Marie-Claire

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Roman autobiographique, prix Fémina 1910. À la mort de sa mère, la petite Marie-Claire, âgée de cinq ans, est placée à l'Assistance publique, séparée brutalement de sa soeur et d'un père alcoolique. Monde clos, cet orphelinat est dirigé par d'austères religieuses. Marie-Claire se réfugie souvent dans le giron de soeur Marie-Aimée, l'institutrice à la voix chaleureuse. Pour sa protégée, cette dernière rêve d'un beau destin et dès que Marie-Claire a fait sa première communion, elle lui propose d'entrer comme demoiselle de magasin chez Mlle Maximilienne, la soeur du curé. La mère supérieure, par jalousie, en décide autrement : «Vous serez bergère, mademoiselle.» Elle se retrouve donc à la ferme de Villevieille en Sologne, et fait l'apprentissage de son nouveau métier, aidée par la vieille Bibiche et le vacher. Grâce à la compassion des fermiers Sylvain et Pauline, aux beautés de la nature et à la découverte de Télémaque au fin fond du grenier, Marie-Claire retrouve une forme de sérénité jusqu'à une nouvelle rupture : la mort de Sylvain amène à la ferme de nouveaux propriétaires. Devenue servante de Mme Alphonse, femme maniaque et froide, Marie-Claire retombe dans un désarroi absolu...
Publié le : mardi 30 août 2011
Lecture(s) : 46
EAN13 : 9782820604620
Nombre de pages : 183
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MARIE-CLAIRE
Marguerite AudouxCollection
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ISBN 978-2-8206-0462-0PRÉFACE
Francis Jourdain, un soir, me confia la vie
douloureuse d’une femme dont il était le grand ami.
Couturière, toujours malade, très pauvre, quelquefois
sans pain, elle s’appelait Marguerite Audoux. Malgré
tout son courage, ne pouvant plus travailler, ni lire, car
elle souffrait cruellement des yeux, elle écrivait.
Elle écrivait non avec l’espoir de publier ses œuvres,
mais pour ne point trop penser à sa misère, pour amuser
sa solitude, et comme pour lui tenir compagnie, et aussi,
je pense, parce qu’elle aimait écrire.
Il connaissait d’elle une œuvre, Marie-Claire, qui lui
paraissait très belle. Il me demanda de la lire. J’aime le
goût de Francis Jourdain, et j’en fais grand cas. Sa
tournure d’esprit, sa sensibilité me contentent
infiniment… En me remettant le manuscrit, il ajouta :
– Notre cher Philippe admirait beaucoup ça… Il eût
bien voulu que ce livre fût publié. Mais que pouvait-il
pour les autres, lui qui ne pouvait rien pour lui ?…

Je suis convaincu que les bons livres ont une
puissance indestructible… De si loin qu’ils arrivent, ou si
enfouis qu’ils soient dans les misères ignorées d’une
maison d’ouvrier, ils se révèlent toujours… Certes, on les
déteste… On les nie et on les insulte… Qu’est-ce que cela
fait ? Ils sont plus forts que tout et que tout le monde.
Et la preuve c’est que Marie-Claire paraît,
aujourd’hui, en volume, chez Fasquelle.
Il m’est doux de parler de ce livre admirable, et je
voudrais, dans la foi de mon âme, y intéresser tous ceux
qui aiment encore la lecture. Comme moi-même, ils y
goûteront des joies rares, ils y sentiront une émotion
nouvelle et très forte.
Marie-Claire est une œuvre d’un grand goût. Sa
simplicité, sa vérité, son élégance d’esprit, sa profondeur,
sa nouveauté sont impressionnantes. Tout y est à sa
place, les choses, les paysages, les gens. Ils sont
marqués, dessinés d’un trait, du trait qu’il faut pour les
rendre vivants et inoubliables. On n’en souhaite jamais
un autre, tant celui-ci est juste, pittoresque, coloré, à son
plan. Ce qui nous étonne surtout, ce qui nous subjugue,
c’est la force de l’action intérieure, et c’est toute la
lumière douce et chantante qui se lève sur ce livre,
comme le soleil sur un beau matin d’été. Et l’on sent bien
souvent passer la phrase des grands écrivains : un son
que nous n’entendons plus, presque jamais plus, et où
notre esprit s’émerveille.
Et voilà le miracle :
Marguerite Audoux n’était pas une « déclassée
intellectuelle », c’était bien la petite couturière qui,
tantôt, fait des journées bourgeoises, pour gagner trois
francs, tantôt travaille chez elle, dans une chambre si
exiguë qu’il faut déplacer le mannequin pour atteindre la
machine à coudre.
Elle a raconté comment, lorsque en sa jeunesse elle
gardait les moutons dans une ferme de la Sologne, la
découverte, dans un grenier, d’un vieux bouquin lui
révéla le monde des histoires. Depuis ce jour-là, avec une
passion grandissante, elle lut tout ce qui lui tombait sous
la main, feuilletons, vieux almanachs, etc. Et elle futprise du désir vague, informulé, d’écrire un jour, elle
aussi, des histoires. Et ce désir se réalisa, le jour où le
médecin, consulté à l’Hôtel-Dieu, lui interdit de coudre,
sous peine de devenir aveugle.
Des journalistes ont imaginé que Marguerite Audoux
s’écria alors : « Puisque je ne peux plus coudre un
corsage, je vais faire un livre. »
Cette légende, capable de satisfaire, à la fois, le goût
qu’ont les bourgeois pour l’extraordinaire et le mépris
qu’ils ont de la littérature, est fausse et absurde.
Chez l’auteur de Marie-Claire, le goût de la littérature
n’est pas distinct de la curiosité supérieure de la vie, et ce
qu’elle s’amusa à noter, ce fut, tout simplement, le
spectacle de la vie quotidienne, mais encore plus ce
qu’elle imaginait, ce qu’elle devinait de l’existence des
gens rencontrés. Déjà, ses dons d’intuition égalaient ses
facultés d’observation… Elle ne parlait jamais à
quiconque de cette « manie » de griffonner, et brûlait ses
bouts de papier, quelle croyait ne pouvoir intéresser
personne.
Il fallut que le hasard la conduisît dans un milieu où
fréquentaient quelques jeunes artistes, pour qu’elle se
rendît compte combien les séduisait, combien les
empoignait son don du récit. Charles-Louis Philippe
l’encouragea particulièrement, mais jamais il ne lui
donna de conseils. Adressés à une femme dont la
sensibilité était si éduquée déjà, la volonté si arrêtée, le
tempérament si affirmé, il les sentait encore plus inutiles
que dangereux.
À notre époque, tous les gens cultivés, et ceux qui
croient l’être, se soucient fort de retour à la tradition et
parlent de s’imposer une forte discipline… N’est-il pas
délicieux que ce soit une ouvrière, ignorantl’orthographe, qui retrouve, ou plutôt qui invente ces
grandes qualités de sobriété, de goût, d’évocation,
auxquelles l’expérience et la volonté n’arrivent jamais
seules ?
La volonté, d’ailleurs, ne fait pas défaut à Marguerite
Audoux, et quant à l’expérience, ce qui lui en tient lieu,
c’est ce sens inné de la langue qui lui permet non pas
d’écrire comme une somnambule, mais de travailler sa
phrase, de l’équilibrer, de la simplifier, en vue d’un
rythme dont elle n’a pas appris à connaître les lois, mais
dont elle a, dans son sûr génie, une merveilleuse et
mystérieuse conscience.
Elle est douée d’imagination, mais entendons-nous,
d’une imagination noble, ardente et magnifique, qui
n’est pas celle des jeunes femmes qui rêvent et des
romanciers qui combinent. Elle n’est ni à côté ni au delà
de la vie ; elle semble seulement prolonger les faits
observés, et les rendre plus clairs. Si j’étais critique, ou, à
Dieu ne plaise, psychologue, j’appellerais cette
imagination une imagination déductive. Mais je ne me
hasarde pas sur ce terrain périlleux.
Lisez Marie-Claire… Et quand vous l’aurez lue, sans
vouloir blesser personne, vous vous demanderez quel est
parmi nos écrivains – et je parle des plus glorieux – celui
qui eût pu écrire un tel livre, avec cette mesure
impeccable, cette pureté et cette grandeur rayonnantes.
OCTAVE MIRBEAU.PREMIÈRE PARTIEUn jour, il vint beaucoup de monde chez nous. Les
hommes entraient comme dans une église, et les femmes
faisaient le signe de la croix en sortant.
Je me glissai dans la chambre de mes parents, et je
fus bien étonnée de voir que ma mère avait une grande
bougie allumée près de son lit. Mon père se penchait sur
le pied du lit, pour regarder ma mère, qui dormait les
mains croisées sur sa poitrine.
Notre voisine, la mère Colas, nous garda tout le jour
chez elle. À toutes les femmes qui sortaient de chez nous,
elle disait :
– Vous savez, elle n’a pas voulu embrasser ses
enfants.
Les femmes se mouchaient en nous regardant, et la
mère Colas ajoutait :
– Ces maladies-là, ça rend méchant.
Les jours qui suivirent, nous avions des robes à larges
carreaux blancs et noirs.
La mère Colas nous donnait à manger et nous
envoyait jouer dans les champs. Ma sœur, qui était déjà
grande, s’enfonçait dans les haies, grimpait aux arbres,
fouillait dans les mares et revenait le soir les poches
pleines de bêtes de toutes sortes qui me faisaient peur et
mettaient la mère Colas bien en colère.
J’avais surtout une grande répugnance pour les vers
de terre. Cette chose rouge et élastique me causait une
horreur sans nom, et s’il m’arrivait d’en écraser un par
mégarde, j’en ressentais de longs frissons de dégoût. Les
jours où je souffrais de points de côté, la mère Colas
défendait à ma sœur de s’éloigner. Mais ma sœurs’ennuyait et voulait quand même m’emmener. Alors,
elle ramassait des vers, qu’elle laissait grouiller dans ses
mains, en les approchant de ma figure. Aussitôt, je disais
que je n’avais plus mal, et je me laissais traîner dans les
champs.
Une fois, elle m’en jeta une grosse poignée sur ma
robe. Je reculai si précipitamment que je tombai dans un
chaudron d’eau chaude. La mère Colas se lamentait en
me déshabillant. Je n’avais pas grand mal ; elle promit
une bonne fessée à ma sœur, et comme les ramoneurs
passaient devant chez nous, elle les appela pour
l’emmener.
Ils entrèrent tous les trois avec leurs sacs et leurs
cordes ; ma sœur criait et demandait pardon, et moi
j’avais bien honte d’être toute nue.Mon père nous emmenait souvent dans un endroit où
il y avait des hommes qui buvaient du vin ; il me mettait
debout entre les verres, pour me faire chanter la
complainte de Geneviève de Brabant. Tous ces hommes
riaient, m’embrassaient, et voulaient me faire boire du
vin.
Il faisait toujours nuit quand nous revenions chez
nous. Mon père faisait de grands pas en se balançant ; il
manquait souvent de tomber ; parfois, il se mettait à
pleurer tout haut en disant qu’on avait changé sa
maison. Alors, ma sœur poussait des cris, et, malgré la
nuit, c’était toujours elle qui finissait par retrouver notre
maison.
Il arriva un matin que la mère Colas nous accabla de
reproches, disant que nous étions des enfants de
malheur, qu’elle ne nous donnerait plus à manger, et que
nous pouvions bien aller retrouver notre père, qui était
parti on ne savait où. Quand sa colère fut passée, elle
nous donna à manger comme d’habitude ; mais,
quelques instants après, elle nous fit monter dans la
carriole du père Chicon. La carriole était pleine de paille
et de sacs de grains. J’étais placée derrière, dans une
sorte de niche, entre les sacs ; la voiture penchait en
arrière et chaque secousse me faisait glisser sur la paille.
J’eus une très grande peur tout le long de la route ; à
chaque glissade, je croyais que la carriole allait me
perdre, ou bien que les sacs allaient s’écrouler sur moi.
On s’arrêta devant une auberge. Une femme nous fit
descendre, secoua la paille de nos robes, et nous fit boire
du lait. Tout en nous caressant, elle disait au père
Chicon :– Alors, vous pensez que leur père les voudra ?
Le père Chicon branla la tête en cognant sa pipe
contre la table ; il fit une grimace avec sa grosse lèvre et
il répondit :
– Il est peut-être parti encore plus loin. Le fils à
Girard m’a dit qu’il l’avait rencontré sur la route de Paris.
Le père Chicon nous mena ensuite dans une belle
maison, où il y avait un perron avec beaucoup de
marches.
Il causa longtemps avec un monsieur qui faisait de
grands gestes et qui parlait de tour de France. Le
monsieur mit sa main sur ma tête, et il répéta plusieurs
fois :
– Il ne m’avait pas dit qu’il avait des enfants.
Je compris qu’il parlait de mon père, et je demandai à
le voir. Le monsieur me regarda sans répondre, puis il
demanda au père Chicon :
– Quel âge a donc celle-ci ?
– Dans les cinq ans, dit le vieux.
Pendant ce temps, ma sœur jouait sur les marches
avec un petit chat.
La carriole nous ramena chez la mère Colas, qui nous
reçut en bougonnant et en nous bousculant ; quelques
jours après, elle nous fit monter en chemin de fer, et le
soir même nous étions dans une grande maison où il y
avait beaucoup de petites filles.
Sœur Gabrielle nous sépara tout de suite. Elle dit que
ma sœur était assez grande pour aller aux moyennes,
tandis que moi je resterais aux petites.
Sœur Gabrielle était toute petite, vieille, maigre, et
courbée ; elle dirigeait le dortoir et le réfectoire. Audortoir, elle passait un bras sec et dur entre notre
chemise et le drap, pour s’assurer de notre propreté, et
elle fouettait à heure fixe, et avec des verges, celles dont
les draps étaient humides.
Au réfectoire, elle faisait la salade dans une immense
terrine jaune.
Les manches retroussées jusqu’aux épaules, elle
plongeait et replongeait dans la salade ses deux bras
noirs et noueux, qui sortaient de là tout luisants et
gouttelants, et qui me faisaient penser à des branches
mortes, les jours de pluie.J’eus tout de suite une amie.
Je la vis venir vers moi en se dandinant, l’air effronté.
Elle n’était guère plus haute que le banc sur lequel
j’étais assise. Elle appuya ses coudes sans façon sur moi,
et elle me dit :
– Pourquoi ne joues-tu pas ?
Je répondis que j’avais mal au côté.
– Ah oui, reprit-elle ; ta maman était poitrinaire, et
sœur Gabrielle a dit que tu mourrais bientôt.
Elle grimpa sur le banc, s’assit en faisant disparaître
sous elle ses petites jambes ; puis elle me demanda mon
nom, mon âge, m’apprit qu’elle s’appelait Ismérie,
qu’elle était plus vieille que moi, et que le médecin disait
qu’elle ne grandirait jamais. Elle m’apprit aussi que la
maîtresse de classe s’appelait sœur Marie-Aimée, qu’elle
était très méchante et punissait sévèrement les
bavardes.
Elle sauta tout d’un coup sur ses pieds en criant :
Augustine !
Sa voix était comme celle d’un garçon, et ses jambes
étaient un peu tordues.
À la fin de la récréation, je l’aperçus sur le dos
d’Augustine, qui la balançait d’une épaule sur l’autre,
comme pour la jeter à terre. En passant devant moi, elle
me cria de sa grosse voix :
– Tu me porteras aussi, dis ?
Je fis bientôt la connaissance d’Augustine.Un mal d’yeux que j’avais s’aggrava. La nuit, mes
paupières se collaient l’une contre l’autre, de sorte que
j’étais complètement aveugle, jusqu’à ce qu’on me les eût
baignées. Ce fut elle qui fut chargée de me conduire à
l’infirmerie. Tous les matins, elle venait me prendre au
petit dortoir. Je l’entendais venir depuis la porte. Ce
n’était pas long ; elle me saisissait la main, et
m’entraînait du même pas qu’elle était venue, sans
s’occuper si je me cognais aux lits.
Nous traversions les couloirs comme le vent, et
descendions les deux étages comme une avalanche ; mes
pieds rencontraient une marche de temps en temps ; je
descendais comme on tombe dans le vide ; Augustine
avait une main ferme qui me tenait solidement.
Pour aller à l’infirmerie, il fallait passer derrière la
chapelle, puis devant une petite maison toute blanche ;
là, on redoublait de vitesse.
Un jour que, n’en pouvant plus, j’étais tombée sur les
genoux, elle me releva avec une tape sur la tête, en
disant :
– Dépêche-toi donc, on est devant la maison des
morts.
Tous les jours ensuite, dans la crainte que je tombe,
elle m’avertissait quand nous étions devant la maison
des morts.
J’avais surtout peur de la peur d’Augustine.
Puisqu’elle courait si fort, c’est qu’il y avait du danger.
J’arrivais à l’infirmerie en nage et sans souffle ;
quelqu’un me poussait sur une petite chaise, et mon
point de côté était passé depuis longtemps quand onvenait me laver les yeux.
Ce fut encore Augustine qui me conduisit dans la
classe de sœur Marie-Aimée. Elle prit une voix timide
pour dire :
– Ma Sœur, voilà la nouvelle.
Je m’attendais à une rebuffade, mais sœur Marie-
Aimée me sourit, m’embrassa plusieurs fois, et dit :
– Tu es trop petite pour être sur un banc. Je vais te
mettre ici.
Et elle me fit asseoir sur un petit banc, dans le creux
de son pupitre.
Comme il y faisait bon dans ce creux de pupitre !
Comme la chaleur des jupes de laine caressait mon corps
tout meurtri par les escaliers de bois et de pierres !
Souvent deux pieds se posaient de chaque côté de mon
petit banc et je me trouvais étroitement enclavée entre
deux jambes nerveuses et chaudes. Une main tâtonnante
m’appuyait la tête sur les jupes entre les genoux, et sous
cette main douce, et sur cet oreiller chaud, je
m’endormais.
Quand je m’éveillais, l’oreiller se transformait en
table. La même main y déposait des débris de gâteaux,
de menus morceaux de sucre, et quelques bonbons.
Autour de moi, j’entendais vivre le monde.
Une voix pleurait :
– Non, ma Sœur, ce n’est pas moi.
Des voix criardes disaient :
– Si, ma Sœur, c’est elle.
Au-dessus de ma tête, une voix pleine et chaude
imposait silence, en s’accompagnant de coups de règlesur le pupitre, qui résonnaient et faisaient dans mon
creux un bruit énorme.
Parfois, il se faisait un grand mouvement. Les pieds se
retiraient de mon petit banc, les genoux se
rapprochaient, la chaise remuait, et je voyais se pencher
vers mon nid une guimpe blanche, un menton mince,
des dents fines et pointues, et enfin deux yeux caressants
qui m’apportaient la confiance.Aussitôt que mon mal d’yeux fut guéri, un alphabet
s’ajouta aux friandises. C’était un petit livre où il y avait
des images à côté des mots. Je regardais souvent une
grosse fraise que j’imaginais au moins aussi grosse
qu’une brioche.
Quand il ne fit plus froid dans la classe, sœur Marie-
Aimée me plaça, sur un banc entre Ismérie et Marie
Renaud, qui étaient mes voisines de lit. De temps en
temps, elle me permettait de revenir à mon cher creux,
où je trouvais des livres avec des histoires qui me
faisaient oublier l’heure.
Un matin, Ismérie m’entraîna en grand mystère pour
m’apprendre que sœur Marie-Aimée ne ferait plus la
classe, parce qu’elle allait prendre la place de sœur
Gabrielle pour le dortoir et le réfectoire. Elle ne me dit
pas où elle avait appris cela, mais elle en était toute
chagrinée.
Elle aimait beaucoup sœur Gabrielle, qui la traitait
toujours comme un petit enfant ; mais elle n’aimait pas
cette sœur Aimée, ainsi qu’elle l’appelait avec un air de
mépris, quand elle savait n’être entendue que de nous.
Elle disait aussi que sœur Marie-Aimée ne lui
permettrait pas de nous grimper sur le dos, et qu’on ne
pourrait pas se moquer d’elle comme de sœur Gabrielle,
qui montait les marches tout de travers.
Le soir, après la prière, sœur Gabrielle nous annonça
son départ. Elle nous embrassa toutes, en commençant
par les plus petites. La montée au dortoir se fit en grand
désordre : les grandes chuchotaient et se révoltaient à
l’avance contre cette sœur Marie-Aimée ; les petites
pleurnichaient comme à l’approche d’un danger.

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