Maltalents

De
Nous ne sommes pas là pour faire ce qui est juste. Nous sommes là pour faire ce qui est nécessaire.


Jésus Manuel Vargas est né en 1975.
Maltalents est son deuxième ouvrage publié aux éditions Les Presses Littéraires.
Publié le : lundi 1 juin 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791031000572
Nombre de pages : 216
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À cet instant parfait… Rien d’autre. Rien d’autre. Autrement dit. Rien. Le peuplier. Vide. Parfaitement dit. Le vide.
Je onge e cana, une cîgarette entre es doîgts. Peut-être a dernîère que je porte à mes èvres. J’approche e Brîquet et tîre sur e tuBe de nîcotîne pour que e jour se ève dans ’aspîratîon d’une Brûure. e papîer crépîte et a cendre encore Brûante se mêe à a poussîère du chemîn. a umée chargée d’înquîétudes empoîsonne a racheur du matîn. e tumute de ’eau, a Brîse dans es ramures et mes chaussures dans ’épaîsseur du tapîs de euîes mortes. Ma nuque est dououreuse. J’aî Beau ermer es yeux pour échapper aux apparîtîons, rîen ne peut m’épargner es pu-satîons du monde.
Je devîne une présence derrîère es troncs muets des Berges assomBrîes. Queque chose m’oBserve dans es înters-tîces. M’assîège. Me prend aux trîpes. Ce sont es sîhouettes de mes ancîens compîces quî se dressent entre es arBres. e Poîsson, ’Opossum, Musaraîgne… J’en aîssaî pus d’un sur ’autre rîve. Sans m’arrêter, sans même raentîr. Je surveîaî ceux quî me suîvaîent sans rîen dîre. Me méIant de eurs
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întentîons. Et je ne vîns pas au secours de ceux quî, tentant de me rejoîndre, se noyèrent dans a traversée. Aujourd’huî, ces antômes me poîntent du doîgt. bouches sîencîeuses éterneement ouvertes. Accusatrîces. Gorges endoorîes de ne pouvoîr crîer. OmBres aux pos-tures maveîantes agîtées dans ’exhîBîtîon de eurs paîes. Spectres dont a seue présence est une vengeance. Peu împorte où se pose mon regard, j’aî a rétîne souîée. Empêchée par ’îgnomînîe d’îmages quî s’încrustent entre e monde rée et moî. Traverser ’océan à a nage ou mar-cher sur ’onde… Envîe de ponger sans savoîr nager. Putôt que d’împorer une seconde chance. Pour ceux quî peuvent encore croîre à cette îdée. Un choîx, une optîon, une oppor-tunîté. es choses comme ees se présentent. Magré nous. Avec notre consentement. Comme ees vîennent. Nécessaî-rement. Un nouveau départ… Peut-on ’envîsager pour un homme te que moî ?
Deux, c’eût été déjà trop, or î me semBe avoîr vécu un nomBre încacuaBe de vîes. Je n’en souhaîtaîs aucune. Je n’en mérîtaîs pas une seue. Qu’aî-je aît de ce temps ? Qu’aî-je aît de mes Bonnes résoutîons ? Je respîraîs dans ’omBre et dans a umîère. Dans ’omBre, je savaîs reconnatre es menteurs. Dans a umîère, jamaîs je ne prîs e droît d’être moî-même.
ï m’aura au pus de vîngt ans pour comprendre e monde, pour en aîre e tour, pour détermîner ce qu’on peut en attendre et ce que je pouvaîs raîsonnaBement uî appor-ter. Vîngt ans pour comprendre quee étaît notre actîon au VestîBue et, Bîen trop tard, comprendre que je traîtaî en sodats ceux quî urent mes seus vraîs amîs.
Vîngt ans, ce n’est rîen. Ça passe vîte. Et ça Baaîe, au mîeux, un quart de votre vîe… ïmpossîBe de revenîr en arrîère pour que e petît garçon ragîe et terrîIé que j’étaîs
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sauve mon âme. J’aî ermé sa gueue à cet avorton, à a seue part de moî-même qu’on auraît dû épargner.
Sur a rîve opposée, es hommes Bâtîssent de nouveaux otîssements. « Comme î y avaît des oups dans es Boîs, îs rasèrent a orêt… » Au grî, a coueuvre ; dans e seau, es têtards. Après ’assèchement des maraîs, es prîmes d’arra-chage des vîgnes, a dîsparîtîon progressîve des pînèdes et e terrassement des parcees, déButent e dépoîement du ré-seau de canaîsatîons, ’apparîtîon des canîveaux et Bouches d’égout, puîs a proîératîon des veînes et des artères éec-trîques, ’émergence de ’écaîrage puBîc… Expansîon… Déveoppement… Croîssance… Comme des tîssus organîques cutîvés dans es aBora-toîres, es vîages grossîssent, devîennent de petîtes vîes quî se transorment d’ees-mêmes en mégapoes avec eurs zones îndustrîees en pérîphérîe, eurs déchetterîes, eurs cîmetîères d’oBjets, eurs statîons d’épuratîon. Comme des anîmaux, ees mutîpîent es déjectîons, suîntent et dîs-pensent eurs Luîdes, s’entre-dévorent et se reproduîsent. OBscène înectîon. EnIn, dans cette proîératîon de struc-tures et de détrîtus, î audra pacer des âmes. a nature ’a vouu aînsî… Et a vîe contînue comme s’î ne s’étaît jamaîs rîen pas-sé de grave, comme sî e monde dans eque nous vîvîons n’avaît jamaîs connu cette catastrophe et qu’î n’aaît pus jamaîs suBîr d’autres catacysmes. Comme sî nous n’avîons pas échappé au pîre, et comme sî nous avîons échappé au pîre maîs sans e savoîr. Même sî nous avons ’întuîtîon que e pîre est à venîr…
Quoîqu’îs aîent Beaucoup changé, ces îeux me sont amîîers. À ’époque, ces terraîns étaîent înexpoîtés, es co-înes îndomptées et es étendues sauvages. Je grandîs sur ces
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terres. J’en connaîssaîs es raccourcîs, es ayons et es sentes. Je courraîs à travers es Broussaîes et es arBustes, coec-tîonnant es égratîgnures et es morsures d’araîgnées. Sur-prîs par es crépuscues, je pîaîs chevîe sur ces mêmes caî-oux et mangeaîs a Boue après chaque dégrîngoade entre es sarments. Des après-mîdî soîtaîres, à crapahuter dans es garrîgues et es orêts de pîns avant de rentrer cradîngue, épuîsé, maîs content. Rassuré à ’îdée que a atîgue pourraît estomper e Boucan dans ma tête et me procurer queques heures de répît. Trouver e sommeî… Dormîr un peu…
Je saîs que nous gardons tous nos vîeîes Bessures au pus proond. es enants que nous étîons ne dîsparaîssent jamaîs totaement. es dîférentes versîons de soî restent pus ou moîns accessîBes dans e dîsque dur. (Rîen n’est aussî IaBe que e numérîque maîs conservez tout de même es copîes papîer de vos documents…) Nos peurs îrratîon-nees et nos craîntes justîIées persîstent cachées queque part en nous. Ees exercent eur pouvoîr, însîdîeusement, nous aîssant croîre que nous sommes matres de nos décî-sîons et responsaBes de nos comportements. Aujourd’huî, je ne tréBuche pus et je dors sur commande. On m’a enseî-gné ça. Ça et Bîen d’autres choses sur moî-même. Je ne suîs pus cet enant apeuré, tourmenté par es voîx quî s’învîtent, suBmergé par es preuves de ’exîstence, sufoquant dans e ventre de a panète. Je suîs devenu quequ’un d’autre. Je suîs devenu autre chose.
Cînq événements quî ont marqué votre enance ? a pupart des Bîographîes manquent d’orîgînaîté. es gens se ressemBent… 1 - Mort de ’anîma domestîque de a amîe. 2 - Dîvorce des parents. 3 - Premîer touche-pîpî avec a petîte voîsîne.
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4 - Fracture d’un memBre et convaescence. 5 - Premîer voyage à ’étranger. Je ne pourraî pas vous donner es mêmes réponses. C’est sûr… Premîèrement, mes séjours à a cînîque. a vîoence des premîères crîses. Je dus apprendre seu. Quî auraît pu m’aîder de toute açon ? Personne. J’étaîs empêtré dans a vîscosîté de sensatîons qu’aucun être humaîn ne peut saî-sîr, séquestré dans a tour soîtaîre quî garde es secrets de ce monde, îsoé dans ’acôve sînîstre où rêve et réaîté sont îdentîques. Aucun médîcament ne put înLéchîr ce qu’îs dîsaîent êtrema pathologie, aucun éectrochoc ne modîIa ma vîsîon de ’exîstence, aucun traîtement ne me ramena du pays des spectres maîs, parce que j’avaîs comprîs ce quî m’attendaît, parce qu’î aaît împératîvement sortîr de à, je Is mîne d’être guérî.
Deuxîèmement, a premîère oîs que j’entendîs un cœur cesser de Battre. Ceuî de mon grand-père sur un ît d’hô-pîta. J’étaîs e seu dans a pîèce à pouvoîr entendre ça, à oreîe nue. Je suaî et j’eus terrîBement roîd car c’est un sîence à nu autre pareî. Je âchaî a maîn maternee et ce vîde îmmense me saîsît. a poîtrîne du vîeî homme devînt un goufre maveîant au ond duque des âmes patîentes attendaîent de m’arracher es yeux. De ’autre côté de cette Brèche, une chose quî se dépaçaît moement me cracha au vîsage…
Troîsîèmement, mon comBat permanent avec a créature quî vîvaît sous mon ît. a premîère oîs que nos regards se croîsèrent ut aussî a dernîère. e pus dîicîe ut de cacher sa carcasse éventrée sans attîrer ’attentîon, de nettoyer es souîures sur e parquet, d’évîter à mes parents a vîsîon de ses vîscères phosphorescents.
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Quatrîèmement, e jour où mes génîteurs me dévîsagèrent comme sî j’étaîs un monstre parce qu’îs avaîent comprîs ce dont j’étaîs capaBe. a In de eur întîmîté, e déBut de eur paranoa. eur désarroî, eur répusîon aichée, eur dégoût de moî. ’îgnorance quî mène à a coère et a cupaBîîté.
Maîs s’î est un moment quî changea ma vîe radîcae-ment, ce ut ma premîère rencontre avec e Chîen. ï y a deux décennîes, à queques enjamBées d’îcî…
Jusqu’aors, mes parents avaîent compensé ’aBsence d’amour par a pratîque quotîdîenne de ’îmîtatîon du Bon-heur, maîs cette année-à, îs décîdèrent de se har ouverte-ment. À cette occasîon, je découvrîs es manîestatîons de ’amertume et de a détestatîon. es Bouteîes qu’on vîde, es portes quî caquent, es assîettes qu’on se jette à a gueue, es gîLes admînîstrées, es coups de poîng dans es murs, es peurs asphyxîés, es crîs quî paraysent.
Comme j’étaîs assez grand pour sortîr de a maîson, je uyaîs es dîsputes parentaes et me réugîaîs sur es Berges du cana. Je marchaîs jusqu’en amont du déversoîr pour oB-server a nage des poîssons entre es gaets. Avec de ’eau jusqu’aux genoux et des armes dans e nez, c’est à que, pour a premîère oîs, e Chîen vînt à moî. J’entendîs es anîmaux quî s’écartaîent sur son passage, es rampants quî se cachaîent dans es pantes aquatîques, es voatîes quîttant es Bran-chages et es craquements de carapaces d’însectes écrasés sous son pas décîdé. Je perçus son soule ourd et proond, preuve de sa détermînatîon ; e dépacement de ’aîr quand î esquîva es Brîndîes ; e déchîrement du tîssu agrîppé par es ronces ; a conrontatîon des musces et des roseaux, eurs craquements respectîs ; a percussîon étoufée des semees dans a poussîère quand î enjamBa es racînes et es caîoux. Et puîs, Bîen que ce ût împossîBe, î aîît me surprendre en arrîvant au pîed du taus pus vîte que prévu.
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ï se posta derrîère moî et se massa a nuque. a soî e It dégutîr. Je pouvaîs entendre son cœur : magré ’efort our-nî, î Battaît entement. Nous restâmes sîencîeux pendant de ongues mînutes jusqu’à ce que, sans quîtter es écaîes des yeux, je demandaî : « Tu as marché ongtemps… Tu veux quoî ? – Je saîs que tu vîens îcî tous es jours. Maîs je ne saîs pas encore pourquoî. – Tu m’espîonnes ? Je t’aî jamaîs vu dans e coîn. – Pas Besoîn de te surveîer pour savoîr où tu es. Savoîr ce n’est pas devîner. Quand on devîne on peut se tromper. Moî, je ne me trompe jamaîs quand î s’agît de retrouver es autres. Car c’est cea que je saîs aîre : je saîs où îs sont. Tous. » ï paraît comme un adute. Je n’aîmaîs pas ça. Je evaî a tête. ï se tenaît entre e soeî et moî. Ses chaussures rouges empestaîent a course. Son t-shîrt étaît aussî trempé qu’aBmé. a sueur paquaît es cheveux sur ses tempes. C’étaît un garçon de mon âge maîs î avaît e regard d’un che d’entreprîse, e ront soucîeux d’un type quî a des proBèmes Bancaîres, e sourcî sceptîque d’un dîpomate en échec. « ï y en a d’autres comme moî ? demandaî-je. – Ouî, î y en a d’autres commenous… Aors ? Pourquoî vîens-tu îcî ? – Mes parents s’engueuent tout e temps à a maîson… ïcî, c’est pus tranquîe. – Je t’aî posé une questîon. Pourquoî vîens-tu îcî ? – Je… – Tu n’as pas à avoîr honte… C’est dououreux ?
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– Un peu. Ça aît ma… – a nuque. – Ouî… à a nuque. » ï savaît ça aussî… ï remua a vase du Bout des doîgts. « Sî tu ne devîens pas ou en grandîssant, tu déveoppe-ras d’autres acutés… – C’est quoî des acutés ? – Ça veut dîre que petît à petît, tu apprendras à aîre d’autres choses. – Et sî j’veux pas ? – Un oîseau saît voer, un poîsson respîre sous ’eau. Croîs-tu qu’on eur a aîssé e choîx ? » ï sortît un paquet de cîgarettes de sa poche aînsî qu’un Brîquet et puîs î s’accroupît à côté de moî : « Cope ? – C’est pour es adutes ces trucs-à. – Parce qu’avec ce que tu es capaBe de aîre, tu penses encore être un enant ? »
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