Méandres

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Lors d’une randonnée en montagne, Philippe, un jeune homme de 18 ans, voit son père chuter dans un pierrier. Il promet alors de devenir prêtre si son père échappe à la mort.
Surgissent moult questionnements relatifs à la religion. Sa mère et son oncle, peu convaincus de cette soudaine vocation, l’accompagnent dans sa réflexion. Philippe, se sentant toutefois lié par cette promesse, parcourt les méandres de sa vie, taraudé par ses doutes, ses interrogations quant aux pratiques religieuses et à l’institution du Vatican.
Il rencontrera l’amour et vivra ses premiers émois charnels. Il va également connaître la rupture et les déceptions sentimentales, mais bravera ses chagrins, en se persuadant que ces épreuves sont nécessaires à son épanouissement.


Publié le : jeudi 13 mars 2014
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EAN13 : 9782332694195
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-69417-1

 

© Edilivre, 2014

 

Méandres

 

 

Un geai, là, sur le frêle sorbier des oiseleurs,

Sur un rameau, joue les funambules, ce seigneur.

– Tu sais, le geai, je suis seul, brisé de douleur.

De ma bien-aimée, plus de sourires cajoleurs.

Je pensais : mes jours fleuriront dans le bonheur,

Les yeux dans les yeux, en unissant nos deux cœurs.

– Regarde la rivière devant toi ; coule-t-elle sans heurts ?

Pourtant tu aimes ses méandres, ses flots en fureur,

Lorsque ses eaux se jettent contre les roches avec vigueur

Pour, dans le lac calme, s’évanouir en douceur.

– Les épreuves donnent-elles à la vie de la lueur ?

D’utiles expériences sont-elles le générateur ?

Toi, bel oiseau, tu n’as aucun tourment de cœur,

La vie est tellement simple pour toi, beau parleur.

– Je suis naturellement heureux, sans aucune peur.

Tout le jour, de la nature je chante la splendeur.

Pourquoi te crées-tu autant de problèmes, d’ailleurs ?

Te simplifier la vie te la rendrait meilleure.

– Ardue la vie pour les humains, petit siffleur.

Ne comprends-tu pas de ma peine la pesanteur ?

Nos regards ne pétilleront plus de fraîcheur,

Caresser son corps, je n’aurai plus la saveur.

– Tu vois, tu entends, tu marches, tu parles ; cesse tes pleurs.

Tu n’as jamais eu faim ni froid, aucune horreur

Des parents, des amis, tu partages la chaleur.

Bien sûr, de ton chagrin tu sortiras vainqueur.

Le geai ouvre ses ailes, déployant ses belles couleurs,

S’élance et s’envole, me quittant là, tout rêveur.

1

– Nooooon ! Nooooon ! Papa, papa !

Trois secondes de stupeur. Je dévale la pente,… je glisse,… les pierres se dérobent sous mes pieds. Je tombe… sur le cul.

– Papa, papa,… non, papa,… pas ça.

Saleté de caillasse,… de la roche pourrie. Pourquoi sommes-nous venus ici ?

Je me relève, reprends ma course vers mon père, inanimé, inerte, assommé,… là-bas, en contrebas.

Enfin, j’arrive près de lui.

– Papa, réponds-moi, réagis,… papa.

Je suis maintenant à ses côtés. Du sang,… beaucoup de sang sur son visage.

– Papa, s’il te plaît, parle-moi.

Pas de réponse. Inconscient,… mort peut-être ?

– Papa, s’il te plaît, dis quelque chose.… Au secours, au secours, à l’aide, à l’aide…

Je crie. Va-t-on m’entendre ?

Un mouchoir,… je sors un mouchoir de ma poche,… je le pose sur son visage,… je tente d’essuyer ses plaies. Je lui prends sa main et la serre fort, très fort :

– Mon Dieu,… papa,… papa…, si tu vis,… je… serai prêtre.

Mon mouchoir est trop petit,… le sang coule toujours.

Bon Dieu, y a-t-il quelqu’un dans ce foutu chalet ?

Je hurle : « A l’aide, à l’aide. »

Je vais exploser mes cordes vocales. Ce n’est pas possible,… il y a bien quelqu’un dans ce chalet. Evidemment, je n’ai pas de portable.

Mon papa,… mon papa,… là,… dans son sang,…

Je veux te sentir près de moi,… bien vivant… me parlant, me souriant,… vivant quoi… j’ai tellement besoin de toi. Mon Dieu, mon Dieu, nous avons tous besoin de lui,… laisse-le nous,… ne le prends pas maintenant,… 48 ans,… il est bien trop jeune. Mon Dieu, mon Dieu,… laisse-le nous. Je Te promets que s’il reste à nos côtés, je Te consacrerai ma vie,… je serai prêtre.

Soudain, à côté du chalet, j’aperçois deux personnes. Elles regardent dans ma direction.

Je lève les bras et fais de grands gestes.

– Mon papa ne bouge plus… Je crie plus fort : mon papa ne bouge plus,… venez,… venez, aidez-moi.

L’une des deux personnes entre dans le chalet et en ressort très vite avec une civière. Ouf ! Enfin des secours !

Je caresse la main de mon père. Toujours aucune réaction. Il faut absolument qu’il cesse de saigner. Je me concentre et j’implore le Seigneur de stopper cette hémorragie. Mon mouchoir est rouge, mais je l’utilise quand même pour nettoyer le visage de mon père.

– Mon Dieu, mon Dieu, s’il Te plaît, je T’en prie, qu’il arrête de saigner.

Je relève mon mouchoir, complètement trempé.

– Serait-ce possible ? Mais oui. Oh ! merci,… merci, mon Dieu, l’hémorragie est stoppée.

Je pense enfin à vérifier ses pulsations cardiaques. Son cœur bat. Mon père est dans le coma, certes, mais j’ai maintenant le sentiment qu’il ne mourra pas.

Les deux hommes s’approchent ; ils longent le sentier qui mène au sommet du Vanil Noir. J’espère profondément que cette montagne ne me laissera pas de trop noirs souvenirs.

– Courage, crie l’un des deux hommes, un grand barbu, la physionomie du véritable armailli.

– Ah ! Messieurs… bonjour… Merci, merci beaucoup de venir à notre secours. Mon père est dans le coma. Il a beaucoup saigné. Il a chuté dans cette caillasse et a certainement heurté une ou plusieurs pierres.

Les deux hommes placent lentement mon père en position latérale de sécurité. Le barbu lui contrôle le pouls, en ajoutant :

– C’est vrai que le Vanil peut être traître. La roche est pourrie. Votre père n’est malheureusement pas le premier a chuté lors de cette ascension, pourtant plutôt facile.

Le collègue de l’armailli a déjà sorti de sa petite mallette de premiers secours de quoi nettoyer les plaies et, avec précaution, passe délicatement une bande de gaze sur le front de mon père.

– Oh ! quelles affreuses blessures !

Son front est très entamé. L’armailli entoure maintenant la tête de mon père d’un large bandage.

– Nous appelons la Rega, intervient l’autre personne, un homme jeune, le visage lisse, le regard doux et franc. D’abord nous allons transporter votre père au chalet, les Marindes, juste là, au-dessous.

Le temps de téléphoner à la Rega pour faire venir un hélicoptère, les deux hommes soulèvent mon père pour le déposer sur la civière.

2

Un médecin s’approche de nous :

– Rassurez-vous, ce n’est pas trop grave. Il a subi un choc très violent et nous avons diagnostiqué une forte commotion. Il faudra qu’il reste calme et alité pendant quelques jours.

– Est-il toujours dans le coma ? lui demande ma sœur Julie.

– Non, il vient de reprendre ses esprits, mais il est très affaibli. Vous pourrez le voir. Patientez, une infirmière viendra vous chercher. Mais ne restez pas plus de cinq minutes.

Julie enserre notre maman. Des larmes coulent sur son visage,… et sur celui de ma maman aussi. « Merci, mon Dieu », dit-elle d’une voix à peine perceptible. Mon frère Antoine est là également ; il ne dit rien. Je sens qu’il a la gorge nouée,… et moi donc !

Nous entrons dans la chambre. Mon père tourne lentement la tête, nous regarde, un sourire entrouvre légèrement ses lèvres. C’est bon, il est sauvé !

– Papa, papa, mais qu’est-ce que tu nous fais ?

Julie ne se rend pas compte qu’elle parle trop fort ; ma mère lui chuchote du ton calme qui la caractérise : « Doucement ». Puis elle s’approche de mon papa et l’embrasse très tendrement.

– Tu nous as fait très peur, tu sais. Mais c’est bon maintenant, peut-être pourras-tu bientôt rentrer à la maison. Aie confiance !

Nous sommes tout simplement là, regardant notre père, qui semble très serein, nous souriant. Puis, il balbutie :

– Pardon,… de vous causer toutes ces angoisses.

Puis, d’un ton plus assuré, il plaisante :

– Ne criez pas victoire. Si vous n’avez pas l’occasion d’organiser un enterrement, il vous faudra tout de même faire un deuil.

– Lequel ? s’inquiète maman.

– Le deuil de l’idée de ne plus avoir à me supporter.

– T’es bête, sourit-elle avec un grand soulagement.

– Je ne sais pas ce qui est arrivé.

– C’est passé… Nous te raconterons plus tard, car maintenant, il est important que tu te reposes, lui dit maman. Tu vas rapidement reprendre des forces, tu verras. Le médecin nous a demandé de ne pas rester trop longtemps. Alors, repose-toi bien ! A demain, mon chéri.

Ma mère l’embrasse, Julie aussi, Antoine lui prend la main, puis, moi, je lui pose un bisou sur le front. Antoine n’a pas dit le moindre mot. Et moi non plus, je n’ai rien dit, sauf un petit : « A demain, papa. »

*
*       *

Le lendemain, je suis allé à l’hôpital avec ma mère. Papa semblait avoir récupéré un peu d’énergie et, visiblement, il se sentait mieux.

Après que maman lui ait posé quelques questions sur son état de santé, je les ai interrompus. Il fallait absolument que je parle de ma promesse à mes parents.

– Papa, maman, je dois vous dire quelque chose. Quand je t’ai vu, papa, dans ce pierrier, inconscient, la pensée que tu puisses mourir m’a traversé l’esprit. J’ai fait une promesse… Papa, si tu restes en vie, je deviendrai prêtre.

– Mais quelle idée ! s’exclame ma mère, très surprise.

– Merci… c’est peut-être toi qui m’as sauvé, sourit papa. Dieu t’a entendu, et je suis toujours parmi vous. Mais c’est un projet que tu avais déjà envisagé ?

– Non, pas du tout.

– Je serais fier, Philippe, que tu choisisses cette voie. Tu serais certainement un bon prêtre ; à l’écoute des autres, de ceux qui se cherchent, qui souffrent et tu pourrais faire beaucoup de bien autour de toi.

– Oh ! la, la, Jean,… pas si vite, s’interpose maman.

– Ecoute, papa, je n’ai pas réfléchi. Quand je t’ai vu, cela m’est venu spontanément. Est-ce un appel de Dieu ?

– Philippe, intervient maman, cela n’est peut-être pas ta voie et j’ai peur que cela te perturbe, que tes doutes te minent et rendent pénible ta vie. Je suis sûre que la Vie te montrera le chemin, mais je pense qu’il te faudra être très patient.

– Peut-être, mais tout de même, c’est une promesse que j’ai faite. Si je ne la respecte pas, qu’adviendra-t-il de moi ? J’aurai toujours des remords et, qui sait, mon âme sera jetée aux enfers.

– Tu as le choix entre deux possibilités seulement : devenir prêtre, ou pas. Feras-tu du tort à quelqu’un en optant pour l’une ou l’autre alternative ?

– A moi probablement.

– L’apôtre Jean nous a enseigné que Dieu est Amour. Crois-tu, Philippe, qu’Il puisse te punir ? De même le cœur d’une maman soutient son fils et l’aime, même si ce fils a commis de graves délits. Alors, Dieu, tu penses, Son amour est infiniment plus grand. Crois-tu qu’Il puisse te juger et même te condamner, d’autant plus que cette promesse t’est soudainement venue à l’esprit ? Ne te culpabilise pas. La culpabilité ne nous fait pas du tout avancer dans la vie, mais nous freine. Alors, ne t’occupe pas du frein à main. Dis-toi que tu as le droit de te tromper. Quel serait le sens de notre vie, qu’aurait-on à faire durant notre passage sur la terre si nous n’avions aucun choix à effectuer, si nous n’avions aucune recherche à tenter, aucun projet à réaliser, aucun effort à accomplir, aucune amélioration à apporter ? Nous n’aurions plus de cheminement à entreprendre. Nous avons tous des qualités et des défauts et… heureusement, cela nous permet d’avancer, de vivre. Comment connaître le blanc si nous ne connaissions pas son opposé, le noir ? Comment connaître le bien, si nous ne connaissions pas le mal. Alors, fais tes expériences et répète-toi, ce n’est pas forcément mauvais de se tromper.

– Maman, je ne t’ai jamais entendue parler ainsi ; je n’imaginais pas que tu puisses avoir de telles pensées, de telles réflexions.

– Anne, coupe papa, mais que racontes-tu ? Tu n’as jamais eu un tel discours. Tu vois, dans tout malheur, il doit y avoir quelque chose de bon. Sans cette chute, je n’aurais peut-être pas découvert cette face cachée de toi. J’ai hâte de revenir à la maison,… te serrer dans mes bras,… et t’écouter. Mais, qui t’a mis de telles pensées en tête ?

– Tu sais, après son divorce, ton frère m’a parlé. Il était indigné par l’attitude du Vatican. Cela m’a fait réfléchir. Bien entendu,… nous aurons l’occasion d’en parler.

– A bientôt, mon petit cœur, ajoute papa, tu me redonnes toutes les raisons de me remettre rapidement sur pieds. Merci, j’ai vraiment de la chance…

Maman enserre de ses mains les joues de papa. Cela me touche au plus profond de moi,… mes yeux s’humectent de perles légères, surpris par un tel amour. J’embrasse mon père,… sur la joue cette fois-ci,… puis un léger hochement de tête,… un sourire, un regard plein de tendresse.

Nous repartons, maman et moi. Nos regards se croisent. Beaucoup d’émotions. Notre cœur est chargé,… chargé de tendresse… comme une batterie à 100% de son énergie. Je crois que c’est ça, l’amour : cette confiance, cette complicité, ce respect.

Je me sens bien. Et pourtant, mon père est là, dans cet hôpital, alité, blessé,… Il doit être content, heureux,… blessé, mais heureux.

– Maman, il ne va pas si mal, papa ? Je le trouve bien,… pas toi ?

– Tu sais, ton père est costaud.

Maman s’est contentée de cette petite remarque, sans en rajouter. Elle n’était plus loquace. Elle retrouvait son comportement habituel, sa discrétion.

Pourtant, je sentais bien que quelque chose n’était plus pareil, que notre relation ne pourrait être que plus ouverte, plus complice, plus riche.

– C’est vrai, papa est costaud. Super, il sera très bientôt à la maison.

Effectivement, papa n’est pas un fluet. Grand, imposant, pas du genre gilet pendu à un clou. C’est un montagnard et un montagnard n’est pas un bavard. Il ne parle pas pour ne rien dire ou pour meubler la conversation. C’est dommage qu’il ne sache pas s’ouvrir et dévoiler ses sentiments, car il peut avoir un cœur tellement gros.

Nous sommes sur le chemin du retour, vers nos montagnes aimées, vers Charmey. Je me pose tant de questions. Mon père pense que devenir prêtre serait une bénédiction,… et ma mère ?

Après quelques minutes de route, maman rompt le silence.

– Philippe, je te sens inquiet. Tu sais, j’ai réagi comme ça, parce que je ne suis pas sûre que ce soit vraiment ta voie. Tu as promis d’être prêtre. Je suis ta maman,… et j’ai remarqué que tu n’es pas insensible aux charmes des jolies copines du village. Tu les observes,… et pas seulement dans les yeux.

– Tu crois ? Mais tu m’espionnes ?

– En général, ton regard s’arrête sur le visage de la fille, c’est vrai, mais il descend un peu plus bas que la tête, si belle soit-elle.

– Euh ! Tu me gênes,… maman,…

– Tu as 18 ans maintenant,… rassure-toi, je ne te fais surtout pas de reproches. C’est tout à fait normal,… tu deviens un homme.

– Mais les filles montrent tout, avec ces décolletés plongeants. Comment pourrais-je ne pas les voir ? Et c’est vrai, j’aime ça, je trouve belles les poitrines des filles, des femmes… Je dois être lolophile.

– Lolophile ? Que veux-tu dire ?

– Ben ! j’aime regarder les poitrines féminines.

– Ah, ouais, mais dis, tu aimes aussi regarder plus bas ! non ?

– Ok ! Serais-je aussi fessophile ? ou cucuphile ? peut-être popotinophile ? Non, pardon, c’est pas terrible.

– Lolophile me plaît assez, plaisante maman. Mais, franchement, Philippe, tu ne peux pas prétendre que tu n’es pas attiré par les filles ?

– D’accord,… tu as raison, maman. Et alors ?

– Et alors ? Comment peux-tu concilier prêtrise et sexualité ? Je suis sûre que tu aimerais, au plus profond de toi, caresser et tenir une fille dans tes bras. Pas vrai ?

– Maman,… j’ai fait une promesse. Papa est sauvé. Je ne peux quand même pas renier une telle promesse. Maman,… tu me fais peur !

– Rappelle-toi,… Dieu ne juge pas,… ne condamne pas.

Nous voici arrivés à Charmey.

Nous passons la soirée ensemble,… ma mère, mon frère Antoine et moi. Nous sommes bien,… pas besoin de commentaires,… on est tout simplement là. Un bien-être, le calme,… Pourquoi parler ? Papa est hors de danger ! Super !

Nous allons nous coucher. Je ne parviens pas à dormir. Vraiment, cela me tracasse. Dois-je satisfaire mon père, respecter ma parole ou écouter ma mère, elle qui semble peu convaincue de cette vocation. D’ailleurs, s’agit-il d’une vocation ? Allez, faisons confiance en la vie.

3

Une semaine s’est déjà écoulée. Papa est à Riaz, dans cet hôpital. Je suis dans sa chambre, avec maman et Antoine. Papa se porte bien, de mieux en mieux. Merveilleux, il nous annonce qu’il pourra rentrer demain à la maison. C’est dimanche, il demande à se rendre à la chapelle, pour suivre la messe. Nous l’accompagnons. Je sens bien qu’il a envie de dire merci, dire merci à Dieu. Sa chute n’a pas été une catastrophe, peut-être même l’inverse. Très certainement, elle nous a ouverts,… tous,… dans la famille.

Je suis là, dans cette chapelle,… je souris,… je suis bien,… très bien. Je ne peux pas affirmer le contraire, cette ambiance me plaît. J’ai l’impression de me bonifier dans ce lieu de prières.

« Pauvre ami, mais quel sourire ! »

Dans les bancs de droite, je vois, presqu’à notre hauteur, une fille,… un rayon de soleil. « Qu’elle est belle ! »

Je reste scotché. Je la fixe apparemment de façon trop insistante. Elle tourne la tête,… nos regards se croisent. Un large sourire éclaire encore plus son visage. La personne qui se trouve à ses côtés, – je suppose que c’est sa mère – observe sa fille, qui détourne son attention et semble à nouveau suspendue au maître de cérémonie.

Une mère remarque tout, je crois. Ma mère n’est pas dupe de mon manège. Ses yeux se posent sur les miens, le sourire en coin :

– Pas mal, hein ?

Un rouge, qui doit certainement être écarlate, colore, emplit, chauffe mon visage. Ouah ! la gêne. Je ne réponds pas. Dans l’embarras, bien sûr. Mais un autre sentiment me gagne : je découvre ma mère. Je sens de plus en plus une grande connivence,… j’ai envie de l’embrasser.

Le prêtre entame le « Gloria ». Il me paraît tellement éloigné, ce curé. Ses paroles ne sont plus qu’un bruit de fond. Oui, gloire à toi, mon Dieu, d’avoir créé un être aussi délicat, d’égayer notre vie par tant de charmes. Quelle fille superbe ! Merci, mon Dieu. Puisse-t-elle me gratifier d’un autre regard, d’un autre sourire ! J’essaie d’être discret, je la mate furtivement. Et non, elle ne se retourne pas.

« Ite, missa est ». La messe terminée, nous sortons de la chapelle. Ma merveilleuse apparition s’en va avec sa mère, à quelques mètres devant nous. Pour elle, je ne semble plus exister. Aucun regard. J’ai le cœur un peu gros. « Mon pauvre Philippe, me dis-je, tu rêves, tu vois bien que ce n’est pas une fille pour toi. Les filles préfèrent les grands mecs, même filiformes. Et moi, je suis plutôt petit, trapu et mon visage est très commun. »

Nous quittons mon père. Demain, nous irons le chercher. Il sera avec nous à la maison. Quelques minutes plus tard, nous nous trouvons dans le parking de l’hôpital. Je m’installe au volant de notre petite voiture. Et oui, j’apprends à conduire, sous les yeux et avec les conseils experts de ma mère.

Que vois-je soudain, là, devant moi ? Le coup de cœur de la chapelle. Elle est à l’intérieur du véhicule qui passe devant nous, assise à côté de sa mère. Décidément, elle va me faire exploser le cœur, qui bat à tout rompre.

Je démarre et je suis cette voiture qui prend la même route que nous. Nous nous dirigeons vers Broc. Je suis toujours à environ cent mètres d’elle. Elle roule lentement. Un long tronçon rectiligne. J’accélère, mets mon clignotant et je double. Antoine s’esclaffe : « Ouah ! le frimeur ! » Ma mère se cramponne à son siège. Je suis à la hauteur du véhicule de la jeune beauté qui occupe le siège passager et qui occupe également toutes mes pensées, mais je n’ose détourner mon regard qui fixe la route. Sur ma lancée, je prends trop de distance et je ralentis. Maintenant, mon attention n’est plus tellement rivée à la route ; elle s’arrête davantage sur le rétroviseur.

– Mais fais attention, Philippe, s’écrie ma mère, occupe-toi de conduire.

– Oui, oui.

– Si nous nous retrouvons au bas du talus, ta belle demoiselle trouvera cela certainement moins drôle… et pour ton permis de conduire, tu pourras attendre. Tu te rappelles que tu vas passer ton examen pratique en fin de semaine ?

– Oui, excuse-moi maman !

Puis le silence ; je suis un peu crispé. Ma mère le ressent et, probablement pour me détendre, elle ajoute :

– Dis donc, Philippe, ne serait-ce pas ce que l’on nomme coup de foudre ?

–… Maman…

Je m’applique à ne pas rouler trop vite, de façon que la voiture, objet de tout mon intérêt, puisse me suivre aisément. Arrivée au centre de Charmey, celle-ci bifurque à gauche et s’engage dans la petite route qui mène au pied des Dents Vertes, les montagnes qui dominent notre village. Ce chemin, dit de « La Petite Fin » conduit à un quartier d’habitations et ne permet pas d’accéder à un autre village. Ce qui m’amène à supposer qu’elle a des connaissances qui sont peut-être aussi de mes connaissances,… à moins qu’elle ait élu domicile dans notre commune. « Ne rêvons pas ! Pas trop, du moins ! »

Quant à nous, nous poursuivons notre route et, quelques centaines de mètres plus loin, nous empruntons le chemin du « Champ des Moulins », en contrebas de la route cantonale. C’est là que nous habitons, dans un chalet.

4

– Hello Tonton !

Je salue mon oncle François, le frère cadet de mon père. Il loge seul dans une petite maison au centre du village. Il est seul,… en vérité, pas tout à fait. Une amie vient très régulièrement le trouver. C’est une amie qu’il a connue il y a un peu moins d’une année, peu de temps après son divorce. Aussi, mon tonton vient partager le repas avec notre famille, et ce, environ une fois par semaine. Et ce soir, il est là.

– Et Jean, comment va-t-il ?

– Il se porte nettement mieux, lui répond ma mère, il pourra sortir de l’hôpital dès demain. Il s’est très vite rétabli.

– Tant mieux ! Il nous a foutu une de ces trouilles.

J’aime beaucoup mon oncle. C’est un homme simple, bon, généreux,… et plein d’humour, un humour qui a maintenant repris le dessus, car il était plutôt morose, lorsque sa femme l’a quitté pour suivre un autre homme. Trois ans se sont écoulés et la rencontre avec sa nouvelle compagne, Lucie, lui a vraiment été salutaire. Il a retrouvé un moral d’acier. Il envisage de se remarier. Toutefois, il est très remonté vis-à-vis de l’Eglise catholique, car il ne peut pas comprendre que celle-ci les exclut, Lucie et lui, dès lors qu’ils se marient. François, ainsi que mon père, a reçu une éducation catholique stricte et actuellement, la révolte gronde en lui. Non, il ne comprend pas que Dieu puisse rejeter Ses propres créatures.

– Philippe, je viens d’apprendre que tu envisageais de devenir prêtre,… c’est vrai ?

– Oui, mais je t’expliquerai cela à un autre moment.

Je sens bien que mon oncle bouillonne d’envie d’en savoir davantage.

– Tu veux vraiment rester célibataire toute ta vie, ne jamais connaître l’amour physique ? Est-ce que tu t’en rends bien compte ? C’est cela que tu souhaites ?

– Ecoute, je n’en sais rien. Actuellement, beaucoup de choses me turlupinent, le doute est en train de me ronger et j’espère que Dieu m’apportera la réponse.

– Mais Philippe, intervient maman, ne penses-tu pas que c’est à toi de rechercher ta voie, de bien réfléchir, de te poser les vraies questions existentielles. En tant que prêtre, tu devras te mettre à disposition des autres, leur fournir des réponses satisfaisantes pour les faire avancer. Tu ne pourras pas fuir les questions qui deviennent de plus en plus pressantes dans le monde actuel. La foi ne devrait pas être aveugle. Dieu va te laisser le temps nécessaire pour essayer de trouver des réponses à toutes tes interrogations, à tous tes doutes et je suis certaine qu’Il te fera parvenir des messages pour t’aider à faire le choix qui te conviendra le mieux.

– Je ne vais quand même pas attendre dix ans pour savoir si je dois embrasser la prêtrise ?

– Pourquoi pas. Aie confiance !

– Peut-être que, sous la pression de la grande majorité des gens, le Vatican se décidera à permettre aux prêtres de se marier ?

– Ah ! ça, mon pauvre Philippe, n’y compte pas trop, réagit fortement mon oncle. L’Eglise ne changera pas d’un iota. Le bon pape Jean XXIII avait compris que l’Eglise devait se remettre en question. Que s’est-il passé depuis Vatican II ? L’Eglise est toujours engoncée dans ses dogmes, ses principes. J’ai plutôt l’impression que les dignitaires du catholicisme cherchent un retour en arrière, l’époque d’avant le concile.

– Tonton, je te trouve vraiment très dur. Pourquoi es-tu si en colère ? L’Eglise ne cherche-t-elle pas à améliorer notre vie,… à apporter la paix dans le monde entier,… à transmettre le message de l’Evangile ?

– Tu sais, Philippe, si je suis en colère, c’est certainement parce que je vivais dans une totale confiance en notre religion, durant mon enfance, durant mon adolescence, puis durant mon mariage. Ensuite survint l’incompréhension au sein de notre couple,… nos disputes,… et puis notre séparation, qui malheureusement devenait inéluctable. Nous nous sommes divorcés et puis, j’ai rencontré Lucie. Quel bol ! Si tu savais, Philippe, Lucie est vraiment incroyable. Elle a tant de qualités, qu’elle ne peut plus les contenir et que celles-ci débordent de partout.

En si peu de temps, mon oncle est passé de la colère à un débordement d’émotions. Ses yeux s’emplissent de larmes, qui coulent délicatement sur ses joues, des larmes que je ne lui ai jamais vues,… et pourtant des larmes que, non seulement je respecte, mais que je trouve belles. Lui, qu’on pourrait qualifier de macho, de par son apparence, montre maintenant un visage très sensible, très touchant, ce que j’apprécie particulièrement.

– Je trouve, intervient ma mère, que tu es mieux tombé,… tombé en amour avec une personne agréable, souriante, qui sait communiquer sa joie de vivre. Ta belle Lucie, je l’aime beaucoup, c’est un vrai rayon de soleil et je crois que tu as énormément de chance de l’avoir rencontrée. J’espère sincèrement pour toi que tu puisses poursuivre ton chemin de vie, étant aussi heureux, aussi épanoui que depuis ta rencontre avec Lucie, et que, par ta bonne humeur et ton dynamisme retrouvés, tu sois, comme elle, un rayon de soleil pour tout le monde. Et ça, je n’en doute pas une seconde. Mais, je sens bien qu’il y a tout de même quelque chose qui t’incommode, qui te pèse, dont tu as besoin de te libérer.

– Excusez-moi, je n’ai pas pu me retenir,… et pourtant je ne suis pas une poule mouillée.

Ma mère le regarde, avec toute la douceur dont elle est capable de communiquer :

– Crois-tu, François, que ta sensibilité soit une tare ? Tu la dévoiles enfin, toi qui as toujours tenté de la cacher. Pour moi, je préfère que tu manifestes ce que tu as au plus profond de ton cœur plutôt que tu t’emprisonnes dans ta carapace.

– Bon, d’accord, c’est vrai que quelque chose me tracasse.

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