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MARY STUART

De
363 pages
Il était une fois une petite fille insouciante et espiègle qui jouait en riant avec les petits princes de France, dans de grands et beaux jardins ensoleillés. Mais son destin l'attendait ailleurs, dans les brumes humides et inconnues de l'Ecosse, où elle allait connaître perfidie, solitude et trahison, mais aussi l'amour. Catherine Killarney nous conte l'histoire d'une jeune femme intelligente, délicieuse et cultivée, quelquefois maladroite, entraînée malgré elle dans les tourbillons de l'histoire.
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2 Titre
Mary Stuart

3Titre
Catherine Killarney
Mary Stuart
L’enfant reine
Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-9084-X (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748190847 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-9085-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748190854 (livre numérique)

6 .
8 Prologue - Décembre 1542

PROLOGUE - DÉCEMBRE 1542
Marie de Guise berçait sa petite fille nouvelle
née, sans pouvoir retenir les larmes qui lui
brûlaient les yeux, des larmes de bonheur,
certes, mais mêlées à un profond désespoir. A la
joie immense qui l’avait submergée lorsqu’on lui
avait présenté l’enfant, qu’elle avait aussitôt
serrée contre son coeur comme son plus cher
trésor, avait brutalement succédé l’annonce de
la mort de son époux, Jacques V Stuart, loin
d’elle, au château de Falkland, où il s’était
réfugié pour ruminer sa peine, n’acceptant pas
l’ultime défaite que venaient de lui infliger les
Anglais.

Il était venu la voir quelques jours
auparavant, s’efforçant de montrer à son
épouse sur le point d’accoucher un visage
souriant et confiant, mais elle l’avait trouvé si
abattu, si terriblement humilié, qu’elle avait pris
peur et tenté de le retenir afin que les médecins
du palais pussent le surveiller discrètement.
Mais il était reparti comme il était venu, comme
9 Mary Stuart
à son habitude, échappant aux questions et aux
conseils, sombre et triste, l’ombre de lui-même.
L’idée était alors venue à Marie qu’elle ne le
reverrait plus jamais et elle avait essayé de
chasser cette pensée effrayante. Ses craintes
pourtant étaient fondées. Jacques était mort,
seul et désespéré, épuisé, anéanti.

Quel avenir lui restait-il désormais à elle et à
sa petite fille, dans ce pays de brumes et de
légendes qui n’était pas le sien, ce pays farouche
dont elle avait épousé le roi, compagnon
tendrement aimé, et pourtant difficile, aussi
joyeux que tourmenté, aussi insouciant que
préoccupé, ce mari qui venait de partir, usé par
trop de chagrins, déchiré par trop de combats,
laissant à sa toute petite fille l’incroyable
responsabilité d’un royaume blessé au plus
profond de son âme.

– Mary, ma toute petite… répétait-elle en
embrassant le front délicat de l’enfant. Mary,
ma petite princesse, ma petite reine.

Marie de Guise savait que la naissance d’une
fille avait déçu Jacques, qui attendait un héritier
mâle, et qui avait tellement souffert lorsque
leurs deux jeunes fils étaient morts. On lui avait
annoncé la naissance alors qu’il bataillait contre
l’ennemi. Qu’avait-il pensé ? Qu’avait-il dit ?
10 Prologue - Décembre 1542

Cette nouvelle avait-elle glacé en lui une
dernière once de courage ? Peut-être la venue
d’un garçon lui aurait-elle donné ce sursaut
d’énergie qui l’aurait aidé à vaincre, qui l’aurait
aidé à vivre ?
Marie, elle, était pourtant si heureuse de voir
cette petite fille dans ses bras, sa peau si tendre
et si douce, ses cheveux soyeux et blonds, sa
petite bouche rose…
– Mary, ma douce, ma belle, que le Seigneur
à jamais te protège et t’accompagne.
La jeune femme repensait avec émotion à ses
autres enfants. Son fils François, né d’un
premier mariage en France, puis un autre
garçon mort peu de temps après la naissance.
Malgré la douleur et le chagrin qui suivirent ce
décès prématuré, puis celui de son mari, elle
avait dû laisser François aux soins de sa famille
lorraine pour suivre en Ecosse, ce pays que l’on
disait battu par les pluies, le deuxième époux
qu’on avait choisi pour elle. Elle avait donné à
Jacques Stuart deux petits garçons, mais ils
avaient eux aussi disparu. Aujourd’hui, elle se
trouvait veuve pour la seconde fois, seule dans
ce royaume déchiré, son fils François et sa
famille à des milliers de kilomètres de là. Une
larme coula sur sa joue. Il ne lui restait plus que
sa fille. Quelques jours à peine et reine
d’Ecosse, si petite si fragile.
11 Mary Stuart
– Puisse le Seigneur ne pas me prendre cette
enfant-là…

Tandis que la nourrice reprenait le bébé,
Marie passa ses mains sur son visage comme
pour en effacer la tristesse, respira
profondément et s’approcha de la haute fenêtre.
Le vent glacé de décembre sifflait, s’infiltrait
partout et malgré la cheminée où flambait un
grand feu, elle frissonna. Le grand lac gelé
s’étendait, scintillant sous les pâles rayons du
soleil, et Marie sourit. Le soleil. Bientôt
viendrait le printemps.

Elle avait appris à aimer ce pays, sa beauté
sauvage, les hommes fiers et sauvages du nord,
qui parlaient leur propre langue, le gaélique,
vivaient retirés sans se soucier vraiment d’un
quelconque gouvernement, et ceux du sud, plus
proches du roi, parlant l’écossais, mais bataillant
sans cesse pour leurs ambitions personnelles,
comme des enfants chamailleurs. Un pays
oscillant entre rudesse et la douceur, un pays de
terre et de brumes. Sa fille, malgré le sang
français qui lui venait de sa mère, était de ce
pays-là, et il fallait maintenant se consacrer
entièrement à elle, l’aider à grandir, à devenir
une bonne reine. Lutter contre l’ennemi,
défendre le royaume, répandre justice et
prospérité sur le peuple, son peuple, lutter pour
12 Prologue - Décembre 1542

la religion catholique que de curieux individus
du centre de l’Europe, à travers de sombres
théories qui critiquaient Sa Sainteté le Pape, la
Vierge et tous les Saints, prétendaient faire
disparaître partout.

Il fallait désormais oublier le passé à tout
jamais, pour se dévouer à la petite reine et son
pays. Oublier la terre de Lorraine où elle avait
grandi, oublier son fils François. Oublier la
tendresse qu’elle avait éprouvée pour Jacques,
cet homme qu’elle n’avait pas choisi mais
qu’elle avait aimé, malgré ses nombreuses
incartades, cet homme fort et valeureux, mais si
fragile en même temps, en proie à des démons
que personne ne semblait pouvoir atteindre, qui
le laissaient prostré, seul, désespéré. Oublier la
défaite qui l’avait anéanti, et reprendre le
flambeau, pour lui, pour sa fille. Reprendre son
long et courageux combat de Jacques contre
son oncle Henri VIII, roi d’Angleterre qui
rêvait de s’emparer du petit royaume voisin. La
vie de Marie ne lui appartenait plus, elle
appartenait désormais toute entière à la reine
d’Ecosse.

Quelques mois après la naissance de la petite
princesse, alors que Marie de Guise s’amusait
avec l’enfant qui tentait d’attraper de ses
menottes la petite croix en or qui pendait au
13 Mary Stuart
cou de sa maman, le cardinal Beaton et ses
hommes surgirent brusquement, et ordonnèrent
à Marie de Guise de les suivre immédiatement
jusqu’au château de Stirling avec sa fille et sa
suite. Bien qu’elle eût toujours jusqu’alors
apprécié les actions du cardinal, dont elle avait
déploré l’échec lorsqu’il s’était proposé comme
régent, cette soudaine irruption était quelque
peu cavalière et elle se fâcha.
– Quelles sont ces façons, Messieurs ?
s’exclama-t-elle. Entre-t-on comme cela chez la
reine d’Ecosse ? Et vous donnez des ordres ?
Est-ce un enlèvement ?
– En quelque sorte, Madame. Car il faut faire
vite, très vite. Vous connaissez les bruits qui
circulaient. Le roi Henri VIII veut faire enlever
la reine afin qu’elle grandisse à la cour
d’Angleterre et qu’elle épouse son fils. Ce ne
sont plus des rumeurs, Madame. Nous avons
observé des mouvements de troupe. Nous ne
pouvons pas prendre de risques. A Stirling,
l’enfant sera protégée.
– Mais nous avons déjà signifié au roi
d’Angleterre que nous n’acceptions pas ces
fiançailles.
– Le régent est, lui, sur le point d’accepter,
Madame…
– Mais je le croyais d’accord avec nous…
– Il est en train de changer d’avis, comme à
l’habitude…
14 Prologue - Décembre 1542

– Mais si la reine partait à la cour
d’Angleterre pour y être élevée, il en serait fini
de notre indépendance. Le régent ne peut
accepter pareille chose.
– Bien sûr, Madame, je partage pleinement
votre opinion. Le roi Henri sait très bien ce
qu’il fait. Et le Comte née lui a presque dit
oui… Mon action est sans doute condamnable
car je n’ai aucune autorité sur vous et la reine,
mais il me semble de mon devoir de vous
emmener dans une forteresse où vous ne
risquerez rien.
– Nous vous suivons, Monsieur le Cardinal,
nous vous suivons immédiatement. Nous
dirons au régent que la reine rejoindra
l’Angleterre plus tard, ainsi nous gagnerons du
temps.

L’imposant château de Stirling, juché en haut
d’une falaise surplombant toute la plaine, offrait
toutes les garanties de sécurité propres à assurer
la protection de la petite Mary. Mais c’était aussi
l’une des résidences préférées de Marie de
Guise car ses appartements décorés à la
française lui rappelaient les demeures de son
enfance, tellement plus gaies et raffinées que les
châteaux écossais, pour la plupart de strict style
médiéval, sombres, à peine décorés, humides et
glacés. Son époux Jacques avait apprécié la
douceur de vivre au royaume de France lors de
15 Mary Stuart
ses séjours à la cour, alors qu’il cherchait une
épouse pour consolider les liens entre son pays
et ses amis français. Il avait appris à connaître
les palais Renaissance, les salles richement
ornées de grandes tapisseries chaleureuses, les
plafonds sculptés, les jolis meubles italiens, et il
avait rapporté avec lui des objets et des idées
pour adoucir la rudesse des intérieurs écossais.
Stirling à cet effet était particulièrement réussi.

Depuis qu’elle s’était installée ici avec son
bébé et leur nombreuse suite, non seulement
Marie de Guise se sentait plus tranquille, à l’abri
des éventuelles attaques ennemies, mais en
outre, depuis quelques semaines, la vie semblait
s’adoucir dans les appartements qu’on avait
joliment arrangés pour leur venue, où dames
d’honneur, musiciens, danseurs et cuisiniers
avaient décidé de mettre tous leurs talents en
oeuvre pour ramener le sourire sur le visage de
la jeune veuve. Son chagrin commençait à
s’apaiser et elle sentait l’énergie monter en elle
pour défendre le royaume de sa fille avant de
pouvoir le lui remettre. Et dehors, les tout
premiers signes du printemps contribuaient
doucement à ce goût du bonheur qui lui
revenait.

Le cardinal de Beaton, afin de contrer les
projets de l’Angleterre, cherchait à négocier un
16 Prologue - Décembre 1542

mariage entre Marie et un lord écossais
valeureux. Ainsi protégée par la reine mère et
son époux que l’on nommerait régent, la petite
reine aurait moins à craindre des prétentions du
puissant voisin. On choisit le Comte Mathew de
Lennox, qui vivait alors en France, et dont la
famille était fort appréciée du roi François Ier,
lequel encouragea donc vivement ce projet qui
renforçait les liens entre la France et le petit
royaume du nord battu par les vents.
– Mon cher Mathew, dit le roi, je vous confie
cette somme d’argent que vous remettrez de ma
part à Marie de Guise. Qu’elle en fasse bon
usage pour défendre sa fille et son royaume.
Aidez-les, protégez-les de toutes vos forces.
Mathew Lennox, la main sur le coeur,
s’inclina profondément et prit immédiatement
la route de l’Ecosse.

– Mary, mon bébé, ma reine, nous vous
couronnons aujourd’hui !
L’enfant souriait à sa mère et tentaient de
toucher de ses petites mains les joues roses et
douces.
– Le cardinal Beaton et votre maman vous
protègent, ma chère, ma très chère enfant. Nos
alliés sont chaque jour plus nombreux et nous
maîtrisons les absurdes revendications des
Anglais. Même le Comte née, notre régent,
semble décidé à vous défendre maintenant.
17 Mary Stuart
Vous rendez-vous compte, ma chère petite
enfant ? Il abandonne ses amis protestants et
revient à notre bien chère église catholique.
Petite Mary, petite fée… serez-vous la grande
reine tant attendue qui sauvera l’Ecosse de tous
ses ennemis ? Venez mon ange, ma douce, tous
vos amis, tous vos sujets vous attendent pour
ce moment glorieux de votre existence.

Marie de Guise prit le bébé dans ses bras et
rejoignit l’assemblée qui l’attendait pour
l’accompagner solennellement sur le chemin de
la chapelle. A la lumière vacillante des
chandeliers et des bougies, l’enfant fût
couronnée, sous le regard attendri des lords et
de leurs épouses. La cour avait sorti tous ses ors
et ses bijoux pour célébrer l’événement, mais
malgré ses efforts, beaucoup moins riche que
ses voisins européens, elle ne pouvait rivaliser
avec les invités français qui déployaient leurs
costumes fastueux et leurs joyaux
incomparables. La chapelle néanmoins
resplendissait de mille feux pour faire honneur
à ce bébé qui cristallisait tous les espoirs d’une
nation fragile, luttant pour sa survie et son
indépendance.

Tandis que les yeux de la cour
s’émerveillaient sous les lumières du
18 Prologue - Décembre 1542

couronnement, le Comte de Lennox
s’impatientait.
– Ne dirait-on pas, confiait-il à ses amis, que
ce Cardinal de Beaton se trouve désormais au
mieux avec le régent née, son ennemi
d’autrefois ? Et moi ? Que comptent-ils faire de
moi ? Je ne veux pas être seulement l’époux de
la reine, on m’a promis la régence.
– Monsieur, il reste cependant que pour nous
autres Ecossais, leur entente fait plaisir à voir.
Puisse notre pays trouver enfin l’harmonie et
l’unité qui lui permettront de repousser à tout
jamais les ennemis hors de nos frontières.
– Leur entente vous fait plaisir ? reprit
Lennox ironique. Des hypocrites, des
ambitieux, qui m’ont manipulé, m’ont fait
quitter la France en me disant que je serai
régent. Et ici personne ne s’occupe de moi.
Qu’à cela ne tienne. Je leur montrerai de quoi je
suis capable.

Lennox ne remit pas à Marie de Guise l’or
que le roi François lui avait confié, il les utilisa
les fonds pour lever une petite armée. Il allait
s’emparer du pouvoir, éliminer Beaton et née,
forcer Marie de Guise à l’épouser au plus vite. Il
n’avait pas laissé les fastes de sa vie française
pour jouer les princes consorts dans ce pays
perdu. Mais ses prétentions furent rapidement
réduites à néant. Les Ecossais n’apprécièrent
19 Mary Stuart
guère que le comte se montrât si pressé et Marie
de Guise dénonça ses agissements à François
Ier. Lennox, fou furieux, se réfugia en
Angleterre, honni par les Ecossais, blâmé par
les Français.

– Que l’on dise bien à Marie de Guise que je
me vengerai de l’humiliation qu’elle me fait
subir. On ne traite pas un Lennox de cette
façon, proféra-t-il. Dites lui bien, vous qui
m’entendez. Je reviendrai, et je me vengerai
d’elle et de sa descendance.

Lorsqu’on lui rapporta ces paroles, Marie
porta la main à son coeur et frémit de tout son
corps. Les bonnes fées qu’elle avait cru
penchées au-dessus du berceau de sa fille
semblaient avoir soudain toutes disparu pour
laisser place à un sinistre pressentiment qui ne
la quitta plus jamais.

La petite Mary fit ses premiers pas, et
bredouilla ses premiers mots, faisant retentir de
ses éclats de rire les grands murs froids des
résidences où elle demeurait tour à tour. Belle
comme un coeur, avec ses cheveux blonds et
ses yeux noisette, elle ravissait son entourage,
faisait fondre le coeur de sa nourrice et de sa
maman, et la cour proclamait partout qu’elle
20 Prologue - Décembre 1542

serait la plus belle des princesses qu’on eût
jamais vues.

Mais en ce doux soir d’été, Marie de Guise
pourtant était soucieuse. Assise près d’une
fenêtre afin de profiter des dernières lueurs du
jour pour achever une broderie sur un petit
bonnet d’enfant, elle demeurait silencieuse et
son amie Susan n’osait rompre ce mutisme.
Marie de temps en temps jetait un coup d’oeil
attendri vers sa fille, si heureuse de la voir en
pleine santé, espérant farouchement que Dieu
lui accorderait le bonheur de la voir grandir,
devenir jeune fille, se marier, elle qui en avait
laissé un de l’autre côté de la mer et qui en avait
perdu trois, partis rejoindre leur créateur
beaucoup trop tôt.

Susan suivit le regard de son amie et sourit
aussi. Le soleil diffusait dans la pièce ses
derniers grands rayons dorés et caressait les
boucles blondes de l’enfant qui jouait avec une
vieille poupée toute abîmée à qui elle semblait
raconter d’importants secrets. Marie n’avait pas
toujours le loisir d’avoir sa fille avec elle. Pour
des raisons de sécurité, elle la faisait résider le
plus souvent possible dans des châteaux
hautement gardés, isolés, fort bien défendus et
ne pouvait pas toujours l’y suivre, obligée
21 Mary Stuart
qu’elle était de rester à Edimbourg pour
surveiller les affaires de l’état et donc de sa fille.
Une ombre revint sur son visage. Elle ne
pouvait s’empêcher de penser aux informations
terribles qui leur étaient parvenues sur les
massacres perpétrés par les Anglais ces
dernières semaines sur tout le territoire et elle se
demandait avec angoisse si les troupes royales
allaient réussir à les arrêter. Henri VIII se
montrait furieux de l’outrage que lui imposait
l’Ecosse en s’obstinant à lui refuser la main de
la petite Mary Stuart et son départ immédiat
pour la cour d’Angleterre. Susan observait son
amie et semblait lire les pensées douloureuses
qui la tourmentaient. Peut-être pourtant lui
cachait-elle quelque chose. Marie était
régulièrement informée par le régent de tout ce
qui se passait dans le royaume, mais ele ne
pouvait pas toujours rapporter à sa suite ce
qu’elle entendait, au risque d’affoler inutilement
toute la cour, puis tout le pays. Mais si les
nouvelles avaient été bonnes, elle aurait eu à
coeur d’apaiser les craintes de son entourage.
Or, le silence de Marie de Guise tous ces
derniers jours devenait inquiétant. Susan n’y
tenait plus…
– Madame, pensez-vous que les exactions
des Anglais vont cesser ? Nos troupes vont-
elles résister à leurs assauts ? Nos pauvres gens
22 Prologue - Décembre 1542

ne vont-ils pas finir par céder devant leur
puissance ?
– Notre armée vaincra, bien sûr, répondit
laconiquement Marie.
– Vous avez, je crois, rencontré le Comte née
hier ? Me ferais-je par trop indiscrète si je vous
demandais de me rapporter les propos que vous
avez échangés ?
Marie leva les yeux, amusée, son amie était
d’une insatiable curiosité et profitait de son
amitié avec elle pour obtenir des informations.
Mais en ces temps si troublés, elle pouvait
aisément comprendre à quel point elle devait
être inquiète, d’autant que son époux
combattait dans les troupes écossaises.
– J’ai grande confiance en vous, mon amie.
Je sais que vous gardez au plus secret de votre
coeur les confidences que je peux vous faire.
J’ai effectivement vu hier le Comte née Je vous
avouerai que j’ai été un peu brutale car comme
vous je m’inquiète pour notre royaume et pour
notre petite reine. Ses hésitations me navrent et
me préoccupent, cet homme est une girouette.
En tant que reine mère, je me suis permise de
l’attaquer un peu. Je lui ai dit de se reprendre !
– De se reprendre… Oh, comment a-t-il pris
ça ?
– Pas très bien, mais j’ai continué ! Les
incendies, les massacres perpétrés par les
troupes anglaises puis l’assassinat du Cardinal
23 Mary Stuart
Beaton par ce protestant, tout cela m’a tant
bouleversée, je n’ai pu m’empêcher de lui dire
ce que j’en pensais. “Reprenez-vous” lui ai-je
dit “On dit partout que vous renouez des
contacts de plus en plus étroits avec vos anciens
amis protestants ! Si les rumeurs sont vraies,
que cherchez-vous ? Voulez-vous donc la
guerre civile ? Voulez-vous livrer votre reine
aux Anglais ! ”
– Oh, Chère Marie… j’admire votre courage
à tenir ainsi tête à notre régent ! Comme notre
petite reine a de la chance d’avoir une mère telle
que vous…
– Je ne sais si c’est du courage, mon amie.
Plutôt de la colère. J’aime ce pays qui pourtant
ne m’a pas vue naître. J’aime mon église et ma
reine. Un esprit de révolte me prend lorsque je
les vois menacées et si peu défendues par ceux
qui sont censés le faire… Quelquefois… oh
Susan, je n’ose le dire, je suis bien orgueilleuse
de penser de telles choses… mais quelquefois je
me dis que j’aurais peut-être fait une meilleure
régente !
Un silence se fit… Les paroles de Marie de
Guise étaient dures pour le Comte née, mais
Susan partageait tout à fait l’opinion de son
amie. Elle livra ses propres sentiments.
– Quand je pense que les protestants ont
assassiné notre cher Cardinal… Ce sont des
démons…
24 Prologue - Décembre 1542

Marie la regarda fixement, sévère.
– Le Cardinal a mal joué, Susan. Il était trop
intransigeant avec les protestants. Il est normal
qu’il ait ainsi attisé leur haine.
– Excuseriez-vous donc cet acte
abominable ?
– Non, bien sûr, je ne l’excuse pas. Et le
Cardinal était un ardent défenseur de la foi
catholique et de notre reine. Je regrette
toutefois qu’il ait montré tant d’animosité vis-à-
vis des protestants. Je ne pense pas que nous
pouvons trouver la solution dans la violence et
la haine.
– Et le Comte, qu’a-t-il répondu à vos
critiques ?
Marie se mit à rire.
– Seigneur… je me demande si c’est moi qui
l’aie impressionné… moi, une femme, si frêle,
sans pouvoir ni influence… il a blêmi, j’ai cru
qu’il allait me foudroyer, mais… il m’a promis
d’appeler enfin la France à l’aide.
Susan joignit les mains, le visage illuminé
d’espoir.
– Oh Dieu du Ciel, quelle nouvelle ! Que ne
me l’avez-vous apprise plus tôt ? Ne
préviendrez-vous tous nos braves gens qui
s’inquiètent tant ?
– Doucement, Susan, doucement. Il ne faut
rien précipiter, ni rien ébruiter pour l’instant. Il
m’a promis, mais il reste seul décisionnaire avec
25 Mary Stuart
les membres du parlement. J’ai bon espoir
cependant… Je le crois sincèrement soucieux
du sort de notre pays. Si nos amis français
viennent nous aider, nous sommes sauvés…
Et Marie se remit à contempler tendrement
sa petite fille, à demi-française, dont la famille
d’outremer allait venir défendre les intérêts.

Les mois passaient, les combats contre les
Anglais se prolongeaient et les membres du
parlement continuaient de discourir et de
tergiverser. Agacée, Marie de Guise intervint
elle-même auprès de la France et suggéra l’idée
d’un mariage de sa fille avec un prince français.
La petite reine serait élevée là-bas, dans la plus
brillante cour d’Europe, auprès de ses oncles
lorrains, les Guise, et de la famille royale. Marie
ne pouvait imaginer meilleure protection et
meilleure éducation pour son enfant.
– Seigneur, puisse ce projet aboutir, je vous
le demande, je vous en prie.

En attendant, elle fit envoyer l’enfant avec sa
nourrice, Janet Sinclair, dans une résidence plus
isolée que jamais, un petit château sur une île au
milieu d’un lac, et la fit accompagner de quatre
petites filles du même âge, de la même taille, et
portant le même prénom : Mary Fleming, Mary
Beaton, Mary Seton et Mary Livingstone.
26 Prologue - Décembre 1542

– Les enfants, écoutez-moi bien, nous allons
faire de bonnes plaisanteries aux visiteurs que
vous pourriez avoir. Si quelqu’un vient vers
vous et vous demande qui est la reine d’Ecosse,
répondez toutes ensemble d’une seule voix
“C’est moi” !
Les toutes petites filles trouvèrent ce jeu
infiniment drôle.

Mary grandissait et chaque fois que sa mère
lui rendait visite en ses résidences sous haute
surveillance, ou bien lorsque la petite fille venait
à Edimbourg quelques jours pour une
manifestation particulière, Marie de Guise
s’émerveillait de la beauté et de la grâce de sa
ravissante enfant. Elle était déjà fort grande
pour son âge et l’on s’en inquiétait un peu car
les quatre autres petites Mary, choisies pour
leurs excellents milieux familiaux mais aussi
pour leur haute taille ne semblaient pas grandir
aussi vite que la jeune reine. Agitant ses boucles
blondes, dont les reflets roux rappelaient le
sang Tudor qui coulait en elle, et qu’elle devait à
son père et à sa grand-mère Margaret, propre
soeur du roi Henri VIII d’Angleterre, plissant
ses yeux couleur de miel, pleins de joie de vivre,
gaie et insouciante comme on l’est à cet âge,
Mary virevoltait en tous sens et animait de ses
cris d’enfant heureuse les grandes pièces où elle
aimait à courir avec ses amies, qui
27 Mary Stuart
l’accompagnaient partout. Elle adorait chanter,
avait déjà appris à jouer quelques notes sur une
petite lyre, et elle aimait pardessus tout qu’on lui
fit compliment de ses talents.
– Mère, voyez comme je danse !
– Vous dansez fort bien, Demoiselle, mais
n’oubliez pas que Sa Majesté La Reine doit
rester modeste et ne pas se donner en spectacle.
Mary fronça son petit nez et courut danser
plus loin entraînant à sa suite ses inséparables
compagnes.
– Ne vous éloignez pas trop, Mary, j’ai à
vous parler.

Marie de Guise était préoccupée. Elle venait
d’apprendre que le Parlement avait enfin pris
position quant à l’avenir de la petite reine et
accepté après de longues hésitations l’idée d’un
mariage français. C’était la solution idéale…
mais bien qu’elle fût à l’origine de ce projet, ce
matin-là, Marie de Guise ne pensait soudain
plus qu’à une seule chose : après avoir perdu
trois jeunes enfants en bas âge, et laissé un fils
sur le sol français, elle allait voir partir à son
tour sa chère petite Mary, sa lumière, sa joie.
Après les dernières incursions sanguinaires des
Anglais, qui prétendaient toujours venir
chercher la reine d’Ecosse pour l’emmener à la
cour d’Angleterre, afin qu’elle y fût élevée et
qu’elle épousât le petit roi Edouard, dont le
28 Prologue - Décembre 1542

père Henry était aujourd’hui décédé, après les
efforts terribles des troupes écossaises et
françaises pour les en empêcher, le Parlement
s’était finalement décidé à donner son accord
pour le mariage de la petite Reine avec le jeune
dauphin François, l’unique solution pour que
Mary échappât aux griffes de l’Angleterre qui
n’oserait pas la chercher là-bas. En France, elle
serait en parfaite sécurité et pourrait apprendre
auprès du roi Henri II et de ses conseillers son
futur métier de reine. Marie de Guise essuya
rapidement une larme.
– Mère, mère ! Qu’avez-vous donc ?
– Rien, mon enfant.Rien.Une poussière dans
l’oeil. Venez près de moi. Allons, soyez un peu
sage. Il faut que je vous explique quelque chose.
29 La France – 1548 - 1561

LA FRANCE – 1548 - 1561
Quelques semaines plus tard, Mary courait
sur le pont d’un grand bateau qui l’emmenait
vers un autre pays, et elle riait aux éclats,
retroussant son petit nez au-dessus des vagues
qui se brisaient le long de la coque et
l’éclaboussaient de quelques gouttes salées. Ce
voyage l’enchantait. Les oiseaux marins qui les
suivaient, le claquement des voiles, les
manoeuvres des marins qu’elle observait avec
enthousiasme, tout l’intéressait. Le début de la
traversée avait pourtant été difficile, très
difficile, avec du gros temps et de fortes vagues.
Mais Mary, très fière, déclarait qu’elle n’avait
pas peur de la tempête et fût d’ailleurs la seule à
ne pas être malade. Ses quatre petites amies,
tout comme sa nourrice Janet Sinclair et Lady
Fleming, sa gouvernante, ne quittèrent pas leurs
cabines pendant plusieurs jours, secouées par
de violentes nausées, vomissant, pleurant,
gémissant, mais elle Mary, continuait de
s’amuser et de chanter. Quand la mer se calma,
que le soleil vint sécher le bois détrempé du
31 Mary Stuart
pont, et que les dernières flaques s’enfuirent sur
les côtés de la coque au fur et à mesure des
mouvements du bateau, la vie reprit à bord et
Mary pût entamer de nouvelles parties de
cache-cache avec ses amies. Puis les côtes
bretonnes apparurent, et les cinq petites filles
bavardes et joyeuses, saluèrent la France avec
des cris d’excitation.

James Stuart un peu plus loin observait sa
demi-soeur d’un air narquois. Douze ans les
séparaient ; pour Mary, il était son grand frère,
et elle le trouvait très beau avec ses cheveux
roux et ses yeux gris, héritage de leur père. Elle
sautillait et s’agitait devant lui, espérant qu’il la
remarquerait pour ses qualités de danseuse, fier
d’avoir une petite soeur aussi talentueuse et elle
croyait qu’il serait toute sa vie à ses côtés, pour
la protéger et l’assister. Même s’ils n’avaient pas
eu la même mère et que James était le fruit
d’amours illégitimes, pour elle cela ne faisait pas
de différence. Mais James éprouvait de tout
autres sentiments. Bâtard, mais bâtard royal, et
fils aîné du roi, il pensait que la couronne
d’Ecosse lui appartenait à lui et il maudissait la
loi écossaise qui permettait aux filles de
succéder à leur père. Enfant illégitime, il ne
pouvait prétendre au droit d’aînesse et c’était
donc sa soeur qui prendrait en charge les
destinées écossaises. Du moins, c’était ce qu’ils
32 La France – 1548 - 1561
croyaient tous, mais lui James savait aussi qu’en
Ecosse, toute personne reconnue de sang royal,
et notoirement soutenue par plusieurs lords - et
il saurait très bien se faire des amis influents -
pouvait obtenir le trône. Il évincerait sa soeur,
cette petite chose fragile et frivole qui se
pavanait devant lui. Tandis que l’enfant
repoussait coquettement une mèche de cheveux
qui s’était échappée de sa petite coiffe blanche,
coulant un regard vers son grand frère pour
voir s’il la regardait toujours, James Stuart
plongea son regard dans les vagues. Une fille…
et à demi-française en plus… Il gouvernerait à
sa place, il se l’était promis.

Les petites filles admiraient la côte.
– Mary, Mary, voyez votre nouveau pays !
Regardez… ils sont venus vous saluer !
L’enfant tapait dans ses mains.
– Comme je suis heureuse ! Comme j’ai hâte
de voir ma grand-mère, mes oncles, mes
cousins ; ma chère maman m’a tellement parlé
d’eux ! Hélas… j’aurais tant aimé qu’elle pût
nous accompagner…
Le visage de Mary soudain se figea. Elle
pouvait facilement passer du rire aux larmes,
des larmes aux rires, plusieurs fois dans la
même journée. Une simple émotion pouvait la
transformer brusquement, la laissant
33 Mary Stuart
désespérée, en pleurs, ou bien au contraire
surexcitée par la joie.
Imaginant soudain sa mère dans le grand
château froid, aux couloirs tristes où sifflait le
vent, seule, sans époux, sans enfants, dans ce
pays qui n’était pas le sien, quand toute sa
famille allait se trouver maintenant réunie dans
un autre, luttant courageusement avec les lords
du royaume pour défendre la terre d’Ecosse de
l’envahisseur… Malgré son jeune âge, Mary
comprenait qu’il y avait là quelque chose de
dramatique et une larme coula sur sa joue.

– Mary ! Chère Mary, que vous arrive-t-il ?
Elle essuya sa joue, respira, se reprit, oublia.
Les reines ne pleurent pas. Du moins pas en
public.
– Rien, rien… Je pensais juste à ma chère
maman.
Les petites Mary se turent. Elles aussi avaient
versé quelques larmes en quittant le sol natal et
leur environnement familier, et elles
comprenaient l’accès de tristesse de leur amie.
Mais en enfants qu’elles étaient, l’amusement
prit rapidement le dessus quand une mouette
écrasa mollement une déjection sur le pont,
frôlant au passage l’épaule de Mary. Des éclats
de rire et des cris de dégoût fusèrent de la petite
troupe, et Janet, la nourrice, se précipita pour
nettoyer la manche de sa petite protégée royale.
34 La France – 1548 - 1561
– Ma jolie robe, ma jolie robe, s’écria Mary
en riant ! Janet, vite Janet, je ne veux pas que la
France me voit arriver dans une robe souillée.
Vite, vite, changez-moi !

Les enfants débarquèrent, les yeux
écarquillés, les oreilles attentives, le nez
frémissant au contact des odeurs de cette terre
inconnue. Elles criaient joyeusement,
applaudissaient, s’émerveillaient du beau soleil,
et des vêtements chatoyants des jolies dames et
gentils seigneurs qui étaient venus les accueillir
pour les mener à Morlaix. Quelques banquets
plus tard, les Ecossais embarquèrent de
nouveau pour longer la côte de Bretagne
jusqu’à Nantes où une nouvelle et fastueuse
réception les attendait. Le roi de France, Henri
II, avait donné des ordres partout pour que
Mary fût accueillie selon son rang, sans oublier
celui qu’elle occuperait également un jour en
épousant son fils, le prince héritier François. A
partir de Nantes, de nouveau l’imposant cortège
prit le bateau, mais sur la Loire cette fois, pour
être conduit jusqu’à Saint-Germain où
l’attendait la Cour.

Lady Fleming avait bien du mal à contenir la
joie par trop excessive de Mary et elle dût lui
rappeler un soir sévèrement qu’une reine devait
se tenir mieux qu’elle ne le faisait et ne pas se
35 Mary Stuart
montrer si exubérante. L’enfant la regarda,
vexée de cette réflexion, puis soudain envahie
de tristesse, elle baissa la tête, fixant ses pieds, et
s’éloigna quelques instants en boudant. “Une
reine doit se tenir, une reine doit se tenir”…
Que de fois déjà avait-elle entendu ces mots ?
Elle essayait tant qu’elle pouvait d’écouter les
conseils des grandes personnes, mais elle n’était
qu’une petite fille de cinq ans, et elle avait
souvent du mal à comprendre le sens de leurs
paroles. Comment maîtriser ses larmes et ses
sourires ? Qu’est-ce que cela voulait dire ?
Pourquoi était-ce mal de rire toujours et de crier
son bonheur ? C’était bien difficile. Sans doute
apprendrait-elle en grandissant. Pourtant, il
fallait que Marie de Guise fût fière de sa fille et
l’enfant revint vers Lady Fleming le menton
tremblotant.
– Je vous demande pardon, Milady. Je ne suis
pas une enfant sage. Je vous promets de faire
attention. Je veux être une grande reine et vous
demande de toujours m’aider à le devenir.

Mais les petites Mary l’appelaient :
– Mary, Mary , venez vite ! Regardez ces
ménestrels sur la rive qui viennent chanter !
Elle essuya ses yeux humides, un sourire
illumina totalement son fin visage et elle se
précipita en riant vers ses amies. Janet, la
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