Malraux

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Un essai sur André Malraux par Claude Mauriac, l'auteur du Temps immobile.

Publié le : lundi 24 février 1947
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EAN13 : 9782246188292
Nombre de pages : 278
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I
EROS
I
TCHEN, au moment où il va tuer un homme endormi, « convulsivement enfonça le poignard dans son bras gauche. La douleur (il n'était plus capable de songer que c'était son bras), l'idée du supplice si le dormeur s'éveillait le délivrèrent une seconde : le supplice valait mieux que cette atmosphère de folie » (La Condition Humaine, p. 11.) Bien plus tard, à la veille d'un second meurtre qu'il accomplira cette fois en y sacrifiant sa vie, Tchen, trouvant enfin la paix de l'esprit et celle du cœur, dit :
« Je me possède moi-même. Mais pas une menace, une angoisse, comme toujours. Possédé, serré, serré, comme cette main serre l'autre (il la serrait de toute sa force), ce n'est pas assez, comme...
« Il ramassa l'un des morceaux de verre de la lampe cassée. Un large éclat triangulaire, plein de reflets. D'un coup, il l'enfonça dans sa cuisse. » (Op. cit., p. 220-221.)
Nous évoquons aussitôt le geste presque identique d'autrefois et la similitude s'impose avec une telle évidence que Tchen lui-même ne peut bientôt plus l'ignorer : « On fait presque toujours la même chose, se dit-il, troublé, pensant au couteau qu'il s'était enfoncé dans le bras. » Il n'y a pas moins d'une page et demie de texte entre le récit de la blessure que pour la seconde fois s'inflige le jeune Chinois et le commentaire qu'il en fait. Bien plus que lui, n'est-ce pas Malraux qui, troublé de ce recommencement peut-être inconscient, éprouve le besoin de raccorder par un lien logique et concerté au geste imprévisible passé l'imprévisible geste présent, à l'image insensée d'hier celle non moins folle d'aujourd'hui? Il ne nous étonnerait pas que cette deuxième diversion sanglante n'ait pas été davantage voulue que la première. Elle se trouvait dans la ligne du personnage, c'est-à-dire dans celle de l'auteur. Car Malraux n'est pas de ces romanciers qui créent des héros vivant d'une autre existence que la leur. Le courant de la plume, accompagnant celui de la pensée brute, a précédé l'explication et l'écrivain a fait par la suite semblant d'avoir délibérément avoué ce qu'il ne dépendit pas de lui de taire. Ce n'est là qu'une hypothèse. Une certitude demeure : celle de cette hantise du sang, que nous voyons se manifester chez Malraux pour la première fois, mais dont nous donnerons maints autres exemples.
L'obsession du meurtre présente tour à tour chez notre auteur la forme d'une tentation et celle d'un remords. Ses héros veulent-ils se délivrer par un subterfuge du souvenir d'un assassinat, ou voient-ils véritablement dans le crime – fait ou à faire – une expérience indispensable? « Ces écrivains ont tous le défaut de n'avoir tué personne », dit l'un d'eux à propos des romanciers russes :
« Si leurs personnages souffrent après avoir tué, c'est que le monde n'a presque pas changé pour eux. Je dis : presque. Dans la réalité, je crois qu'ils verraient le monde se transformer complètement, changer ses perspectives, devenir non le monde d'un homme qui « a commis « un crime » mais celui d'un homme qui a tué. » (Les Conquérants, p. 97.)
Dans La Lutte avec l'Ange, même indication :
« Les choses les plus simples, les rues, les « chiens... » Quand cette phrase cesserait-elle de chuchoter à ses oreilles? Les journaux français étaient pleins du procès des anarchistes qu'on appelait alors « les bandits en auto »:l'un d'eux avait répondu aux questions des médecins : « L'individu tué n'a aucune importance! Mais « après il arrive une chose inattendue : tout est « changé, les choses les plus simples, les rues, « par exemple, les chiens... » Le sang versé était assez fort pour décomposer un instant l'état de distraction tout-puissant qui nous permet de vivre... » (p. 68-69).
Dès La Tentation de l'Occident, une notation semblable était faite à propos du meurtre, toujours, mais entendu dans un sens plus large, ce qui indiquerait peut-être que les personnages de Malraux traduisent en terme de sang le souvenir d'un acte tellement significatif qu'il est susceptible d'être sans trahison ainsi transposé :
« Le meurtrier d'une vie, ou d'autres choses plus secrètes qu'ignore la main grossière des lois, peut se retrouver pénétré de son crime, ou du nouvel univers qu'il lui impose » (p. 201).
Quoi qu'il en soit, Tchen demandant à Gisors s'il avait déjà tué quelqu'un et en recevant une réponse négative, pensa tout à coup que « quelque chose manquait à Gisors » :
« – La première femme avec qui tu as couché, [...] qu'as-tu éprouvé après, demanda Gisors ? Tchen crispa ses doigts.
« – De l'orgueil.
« –D'être un homme?
« – De ne pas être une femme, »
Sa voix n'exprimait plus la rancune mais un mépris complexe.
« – Je pense que vous voulez dire, reprit-il, que j'ai dû me sentir séparé? »
Gisors se gardait de répondre.
« - ...oui. Terriblement. Et vous avez raison de parler de femmes. Peut-être méprise-t-on beaucoup celui qu'on tue. Mais moins que les autres.
« –Que ceux qui ne tuent pas?
« – Que ceux qui ne tuent pas : les puceaux1. » (La Condition Humaine, p. 70-721.
Entre l'anarchiste Hong et Borodine, chef communiste, c'est ce dialogue :
« –Ce que je fais? [...] Ce que vous n'osez pas faire. Crever de travail des hommes pauvres, cela est très honteux, faire tuer par de pauvres bougres les ennemis du parti, cela est bien. Mais se bien garder d'aller salir ses mains à de semblables choses, cela est bien aussi, hein?
« – J'ai peur, peut-être? répond Borodine dont la colère commence à monter.
« –De vous faire tuer, non [...] Du reste, oui.
« – Chacun son rôle!
« –Ha! C'est le mien, hein?
En lui aussi la colère monte et son accent devient de plus en plus marqué.
« –Croyez-vous que je n'éprouve pas de la répulsion? Moi, c'est parce que cela m'est pénible que je ne le fais pas toujours faire aux autres, vous entendez2... » (Les Conquérants, p. 183.)
Qu'ils y éprouvent ou non de la difficulté (mais l'attirance ne va jamais chez eux sans répulsion, ni le dégoût sans plaisir), c'est toujours le même meurtre qu'accomplissent les justiciers de Malraux, comme si un souvenir précis, une constante et immuable référence, empêchaient le romancier de changer le moindre détail à des récits dont le contenu intangible est une fois pour toutes fixé :
« – Hong m'a demandé un jour, dit Klein, quelle impression j'ai eue en exécutant Kominsky... Je lui ai répondu que je pensais tout le temps que j'aurais dû prendre un revolver. (J'étais surtout gêné d'avoir le couteau) [...] Parce qu'avec un revolver je l'aurais atteint sans le toucher, ça m'aurait moins... gêné. Et je n'aurais pas eu peur que ça entre mal. Ach! Hong ne sait pas de quoi il parle. Ceux qu'il a peut-être liquidés lui-même ont reçu des balles. Tirer sur un adversaire n'est rien, c'est... anonyme. Moi, j'avais pris un couteau de chasse pour être plus sûr
3.[...] Quand j'ai vu Kominsky, je n'ai plus pensé qu'à une chose : je suis capable de le manquer. J'étais écœuré... (J'avais même oublié que c'était un acte de justice.) J'étais inquiet parce qu'à sa gauche, précisément, il portait sans doute une montre. Avant de frapper, j'ai mis ma main sur ma poitrine; c'est dur, les os... J'aurais pu le frapper au ventre, oui, mais cela me dégoûtait... Enfin j'ai lancé le couteau de toute ma force, comme un idiot, et Kominsky est tombé, moins à cause de la lame que du coup...
« – Il est mort tout de suite?
« – Il paraît...
« – Et après?
« –Oh! après, ça n'a plus d'importance. » (Op. cit., p. 184.)
Ces lignes doivent être rapprochées des premières pages de
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