Mathilde, de 4 à 7

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Mathilde a maintenant 4 ans. Entrée depuis un an à l'école maternelle, aux prises dans cette société d'enfants avec de petites volontés qui lui résistent, elle a conservé sa curiosité avide. Rien n'échappe à son regard inquisiteur. Sa verve s'exerce désormais sur des faits et des êtres plus nombreux, mieux perçus, mieux analysés. Le temps passe, inexorable. Maintenant élève du cours préparatoire, Mathilde fréquente une école qui n'est plus celle où Tonton a accompli sa carrière, ce que le vieil homme regrette souvent. La fillette n'échappe pas aux tourments de l'enfance, aux pulsions contradictoires qui tantôt font aspirer au statut de « grand » et tantôt renvoient dans le giron maternel. C'est alors que naît Alexandre, le petit frère.
Publié le : jeudi 16 juin 2011
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EAN13 : 9782748179309
Nombre de pages : 525
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Mathilde, de 4 à 7

3Maurice Mabilon
Mathilde, de 4 à 7
La Saga de Mathilde, tome 3
(2002-2005)
Roman familial
5Éditions Le Manuscrit



















Photogaphies : « Tonton fait la morale »,
« Je vous présente mon petit frère »
© Maurice Mabilon

© Éditions Le Manuscrit, 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7930-7 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782748179309 (livre imprimé)
ISBN : 2-7481-7931-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782748179316 (livre numérique)

6 . .
8
PRÉAMBULE
Coucou, c’est encore, moi, Mathilde.
Nous nous sommes quittés quand j’ai eu
quatre ans.
Maintenant, j’ai sept ans et je vais vous
conter ce qui s’est passé de 4 à 7, quand j’allais
chez Tonton-Monique le mardi soir et le mer-
credi. Amis lecteurs, il m’arrivera de raconter
plusieurs fois les mêmes choses mais c’est diffi-
cile de faire autrement parce que mes occupa-
tions variaient peu d’un jour à l’autre, d’une se-
maine à l’autre. Si ça vous lasse un peu, sautez
quelques lignes et même la page si je me répète
trop longuement.
Feuilletons donc ce tome 3 de mon éphémé-
ride.
Mercredi 3 juillet 2002
J’arrive vers treize heures au moment où
Tonton commence son repas. Ce qu’il mange a
le don de susciter mon intérêt. Je regarde dans
son assiette et annonce :
9 Mathilde, de 4 à 7
– Tonton, s’il te plaît, je voudrais du melon.
Tonton prélève sur sa portion la part de sa
petite invitée. Maman Noura procède au dé-
coupage du morceau en petits cubes. Hum !
Que c’est bon !
J’avise alors la tranche de porc froid et le bo-
cal de cornichons. Tout au fond du bocal, je re-
père de petits oignons blancs qui semblent
jouer à cache-cache avec les cornichons.
– Tonton, s’il te plaît, je voudrais des oi-
gnons.
Monique se récrie aussitôt : est-ce que l’on
mélange dans une assiette des cubes de melon
et de petits oignons ? Mais je n’ai pas de ces raf-
finements ; le melon et les oignons ne me pa-
raissent nullement constituer un duo infernal. Je
mange.

Un peu plus tard, je commence à installer
dans le bureau de Monique la brocante du siè-
cle. Puis, me ravisant, je reviens dans la salle de
séjour les bras chargés :
– Je vais apporter toutes mes affaires ici pour
être auprès de vous.
Je procède effectivement à mon déménage-
ment et je barre de ma bicyclette la ruelle qui
permet de contourner le grand canapé pour ac-
céder au bureau de Tonton.
– Ici c’est fermé. On ne passe pas. La porte
c’est de l’autre côté.
10 Mathilde, de 4 à 7
Tonton me fait remarquer que mon dispositif
de fermeture serait moins gênant pour lui si je
fermais plutôt la ruelle qui donne accès à
l’entrée, à la chambre et au couloir de la cuisine.
Je regarde et juge que Tonton a raison. Genti-
ment je libère le passage puis m’occupe à ré-
soudre de petits exercices d’intelligence, à des-
siner, à colorier sous la conduite de Monique
qui veille au grain pour que l’album ne devienne
pas un recueil de gribouillis.

Vers 16 heures, nous partons pour Flunch,
ses gaufres, ses crêpes, son coca cola, ses anni-
versaires, et son petit manège de trois chevaux.
Tout un programme.
A notre arrivée, il y a en effet un anniversaire
encadré par une animatrice qui propose des
jeux au héros du jour et à ses invités. On enten-
dra souvent le célèbre « happy birthday to you »
et nos oreilles seront parfois agressées par la
horde des participants, presque tous des gar-
çons fort turbulents et toujours prêts à échan-
ger des horions. J’observe de loin puis je me
risque à des exercices : monter sur le petit ma-
nège, le mettre en route, l’arrêter, en descendre,
monter, mettre en route… J’ai soudain envie
d’une crêpe. Monique va l’acheter, me la coupe
mais je suis vite rassasiée. Je déclare que je n’en
veux plus. Tonton se dévoue pour terminer
11 Mathilde, de 4 à 7
cette crêpe refroidie et bourrative. Il est tou-
jours très dévoué, Tonton !

J’ai repris mon poste d’observation et je jette
un regard d’envie vers les joyeux fêtards. Sou-
dain, l’animatrice qui doit vouloir souffler un
peu libère un instant la meute. Aussitôt ils sont
sept ou huit à se ruer sur le manège, à en se-
couer l’armature et à hurler comme de vrais ex-
cités. Je suis terrorisée et je reviens vite vers
Tonton-Monique. Auprès d’eux je sais pouvoir
trouver protection et sécurité. L’animatrice met
rapidement un terme aux exactions des sauva-
geons et reprend son rôle. Je regarde à nouveau
les jeux des garçons. Je dois avoir un regard
d’envie car l’animatrice me donne un sachet où
je trouverai quelques bonbons et deux petits
ballons de baudruche. Tonton les gonfle légè-
rement l’un après l’autre et les libère. Ils fusent
alors comme sous l’effet de réacteurs et je ris
aux éclats. On s’amuse bien chez Flunch !
Tonton décide de s’absenter un instant pour
tenter de trouver un chapeau de paille chez Car-
refour. En vain. Tonton a une grosse tête, alors,
forcément, chez Carrefour, ils n’ont pas sa
taille. A son retour, Monique lui apprend que
j’ai réclamé ma crêpe et il se sent coupable car
je dis que je vais mourir de faim. En route ! On
goûtera à l’appartement.
12 Mathilde, de 4 à 7
Vendredi 5 juillet 2002
Je suis arrivée ce soir remorquant au bout
d’une ficelle un petit chien de bois qui fait aller
ses pattes à mesure qu’on le tire. Je suis venue
vers Tonton en lui disant qu’il s’appelait Brutus
et qu’il mordait. Tonton songe que c’est une
réminiscence, sans doute, du malheur qui m’est
arrivé le 22 avril de l’an dernier : le chien qui
m’a mordue ce jour-là s’appelait en effet Brutus.

La soirée a été calme. Grande sœur Anaïs et
moi, nous nous sommes occupées à colorier
des tableaux. On nous les distribue pour nous
occuper à la garderie d’enfants que nous fré-
quentons de temps en temps depuis le début
des vacances.
Très câline avec mes parents et fort taquine,
j’ai soudain déclaré :
– C’est mon papa, c’est ma maman et vous,
vous êtes rien !
Le « vous » désignait Monique, Christine et
Tonton. Il est vrai que dans mon esprit, ma fa-
mille, ce sont les quatre personnes qui vivent à
mon foyer, moi-même, mes parents et Anaïs.
Les autres qui ne vivent pas en permanence à ce
foyer ne sont rien de ce point de vue. Sous le
propos fort anodin papa Fabien a saisi une
connotation irrévérencieuse et a exigé que je
demande pardon, ce qui m’a fort troublée.
13 Mathilde, de 4 à 7
Tonton-La Morale lui-même a jugé qu’il n’y
avait rien de grave. Il ne faut pas oublier que le
sentiment d’injustice est à vif chez les enfants,
surtout chez moi, Mathilde. Je n’ai pas compris
pourquoi il fallait que je demande pardon. Moi,
j’étais prête à pleurer. Les grands ne sont pas
très malins. Ils ne savent jamais, avec les petits
quand il faut réprimander et quand il faut ab-
soudre. Dans le doute, qu’ils se tiennent tran-
quilles, na ! Et ce papa Fabien qui veut toujours
montrer qu’il élève bien ses filles ! Tout le
monde le sait qu’il nous donne de solides no-
tions de civilité ! Il suffit de constater notre po-
litesse jamais prise en défaut : bonjour, merci,
pardon, s’il te plaît…
Mardi 9 juillet 2002
Hier j’ai illustré l’expression « faire pataglin-
gue » qui, en notre langage complice, à Tonton
et à moi, signifie tomber. Je courais chez Mimi,
ma nourrice, et je n’ai pas vu une petite marche
traîtresse. Bien sûr, le pied m’a manqué et le
front a trinqué avec le sol : grosse bosse et petit
hématome. Très consolateur, Tonton a dit que
j’en verrais d’autres !
14 Mathilde, de 4 à 7
Mercredi 10 juillet 2002
J’ai sorti tout mon matériel et me suis long-
temps amusée seule. Tonton-Monique ont vou-
lu me sortir un peu car le temps quoique voilé
par moments n’était nullement dissuasif mais
j’ai déclaré que la maison était belle, que je
jouais bien et comme Monique avait achevé de
regarder son feuilleton télévisé je lui ai déclaré
abruptement :
– Regarde un autre feuilleton.

Mes bébés m’occupent beaucoup. J’installe
ma progéniture sur le grand canapé ; j’ai un mot
pour chacun d’eux. Celui-ci est gentil. Il a droit
au bisou maternel. Quelques-uns ne sont pas
sages. Je les tance, les morigène, les menace. Les
bébés ne répliquent pas… et pour cause.

La fatigue peut expliquer mon refus de sortir.
A quelques signes qui ne trompent pas, par
exemple le besoin soudain d’un câlin, on devine
qu’il suffirait de peu de choses pour que je
m’endorme et, de fait, je demande bientôt à
Monique de venir s’allonger avec moi sur le lit.
De son bureau où il travaille, Tonton entend
Monique commencer la lecture d’un conte et
puis soudain c’est le silence. Toutes deux nous
nous sommes endormies. Monique c’est pour
peu de temps et elle est vite de retour dans la
15 Mathilde, de 4 à 7
salle de séjour où elle commence à rassembler
tout mon matériel de jeu pour le ranger mais
moi je dors encore lorsque mon père se pré-
sente pour me récupérer. Il s’installe pour ba-
varder un instant et prendre un rafraîchissement
et la compagnie voit tout à coup apparaître le
petit bout de chou, reposé, souriant. J’entoure
de mes petits bras le cou de mon papa, câline,
heureuse, un amour de petite fille !
Mardi 16 juillet 2002
Je ne suis pas restée très longtemps ce soir.
Maman a dit à Tonton-Monique que je les avais
réclamés trois fois cette semaine et que j’avais
demandé à venir chez eux à plusieurs reprises.
Tonton est heureux d’apprendre cela car c’est le
signe que je me plais bien à leur appartement,
que je ne m’y ennuie pas et que je les aime bien,
Tonton-Monique.

Il y a un problème qui tracasse fort Fabien et
Noura.
En ce moment c’est Mamie-Poule, notre
grand-mère maternelle, qui vient nous cueillir à
l’école, Anaïs et moi, à la sortie du soir et qui
nous conduit chez Renée notre grand-mère pa-
ternelle. Là, nous attendons que Fabien ou bien
Noura nous récupère après le travail. Or Mamie
Poule, trouve cette charge trop fatigante et ne
16 Mathilde, de 4 à 7
souhaite pas continuer l’année prochaine. C’est
vrai qu’il y a un bon bout de chemin entre
l’école et l’appartement de Renée. Si nous obte-
nions une dérogation pour l’école Voltaire toute
proche du domicile de Renée, le problème se-
rait réglé.
Fabien a fait des démarches à la mairie pour
obtenir cette dérogation mais le secteur de Vol-
taire est un secteur chargé. Il faut attendre sep-
tembre pour connaître la décision qui sera prise
en fonction de la situation de rentrée. Tonton
verra ce qu’il peut tenter lui-même car il juge la
demande justifiée.
Mercredi 17 juillet 2002
Je commence par m’occuper à ma manière.
Je connais parfaitement les possibilités ludiques
du matériel mis à ma disposition et je ne de-
mande rien à personne jusqu’au moment où il
me semble que j’ai épuisé tous les centres
d’intérêt. Alors je sollicite l’un ou l’autre, sur-
tout Monique, pour une histoire, un jeu de let-
tres, une séance de graphisme ou de coloriage.
Monique me sollicite à son tour :
– Veux-tu ceci, Veux-tu cela ? Veux-tu que
je… ? Veux-tu qu’on aille au petit square ?
– Non, je veux pas aller au petit square.
– Et pourquoi donc ?
17 Mathilde, de 4 à 7
– Parce que tu commandes toujours. Tu dis
Mathilde, fais pas ceci, fais pas cela, fais ceci,
fais cela, donne la main, toujours tu comman-
des, alors moi, je vais pas à ton petit square.
Voilà qui est clair, net et précis.

Un peu plus tard, j’accepte d’aller chez
Flunch. On mangera une crêpe. Mais la crêpe
est chaude et je la voulais froide. Qu’à cela ne
tienne ! Il suffit d’attendre, elle va refroidir. On
connaît la suite : quand la crêpe est froide, j’en
mange une ou deux découpes et je dis :
– Mange-la, Tonton.

Nous regagnons l’appartement. Christine de
retour de son travail s’y est installée et nous
guette à la fenêtre, ce qui me met en joie. Ma
maman arrive peu après et je la hèle de la fenê-
tre :
– Nounou ! Nounou !
Nounou, c’est le diminutif de Noura.
C’est ainsi que j’appelle ma maman. Et ce
sont d’interminables bisous de retrouvailles.
Jeudi 18 juillet 2002
– Allo ! C’est Mathilde. Je viendrai pas chez
toi parce que je vais à la garderie mais je vien-
drai un peu chez toi parce qu’hier j’ai oublié
mon rouge à lèvres.
18 Mathilde, de 4 à 7
Effectivement une demi-heure plus tard nous
nous présentons, Noura, Anaïs et moi. Je suis
toujours dans l’expectative. J’irais bien au centre
de gardiennage mais comme je dis lorsqu’on me
demande si j’aime bien y aller :
– C’est moyen ! Des fois j’aime et des fois
j’aime pas.
Tonton a noté dans son calepin que la notion
de moyenne était en excellente voie
d’acquisition.
Au cas où je changerais d’avis, je sais bien
que Tonton-Monique m’accueilleraient bien vo-
lontiers. Je ne leur donne presque pas de travail
puisque je m’occupe souvent toute seule.
Mercredi 24 juillet 2002
Ma venue était annoncée pour 11 heures ce
matin mais j’étais fatiguée et voilà que, juste-
ment, je ne me suis réveillée qu’à 11 heures. Je
ne suis donc arrivée qu’à 13 heures après avoir
mangé des frites à ma maison. Tonton n’a pas
eu droit au bonjour d’arrivée mais c’est rituel,
comme vous allez voir.
Anaïs qui m’accompagne se présente avec
des cheveux d’une longueur que Tonton ne lui
connaissait pas et dont il lui fait compliment.
Elle remercie Tonton du compliment avec un
sourire étrange, un sourire sous cape. Et pour
cause ! Les longs cheveux ne sont qu’une tresse
19 Mathilde, de 4 à 7
postiche habilement mêlée aux vrais cheveux
dont elle a la couleur. Voilà ce grand benêt de
Tonton qui s’est laissé prendre ! Sa naïveté dé-
clenche les rires irrévérencieux de la maisonnée
à son égard. Est-ce que Tonton sait, lui, si l’on
vend de faux cheveux sur le marché pour abu-
ser un Tonton sans malice ?

Notre petite famille est pleine de délicatesse.
Elle est arrivée avec deux plantes dont l’une a
été offerte à Monique et l’autre à Christine. Au
cours de l’après-midi, j’ai attiré Monique à moi
et je lui ai dit tout bas, à l’oreille :
– C’est un secret. J’ai dit à maman qu’il fallait
aussi acheter une plante pour Tonton qui allait
avoir de la peine. Seulement il fallait trois sous
et maman, elle avait que deux sous.
Monique a rétorqué :
– Mais ça ne fait rien. La plante est dans la
maison. Elle est pour Monique et pour Tonton.
Que deux personnes puissent posséder une
chose en commun, c’est un aspect du concept
de partage qui n’est pas encore entré dans mon
entendement. Ce qui est à moi n’est pas à
Anaïs. Et pourtant ! Il y a peut-être bien des
joies dans le partage bien compris !

Maman et Anaïs parties, je cours vers Ton-
ton, les bras grands ouverts, les yeux pétillants
de tendresse et je lui claque un gros bisou sur la
20 Mathilde, de 4 à 7
joue. Le rite c’est cela. C’est le rite du baiser dif-
féré : le bisou du bonjour à Tonton n’est donné
qu’après le départ de maman.

J’aligne ensuite ma progéniture qui s’est enri-
chie de Bambi. Bambi, c’est le premier Noël de
Christine. C’est un petit faon en peluche, main-
tenant âgé de quarante-quatre ans mais toujours
aussi gracieux et attendrissant. Christine
d’ailleurs n’a jamais cessé de l’aimer. C’est qu’il
est chargé d’histoire et d’affectivité. On m’a
donc expliqué que Bambi n’est qu’un prêt, un
partage et que la forêt où il vit est située dans le
placard de Christine et nulle part ailleurs. Je
crois que j’ai compris cela et je m’en accom-
mode volontiers.

Monique et Christine qui n’ont toujours pas
déjeuné puisqu’elles avaient prévu d’aller avec
moi déguster ce que Tonton appelle « la mal
bouffe de Mac’Do » décident de donner suite à
leur projet. Je n’ai absolument rien contre une
visite chez Mac’Do, bien au contraire. C’est que
chez Mac’Do, non seulement on mange de
bonnes choses - point de vue très personnel qui
n’engage absolument pas Tonton - mais on
peut aussi profiter des attractions pour les jeu-
nes chalands. Je suis sûre que chez Mac’Do
j’aurai encore une petite place en mon estomac
pour y loger entièrement le menu enfant.
21 Mathilde, de 4 à 7

De retour à l’appartement, en fin d’après-
midi, je reprends mes puzzles un à un et,
l’habitude aidant, les reconstitue à la vitesse du
TGV. Peu après, papa et maman viennent pas-
ser la soirée autour de quelques amuse-bouche,
ce qui me donne l’occasion de jouer avec ma-
man et de me payer une bonne pinte de fou
rire. Je m’avise soudain que, dans la bibliothè-
que de Tonton, il y a toujours la boîte de mars-
hmallows. Je la sors, l’ouvre, offre la friandise à
qui en veut et invente un jeu pour lequel Ton-
ton sera le partenaire. Dans un premier temps,
il s’agit de révéler à la maisonnée les qualités
sonores du couvercle de la boîte. Selon la ma-
nière dont il retombe sur le sol, il fait entendre
un son mat sans intérêt ou un trémolo incontes-
tablement empreint de musicalité. Dans un se-
cond temps, le couvercle joue le rôle de récep-
tacle. Tonton le tient. Moi, Mathilde, je lance le
ballon et Tonton doit le récupérer dans le cou-
vercle sans qu’il retombe sur le sol.
– Gagné !
Je suis au comble du ravissement.
Et comme c’est l’heure du départ, je claque
sur la joue de Tonton un de ces bisous sonores
dont j’ai le secret et je lui glisse à l’oreille :
– On y rejouera demain.
22 Mathilde, de 4 à 7
Mardi 30 juillet 2002
On a récupéré deux photos prises chez
Flunch. Chacun les a admirées. Noura semblait
ravie de la photo qui lui était réservée et qui
montre une Mathilde sans accessoires de cotil-
lon. Fabien, au contraire avait un faible pour le
chapeau de paille et pour le foulard.
Tonton n’arrête pas de m’épier. Il m’a sur-
prise alors que dans le bureau de Monique,
j’ouvrais le tiroir du meuble de rangement à la
recherche de la surprise du jour. Or la surprise,
c’est le mercredi. Ce sera donc pour demain.
Mais c’est égal, Tonton est un sale espion.
Anaïs et moi avons joué tranquillement et au
moment du départ, j’ai dit à l’espion que j’aime
bien quand même :
– Je vais dormir à ma maison et après je re-
viens.
Là-dessus, Tonton a eu droit à un énorme bi-
sou.
Mercredi 31 juillet
Il pleut. Tonton est allé faire des courses et je
pense qu’il attend patiemment la fin du grain.
Lorsque sa voiture arrive, je suis installée sur le
balcon, « fleur parmi les fleurs » comme dirait
Tonton. Je n’aime pas quand Tonton dit cela
car je ne suis pas une fleur mais la petite fille de
23 Mathilde, de 4 à 7
Nounou. Je suis ravie de le voir, je lui adresse
de grands saluts de la main et je le hèle :
– Tonton ! Tonton !

Il fait encore lourd malgré la pluie qui
d’ailleurs n’incite pas à sortir. Je ne souhaite pas
aller chez Flunch pour le petit goûter tradition-
nel. Je préfère mes jeux d’intérieur, mes bébés,
mes livres auxquels je prête une attention nou-
velle. N’ai-je pas montré, hier soir, « le p de pa-
pa » repéré au beau milieu d’un texte ? Tonton
profite de mon aptitude à m’occuper seule pour
s’assoupir un moment. Lorsque je découvre que
Tonton somnole, je suis ravie car je vais pou-
voir jouer à le réveiller. C’est ça qui est amusant,
réveiller Tonton ! On s’approche de lui à pas de
loup et on lui administre une bonne bourrade.
Voir Tonton sursauter c’est un régal. Ça me fait
rire aux éclats et cela demande des recommen-
cements qui n’en finissent pas.
– Allez ! Redors ! Tonton. Je te réveillerai
pas !
C’est futé, ça, madame ! Et tellement adora-
ble !
erJeudi 1 août 2002
Je ne veux pas sortir, ni aller au petit square,
ni répondre à l’invitation de Christine et de
Monique qui voulaient m’emmener chez
24 Mathilde, de 4 à 7
Mac’Do ou chez Flunch. Je me plais bien à
l’intérieur et m’occupe sans rien demander à
personne ou presque rien. Donc, qu’on me
laisse tranquille !
Tonton m’a intéressée un moment avec un
jeu de loto pour apprendre à lire Très vite, j’ai
compris en quoi consistait le jeu et j’ai su trier
dans le stock de lettres celles qu’il fallait super-
poser au mot proposé mais mon intérêt pour
les exercices d’apprentissage de la lecture n’est
pas encore très soutenu.
Plus tard, j’ai voulu dessiner mais je ne veux
pas qu’on me fasse de modèle, sinon je le re-
couvre d’un « grabouillage » (ça, c’est un néolo-
gisme de mon invention) Je ne veux pas qu’on
soit toujours après moi, à me proposer ou à
m’expliquer quelque chose, de crainte que je ne
m’ennuie :
– Veux-tu ceci, veux-tu cela ? me demande
Monique qui, à certains moments, ne me laisse
pas en paix.
– Je ne t’ai rien demandé.
– Ce n’est pas poli. On ne dit pas cela.
– Tonton, il le dit.
– Tonton, il le dit ?
– Oui, quand vous vous disputez.
– Tu nous as entendus nous disputer, Ton-
ton et moi ?
– Non, toi, tu te disputes pas, mais Tonton il
se dispute.
25 Mathilde, de 4 à 7
– Il se dispute tout seul, alors.
Oui, il dit
– La petite ne t’a rien demandé
Rien ne m’échappe, tiens ! Même et surtout
ce qu’il ne faudrait pas entendre !
Et revoici le disque usé de Tonton-La Mo-
rale :
– Parents, vous donnez souvent le mauvais
exemple à votre insu.

Lorsque maman Noura est venue me recher-
cher j’ai eu un moment de récrimination. Elle
était invitée chez son amie Francine. Je ne vou-
lais pas y aller et préférais aller chez Valérie
pour voir mon fiancé Gauthier. Seulement voi-
là, Valérie et Gauthier sont en vacances, alors je
suis bien obligée d’aller chez Francine !
Mardi 6 août 2002
Ce soir nous avons eu un comportement de
saintes ! Quelle sagesse ! Anaïs a passé sa soirée
à réaliser des fruits avec des perles et moi à mo-
deler de la pâte et à dessiner. Du coup on ne
nous a guère entendues. De plus nous avons
montré une gentillesse et une amabilité tou-
chantes ponctuées de gros baisers affectueux.
Renée qui était venue s’est beaucoup occupée
de nous.
26 Mathilde, de 4 à 7
Samedi 10 août 2002
Mes parents ont invité toute la famille à une
soirée barbecue comme l’année dernière mais il
ne fait pas un temps à manger dehors. Groton-
ton a rédigé un poème gastronomique, philoso-
phique et mirlitonesque pour marquer la soirée.
Attendez !… Je le connais par cœur… Voyons,
comment cela commence-t-il ? Ah ! Oui ! Je me
souviens. C’est que les rimes sont riches. Voici :

Nous étions invités avec joie, ô combien !
Chez Noura, Anaïs, Mathildette et Fabien.
On l’avait attendu, ce grand jour du mois
d’août !
En espérant bien sûr que le temps serait
doux.

Hélas ! Il faisait frais et même un peu plu-
vieux.
Oui ! Pour un barbecue, on pouvait rêver
mieux…
Au salon cependant les fauteuils attendaient.
Les filles n’étant pas là, chacun se deman-
dait :

– Que sont-ils devenus ces si chers petits an-
ges ?
– Soyez un peu patients. Que nul ne les dé-
range !
27 Mathilde, de 4 à 7
– Elles sont dans leur chambre où elles se
préparent.
– Il faut savoir attendre quand des anges se
parent.
– Ne vous tourmentez pas ; elles seront bien-
tôt là.
… Et Mathilde en vert d’eau, Anaïs en lilas,
En de charmantes robes, à nos yeux apparu-
rent,
Des paillettes discrètes rehaussaient leur pa-
rure,

Toutes deux rayonnaient de leur éclat nou-
veau
Et riaient de bon cœur sous le feu des bra-
vos.
Chacun trouva sa place et Fabien fit du zèle
En servant le nectar « Champagne demoi-
selle »

Mathilde vous offrait olives, noix de cajou,
Cacahuètes grillées et bisous sur la joue.
Et puis vous invitait brusquement, par ha-
sard,
A monter dans sa chambre admirer son
« bazar »

C’est ainsi qu’elle appelle son univers joyeux,
– Viens avec moi, Tonton et ouvre bien tes
yeux,
28 Mathilde, de 4 à 7
C’est là-haut ! Tu vas voir l’antre de mes tré-
sors.
Et méfie-toi surtout de mon gros dinosaure

– A table ! a dit Noura d’une voix sans répli-
que ;
Tu montreras plus tard ta chambre et tes re-
liques !
Barbecue d’intérieur, c’est une innovation
Et les couverts dressés méritent une ovation.

Nous passons donc à table, bien qu’il soit un
peu tôt
Et dégustons d’abord le melon au porto,
Parfumé, savoureux, vraiment choisi à point
Pour en trouver meilleur, il faudrait aller loin.

Au gril du barbecue s’alignent les saucisses,
Les merguez et le lard sous les yeux d’Anaïs.
Je compte à ma façon ce que font quatre et
sept
Ça fait onze au total. Il en faut des assiettes !
Noura a vu trop grand, imaginant à tort
Des invités dotés d’un appétit retors.
Côtelettes d’agneaux, succulentes brochettes,
Et grillades diverses saturent les fourchettes.

A l’heure du fromage, chacun loua très fort
Reblochon, Saint-Nectaire, Camembert et
Roquefort.
29 Mathilde, de 4 à 7
Au dessert on servit la tarte à l’ananas
Alors on entendit la voix de la Nana :

– Les filles s’agitaient et j’ai mis le holà
En leur faisant goûter la crème au chocolat
Je puis vous assurer qu’elles se sont régalées.
Comme les voilà sages, laissons-les donc al-
ler.

Soirée fort réussie, comme chacun l’a pu
voir !
Le talent culinaire et l’art de recevoir
Ont fait du barbecue beaucoup plus qu’un
repas :
Un vrai petit bonheur que l’on n’attendait
pas.
Mardi 12 août 2002
Ce soir Renée nous a accompagnés à notre
soirée du mardi chez Tonton-Monique. Maman
Noura informée qu’un diplôme et un poème
l’attendaient pour récompenser son barbecue si
bien réussi les a demandés avant même de
manger. On a voulu que Tonton lise son poème
ce qui l’a bien amusé. Anaïs écoutait, fort inté-
ressée et moi, je dévorais Tonton des yeux, at-
tentive comme une grande personne alors que
bien des mots dépassaient mon entendement.
J’ai beaucoup apprécié les passages où il était
30 Mathilde, de 4 à 7
question de moi, des petits anges, des noix de
cajou, des bisous sur la joue et surtout la visite
de mon « bazar »
A un certain moment de la soirée, Tonton a
remarqué qu’Anaïs s’était isolée à la suite d’un
différend avec moi. Tonton est allé jouer un
instant au ballon avec elle et puis il l’a amenée
devant l’ordinateur et lui ai donné quelques ex-
plications pour qu’elle compose des images
avec le logiciel Print artist. Du coup, je suis allée
les rejoindre. Tonton-La Morale nous a servi un
sermon sur l’art de se comporter entre sœurs.
Nous l’avons écouté attentivement.
– Nous verrons la suite, a pensé Tonton.
Il sait bien que la conduite morale c’est autre
chose que l’obéissance passive aux sermons édi-
fiants d’un brave Tonton. Alors il a raison :
nous verrons la suite.
Mardi 20 août 2002
Ce soir je suis en veine d’affection. A peine
dans le sas d’entrée de l’appartement, vite, le
bonjour à Tonton. Et quel bonjour, madame !
Un gros bonjour à bras grands ouverts et qui se
referment en serrant très fort, puis à tête au
creux de l’épaule pour un câlin avec de gros bi-
sous. Tonton pense que pour me livrer à pa-
reille démonstration spontanée d’affection, je
dois me sentir bien chez lui. Monique a eu droit
31 Mathilde, de 4 à 7
au même traitement chaleureux et attendrissant
et puis la soirée a été paisible, avec des jeux
calmes, avec la tournée des marshmallows of-
ferts à toute la maisonnée, boîte grande ouverte
avec bien de la prévenance pour les parents.
Il fallait me voir, empressée à offrir la chaise
inoccupée du bureau de Tonton à papa Fabien
qui venait inopinément de s’installer sur le ca-
napé où j’avais dressé ma « maison » Et j’ai
même offert le gros pull-over de Tonton à ma-
man Noura pour qu’elle n’ait pas froid. Anaïs
aussi a été adorable, polie, affectueuse mais elle
a un peu tendance à vouloir s’accaparer de mes
joujoux. Alors forcément, je les défends jalou-
sement. Tout cela n’est pas bien méchant et
quand nous voulons, nous savons vraiment
nous faire aimer.

A la fin de la semaine je pars en vacances au
Touquet avec ma sœur et mes parents. Puisse le
soleil nous sourire un peu mieux
qu’aujourd’hui ! Tonton, lui, part en Auvergne :
il se rend au festival musical de La Chaise-Dieu.
Je ne le reverrai donc pas avant une quinzaine
de jours. Je crois que je vais me languir de lui et
de Monique. J’aime bien avoir toute la famille
autour de moi.
32 Mathilde, de 4 à 7
Mardi 3 septembre 2002
– Eh bien ! Ma petite Mathilde, si tu savais
comme Monique et moi nous nous sommes
ennuyés d’être si longtemps sans te voir !
– C’est parce que j’étais en vacances au Tou-
quet, mais maintenant je suis revenue.
Aujourd’hui, c’était la rentrée des classes. Fi-
nalement Anaïs et moi avons pu obtenir une
place dans notre nouvelle école et maintenant
c’est Renée qui vient nous cueillir à la sortie du
soir. Anaïs montre ses livres. J’espère pour elle
que tous ne sont pas à transporter chaque jour
car l’ensemble pèse lourd. Moi, je serais vite fa-
tiguée.
De moi, vous n’apprendrez pas grand chose
de la nouvelle école, de la nouvelle maîtresse,
des nouveaux camarades. C’est trop tôt. Oh !
Vous savez, je suis arrivée dans cette école
comme si de rien n’était et je me suis aussitôt
installée comme en terrain conquis. Je sais
m’adapter aux situations nouvelles. Rien ne
m’étonne. Je me dis :
– C’est ainsi ? Eh bien ! Allons-y !
Moi, je n’ai peur de rien ! Je suis un petit
casse-cou. Maman Noura a raconté, avec fierté
d’ailleurs, qu’au Touquet, j’avais fait du trempo-
lino ! Il s’agit comme vous savez d’un tremplin
fait d’une plate-forme de caoutchouc tendue sur
des élastiques. On saute sur la plate-forme et les
33 Mathilde, de 4 à 7
élastiques vous font rebondir plus ou moins
haut. Quand on est en l’air on peut faire toutes
les cabrioles et sauts périlleux que l’on veut. On
retombe sur les élastiques et en route pour un
nouveau voyage dans les airs. Eh bien ! J’ai fait
des démonstrations époustouflantes. Je vais
quand même vous dire la vérité : un dispositif
de sécurité limitait l’espace d’évolution et la
hauteur de l’envol et garantissait une parfaite
retombée mais ça ne m’empêche pas d’être une
risque-tout. Moi ? Un garçon manqué ? Mais
pas du tout ! Moi je trouve que je suis une petite
fille parfaitement réussie.
Mercredi 4 septembre 2002
Eh ! Oui ! Je suis retournée à l’école mater-
nelle hier. Donc le mercredi je retourne chez
Tonton-Monique et aujourd’hui je me suis pré-
sentée avant midi à ma propre demande.

J’ai aussitôt installé ma brocante pour re-
nouer avec mes habitudes. Ça prend du temps.
Tonton qui traîne encore en pantoufles et en
robe de chambre m’interpelle dès que tout est à
peu près en place :
– Bonjour, madame la brocanteuse. Qu’avez-
vous à vendre aujourd’hui ?
– Ben, il y a plein de choses ; il faut que vous
venez (sic) voir !
34 Mathilde, de 4 à 7
Tonton exhibe ses pantoufles.
– Il me faudrait des chaussures.
– Ah, ben ! J’en ai pas.
– C’est dommage. Alors, au revoir, madame.
J’avise les chaussures de Tonton rangées sous
son bureau, à proximité du fauteuil où il tra-
vaille sur son ordinateur. J’en prends une,
l’installe sur ma brocante
– Venez, monsieur. Maintenant j’ai des
chaussures.
Tonton s’approche. Je lui montre la chaus-
sure unique.
– Mais, regardez, madame, moi, j’ai deux
pieds, alors il me faut deux chaussures. Tout le
monde rirait bien dans la rue, en me voyant
avec une chaussure et un pied nu !
En effet, j’imagine mon Tonton dans la rue,
avec un soulier et un pied nu et j’éclate de rire.
Je vais chercher l’autre chaussure.
– Voilà, monsieur, deux chaussures.
– Merci madame. Combien ça coûte ?
– Un euro.
Tonton me donne une petite pièce. Je la lui
rendrai quelques minutes plus tard. Tout de
même, ça ne doit pas être très honnête de ven-
dre à Tonton ses propres chaussures. Il les a dé-
jà payées quand il les a achetées pour de vrai.

Monique veut encore me faire faire plein de
choses que je ne lui ai pas demandées. Il n’est
35 Mathilde, de 4 à 7
pourtant nul besoin de se préoccuper cons-
tamment de moi. Je me garde bien toute seule.
Je dispose d’un univers propre à nourrir mon
imaginaire et à inventer des jeux où je
m’attribue un rôle mais il est dans la nature de
Monique de prévenir mes éventuels désirs :
– Veux-tu ceci ? Veux-tu cela ?
– Non ! Je ne veux ni ceci ni cela.
Il en est de même lorsqu’il s’agit de prendre
mon repas. Inutile de me suggérer tel mets lors-
que je n’ai pas faim. En revanche, je sais bien
réclamer lorsque mon petit estomac crie fa-
mine.
Et c’est encore la même chose lorsqu’il s’agit
de prendre l’air. Mes parents tiennent beaucoup
à ce que je sorte et Monique insiste pour leur
complaire :
– Veux-tu que nous allions faire du vélo dans
le petit jardin, à côté du toboggan ? Veux-tu
que…
– Non, non et non !
Et puis, à un certain moment :
– Je veux bien aller faire des tours de manège
au parc Léo Lagrange.

Je monte pour la première fois dans la nou-
velle voiture de Tonton, une petite Ford Fiesta.
Je m’installe :
– Eh ben ! Si Anaïs était là, elle dirait qu’elle
est bien jolie la voiture de Tonton !
36 Mathilde, de 4 à 7

Nous prenons la direction du parc de loisirs.
Un petit manège de huit véhicules dont quatre
avions qui s’élèvent est installé au coin du parc.
Un parking permet de garer aisément la voi-
ture : on en descend pour monter aussitôt dans
l’avion du manège.
Sept tours au total avant d’être lassée !

On rentre. Comme j’ai eu beaucoup de tra-
vail à piloter les avions du manège, je me ré-
conforte en mangeant le pain au chocolat de
mon goûter. Et puis on attend l’arrivée de papa
qui vient rechercher sa petite Mathilde
Mardi 10 septembre 2001
Toujours fidèle à mon rendez-vous familial
du mardi, je me précipite vers Tonton, le serre
fort, esquisse une velléité de câlin… Tonton me
prend sur son genou et me dit :
– Sais-tu ce que mon petit doigt m’a ra-
conté ? Il m’a dit qu’à l’école tu avais vu pleurer
une petite fille qui réclamait sa maman. Alors tu
lui as dit qu’il ne fallait pas pleurer, qu’on allait
un peu jouer dans la cour puis qu’on irait dans
la classe dessiner, faire de la peinture, jouer à
toutes sortes de jeux et puis qu’après tout cela,
sa maman viendrait la chercher. C’est vrai ce
que m’a conté mon petit doigt ?
37 Mathilde, de 4 à 7
– Oui c’est vrai. Elle pleurait, alors moi, je
l’ai consolée. Je lui ai dit comme toi quand tu
me consoles parce que je veux Noura.

Ce soir, j’ai découvert le jeu de cubes. C’est
Renée, ma grand-mère, qui m’a expliqué en
quoi ce jeu consistait. Oh ! Je n’ai pas mis très
longtemps, en suivant les modèles, à surmonter
les difficultés du tri et de l’assemblage et à re-
constituer l’image globale.

Je suis sûre que Tonton se dit que ce pourrait
être le moment de me parler des propriétés du
cube, d’une manière très simple évidemment.
Ce Tonton-là, je le connais par cœur, c’est un
maniaque et sa manie c’est de toujours vouloir
apprendre quelque chose à quelqu’un. Moi
j’appelle ça la pédagomanie et Tonton, un pé-
dagomaniaque. Ce sont des mots qui n’existent
pas ? Qu’est-ce que ça peut faire ? Moi les mots
qui n’existent pas, je les invente.

De son côté Anaïs qui vient d’entrer en
CM1, classe difficile, a reçu aujourd’hui à l’école
sa première leçon de traitement de texte. Elle a
donc révisé ce soir ses acquis sur l’ordinateur de
Tonton et je suis venue à la rescousse quand il
le fallait. J’ai regardé Tonton ouvrir un dossier
au nom d’Anaïs pour qu’elle puisse retrouver
ses réalisations. Bien entendu, j’ai jeté un œil
38 Mathilde, de 4 à 7
mais je n’ai pas fait mine de vouloir accaparer
l’ordinateur car j’ai compris qu’Anaïs travaillait.
Je respecte le travail des autres, moi !
Mercredi 11 septembre 2002
Ma garde a été des plus calmes. J’adore re-
trouver chaque mercredi tout le patrimoine hé-
bergé chez Tonton-Monique. C’est un patri-
moine dont je dispose seule car ici personne ne
me ravit quoi que ce soit. Alors je suis sereine et
ne redoute pas d’avoir à défendre ma propriété.
J’ai joué seule un bon moment et puis Tonton a
eu droit au « jeu du café chaud » que j’ai dû rela-
ter en son temps. Il faut que Tonton fasse des
mimiques comme si le breuvage le brûlait. Alors
je ris, d’un bon rire heureux.

J’aime aussi me réfugier en mes « nids »,
comme à l’école. Ce sont des lieux où je m’isole
pour dialoguer avec mes joujoux ou avec mes
albums et mes livres. Une première fois, je me
suis réfugiée derrière le toutounier de Tonton et
une seconde fois dans le bureau de Monique
entre landau et fauteuil, un regard sur mes bé-
bés, un autre sur un livre. Je me suis même en-
fermée. Cela aussi c’est un jeu. J’adore que l’on
s’inquiète dès que j’ai disparu et qu’on se mette
à ma recherche.

39 Mathilde, de 4 à 7
Il m’arrive aussi d’avoir envie d’une petite
sieste et j’attends beaucoup des vertus dormiti-
ves des contes : Monique lit et je vais passer
deux heures et demie chez Morphée. Mon ré-
veil est toujours très lent. Bien souvent, au
moment du réveil, Christine est rentrée de son
travail et c’est elle qui prend en charge l’éveillée,
une éveillée bien reposée et d’excellente hu-
meur. Comme Fabien et Noura demandent tou-
jours si j’ai pris l’air, Monique et Christine me
circonviennent et je consens après bien des ré-
ticences à faire du vélo, à courir, à sauter, à
jouer au toboggan, à me donner de l’exercice
dans le petit square. De cette façon j’ai joué, j’ai
dormi, j’ai pris l’air. Qui dit mieux ? Ce soir mes
parents sont retenus par une visite chez des
amis et Fabien ne vient me rechercher que vers
20 h 30. Bien entendu, je cours me cacher der-
rière le toutounier dès que j’entends
l’interphone annonçant l’arrivée de mon papa.
Et maintenant papa, cherche ta fille !
Vendredi 13 septembre 2002
Papa a appelé Tonton au téléphone de très
bonne heure ce matin : il était six heures qua-
rante, pour ne rien vous cacher. Fabien souhai-
tait seulement rapporter un de mes propos, de
crainte de l’oublier. S’approchant de lui, hier
40 Mathilde, de 4 à 7
soir, tandis qu’il dînait, je me suis mise à regar-
der attentivement son assiette et je lui ai dit :
– Oui, c’est comme pour Tonton. Ce que tu
manges m’intéresse.
Papa a conclu que j’avais l’habitude de venir
vers Tonton dès qu’il est à table pour juger si
ses mets sont à ma convenance et pour en ré-
clamer ma part. C’est assez vrai et c’est fort di-
vertissant car chez Monique, je n’ai ce compor-
tement qu’avec Tonton.
Hier, avec mon école, j’ai visité la « ferme ur-
baine » Depuis plusieurs années, des animaux
de la ferme, veaux, vaches, cochons, couvées
sont installés peu après la rentrée des classes
dans les rues piétonnes et sur la grande place et
les « enfants des écoles », notamment ceux des
maternelles, sont conviés à les aller voir. Il y
avait donc hier matin beaucoup de petites Ma-
thilde qui allaient et venaient en ces lieux sans
voitures. Des mamans volontaires participaient
à l’encadrement et nous avons eu droit à une
grenadine et à une barbe à papa, sans bourse
délier. Oui, c’est vrai, madame ! Je reconnais
que nous sommes d’heureux enfants mais Ton-
ton m’a expliqué qu’il en est beaucoup, de par
le vaste monde, qui souffrent de tous les maux
possibles et imaginables !

Ma visite aux animaux m’a enchantée mais
écoutons Tonton-Chroniqueur :
41 Mathilde, de 4 à 7
– Cette « ferme urbaine », c’est à mon sens
une bonne initiative car de nos jours les enfants
des villes ne connaissent plus grand chose de la
vie rurale et de la nature. La transformation des
produits alimentaires et leur conditionnement
n’ont plus rien à voir avec l’origine de ces pro-
duits. Quand j’étais enfant, je savais ce qu’était
un merlan. Ma sainte mère laïque en cuisinait
chaque vendredi. Je la voyais qui les nettoyait et
les vidait. Moi, je faisais claquer les vessies nata-
toires. Je savais donc comment était fait un
poisson, même à l’intérieur. De nos jours, pour
les tout jeunes enfants, un poisson c’est un bâ-
tonnet surgelé ! Et il en est ainsi pour beaucoup
de choses.
Mardi 17 septembre 2002
Nous étions au rendez-vous du mardi à
l’exception du capitaine de réserve Fabien rete-
nu à Nancy pour s’instruire de problèmes mili-
taires mais y compris Renée. Monique nous a
remis sans tarder les copies des photos réalisées
par Flunch-Photo. Tonton les a tirées avec sa
nouvelle imprimante photocopieuse équipée
d’un scanner. D’ailleurs Tonton a montré quel-
ques-uns de ses essais qui ont retenu l’attention
de la compagnie. Anaïs s’est présentée, une
bouteille de champagne rosé « Vranken demoi-
selle » à la main. Elle l’a gentiment offerte à
42 Mathilde, de 4 à 7
Tonton pour le remercier de nous avoir donné
son ancienne imprimante.

Si nous avons été sages ? Mais, madame,
nous sommes toujours sages ! Nous nous
sommes appliquées à colorier. Ça ne fait pas de
bruit cette activité-là ! Et savez-vous ? Je saurai
bientôt écrire mon prénom. En tout cas, je le
reconnais fort bien lorsque je le vois écrit mais
Tonton ne décèle toujours pas d’appétence ré-
elle pour un apprentissage construit de la lec-
ture :
– Moi, je vais te dire, Tonton-Pédago ! Un
inspecteur des écoles retraité comme toi devrait
tout de même savoir que, pour mordre à la lec-
ture, un enfant doit être âgé au mental de cinq
ans et sept mois. Moi qui n’ai encore que quatre
ans et un peu plus de deux mois, je te trouve
bien pressé. Laisse-moi le temps de mûrir. Pour
le moment je ne suis encore qu’un jeune fruit
vert mais je te promets que lorsque la saison se-
ra venue, tu feras une belle récolte.
Je ne suis pas certaine d’avoir convaincu
Tonton. Et encore moins de m’avoir convain-
cue moi-même !
Mercredi 18 septembre 2002
Je suis arrivée en début d’après-midi, vêtue
d’une combinaison à bretelles faite de toile de
43 Mathilde, de 4 à 7
blue-jean qui me sied à ravir et qui me donne,
lorsque je souris, un petit air futé et malicieux,
absolument adorable.

En l’appartement des Tonton, je vous l’ai dit,
je trouve ma seconde maison. J’ai tous mes tré-
sors enfouis dans des coffres où je puise selon
mon inspiration du moment. Parmi eux, toute
une armada d’animaux de la ferme, miniaturisés,
du cheval ardennais au canard de Barbarie et
puis des éléments de paysage et des barrières
pour délimiter les enclos.
Je débauche Monique pour jouer aux fermiè-
res et commence par partager les animaux selon
des règles de partage absolument personnelles :
à moi les bêtes de poids, à toi la volaille. Lors-
que le partage est réalisé, on peut remarquer
que le statut social des deux fermières est fort
différent. Je possède un nombreux cheptel à pe-
lage. Je suis une nantie qui étale son opulence.
La troupe emplumée de Monique est rabougrie.
On voit que Monique n’aime pas la campagne
et qu’elle se morfond dans son statut de gar-
deuse d’oies.
Le jeu consiste à faire jouer ensemble les
troupeaux. On ouvre les barrières et veaux, va-
ches, cochons, couvées s’égaillent chez l’une ou
chez l’autre. Lorsque je sonne le rassemblement
et referme les barrières, le spectateur, excipant
de sa neutralité, peut assurer que mon cheptel
44 Mathilde, de 4 à 7
s’est encore gonflé tandis que celui de Monique
s’est fort amenuisé. Bientôt entièrement dé-
pouillée, Monique pourra abandonner son état
de fermière et retourner en ville, ce qui n’est pas
pour lui déplaire.

– Veux-tu sortir un peu ? Veux-tu aller au
manège ? Veux-tu…
– Non, je reste là. On joue trop bien !
Un peu plus tard, je consens à aller au ma-
nège. Je connais tous les manèges de la ville.
Comme je suis un casse-cou, vous savez que
mes préférences vont à ceux qui me donnent
des sensations fortes, avec des avions et des fu-
sées qui décollent et prennent de l’altitude, avec
la tinette qui s’élève et qui m’emporte dans
l’espace intersidéral tournant comme la terre à
la fois sur moi-même et autour de l’axe soleil. A
un certain moment, j’ai donné une telle vitesse à
la rotation qu’à la descente, la tête me tournait
un peu. Qu’à cela ne tienne ! On ne s’arrêtera
que lorsque j’aurai fait dix tours, changeant de
véhicule à chaque tour.

Lorsqu’on arrive à la maison, on s’aperçoit
que Monique n’a pas fermé la fenêtre au mo-
ment du départ, ce qui la chagrine un peu. Mais
ce n’est pas ça du tout ! Christine est rentrée du
travail. C’est elle qui a ouvert la fenêtre. Je me
précipite dans ses bras pour un gros câlin. Il y a
45 Mathilde, de 4 à 7
une autre bonne surprise : Maman Noura aussi
est déjà arrivée, plus tôt qu’il n’était prévu.
Quelle joie ! Quel bonheur ! Vive le mercredi !
Mardi 24 septembre 2002
19 heures ! Nous voici, ponctuels et au grand
complet.
Anaïs s’intéresse beaucoup au traitement de
texte auquel on l’initie à l’école. Alors elle de-
mande :
– Tonton, est-ce que je peux jouer à
l’ordinateur ?
– Oui, bien sûr.
J’ai entendu et je voudrais bien jouer, moi
aussi.
– Tonton, est-ce qu’il y a du son ?
Depuis l’orage du 19 juin qui avait complè-
tement détraqué la domotique, le téléphone et
l’ordinateur, ce dernier appareil n’a plus de son.
Ce ne doit pas être bien grave mais Tonton qui
n’est pas assez compétent pour se dépanner
doit faire venir un technicien. Or, Tonton est
négligent et Lapin malin n’adresse plus la parole
à la pauvre petite Mathilde.
– Tonton, s’il te plaît, tâche de le faire repar-
ler le plus vite possible, sinon je te aimerai plus
(sic) et je te parlerai plus non plus !
C’est donc Anaïs qui s’installe et qui dactylo-
graphie une sorte de petit texte libre relatif à ce
46 Mathilde, de 4 à 7
qu’elle fait à l’école. De temps à autre elle ap-
pelle au secours, Fabien ou Tonton. Tonton
pédagomaniaque qui songe toujours à appren-
dre quelque chose à quelqu’un comme je vous
l’ai expliqué, décide de lui donner une première
leçon d’expression écrite :
– Anaïs, apprends cette formule par cœur :
« Une idée, une phrase, une majuscule au début,
un point à la fin. » Vois-tu, écrire est un art dif-
ficile. Il faut s’y prendre tôt et il faut écrire sou-
vent. Je t’ai réservé une rubrique « Anaïs » sur le
disque dur de l’ordinateur. Tu sais comment la
retrouver et tu sais enregistrer un texte en mé-
moire. Alors écris dès que tu en as envie et moi,
de temps en temps, je jetterai un coup d’œil et
je t’aiderai à redresser ce qui sera boiteux.
D’accord ?
– D’accord.
Tonton, là-dessus se met à méditer :
– L’équipement des écoles en ordinateurs
coûte cher. C’est fort regrettable car l’ordinateur
à l’école peut être un excellent outil. Malheureu-
sement beaucoup de nos maîtres routiniers ne
l’ont pas encore admis ! Ils sont systématique-
ment contre ce qui est nouveau. Il est triste de
penser que leurs élèves finiront par savoir utili-
ser un ordinateur avant eux car l’ordinateur sera
bientôt présent dans beaucoup de foyers.

Et moi, petite Mathilde, durant ce temps ?
47 Mathilde, de 4 à 7
Je moule de la pâte à modeler et je colorie.
Mes coloriages désormais sont soignés. Je choi-
sis les bonnes couleurs et je ne dépasse plus les
contours. Tout en tirant une langue appliquée,
je chantonne, heureuse de vivre et je me ra-
conte des histoires. Pour ce qui est de me faire
dire ce que je fais à l’école, bernique ! Il y a eu
aujourd’hui un petit incident que je raconte à
ma façon :

– J’ai eu envie de pipi et j’ai vu que je n’avais
pas de petite culotte. J’ai bien regardé dans mon
pantalon, y avait pas de petite culotte mais ma-
man Noura s’en est aperçue et elle m’en a ap-
porté une. Comme ça les dames de l’école n’ont
rien vu ! Heureusement parce que je me de-
mande ce qu’elles auraient dit.

On commet parfois de ces étourderies !
Mercredi 25 septembre 2002
Humeur versatile, quand tu me prends !
Après le gracieux bisou d’arrivée et sans qu’il
sache trop pourquoi, Tonton devient tout à
coup à mes yeux un personnage non grata, vous
savez le personnage qu’on n’a pas envie de voir.

Mais que dit-il ? Écoutons-le :

48 Mathilde, de 4 à 7
– Puisqu’une petite fille que j’aime bien ne
veut plus me voir, je vais aller voir une autre pe-
tite fille qui s’appelle Morgane. Morgane c’est le
petit bout de chou de trois ans qui demeure au
troisième étage de notre cage d’escalier. C’est
une jolie petite fille, toujours aimable, elle, et
qui me dit toujours bonjour quand je la ren-
contre. Je suis sûr qu’elle sera contente que je
vienne jouer avec elle.

Non ! Moi, je ne veux pas que Tonton aille
jouer avec Morgane. Il est pas le Tonton de
Morgane.
Comme il ouvre la porte pour sortir, je me
précipite sur lui et le retiens par la jambe et par
le bras, avec ordre de demeurer et de refermer
la porte au verrou. Tu sais, Tonton, je te boude
que pour de rire et je te prête pas à Morgane.
D’abord tu es mon Tonton adoré ! Vois comme
je me pelotonne contre toi pour y trouver
l’affection, le refuge et la sécurité. Oui, je sais,
tu ne peux pas répondre avec l’empressement
que tu voudrais à mes effusions en raison de la
fragilité de ta jambe. Difficile de s’asseoir sur
ton genou sans te faire craindre un faux mou-
vement et une luxation de ta prothèse. Sois
tranquille, je fais attention.

Je m’étends sur le toutounier tontonien, ré-
clame le chaud manteau de Monique pour m’en
49 Mathilde, de 4 à 7
couvrir et soudain ferme les yeux. Est-ce que le
marchand de sable passerait en plein après-
midi ? Non, c’est une impression fausse. Je ré-
clame « la cassette avec l’ours. » L’ours, c’est ce-
lui du montreur d’animaux du film « Les Visi-
teurs du Soir » Par méchanceté et selon un acte
gratuit, on lui a tué son ours à ce pauvre
homme, son ours, son gagne-pain en quelque
sorte. Éploré l’homme présente la chaîne du
pauvre animal à Dominique et à Gilles, deux
ménestrels qui s’apprêtent à demander
l’hospitalité au château du baron Hugues. Cette
chaîne, c’est tout ce qu’il reste de l’ours.
Or, Gilles est doté de pouvoirs miraculeux. Il
ressuscite l’ours, une bonne et brave bête qui
évoque les Nounours des petits enfants. Voilà
pourquoi j’aime beaucoup « Les Visiteurs du
Soir » mais Tonton dit aussi que je ne suis pas
insensible au charme indéniable et à la poésie
qui se dégage de cette œuvre admirable.
J’interroge Tonton, je veux comprendre
l’histoire et surtout le rôle du diable. Le diable
du film est fascinant. On dirait qu’il parle avec
ses mains mais il est tellement méchant, ce dia-
ble-là, que je voudrais le découper en rondelles.

L’après-midi passe, meublé d’occupations di-
verses. On ne pourra guère sortir. C’est qu’il
pleut et qu’il fait froid. C’est aussi que Tonton,
décidément, n’est pas au mieux de sa forme cet
50 Mathilde, de 4 à 7
après-midi. Il respire mal et n’a guère le goût de
jouer. Alors le temps passe moins vite que
d’ordinaire et on s’ennuie un peu. Papa et ma-
man sont les bienvenus. Dès qu’ils sont là, je
viens vers le bureau, cueille une feuille de
brouillon et un crayon et file m’installer sur la
table de la cuisine. Et… Devinez quoi ? Je re-
viens vers la compagnie, brandissant la feuille
sur laquelle je viens d’écrire mon prénom en
capitales d’imprimerie : MATHILDE. C’est
clair, net et lisible, sans équivoque. Eh bien !
Voilà ! Je ne raconte pas ce que je fais à la ma-
ternelle mais à l’occasion je le montre !
Samedi 28 septembre 2002
Je suis venue voir Tonton-Monique car mes
parents ayant de nombreuses tâches aujourd’hui
ont sollicité leur concours pour me garder. De-
puis longtemps déjà, Tonton écrit dans cette
éphéméride que je sais me garder toute seule
mais figurez-vous que Tonton et Monique ont
trouvé deux nouvelles occupations, originales et
intéressantes.

D’abord la tante Monique m’a conduite sur
le boulevard où les marronniers en cette saison
vident leur corne d’abondance. La déhiscence
de leurs bogues laisse échapper des marrons
51 Mathilde, de 4 à 7
gras et luisants. Quel plaisir de les ramasser et
d’en emplir mon petit seau !
Pour me complaire et arrondir ma récolte, un
jeune chevalier servant de six ou sept ans qui
passait par-là s’est amusé à canarder les marrons
demeurés sur l’arbre pour les faire tomber et
j’en ai reçu un sur la tête. Encore une bonne in-
tention qui fera un pavé de plus pour l’enfer !

A mon retour à l’appartement, Tonton a pris
la relève de Monique et m’a proposé de me
montrer « l’Ours », le beau film de Jean-Jacques
Annaud.

Tonton a coupé le début du film. C’est qu’on
assiste à la chute de la montagne et à la mort de
la maman ourse, ce qui fait de l’ourson Youk un
orphelin pitoyable. Tonton a dû penser que
j’étais très attachée à ma maman Noura et que
j’aurais trop de peine à voir une séquence aussi
tragique.

J’ai adoré ce film. J’imaginais la suite, me li-
vrais en conjectures. J’étais à ce point intéressée
que j’ai récusé une invitation de Christine.
Christine recevait des amis à déjeuner et nous
proposait de venir prendre le dessert et boire
une flûte de champagne. Mon refus formel a
bien sûr entraîné celui de Tonton et Monique
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