tout. Des histoires sans sexe, sans violence ni horreur, et même souvent aimables. Tant pis.
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2 Titre

Maintenant j’attends


3

Titre
GP Nolorgues
Maintenant j’attends
et autres nouvelles

Nouvelles
5Éditions Le Manuscrit
Paris


















© Éditions Le Manuscrit, 2010
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-03240-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304032406 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-03241-3 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304032413 (livre numérique)
6 titre de votre ouvrage
MATRIMONIALE
– Vous ferez connaissance dans le petit salon
rose, en général on ne s’y attarde guère, très vite
on préfère être déjà ailleurs, surtout si on se
plaît
Le regard d’Irène Jacquemin s’attarda sur le
géant posé à demi sur une chaise en face d’elle.
Elle en avait connu des timides, des empotés,
des complexés, des encombrés, mais celui-là
était bien placé pour tenir le pompon. Et avec
ça, nanti d’une petite tête au menton absent et
doté d’une voix d’outre-tombe à faire peur aux
dames.
Décidément, il s’en trouvait qui aurait pu se
plaindre de la distribution initiale.
– Remarquez, il y a tout ce qu’il faut dans le
petit salon rose pour y séjourner agréablement,
mais c’est comme ça !
Jean – Victor, c’était le prénom du géant, ne
parut pas s’interroger beaucoup sur ce qui était
nécessaire ou pas en la circonstance.
– Mais vous verrez, tout se passera très bien !
conclut Irène Jacquemin, en veine d’optimisme.
7 Maintenant j’attends et autres nouvelles
Et il en fallait, pour le succès de ce rendez-
vous entre ce garçon et Delphine Martin, dont
c’était un peu la dernière chance.
Même si c’était différent dans les autres
agences, Irène Jacquemin ne voulait pas le
savoir. Elle garantissait cinq rencontres dites
« sérieuses » et c’est tout, bon résultat ou pas.
Elle se donnait assez de mal dans ses choix,
dans sa saisie et ses comparaisons entre les
données respectives des candidats : Goûts,
caractères, détails physiques, espérances ; pour
aboutir à la meilleure synthèse possible de
chacune et de chacun, suivie d’un tri, d’une
sélection, que venait parfois rectifier, corriger,
son pif de professionnelle, pour être persuadée
que cinq rencontres dites « sérieuses » devaient
suffire à trouver son pendant, sa moitié
d’orange, chaussure à son pied ou l’âme sœur.
Au-delà de quatre rencontres sans résultat
probant, on devenait donc un cas quasiment
désespéré.
Et Delphine Martin y arrivait. Elle avait
refusé, recalé, successivement : un garçon
boucher à cause de ses mains rouges ; un veuf,
père de famille, dont le tort était d’avoir deux
enfants ; un conducteur d’autobus parce que
non syndiqué, et un boiteux, dont le
socialement correct, nous interdit de fournir la
raison de son refus.
8 GP Nolorgues
Jean-Victor, dont c’était le premier rendez-
vous, devenait donc, sans le savoir, la dernière
carte de Delphine, pour du tendre, qui pour
elle, se faisait décidément attendre et désirer.
Arrivé le premier dans le petit salon rose,
Jean- Victor renversa d’entrée, un pot de
glaïeuls artificiels qui n’était pourtant pas sur
son passage, se mira dans la glace prévue à cet
endroit et à cet effet par Irène Jacquemin, s’assit
en coin de canapé, s’épongea le front à l’aide
d’un grand mouchoir à carreaux, et occupa le
restant de son temps à essayer de plier et de
ranger ses jambes immenses.
Irène Jacquemin l’observait derrière une
fente aménagée dans la cloison. Ce qui était
blâmable et pas bien du tout.
Quand Delphine Martin entra, Jean-Victor se
grattait le mollet droit. Lorsqu’il releva la tête, il
vit une femme qui l’observait sans illusion, ni
indulgence apparente.
Une femme maigre, sèche, sans seins, sévère,
moche, mal fringuée, en sandale, et portant son
sac comme une giberne. Une femme quand
même, qui lui plut au premier regard.
– Alors c’est vous Jean-Victor Monbosalo,
fit-elle
– C’est moi, répondit Jean-Victor.
– Vous êtes italien avec un nom pareil ?
– Ben non !
9 Maintenant j’attends et autres nouvelles
– Je sais bien qu’il ne faut jamais généraliser,
mais au fond j’aime mieux ça.
Elle s’assit sur le même canapé que Jean-
Victor, mais à l’opposé.
– Je préfère m’installer là, plutôt qu’en face
de vous, comme ça j’ai l’impression d’être dans
le train, fit-elle
– Comme vous voudrez, dit Jean-Victor, pas
contrariant
– En tout cas, si vous êtes là uniquement
pour coucher avec moi, ce sera pollop, ajouta
t’elle, en s’accompagnant d’un bras d’honneur
énergique. Neuf bonshommes sur dix viennent
à ces rendez vous pour ça, c’est bien connu.
Voilà qui donne un sacré coup au sérieux de
notre petite souris d’hôtesse, pas vrai !
Irène Jacquemin derrière sa cloison apprécia.
Delphine offrit l’impression de vouloir
sourire, mais en demeura aux intentions.
En tout cas, la grimace à la saint Sébastien
durant son martyr, dont elle gratifia Jean-Victor,
n’en eut pas du tout le même effet
Après, elle joignit les mains dans le creux de
sa jupe, pinça les lèvres et se tourna vers lui, en
prenant l’air de vouloir passer à l’essentiel et
aux choses sérieuses.
– Alors qu’est-ce que vous faites Jean-Victor
Monbosalo… Comme métier, ajouta t’elle
devant l’incompréhension qu’elle venait de
susciter.
10 GP Nolorgues
– Je suis liftier, répondit sobrement Jean-
Victor.
– Ah bon ! On ne dirait pas en vous voyant,
mais c’est normal, on se trompe toujours sur les
autres. Ainsi moi, est ce que j’ai une tête à
pécher en eaux troubles ou à sauter en
parachute. Non, c’est évident !
Elle croisa puis décroisa ses jambes
variqueuses.
– Et qu’est-ce que vous aimez dans la vie ?
Jean-Victor qui avait horreur des questions
précises, paniqua. Ce qui évidemment se vit.
– Remarquez, je peux comprendre votre
discrétion, fit-elle, si vous me dites que vous
aimez le couscous, Catherine Deneuve, le foot
et le Morgon, ce dont je me balance
complètement, vous pensez peut être que notre
possible association est compromise. Et bien
non ! Vous pourrez continuer d’aimer et
d’apprécier le couscous, Catherine Deneuve, le
foot et le Morgon, si ça vous chante. Et même
on peut l’inscrire dans le contrat, si vous le
voulez.
Vous êtes satisfait j’espère ?
C’est bien connu, on n’est jamais meilleur
que le dos au mur. Et ça se voyait que Delphine
Martin en était à sa cinquième et dernière
rencontre dites « sérieuse ».
Irène Jacquemin derrière sa cloison apprécia
ce changement.
11 Maintenant j’attends et autres nouvelles
Jean-Victor bien plus encombré par ses
longues jambes que par sa trop forte
personnalité, acquiesça par habitude et naturel
aimable.
– Maintenant est ce que vous aimez les
enfants ? poursuivit Delphine, parce que moi je
les ai en horreur. Mais il en faut. Mon avis est
que d’autres se chargent d’en fabriquer
suffisamment, pour ne pas se croire obligé de
les imiter.
Jean-Victor acquiesça, par veulerie, héritée de
son père.
Delphine Martin parut satisfaite.
Décidément cette nouvelle rencontre se
présentait bien. Beaucoup mieux en tout cas
que ses précédentes, dont deux au moins
n’avaient pas même atteint ce moment de leur
entretien.
– J’espère aussi que vous ne désirez pas être
aimé, fit-elle, c’est bien trop demandé, et
personne ne le mérite, et puis, vous vous êtes
bien regardé.
Jean-Victor répondit que non, par ignorance.
Comme il ne savait pas ce qu’était : être aimé, il
pouvait, en effet, très bien s’en passer.
Alors Delphine se remua, s’ébroua, dodelina
du chef, ses courtes anglaises se balancèrent
autour de sa tête
– Maintenant que nous avons fait
connaissance et que nous sommes d’accord, fit-
12 GP Nolorgues
elle, on ne va pas en rester là et demeurer ici,
dans cette bonbonnière. Vous pouvez m’inviter
au restaurant, puisque c’est ce qui se pratique ici
bas.
Elle se leva, Jean-Victor aussi.
Irène Jacquemin derrière sa cloison les
regarda sortir avec attendrissement.
– Encore deux de casés, se fit-elle, tout de
même ! ma méthode a du bon.
13 titre de votre ouvrage

MONSIEUR ZÉRO
Quand ça le prenait, elle le voyait de suite.
Les silences, les regards fixes ou absents, le goût
à rien ne trompent pas.
Quand on regardait derrière les crises du
même type, chez les autres. Quand on soulevait
un coin de leur rideau, on pouvait en découvrir
les causes :
C’était un manque d’argent ou de sommeil,
ou bien elles prenaient l’aspect du patron
sadique, du collègue traître, du gosse ou du
conjoint impossible, quand elles ne devenaient
pas ces causes, furoncles ou maux de dents,
sans même évoquer ces deux P, de pannes de
lit, en peines de cœur, dont on en fabrique des
tonnes de commentaires sur papiers ou
pellicules.
Mais si on avait regardé derrière sa crise à lui,
quand il demeurait prostré sur sa chaise à
contempler ses pieds. Et bien on n’aurait rien
remarqué d’anormal.
Il était triste, sans causes, ni raisons.
15 Maintenant j’attends et autres nouvelles
Quand elle le voyait entrer dans cet état, elle
le laissait s’y installer. D’expérience, elle savait
qu’il ne fallait en rien le contrarier, ni
l’interrompre.
Mais elle n’allait pas jusqu’à suivre et
appliquer cette règle outrancière, ce régime de
cheval, qui consiste à laissez aller, à laisser faire,
jusqu’à ce que l’on touche le fond, pour
s’obliger, soi-disant, à réagir.
Avec lui, il fallait attendre, jusqu’à un certain
point, laisser mûrir, avant de s’en occuper.
Elle avait sa tactique et ses habitudes. Au
début de sa crise, elle l’ignorait, elle affectait de
ne rien remarquer dans son changement
d’attitude.
Elle vaquait, s’occupait, passait puis repassait
devant lui.
Il ne lui demandait jamais rien, il demeurait
là, prostré, muet, impassible, immobile, accablé
et quasiment porteur sur le visage de son futur
masque mortuaire.
Quand elle sentait qu’elle devait enfin
intervenir, elle enlevait son tablier. C’était un
symbole, pour bien montrer qu’elle changeait
de rôle ; ensuite elle s’approchait de lui et lui
caressait lentement longuement les épaules et le
cou.
Et puis à un moment, elle lui disait :
– T’as encore écouté monsieur Zéro.
16 GP Nolorgues
Et ils se comprenaient ; bien qu’au début, il
ne montrait rien, ni ne se manifestait en quoi
que ce soit.
C’était entre eux comme un secret partagé.
Alors elle répétait encore, tout en continuant
doucement de le caresser :
– T’as encore écouté monsieur Zéro.
Mais elle évitait les reproches. Elle les savait
inutiles. Au début elle avait bien essayé de le
secouer. Mais pour n’en rien obtenir.
Non, ce qu’elle attendait, après qu’elle eut
invoqué ce monsieur Zéro, c’était qu’il paraisse
en convenir enfin, en se tournant vers elle, pour
lui adresser un regard ou un mouvement
d’épaules, lesquels auraient pu ou voulu
signifier :
– Oui je l’écoute et je n’y peux rien.
Alors elle lui prenait la main, se rapprochait
encore plus près, et même attirait sa tête contre
son ventre, puisque la plupart du temps elle
demeurait debout près de lui.
Comme il se laissait faire, elle l’interprétait
comme un appel à l’aide.
Alors elle continuait de le maintenir contre
elle, mais en lui parlant plus longuement cette
fois.
Elle restait simple, elle ne cherchait pas à
l’accabler de phrases ronflantes. Elle lui disait
qu’il ne servait à rien de se mettre dans cet état,
sans causes ni raisons. Que depuis le temps que
17 Maintenant j’attends et autres nouvelles
monsieur Zéro le visitait, il aurait dû apprendre
à se défiler, à se cacher, lorsqu’il l’entendait
venir.
Elle se hasardait aussi à lui dire qu’elle
l’aimait. C’était bien le seul moment de la
journée où elle le pouvait.
Parce que, quand la crise était finie, il ne se
souvenait plus de rien. Il redevenait comme
tout le monde, comme les autres, toujours
pressé, souvent absent.
Alors elle en profitait un peu. Elle lui disait
qu’il n’avait rien à craindre, qu’elle serait
toujours avec lui, que leur amour serait plus fort
que ce monsieur Zéro.
Et là, elle se laissait un peu aller, elle osait lui
dire des choses qu’elle n’aurait pu autrement,
par pudeur malvenue, par réserve ou par peur
du ridicule, lesquels d’ordinaire l’obligeaient de
se taire.
Évidemment, c’était un peu facile, il était
dans un tel état de faiblesse et d’infériorité, mais
qu’importe ! Elle en était même à ce point
heureuse, que parfois elle ne savait plus très
bien quoi penser de ce monsieur Zéro.
Quand c’était fini, il redevenait ce qu’il était
au quotidien, et elle trouvait étrange, de le voir
se lever pour allumer la télé ou aller farfouiller
dans le frigo, comme si rien ne s’était passé.
Elle essayait bien de lui en parler, après, les
yeux dans les yeux, à table ou dans leur lit côte-
18 GP Nolorgues
à-côte. Mais c’était pour lui chantonner toujours
un peu le même refrain, sans beaucoup de
variantes :
– Et pourquoi tu l’écoutes ? Et pourquoi tu
es triste comme ça, sans causes, ni raisons ? On
n’est pas bien tous les deux, on a pourtant tout
ce qu’il nous faut, ce n’est pas le cas de tout le
monde, tu sais !
Et il lui répondait invariablement, que c’était
plus fort que lui, qu’il n’y pouvait rien. Et pour
s’excuser, il prenait des exemples, pas toujours
judicieux, d’obligations auxquelles parfois nous
devons nous plier.
Est-ce qu’on est responsable de tout venant
de soi ? concluait-il.
D’autres fois, il était moins compréhensif, et
l’envoyait promener.
Pour se rassurer, elle se disait : il est comme
la lune, il est cyclique.
Hélas les maux empirent toujours, c’est
même leur principal défaut. Ses crises lui
vinrent plus fréquentes et plus profondes
Les caresses dans le cou ne purent suffire à
éloigner monsieur Zéro. Il fallait à chaque fois
plus de temps et d’efforts.
Jusqu’à ce qu’un jour, il demeura pour
toujours, muet, impassible, immobile, accablé et
porteur, pour bientôt, de son masque
mortuaire.
On l’emmena sur sa chaise, comme il était.
19 Maintenant j’attends et autres nouvelles
Quand on n’est plus rien, on vous transporte
toujours quelque part, pour ne pas gêner ceux
qui pensent être encore quelque chose ou
quelqu’un.
Quand un type en blouse blanche eut
refermé sur lui la porte d’un fourgon. Elle était
présente évidemment, avec quelques voisins.
C’est alors qu’on l’entendit murmurer :
salaud !
Bien entendu il fallait comprendre qu’elle
s’en prenait à monsieur Zéro.
Mais c’était leur secret à tous les deux.
20 titre de votre ouvrage

UNE RÉVÉLATION
Avec le temps, on passe jeune derrière un
rideau, comme à la radioscopie, pour en
ressortir vieux.
C’est aussi bête que ça, et la métamorphose
ne rate jamais.
Et en plus, pour un peu qu’entre les deux, on
ait vécu, ce qui est le plus courant, on ne voit
rien venir et l’on ne s’en aperçoit pas
Il y aurait bien nos anciennes photographies
pour nous y aider, mais est ce qu’un bébé
couleur sépia étendu sur une couverture de
velours, ou un gros gars plein de cheveux, avec
l’air idiot ou hilare sans raison, peut encore être
soi.
Quant au miroir de notre salle de bains, on a
toujours l’impression qu’il nous ressert la même
image.
En tout cas moi, de ce changement, j’en ai eu
la révélation et la confirmation par la faute de
cette Elodie retrouvée par hasard à Saint Rémy
de Provence.
21 Maintenant j’attends et autres nouvelles
J’étais là, de passage, attendant mon épouse
délicieusement perdue dans un marché
légendaire, et reposant mon coude, lequel n’est
pourtant pas la partie la plus fatiguée de mon
être, sur un bar de bois ciré, à coté d’un godet
de pastis bien tassé ; lorsque je me suis intéressé
à une vieille dame en tailleur couleur pèche,
attablée à deux pas de moi et qui farfouillait
dans son sac.
Elle s’énervait et s’exaspérait de ne pas
trouver ce qu’elle cherchait. Quand sa quête eut
basculé dans le désespoir, elle retourna le sac
sur la table, l’entoura de ses avant-bras pour
empêcher le contenu de se répandre, et souleva
le sac par le fond, avec ses dents, comme je
l’avais déjà vu faire plusieurs fois à Elodie, dans
un bistrot à coté de la Gaîté Lyrique, à Paris en
1958.
Je m’approchai d’elle et je lui dis : bonjour
Elodie.
Elle me regarda comme ce qu’un être humain
peut découvrir de plus extraordinaire, et dont
on n’est toujours pas certain qu’il en ait jamais
vu : c’est à dire un revenant.
Pour l’aider, je lui dis, que j’étais Maxime.
Cette fois elle me contempla comme un
étranger. C’était déjà mieux, ce dernier étant un
être matérialisé.
Mais aussi moins bien, car souvent celui- là
importune.
22 GP Nolorgues
– Et alors ! me fit-elle.
Comme dans les concours de saut en
longueur où l’on a droit à plusieurs essais, je
répétai à nouveau que j’étais Maxime.
– Et bien au revoir Maxime, me fit elle
sèchement, comme elle aurait envoyé balader
un trop entreprenant quarante années plus tôt.
Et dire que j’avais le souvenir d’une chic
fille !
C’est alors qu’elle s’avisa enfin que je l’avais
interpellée par son prénom. Du coup, elle me
regarda avec autant de stupéfaction que si
j’avais perdu la tête. Profitant de ce désordre
mental, je m’invitai près d’elle, et lui dis qu’on
avait été copain-copine de bistrot dans un petit
groupe de jeunes gens, au temps où nous
l’étions. Ce qui fut, de toujours, une expérience
largement partagée, même pour le mineur de
fond, le lad ou le gâte - sauce, lesquels, comme
chacun le sait, éprouvent toujours bien des
difficultés à trouver le temps d’être jeune.
J’oubliais les victimes de mères abusives.
Mais il est vrai que ces dernières
confectionnent jour après jour les artistes.
Elle se souvint très bien dans notre petite
équipe, de Lulu avec son faux air de Daniel
Gélin, comme de ses clacquesins chauds, de
Serge qui avait toujours sur lui un coup de
poing américain et un menton en galoche, tout
23 Maintenant j’attends et autres nouvelles
comme d’Elisabeth, qu’elle avait revue, avec
trente ans de plus et une prothèse de la hanche.
Mais de moi, pas du tout.
Elle se rappela aussi, très bien, des putes de
la rue saint Martin, de la chistera du patron au-
dessus du bar, du billard fumant à l’entresol, et
même de Nosfératu, un clodo qui s’envoyait
des blancs secs.
Mais pas de moi.
Du coup, je me vexai, plongeai dans mes
souvenances et lui précisai, pour qu’elle me
reconnaisse enfin, dans cette assemblée et cette
portion du temps, qu’à l’époque : Je buvais des
bocks, c’était moins cher ; portais un duffel-
coat kaki, comme j’en avais vu un sur le dos de
Gérard Philipe à la kermesse aux Etoiles,
vêtement qui contenait toujours une Série noire
et un paquet de gitanes maïs.
J’ajoutai même, que mon père était une
« hirondelle », ce qui me plaçait en situation
idéale pour me faire charrier par les copains, et
qu’enfin je possédais une Lambretta, sur
laquelle, je me souvenais très bien l’avoir
accompagnée plusieurs fois chez elle.
Merde, on ne pouvait être plus précis sur les
détails !
Elle me répéta : qu’elle ne se souvenait pas
de moi et que je devais me tromper.
24 GP Nolorgues
Comme je lui balançai à nouveau son
prénom, la chistera du patron, Nosfératu et ma
Lambretta.
Elle me répondit :
– Vous savez, on s’imagine tellement de
choses que quelquefois on tombe juste.
Comme je la contemplai, troublé, désemparé,
consterné, navré, je vis une mamie rose de joue
et blanche de chef, bien apprêtée, bien mise,
avec une petite broche dorée en coin de col
couleur d’abricot, mais bouclée, close et lisse,
comme sont la bêtise, la foi et l’obstination.
Je compris, n’insistai plus et m’en alla
écœuré, après avoir bredouillé, ce qui ne
pouvait être que de vagues excuses navrées.
C’est seulement après quand je fus en
bourdon dans la foule, inutile et sans but, que
j’eus ce bien triste et navrante révélation :
A cause de cette Elodie, moi qui avais
toujours pensé que le passé était du présent,
vite défunt certes, mais bien rangé dans les
tiroirs de la mémoire ; je m’apercevais : d’abord,
qu’on en rangeait très peu, ensuite, que sans
témoins pour le confirmer, il pouvait devenir du
néant, du vide ou de l’affabulation.
Ainsi pour Elodie, je n’avais jamais été avec
elle à Paris en 1958 dans ce bistrot près de la
Gaîté Lyrique.
Mais heureusement que d’autres auraient pu
en témoigner.
25 Maintenant j’attends et autres nouvelles
Mais où étaient ils les autres et pour combien
de temps encore ?
Bientôt, je n’aurais donc jamais vécu à cet
endroit et à cette époque, et en poussant un peu
la marelle dans le jeu, je n’aurais jamais vécu du
tout, puisque rien, ni personne ne pourra en
témoigner.
C’est alors que je me demandai, si j’existais
vraiment.
Puisque le présent devenait de suite du passé
et que celui ci d’après ma démonstration
précédente, n’était ou ne serait bientôt rien du
tout, qu’est-ce qu’il me restait à vivre ?
La réponse me parut évidente et naturelle.
Entre le présent et le passé, il n’y avait de place
que pour un instant.
Je n’aurais donc vécu qu’un instant. C’était
mieux que rien du tout, évidemment… mais
tout de même !
On me tapa sur l’épaule.
– Mais tu es là, me fit mon épouse préférée,
je ne t’avais pas vu.
– Déjà ! lui répondis-je.
Elle ne m’a pas compris, mais sans se
formaliser. Elle en a l’habitude. Je suis un type
un peu compliqué.
26 titre de votre ouvrage

FRÉDÉ
Un peu petit prince, autant voyou, rouquin et
rond sans être gras, Frédé ne manquait pas de
charme. Au début, parce qu’après, on le
découvrait différent. Comme un trop beau fruit,
il se gâtait.
Pourtant avec Suzanne Lemarchand leur
rencontre aurait pu être un succès. Elle avait de
la patience et du cœur et ne venait pas à
l’agence, comme la plupart des autres
rombières, pour jouer à la mémé gâteau ; mais
avec le désir d’offrir un peu de chaleur, de
sentiment et pourquoi pas de bonheur à un
petit garçon ou à une fillette.
Un garçonnet de préférence, sur ce point elle
était en accord avec la majorité de ses
consœurs.
Frédé lui plut d’emblée. Il n’était pourtant
pas nouveau à l’agence, loin de là. Mais jusqu’à
ce jour, il n’avait, pour elle, jamais été
disponible, malgré sa mauvaise réputation.
27 Maintenant j’attends et autres nouvelles
Et Suzanne Lemarchand la connaissait cette
réputation déplorable. Mais sans se l’avouer,
comme beaucoup de celles qui l’avaient
précédée, elle cédait au plaisir de la difficulté et
de l’exception.
C’est toujours plus excitant de vouloir
réussir, là où d’autres ont échoué.
Elle le trouva beau dès leur première
entrevue. Mais c’était déjà un constat, un état de
subordination admirative bien dangereux.
Sa tignasse fauve, son sourire moqueur à
fossettes, tout comme la grâce naturelle et
involontaire de ses mouvements, pouvaient
devenir destructeur de bien des préjugés.
Pourtant il fut quasiment odieux d’entrée.
– Je vous préviens, fit il, j’ai déjà vu trois fois
le dernier spectacle du théâtre de verdure, j’ai
horreur des trampolines et je connais toutes les
sorties du labyrinthe, par contre je veux bien
tirer à la carabine et boire un grand chocolat
chez Jean Magne.
Difficile de mieux dicter ses conditions.
Suzanne Lemarchand ne fut pas autrement
étonnée de cet aplomb. Elle était prévenue. Et
puis ils étaient tous un peu comme ça :
égocentriques et gâtés.
Même ceux là, les sans-familles.
– Mais on ira où tu veux et on y fera ce que
tu voudras, fit elle, on ne peut plus
compréhensive.
28