Manihi

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Manihi, une jeune polynésienne, accouche de jumeaux contre l’avis de sa famille qui voulait qu’elle avorte ou qu’elle pratique le faamu, c’est-à-dire qu’elle donne ses enfants à une famille de Français. Mais Manihi résiste et décide d’élever seule ses deux nourrissons, exaspérée par les agissements d’une mère intrusive et l’inertie d’un père, à l’image de bien des hommes polynésiens, complètement dépassé par la situation. Et puis, c’est le drame, l’accident de scooter qui va tout chambouler. Pendant l’hospitalisation de Manihi, une de ses tantes en profite pour donner un des deux bébés à une famille d’une autre île...

Très loin des clichés touristiques aux odeurs de vanille et aux déhanchements de sublimes jeunes filles couvertes et fleurs, ce roman servi par une écriture fluide, simple, mordante mais non dénuée d’humour nous entraîne dans l’envers du décor de ces îles paradisiaques, dans la réalité brute d’une vie difficile que les popaa (les blancs) ne soupçonnent même pas. Une chronique sociale qui nous immerge dans le quotidien d’une jeune femme maori qui doit se battre pour s’élever, gagner son indépendance et lutter contre les traditions ancestrales.
Publié le : lundi 25 avril 2016
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782374531540
Nombre de pages : 87
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Extrait
Manihi portait son ventre comme un porte-étendard. On voyait d’abord cette montagne de chair qui la précédait de quelques encablures, et derrière, elle tentait de suivre cette excroissance en ahanant. Menue, les traits exsangues d’une fatigue fabuleuse, elle endurait du mieux possible un événement qui la dépassait. De jour en jour, sa silhouette éléphantesque la terrorisait. Elle avait à peine dix-sept ans et chacun, en la regardant passer, supputait ses chances de survivre à un accouchement qui serait sans doute exceptionnel. Elle subissait tranquillement sa consultation du sixième mois avec la sage-femme. Catherine était jeune et vigoureuse, rompue aux situations extrêmes, mais elle était soucieuse. Une gémellité chez une primipare, c’est toujours sujet à complication et chez une enfant ou presque, c’était de la haute voltige. A fortiori, sur une île perdue, du Pacifique Sud.

Antonina, la future grand-mère, ne cessait de se plaindre de l’ingratitude d’une fille qui ne faisait que compliquer la vie de tout le monde. Elle agitait ses gros bras comme pour se faire de l’air et s’essoufflait dans des explications cent fois répétées. Manihi détournait la tête en pinçant les lèvres, attendait patiemment que sa mère ait déblatéré suffisamment longtemps pour justifier de son innocence face à une situation qu’elle jugeait inextricable. Manihi avait commencé par refuser l’avortement si facile à Papeete. Maintenant, elle ne voulait pas entendre parler du faamu, qui était si pratique pour tous les enfants qu’on préférait voir ailleurs, et qui vous laissait bonne conscience lorsque vous n’étiez pas sensible à l’hypocrisie.

  Catherine avait les mains douces et un sourire rassurant. Manihi, installée sur la table, les jambes relevées dans les étriers, fermait les yeux et attendait patiemment le contact froid et métallique du spéculum.
— Bon, c’est bien, mais tu es trop fatiguée Manihi, il va falloir vraiment passer du temps au lit ou allongée, sinon on risque d’avoir de mauvaises surprises. Tu entends Antonina, c’est très important, il faut que ta fille se repose ! À partir de maintenant plus de voiture, je viendrai à domicile.
— Mais je lui dis tout le temps ! 
Catherine n’était pas dupe des protestations maternelles. Elle connaissait bien l’histoire de Manihi. L’entêtement de la jeune fille était surprenant. Elle hésitait entre l’admiration pour une telle constance, une telle volonté d’avoir cet enfant dès l’annonce de la grossesse, même lorsque l’échographie avait révélé deux enfants au lieu d’un ordinairement, et le soupçon d’une réelle inconscience. Il convenait maintenant de la surveiller fréquemment, car l’accouchement se ferait à Mamao, l’hôpital de Papeete. Catherine évitait de penser à toutes ces gamines lycéennes, qui avant même la troisième, avaient déjà subi un ou plusieurs avortements. Elle se sentait complice d’une négligence, voire pire, de non-assistance à personne en danger, particulièrement dans le cas de Manihi qui refusait les solutions « si pratiques », disait sa mère. Mais qu'est-ce qui accrochait tant Manihi à son ventre ?
La parturiente descendit prudemment de la table. Elle et sa mère montèrent dans le 4x4 familial pendant que Catherine remplissait la feuille de consultation et son agenda avec un soupir.
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