Manipulation vol.1 de la trilogie "La masseuse"

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Une nouvelle trilogie drôle, pleine de suspense… et super hot ! 
« Kincade insuffle subtilement à son roman des éléments de tension et de sexe. Un thriller explosif et érotique. » Library Journal.
Anna est masseuse, et particulièrement habile de ses mains…
Alors qu’elle n’accepte jamais un nouveau client sans avoir soigneusement vérifié à qui elle a affaire, elle accepte de se rendre chez le millionnaire Maxime Stein, où elle fait la rencontre d’Alec, son mystérieux mais néanmoins terriblement sexy garde du corps. Prise au piège dans les méandres d’une affaire d’espionnage industriel et ceux du passé trouble d’Alec, Anna devra décider si son attirance pour son dangereux partenaire mérite qu’elle risque sa vie.
Publié le : mercredi 4 novembre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782501105866
Nombre de pages : 382
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À Jason, qui m’a donné une histoire d’amour dans la vraie vie.

1.

Tout en mordillant distraitement la paille qui émergeait de mon gobelet de coca, j’examinais le mur de pierre, couvert de lierre et de jasmin parfumé, qui bordait la rue. Il était 16 h 55, et il me restait plus d’une demi-heure avant mon rendez-vous. J’avais l’habitude d’être toujours un peu en avance, histoire de jauger les lieux et l’atmosphère ; mais là, il s’agissait d’un premier contact, et avec un client de cette envergure, pas question de risquer le moindre retard.

Je n’aurais sans doute jamais d’autre occasion de mettre les mains sur un homme aussi riche que Maxim Stein. Quand son assistante m’avait appelée sur mon numéro personnel pour convenir de cette séance, j’avais moi aussi fait mes petites recherches.

Cet homme avait l’argent dans le sang, comme aurait dit mon père. Depuis plusieurs générations, sa famille était propriétaire d’une chaîne internationale d’hôtels et de villages de vacances disséminés dans les plus belles îles de la planète, ainsi que de plusieurs équipes de sport un peu partout dans le monde. À la mort de son père, il s’était lancé dans les activités aéronautiques – les jets privés, essentiellement – pour devenir aujourd’hui le propriétaire et unique actionnaire de Force, une entreprise qui construisait des avions sur mesure pour une clientèle internationale haut de gamme. Le magazine Forbes l’avait surnommé « Force majeure ». Dommage qu’il ait cinquante ans et en soit à sa troisième femme…

Au volant de ma voiture, j’étais passée deux fois devant le poste de sécurité afin de m’assurer que je ne m’étais pas trompée d’adresse. Je n’étais jamais venue dans le coin. J’avais beau ne m’être installée que récemment à Tampa, j’avais déjà appris que mon salaire ne me permettrait jamais d’habiter un quartier comme Davis Island. Quand j’avais annoncé ma destination à ma copine Amy, ses sourcils avaient disparu derrière le rideau de sa frange blond platine. À présent, je comprenais pourquoi.

Avec ses extravagantes demeures en bord de mer et ses résidences clôturées, Davis Island était un havre de paix assez proche du centre-ville pour rester facilement accessible, mais suffisamment éloigné pour donner l’illusion de constituer un monde à part. Un monde où je n’avais encore jamais mis les pieds – chacune des maisons devant lesquelles j’étais passée valait sans doute plusieurs millions de dollars, avec son inévitable jardinier personnel qui taillait les haies, son poste de sécurité à l’entrée et son 4 × 4 noir étincelant aux vitres teintées garé dans l’allée. Ma petite Kia rouge allait finir par attraper des complexes.

La climatisation était en train de siphonner mon réservoir d’essence, mais tant pis. Mieux valait ça que débarquer en nage chez mon client. Tout en orientant les ventilateurs sur moi, je songeai que Baltimore, où j’habitais juste avant de déménager à Tampa, se trouvait sans doute sous la neige en ce moment même.

Février en Floride : le pied.

Hormis le ronron régulier d’une tondeuse à gazon derrière l’un de ces murs mystérieux, le quartier était calme. Comme il me restait encore quelques minutes, je me calai contre l’appuie-tête et fermai les yeux.

Avant de bondir sur mon siège quand un coup sourd retentit contre la vitre passager.

De surprise, je lâchai mon gobelet – que je parvins à rattraper par miracle avant que son contenu ne se répande sur mes vêtements.

— Merde ! m’exclamai-je.

Penché devant la portière, un homme me dévisageait. Mon pouls s’accéléra ; je ne l’avais même pas entendu approcher. Se redressant, il fit le tour de la Kia, une main sur le capot, comme si elle lui appartenait. Aussi discrètement que possible, j’appuyai sur le bouton qui verrouillait toutes les portières. Quand on a été élevée par un flic, la prudence devient un réflexe.

Parvenu de mon côté, l’homme frappa de nouveau à la vitre. Il était à contre-jour, et je distinguais mal son visage, mais je voyais qu’il portait des lunettes aussi noires que son pantalon et sa chemise. De là où je me trouvais, il me paraissait grand – probablement un bon mètre quatre-vingt-dix.

Costaud, aussi. Difficile de louper une carrure pareille. Sa chemise était tendue sur des pectoraux et des épaules musclés, et je me demandai fugitivement à quoi il ressemblait sous le tissu mince et parfaitement repassé.

Je baissai légèrement la vitre.

Avec un petit rire, il introduisit un doigt dans la mince ouverture.

— C’est censé m’empêcher d’entrer ?

Extrayant ma bombe de gaz lacrymogène du vide-poches, je la posai bien en vue sur le tableau de bord.

— Non. Mais ça, oui.

Il rit un peu plus fort – un son grave et caressant qui me fit frissonner – puis se pencha de nouveau, les mains sur le toit de la voiture.

Nous nous faisions face à travers la vitre et, pendant un instant qui me parut durer des siècles, je restai pétrifiée à le dévisager. Sa chevelure brune indisciplinée encadrait un visage à la mâchoire carrée ombrée d’une barbe naissante. Son nez était légèrement de travers, comme s’il avait été cassé il y a longtemps et malgré ses lunettes de soleil opaques, je sentais son regard brûlant posé sur moi. Il devait avoir moins de trente ans, mais il dégageait une assurance et une autorité qui le faisaient paraître plus âgé. Sexy, mais de façon désinvolte.

Je me sentais incapable de détacher mon regard de sa bouche et de son petit sourire provocant, de sa lèvre inférieure si sensuelle que j’eus soudain envie de la mordre. J’imaginais très bien cette bouche contre mon épaule, descendant le long de ma nuque pour s’aventurer plus loin. Rien que d’y penser, j’en avais le souffle coupé.

— Cette vitre est peut-être un peu plus épaisse que je ne le pensais, dit-il en décochant une pichenette sur la fenêtre.

— Quoi ?

Agrippant le volant, je détournai la tête pour regarder droit devant moi. Qu’est-ce qui me prenait ? En général, les hommes – même aussi ouvertement séduisants que celui-ci – ne me mettaient pas dans des états pareils. Voilà sans doute un peu trop longtemps que je n’en avais pas eu à me mettre sous la dent…

— Je vous demandais si vous étiez perdue.

De nouveau ce petit sourire en coin, capable de faire fondre un iceberg. J’étouffai un grognement en me traitant intérieurement d’idiote. Tout entière occupée à le dévorer des yeux, je ne l’avais même pas entendu me parler.

De l’autre côté de la rue, une femme aux cheveux blancs promenait ses deux bichons maltais. Elle devait bien être deux fois plus vieille que l’homme penché sur ma voiture, mais ça ne l’empêchait pas de reluquer ostensiblement ses fesses.

Quant à lui, le jappement suraigu des cabots ne le fit même pas tressaillir. On aurait dit qu’il savait que la femme le regardait. Soit il s’en fichait, soit il était tellement habitué à attirer les regards qu’il n’en tenait même plus compte.

Je penchais pour la deuxième option.

— Non, je ne suis pas perdue, répondis-je enfin. C’est juste que…

Le rouge aux joues, je désignai du doigt le bout de la rue.

— J’ai rendez-vous avec quelqu’un.

— Dans la rue ?

Très drôle.

— Non, corrigeai-je avec patience. Chez lui.

Pourquoi me sentais-je obligée de m’expliquer ? Ce n’était qu’un inconnu, après tout.

Mais quand il passa sa langue sur sa lèvre inférieure, je dus serrer les cuisses pour réprimer la soudaine bouffée de désir brûlant dans le bas de mon ventre. Il était magnifique, beau à couper le souffle. Personne ne m’avait jamais fait un tel effet. D’habitude, c’était plutôt moi qui provoquais ce genre de réaction chez les autres…

— Et vous êtes libre quand, après ? demanda-t-il plus bas.

Il voulait jouer ? Il allait trouver à qui parler.

— Je ne reçois que sur rendez-vous, répondis-je d’une voix enjôleuse. En plus, vous ne savez même pas ce que je fais…

Mes yeux restaient rivés sur son index qui courait toujours sur le rebord de la vitre ; je me demandais de quoi étaient capables des mains pareilles.

— Je ne le sais pas, c’est vrai, dit-il. Mais je parie que c’est très vilain.

Sa voix rauque déclencha un incendie dans mon corps. Je baissai la vitre d’une bonne quinzaine de centimètres.

— Et qu’est-ce qui vous fait dire ça ? demandai-je en passant à mon tour ma langue sur mes lèvres.

Il se rapprocha, comme s’il s’apprêtait à me confier un secret, et je me recroquevillai sur mon siège.

— Vous êtes garée en stationnement interdit, chuchota-t-il.

Ah. Zut.

Son index quitta le rebord de la vitre pour me désigner le panneau juste devant mon capot. Tu parles d’une fille de flic ! Je ne l’avais même pas remarqué.

Là-dessus, il flanqua une petite tape sur le toit de ma Kia et se redressa. Le courant sensuel que j’avais senti passer entre nous s’évanouit d’un seul coup.

Qui était ce type ? Un membre du comité de surveillance du quartier ? Dépitée, je me laissai retomber contre mon siège.

— Vous avez raison.

Je tournai la clé dans le contact… et la série de cliquètements qui suivit me rappela que le moteur était déjà allumé. De mieux en mieux. Je regardai l’homme à la dérobée pour voir s’il s’en était aperçu. Bien sûr que oui. Son sourire s’élargit.

— Merci, fis-je avec un petit geste désinvolte de la main.

Il recula d’un pas et j’enclenchai la marche avant pour m’éloigner. Il devait habiter l’une des maisons du quartier. Ma voiture bloquait sans doute un portail secret façon Batman et j’empêchais son 4 × 4 géant de sortir d’une allée pavée à la main.

Merci ? me répétai-je tandis que son rire retentissait derrière moi. Belle répartie, Anna, félicitations.

Pourtant, je ne pus m’empêcher de jeter un coup d’œil dans mon rétroviseur pour admirer sa silhouette – longues jambes, taille étroite, épaules larges et sculptées. Il restait planté au milieu de la rue, exactement où je l’avais laissé, bras croisés comme s’il ne se souciait pas de la circulation. Ce qui était sans doute le cas. Chef de la surveillance du quartier ou pas, il était sérieusement à tomber. En tournant au coin de la rue, je fus presque déçue de le voir disparaître de mon rétroviseur.

2.

Je pénétrai dans l’allée que j’avais repérée un peu plus tôt et m’arrêtai au poste de sécurité situé devant un immense portail de fer forgé. Un type, coiffé en brosse et vêtu d’un costume noir beaucoup trop chaud pour la saison, en sortit pour examiner ma plaque d’immatriculation. Je toussai pour m’éclaircir la voix et me redressai sur mon siège. Mlle Rowe, l’assistante de M. Stein, m’avait prévenue que je devrais me présenter à l’entrée.

Cette fois, j’ouvris ma vitre en grand. Aussitôt, une bouffée de chaleur humide s’engouffra dans l’habitacle, accompagnée du parfum sucré du jasmin qui courait au-dessus du portail. Un coup d’œil dans le rétroviseur m’apprit que je n’avais même pas retouché mon rouge à lèvres. Pas de doute, mon Surveillant de Quartier m’avait salement perturbée. Au prix d’un réel effort, je le chassai de mes pensées, mais mon corps frissonnait encore au souvenir de sa voix chaude prononçant le mot vilain.

S’il n’y avait eu cette séance, j’aurais bien fait demi-tour pour lui montrer à quel point il avait raison.

Mais non, c’était mieux ainsi. Ce type était arrogant, probablement habitué à ce que les femmes se mettent en quatre pour ses beaux yeux. Par principe, je ne perdais pas mon temps avec ce genre d’hommes. J’avais besoin d’avoir l’ascendant, de maîtriser la situation. Je n’aimais pas prendre de risques.

Le gardien s’approcha de ma vitre.

— Bonjour, je suis Anna Rossi. J’ai rendez-vous à 17 h 30 avec M. Stein.

J’avais adopté mon ton le plus professionnel. Dans mon métier, on prend rarement les femmes au sérieux.

Le gardien me regarda pour la première fois, et ses yeux plongèrent vers mon décolleté. Furtivement, je remontai le col en V de mon T-shirt noir. Bien que rompue à ce genre d’œillades – mon 95C entièrement naturel et mes courbes attirent pas mal de regards – je ne les accueille pas toujours avec plaisir. Il émit un petit rire, et je sentis mes lèvres se pincer.

— La masseuse, dit-il.

— Oui, confirmai-je avec un sourire forcé.

Ce type me mettait franchement mal à l’aise. C’était sans doute un atout pour quelqu’un censé garder une forteresse pareille.

— L’assistante de M. Stein vous attend. Vous pouvez vous garer sur le parking près du kiosque.

— Super, merci.

Le parking près du kiosque ? Combien y avait-il de parkings, ici ?

Le portail s’ouvrit lentement, dévoilant une fontaine de pierre avec un jet d’eau de trois mètres de haut. L’allée en faisait le tour. Je m’y engageai pour passer devant un parking où stationnaient le 4 × 4 noir réglementaire, deux minuscules voitures de sport à deux places – l’une jaune vif et l’autre rouge vermillon – ainsi qu’une Harley aux lignes racées.

En découvrant la maison en pierres de grès taillées, je restai bouche bée. Entourée de palmiers jusqu’à hauteur de toit, elle aurait davantage eu sa place au bord de la Méditerranée qu’aux États-Unis. Deux colonnes de marbre blanc encadraient les portes vénitiennes, soutenant un balcon d’où cascadaient du lierre et des fleurs d’un mauve éclatant. Au-dessus de la terrasse d’entrée, des ventilateurs tournaient paresseusement, et les fenêtres rondes étaient pourvues de vitres en verre bleuté.

Je me dirigeai vers le kiosque, une construction de bois désuète située entre ce que je supposai être le parking des visiteurs et la résidence du propriétaire. Les six emplacements étaient vides, et je décidai de me garer juste au milieu, face à un mur couvert d’une végétation luxuriante.

Rapidement, j’abaissai le miroir de courtoisie pour me remettre un peu de rouge à lèvres. Ma peau est naturellement hâlée, mais le soleil de Floride l’avait encore assombrie. Dans l’institut de beauté où nous travaillions toutes les deux depuis que je m’étais installée ici, Amy avait complètement remanié ma palette de maquillage. Mon fard à paupières smoky avait tenu en dépit de la chaleur, et mes cheveux sombres et bouclés, malgré l’humidité, étaient restés en place. Rouge à lèvres mis à part, je n’étais pas mal du tout.

En sortant de la voiture, j’eus l’impression de pénétrer dans une partie reculée du monde. Aucune rumeur de la rue ne filtrait jusqu’ici, et même le mur s’étendant jusqu’au poste de sécurité était masqué par les arrangements paysagers.

Je sentis un petit rire monter dans ma gorge. Même si M. Stein n’appréciait pas mes services – et j’étais sûre que ce ne serait pas le cas, car j’étais plutôt douée – je n’oublierais pas de sitôt un endroit pareil.

Au moment où j’actionnais la poignée d’ouverture du coffre, un vieil homme en habit à queue-de-pie gris surgit à côté de moi. D’un petit signe de tête, il désigna l’arrière de ma Kia.

— Avez-vous besoin d’aide, Mademoiselle Rossi ? demanda-t-il en évaluant du regard ma table de massage portative pliée en deux dans son étui.

Elle prenait presque tout l’arrière de ma voiture, même en abaissant les sièges.

— Non, répondis-je en prenant note de parler du majordome à Amy. Je suis habituée à manipuler ce machin. Merci quand même.

— Permettez-moi d’insister, dit-il tandis que je soulevais la table par sa poignée de Nylon.

Avec un haussement d’épaules, je la lui donnai. Pour me sentir aussitôt coupable en le voyant s’affaisser sur le côté pour passer la bandoulière autour de ses maigres épaules.

D’un geste vif, j’attrapai mon sac de sport noir et mon faux sac à main Coach pour le suivre vers la maison. J’avais décidé d’attendre le moment opportun pour lui reprendre la table sans le blesser dans son orgueil.

— Merci.

— Je vous en prie, Mademoiselle Rossi, répondit-il en se balançant maladroitement d’une jambe sur l’autre pour ne pas perdre l’équilibre.

— Depuis combien de temps travaillez-vous pour M. Stein ? demandai-je en lui emboîtant le pas sur l’allée de pierre devant la gloriette.

La sueur perlait déjà à son front, et je ressentais le besoin de détourner son attention du fait qu’il avait légèrement présumé de ses forces.

— Un certain temps, je suppose.

J’étais presque certaine qu’il m’avait donné cette réponse évasive à dessein, et pas seulement parce qu’il avait du mal à respirer.

— C’est la première fois que je viens. Je m’appelle Anna.

— Oui, Mademoiselle Rossi.

— Et vous vous appelez… ?

— Nous sommes arrivés, se contenta-t-il de répondre.

Nous avions gravi les marches de l’entrée et franchi les doubles portes qui donnaient dans un vaste hall. Cette maison semblait tout droit sortie d’un film : le sol de marbre noir, cernant un bassin intérieur où nageaient des carpes koï, était agrémenté de plaques de bois sculpté. Au bout de l’immense pièce se dressait un mur de verre et, malgré la distance, je devinais clairement derrière une piscine et sa cascade, puis au-delà les eaux bleues de la baie. Je ne pus retenir un petit cri admiratif.

— Impressionnant, n’est-ce pas ? lança une voix féminine.

Surprise, je me retournai. L’homme avait disparu, laissant place à une brune proche de la quarantaine à la coiffure sévère et aux mains parfaitement manucurées. Une oreillette pendait du col de sa robe portefeuille rouge ajustée. Je me sentis soudain mal à l’aise dans mon pantalon de yoga noir et mon T-shirt assorti.

— Vous devez être Mademoiselle Rossi, dit-elle en me serrant la main d’une façon qui me fit penser qu’elle devait être habituée à traiter avec des hommes. C’est Derrick, mon styliste, qui vous a chaudement recommandée.

Derrick était le gérant du Rave, l’institut de beauté où je travaillais en journée. Il m’avait assurée qu’il s’agissait d’une excellente opportunité. D’habitude, je tenais à rencontrer d’abord mon client au salon mais cette fois, il m’avait convaincue de passer outre.

— Appelez-moi Anna, je vous en prie. Et vous devez être Mademoiselle Rowe.

— En effet, répondit-elle.

Je compris qu’elle n’avait pas l’intention de me laisser l’appeler par son prénom. Cela ne me dérangeait pas. Derrick m’avait prévenue qu’elle était un peu coincée.

— M. Stein est encore en réunion. Si vous voulez bien me suivre, je vais vous montrer où vous pourrez vous installer.

— Parfait.

J’étais prête à me mettre au travail. Pas étonnant que M. Stein ait besoin d’un massage ; j’étais moi-même stressée alors que je n’étais là que depuis cinq minutes.

Sans un regard en arrière, Mlle Rowe se mit en marche, ses ballerines rouges glissant sans bruit sur le sol. Je soulevai la table, enfilai la bandoulière et suivis la femme dans l’escalier vertigineux menant à l’étage.

Après avoir traversé un large espace salon et un bar, nous enfilâmes dans un couloir décoré de miroirs anciens et de peintures à l’huile luxueusement encadrées représentant des paysages. Des rampes d’éclairage au plafond illuminaient chacune de ces œuvres d’art. Je retins mon souffle, m’efforçant de ne rien renverser au passage avec mon chargement.

— C’est ici que vous vous occuperez de M. Stein, dit-elle en franchissant une porte, au bout du couloir, qui débouchait sur une véranda.

Nous fûmes accueillies par les eaux turquoise de la baie et le soleil couchant dans un ciel aux teintes roses. Je posai les vingt-cinq kilos de la table pour pouvoir m’étirer le dos et avançai vers la rambarde, humant le parfum délicat des fleurs plantées dans des pots accrochés à la balustrade, mêlé au chlore de la piscine en contrebas. Les ventilateurs au plafond brassaient l’air au-dessus de moi, et la température était agréable.

— Qu’est-ce que je ne donnerais pas pour une vue pareille, murmurai-je.

Mlle Rowe émit un rire bref.

— Vous devriez voir sa maison à Naples.

— Naples, en Floride ? demandai-je avec un sourire en coin.

— Non, Naples en Italie, répondit-elle d’un ton sérieux m’indiquant que ma tentative d’humour était tombée à plat. M. et Mme Stein possèdent six résidences.

À l’évocation de la femme de Maxim Stein, je me retournai :

— Madame Stein sera là, ce soir ?

J’espérais pouvoir en faire également une cliente.

— Madame Stein est actuellement dans l’appartement de New York.

Manifestement, son mari ne vivait pas avec elle là-bas…

— Vous trouverez un lavabo dans la salle d’eau juste à côté, et il y a une station iPod si vous avez besoin de musique, poursuivit-elle en désignant une boîte beige encastrée dans le mur.

J’acquiesçai. Si j’avais su, je ne me serais pas trimballée avec ma chaîne portative.

— Vous avez besoin d’autre chose ?

— Juste d’un corps.

Elle eut un sourire pincé.

— Si le retard de M. Stein vous oblige à rester plus tard, vous serez payée en conséquence, bien entendu.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire, répondis-je, regrettant ma plaisanterie. Dites à M. Stein de prendre tout son temps, s’il vous plaît. Je peux rester autant qu’il le voudra.

Ce n’était pas tout à fait vrai. J’étais censée sortir avec Randall à neuf heures, mais je pouvais annuler sans trop d’états d’âme. Il était plutôt mignon, mais il ne m’attirait pas plus que ça.

Pas autant, en tout cas, que mon Surveillant de Quartier.

Mlle Rowe me dévisageait d’un air inquisiteur ; j’avais l’impression qu’elle lisait dans mes pensées.

— À présent, si vous voulez bien signer ceci…, dit-elle en me tendant un bloc-notes.

Comme je fronçais les sourcils, étonnée, elle ajouta :

— C’est la procédure standard pour tous les employés de M. Stein, domestiques ou autres.

— Domestiques ou autres, répétai-je.

C’est donc ça, que j’étais pour lui ? Une domestique ? Personne ne m’avait dit que j’aurais à signer quoi que ce soit en dehors d’un formulaire fiscal. En parcourant le document que j’avais sous les yeux, je compris pourquoi.

— Euh… Je ne compte rien voler de tout ça.

La liste contenait des clauses toutes plus insultantes les unes que les autres, c’en était presque ridicule. Sans doute avait-elle été établie pour une bonne raison, mais je n’en étais pas moins choquée de lire que je ne pouvais pas ramasser de fleurs sans la permission écrite de l’équipe de jardinage, ni photographier aucune des œuvres d’art.

Mlle Rowe posa une main sur sa hanche osseuse.

— Vous pouvez demander à votre avocat de relire cette décharge, mais je vous assure que…

— Non, la coupai-je tout en parcourant le reste de la liste avant de signer au bas de la page.

Mlle Rowe m’avait proposé 300 $ pour une heure de massage, trois fois mon tarif habituel lorsque je me déplaçais à domicile. Je n’allais pas faire la difficile.

— Ça ne me pose pas de problème, poursuivis-je. Mais si vous voulez vérifier mes références, tout le monde vous dira que je suis une professionnelle.

— Je l’ai fait, et on me l’a confirmé, dit-elle en me reprenant le bloc-notes des mains. Je suis contente que vous compreniez.

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