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Mal aux coeurs

De
193 pages
Venez à la rencontre de Julie, Louis et Marie, à des étapes clés de leur vie. A 20, 30 et 50 ans on suit le destin de ces personnages ordinaires en quête de l'âme sœur. Au moment même où Julie tombe gravement malade, elle rencontre Louis. Au fil des pages on suit la lutte de Julie contre la maladie et pour préserver son amour. Dix après on retrouve Louis. Malgré l'approche de ses 30 ans, il est encore et toujours un grand adolescent incapable de s'engager dans une véritable de vie d'adulte. Parallèlement, Marie, la mère de Louis tente de mettre fin à sa solitude par le biais d'Internet. Voici trois récits de destins ordinaires qui se côtoient, des histoires semblables à des poupées russes qui s'imbriquent les unes dans les autres avec l'amour et l'humour en filigrane.
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2
Mal aux coeurs

3Anne Passot
Mal aux coeurs

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00230-0 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304002300 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00231-7 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304002317 (livre numérique)

6 .








À tous ceux qui recherchent l’âme sœur,
À tous ceux qui ne la cherchent pas et
À tous ceux qui l’ont trouvée… .

8
JULIE, 20 ANS
UN AMOUR ET UN CRABE
Je viens de payer quarante-cinq francs pour
apprendre ça. Quarante-cinq francs, le prix du
malheur. Je ne croyais pas qu’il fallait payer
pour entendre d’aussi mauvaises nouvelles.
Jamais, je n’aurais cru devoir signer un chèque
pour connaître la vérité. L’inverse serait plus
juste, on devrait être payé quand on est
destinataire d’effrayantes informations. Peut-
être cela atténuerait-il le choc, mais rien n’est
moins sûr.
Car, c’est bien connu « l’argent ne fait pas le
bonheur ».
Malgré mes 20 ans et ma naïveté, je ne
craque pas devant le médecin. Pendant son long
discours médical, je ne réalise pas vraiment.
Comme si tous ces mots concernaient une
autre que moi ! Ils ne me sont pas destinés.
Mon regard reste fixé sur le badge accroché à sa
blouse blanche. J’ai dû lire son nom deux cents
fois au minimum. Je n’arrive même pas à le
regarder dans les yeux. Ses mots sont durs,
9 Mal aux coeurs
même s’il y a de la douceur dans sa voix. Il
prend le temps de tout m’expliquer : le
diagnostic, le traitement, les effets secondaires,
les chances de guérison. Mes oreilles captent ce
discours, pourtant je suis incapable de
comprendre que la malade dont il est question,
c’est moi : Julie.
La situation est étrange, cet homme en blanc
détient entre ses mains et ses mots tout mon
avenir. Moi, je suis seulement capable de lire
son nom écrit en lettres noires sur sa blouse.
C’est le seul moyen que je trouve pour ne pas
craquer, pour ne pas hurler, ne pas m’effondrer
dans son cabinet : fixer un point et m’y tenir
jusqu’à ce que la conversation s’achève.
Une fois dans la rue, j’ouvre les vannes, je me
mets à pleurer à gros bouillons.
Mon esprit est totalement embué par toutes
ces informations, par cette annonce dont je
saisis seulement qu’elle va bouleverser ma vie à
jamais.
La nuit tombe sur les rues de Paris. Les
personnes croisées sur le chemin du retour
doivent me prendre pour une folle. Mon corps
tout entier est secoué par les sanglots, le chagrin
me submerge, je pleure bruyamment. Que
pourrais-je faire d’autre ?
Au lieu de prendre le métro, je décide de
continuer à marcher. Petit à petit mes idées
s’adoucissent. L’air frais balaye mon visage, fait
10 Julie, 20 ans : Un amour et un crabe
voler mes cheveux et du coup il sèche mes
larmes. Lentement le torrent de la tristesse se
calme.
Après avoir traversé le square derrière la
mairie, je retrouve figure humaine, je renifle
juste encore un peu, quelques spasmes secouent
mes épaules de temps à autre.
Par contre, j’imagine aisément le spectacle
que j’offre aux passants : le maquillage doit
couler sur mes joues, en y laissant de grandes
traces noires, mes paupières sont gonflées et
mes yeux rougis.
Moi d’habitude peu féminine, je me suis faite
belle pour aller consulter le médecin.
Je m’attendais à des mauvaises nouvelles,
pour retenir mes larmes je me suis maquillée.
Car, le b.a.-ba de toute jeune fille bien élevée est
de ne pas pleurer une fois fardée ! Finalement,
cette technique a assez bien marché dans le
cabinet du médecin, mais pas au-delà.
Mon chagrin fait enfin place à un calme
relatif quand je rentre dans mon studio
d’étudiante, mon petit nid douillet.
Une fois arrivée, je téléphone à maman pour
lui dire. Impossible de rester seule plus
longtemps avec mon grand secret, tout cela est
bien trop lourd à porter sur mes frêles épaules.
Bien sûr, j’essaye de faire doucement pour
prononcer les mots, pour dire : tumeur, cancer,
chimiothérapie.
11 Mal aux coeurs
Pour ne pas montrer ma détresse, je prends
un ton calme, détaché, presque professionnel,
pour ne pas affoler ma pauvre maman. De
nouveau, j’adopte l’attitude prise quelques
heures plus tôt face au médecin.
Mais, malgré mes efforts surhumains, maman
ne parvient pas non plus à retenir ses larmes.
Pour la première fois, je la fais pleurer. Je m’en
veux de lui faire du mal sans le vouloir
vraiment.
Après avoir tenté de la rassurer tant bien que
mal, j’appelle Emeline, mon amie d’enfance.
Nous nous sommes rencontrées sur les pistes
de ski à Font-Romeu. Nous avons découvert
dans la foulée que nos parents possédaient un
appartement de vacances dans la même
résidence. Depuis, nous passons une grande
partie de nos vacances ensemble, partageant
notre passion pour le ski et les parties de
rigolades.
Emeline est la fille la plus gentille et la plus
gaie que je connaisse, petite blonde aux yeux
verts, une fille tout en douceur. Elle est un éclat
de rire permanent, une amie en or sachant
toujours trouver un bon côté aux événements.
Pour l’instant, nous n’avons partagé que des
bons moments toutes les deux, des distractions
et des histoires d’amour d’adolescentes.
Pourtant, Emeline pleure aussi, puis elle
tente de me rassurer. Pourtant, je sens dans sa
12 Julie, 20 ans : Un amour et un crabe
voix qu’elle ne croit pas un mot de ce qu’elle
dit, sa frayeur se lit dans ses mots de réconfort.
Pourtant, je suis soulagée de larmes, les
autres pleurent à ma place et cela me fait du
bien. Je vis mon chagrin par procuration, les
autres versent les larmes que je n’ose pas encore
m’offrir. On m’a toujours appris à ne pas
m’apitoyer sur mon sort, à être courageuse.
Même face à la maladie : je tente de faire front.
Un peu égoïstement, le chagrin des autres me
soulage de ma peine.
Après ces deux premiers appels, je téléphone
encore et encore. Je veux dire : la maladie, la
peur, l’espoir pour me rassurer, pour croire que
tout n’est pas joué d’avance.
Pierre, un de mes meilleurs amis, n’est même
pas surpris de mon appel. Il le savait, tout
comme moi, il en a rêvé la nuit précédente. Les
rêves sont parfois prémonitoires, c’est un
phénomène étrange d’ailleurs, la frontière entre
le conscient et l’inconscient est souvent bien
ténue. L’amitié peut-elle être si forte que les
pensées se rejoignent inconsciemment ? Tous
les deux, nous connaissions la vérité bien avant
que le verdict ne tombe.
Tout a commencé il y a un peu plus de huit
jours : une douleur terrible, tenace, au niveau du
cœur. Pour résumer, je peux dire que j’ai mal au
cœur, mais c’est au sens propre du terme. De
jour comme de nuit, ma poitrine semble
13 Mal aux coeurs
prisonnière d’un étau, je ne peux plus rien faire,
même pas respirer, sans grimacer de douleur.
À 20 ans, un mal pareil ne peut pas annoncer
quelque chose de bon. Je suis sportive, en
bonne santé, je n’ai subi aucun choc ces
derniers temps, rien ne justifie l’apparition
d’une douleur aussi brutale et violente. Au bout
de quelques jours, j’ai compris que tout cela
n’était pas normal. Heureusement, j’ai consulté
rapidement.
Mon super médecin traitant me connaît
depuis l’enfance. Lorsque je lui ai expliqué la
raison de ma visite, j’ai tout de suite vu dans
son regard que cela risquait d’être grave, très
grave. Il y a un peu plus de huit jours, il m’a
orientée vers l’hôpital auprès de confrères
compétents.
Ainsi, en moins d’une semaine, je suis fixée
sur les raisons de cette terrible douleur.
Aujourd’hui, le professeur du service hospitalier
a eu l’honneur de procéder à l’énoncé du
verdict :
– Il s’agit bien d’un lymphome.
Comment est-ce que ça s’écrit cette
connerie ? Linfaume, limphome
Avec courage, je prends mon dictionnaire
chéri pour y lire : lymphome, tumeur maligne
du tissu lymphoïde, c’est à dire qui se rapporte
aux ganglions lymphatiques. Tumeur, déjà tout
seul ça fait peur, mais tumeur maligne alors là,
14 Julie, 20 ans : Un amour et un crabe
j’ai gagné le gros lot, décroché la timbale, tiré le
pompon et cela à tout juste 20 ans.
Depuis cette annonce, j’ai l’impression que
ma vie s’est arrêtée brusquement. Je ne serai
jamais une vieille femme aux cheveux
grisonnants. Je ne terminerai jamais mes études
de kinésithérapeute. Je ne connaîtrai jamais plus
le frisson au grand galop sur un cheval. Mes
parents ne me verront pas construire ma vie
d’adulte. Rien, il n’y a plus rien de beau dans
mon futur, que du moche : la maladie, les
hôpitaux, la peur, la mort peut-être.
La nuit est cauchemardesque. Je ne peux pas
m’endormir. Je me tourne et me retourne dans
mon lit en essayant d’imaginer les semaines à
venir, toutes les choses dont je vais être privée,
tout ce que je vais subir.
La poursuite de mes études de kiné
m’obsède. Quelques mois auparavant, je me
suis battue pour avoir le concours d’entrée à
l’école. Je ne veux pas tout abandonner à cause
d’une sale maladie. Ma motivation première est
de me battre pour tenter de suivre ma scolarité
normalement.
Je suis terriblement tourmentée. À certains
moments, le sommeil arrive à me surprendre
mais je me réveille chaque fois, oppressée par
l’angoisse et trempée de sueur.
Ce matin, j’appelle l’école pour expliquer ma
maladie à mon responsable de formation.
15 Mal aux coeurs
Comme à son habitude, il est extraordinaire,
compréhensif et à l’écoute. Il est touché par
l’annonce du diagnostic, mais il sait être
extrêmement rassurant avec moi : pour la
première fois, j’entends un discours plutôt
positif à mon sujet. Côté souffrance et maladie,
il en connaît un rayon. En effet, il a été
kinésithérapeute pendant des années dans des
ONG à l’étranger avant de finir cadre
formateur dans mon école. Il me promet que
tout sera mis en œuvre pour m’aider à
poursuivre ma scolarité dans les meilleures
conditions possibles, malgré le traitement et
tous les aléas futurs.
Cet appel téléphonique me rassure. Car, mon
désir le plus profond est de pouvoir tenter de
vivre le plus normalement possible, continuer
ma vie d’étudiante dans mon petit studio,
partager des bons moments avec les copains, ne
rien changer.
Je n’imagine pas combien cela est un vœu
pieux, la maladie va totalement bouleverser
mon quotidien.
Après le coup de téléphone à l’école, je
retourne à l’hôpital, juste pour retirer le fil de
ma biopsie de la semaine dernière. L’infirmière
est sympa. Quand elle me demande les résultats
de mon examen, elle fait une drôle de tête.
Dans ses yeux, je comprends bien que je suis
partie pour une aventure difficile. Puis, elle
16 Julie, 20 ans : Un amour et un crabe
tente de me réconforter, de me faire rire, mais
c’est trop tard. J’ai vu sa toute première
réaction, celle qui dit la vérité.
Le plus dur, depuis l’annonce du verdict,
c’est de penser à tout ce que je ne vais plus
pouvoir faire : l’équitation surtout.
Les chevaux, j’ai grandi avec, depuis l’âge de
six ans, je monte à cheval et j’ai passé toutes
mes vacances en stage d’équitation. À cheval,
j’oublie tout. Je pense juste à bien monter, à ne
pas faire d’erreur, à me faire plaisir. Petit à petit
j’ai grimpé tous les échelons, j’ai obtenu
dernièrement mon galop 6, le dernier de
l’échelle avant de passer à une carrière
professionnelle.
Depuis toujours, je rêve d’ouvrir un gîte
équestre. Pour cela, il faut bien que je gagne ma
vie, alors j’ai choisi de devenir kiné. Les
chevaux, c’est surtout une part de rêve dans ma
vie.
Quand est-ce que je pourrai renouer avec ma
passion ?
Tous ces trucs m’obsèdent : l’école, mon
année de foutue ; mon corps, je ne vais plus le
reconnaître, plus me reconnaître.
Le médecin m’a parlé de mon futur
traitement, de la chimiothérapie, de tous les
effets secondaires, de la perte des cheveux, de la
perte de poids, de la perte de la vie tout
simplement.
17 Mal aux coeurs
Malgré tout cela, je dois continuer à faire face
à mon quotidien.
Après le repas, c’est séance de cinéma avec
mes copains de promotion Sophie, Camille,
Louis, Bruno et Nicolas. Pour eux, il faut que
j’aille bien.
Malgré mon envie, je ne leur dis rien de ma
maladie, j’ai trop envie d’être encore une jeune
femme normale. Je ne veux pas qu’ils changent
leur comportement à mon égard. Pour l’instant,
je ne suis pas prête à voir de la pitié dans leurs
yeux. Je souhaite retarder au maximum le
moment où je vais devoir leur dire que je ne
suis plus tout à fait des leurs, que la maladie
vient de me voler une part d’insouciance.
Mes copains jouent un rôle majeur dans ma
vie. Longtemps, j’ai été scolarisée dans une
école privée et surtout privée de garçons. J’ai
détesté ces années passées au milieu de filles
passant la majeure partie de leur temps à
minauder bêtement.
Depuis que j’ai retrouvé la mixité, je me
rattrape. Chef de bande le plus souvent, j’aime
vivre entourée de mes copains.
Ces derniers temps, ils m’ont permis de me
ressourcer auprès d’eux, je puise leur énergie
quand j’en manque, je leur donne de la douceur
quand ils en ont besoin.
Pendant la projection, je ne vois rien du film.
Louis est à côté de moi, il n’arrête pas de me
18 Julie, 20 ans : Un amour et un crabe
faire rire, en me murmurant à l’oreille des
commentaires très personnels. Certes, son
humour n’est pas forcément d’un haut niveau,
mais je suis bon public et pour l’instant, le rire
reste pour moi le meilleur des médicaments !
Aujourd’hui, fête de la Toussaint, je devrais
avoir le cœur rempli de joie, mais je pense à
tous ces Français rassemblés sur les tombes
familiales. Le seul jour où les cimetières sont
remplis de vivants L’année prochaine peut-être
viendra-t-on fleurir ma tombe. Non, je ne n’ai
pas le droit de penser à tout cela.
Au milieu des multiples bouleversements de
ma petite existence, le bonheur est venu frapper
à ma porte. Encore une histoire de cœur, mais
celle-ci est bien plus agréable et douce. Avec les
événements récents, je n’attendais plus rien de
la vie pourtant elle m’offre le plus beau des
cadeaux : les prémices d’une histoire d’amour.
Comme prévu, hier soir, je suis allée à la
soirée organisée par Nico. Depuis des semaines,
je lui promets d’être présente, je tiens toujours
mes promesses. Emeline m’accompagne, elle
est venue exprès de Biarritz pour me voir avant
que je ne commence mes séances de
chimiothérapie.
Car, le traitement contre le lymphome c’est
cela, pas d’opération, juste du poison à petites
doses pour tuer le crabe qui grandit en moi.
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