Méfiez-vous des amateurs !

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S'approchant, Rouvel se pencha, malgré le dégoût qui commençait à l'envahir. Il écarta les journaux, et eut la surprise d'apercevoir, au lieu des hardes souillées qu'il attendait, l'étoffe blanche d'une chemise. Puis il se rendit compte qu'il s'agissait d'un corsage, et que le supposé clochard était en réalité une femme apparemment bien vêtue - en tout cas très décemment. Au milieu de sa poitrine, une tache brune s'étendant vers le bas. Coup de couteau ou balle à bout portant? En tout cas, la malheureuse ne risquait plus d'élever la voix. Rouvel eut une pensée pour le bus qu'il allait manquer - qu'il avait déjà manqué. Puis il revint au cadavre. Sans réfléchir davantage, il lui découvrit la tête et se pencha pour interroger les traits. Eut un mouvement de recul. Il avait déjà vu quelque part ce visage fatigué, ce front bordé de boucles grises et cette bouche mince. Il se releva, indécis. Qui était-ce? La question éclipsait l'autre qui était que s'est-il passé?"..."
Publié le : jeudi 5 avril 2012
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Source : http://www.monpetitediteur.com/librairie/livre.php?isbn=9782748382785
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782748382785
Nombre de pages : 240
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Alain Dumas-Noël










MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !

















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Cet ouvrage a fait l’objet d’une première publication par Mon Petit Éditeur en 2012


Le quatrième de la bande



1.


Le téléphone sonna et Renaud décrocha après un regard
d’excuse dans notre direction.
— Allo ? Ah ! Laure… ! Alors ?
Couvrant le combiné d’une main, il nous informa :
— C’est Laure !
Puis il revint à elle. Nous le vîmes brutalement blêmir :
— Tu es certaine de ça ? Mais… quand ? Ce matin ? Qui l’a
vu… ? Oui, alors ce doit être le cas… Aïe, aïe, aïe, il ne nous
manquait que ça, tiens !… D’accord, on se tient au courant !
Allez, au revoir !
Il raccrocha. Sa main tremblait. Il resta près de l’appareil, l’air
de ne voir personne ni même de savoir où il était. Après avoir
respecté quelques instants sa réflexion – si on pouvait appeler
comme cela ce qui ressemblait davantage à de la prostration,
nous l’interrogeâmes. Qu’est-ce qu’il y avait ? Pourquoi il faisait
une tête pareille ?
— Ah là, là !
— Oui, bon, et après ?
Il ne se décidait pas, comme trop accablé par la nouvelle
qu’il venait d’entendre. Il finit tout de même par se lancer.
— Eh bien, c’est Laure qui vient de m’appeler…
Il commençait à être lourd, là, le Renaud :
7 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
— Mais tu nous l’as déjà dit, pas plus tard qu’il y a deux mi-
nutes, tu ne te rappelles pas ? Si tu nous disais plutôt ce qu’elle
voulait ?
— En fait, elle m’a confirmé ce qu’elle m’avait laissé enten-
dre, elle m’a déjà téléphoné il y a une heure, ou deux…
— Et qu’est-ce que c’est, la fameuse nouvelle ?
Renaud commença par se diriger vers le bahut en forme de
bar qui occupait le mur latéral de son salon, et se verser un
verre. Un pastis lourdement dosé, deux fois ce qu’il prenait
d’habitude, mais il n’eut pas l’air de s’en rendre compte. Et au-
cun de nous ne se risqua à lui en faire la remarque, qui aurait
retardé les choses. Notre copain se rassit sur le canapé, nous
regarda tour à tour, hocha la tête. N’y tenant plus, Danny lui
arracha son verre et le posa sur le guéridon tout proche. Renaud
parut alors se réveiller.
Et il nous lâcha l’information du jour, qui je l’avoue nous
laissa sans voix, nous aussi. Nous nous bornâmes à nous entre-
regarder, accablés nous aussi. Défaits comme Renaud un peu
plus tôt.
Il fallut qu’arrive Max, que sans nous l’avouer nous recon-
naissons comme le chef naturel de notre petit groupe. Il s’arrêta
dans la cour en faisant crisser le gravier sous les roues de son
Audi, claqua la porte avec vigueur, puis pénétra dans la pièce
comme il entre partout, en vainqueur. Nos mines le firent
s’esclaffer.
— Vous avez vu la Vierge, ou quoi ? Vous faites de ces
tronches, si vous voyiez ça !
— Il y a de quoi, figure-toi ! lança Renaud.
— Ah ! Oui ? Je peux savoir… ?
— Tu connais la dernière ? Robert est de retour !
— Non !… Après ce qui s’est passé ? Ouh là là…
— Comme tu dis…

8 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
Il tâchait de conserver son allure flambante, le cher Max,
mais on le sentait ébranlé. Embêté, lui aussi, pour dire le moins.
C’est que ce n’était pas le genre à pardonner nos offenses, le
Robert – le petit Robert, comme on l’appelait lorsqu’il ne ris-
quait pas d’entendre. Plutôt le genre mal embouché, ours que
nul n’avait envie de lécher, même sa mère quand elle vivait en-
core, c’est vous dire ! Nombreux avaient été celles et ceux qui
avaient fini par donner leur langue au chat, pour rendre leur
tablier, quoi : indécrottable, le mec ! Trop compliqué, vindicatif,
teigneux…
Autant dire que son retour ne laissait guère présager autre
chose que des ennuis. Pour tout le monde. C’est-à-dire pour
nous tous, ses anciens proches qui nous trouvions réunis dans
le salon de Renaud. Certains moralistes auraient pu affirmer que
ce qui allait nous arriver aussi sûr que le lever du jour demain
matin, nous l’avions bien cherché – en tout cas mérité. Max,
Renaud et moi, c’est-à-dire Danny. Les meilleurs amis de Ro-
bert, qui le connaissions depuis l’école primaire, qui avions fait
avec lui ce que nos parents et instituteurs appelaient les 400
coups, et qui n’était que peu de choses par rapport au reste. Le
reste, c’était ce qui était venu après, et qui était resté nettement
plus confidentiel.
D’abord pas de quoi – de notre point de vue sinon de celui
des victimes de nos exploits – fouetter un chat. Des emprunts
qu’on oublie de rendre, du matériel, des outils dont on a besoin,
on se sert et ensuite on le revend par flemme d’aller le rappor-
ter, de petits vols, les roues de la voiture, la moto, tout ce qui
passait à notre portée, pour ainsi dire. De petites affaires, selon
la police, des plaintes déposées mais classées sans suite, faute
d’enquête. De la broutille jusqu’au jour où – à croire que
comme l’affirme le proverbe l’appétit vient en mangeant – nous
étions passés à du plus sérieux.
Un soir, à l’apéro, Max était arrivé, rayonnant. Pendant la
sieste à laquelle il sacrifiait tous les après-midi en digne fils du
9 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
Sud, il avait eu une idée, forcément brillante, la question ne se
posait même pas, tant il nous avait tous bien à sa main. Le
temps de chercher un coin tranquille, il nous raconterait ça.


2.


Et c’est comme ça que par un joli matin de printemps les
quatre amis s’étaient retrouvés en train de braquer l’agence du
Crédit Mutuel agréablement située en périphérie de la ville, avec
vue sur les berges de la rivière, non loin de la Nationale. Danny
et Robert à l’intérieur après une irruption tonitruante (le pre-
mier porteur d’un sac pour les billets, le second pistolet au
poing – il connaissait des gens dans le milieu), Renaud et Max
dans la voiture dont le moteur tournait en attendant le décollage
sur les chapeaux de roues vers un avenir sinon glorieux en tout
cas à l’abri du besoin.
En réalité, si Robert paraissait maître de la situation et de lui-
même, sa troupe était moins flambante. Volontaire désigné
pour accompagner Robert, Danny dissimulait vaille que vaille le
tremblement de ses jambes et son ardent désir d’être plus vieux
d’une demi-journée. Dehors, Renaud se mordait les joues,
quant à Max, qui avait indiqué cette succursale de la banque où
il travaillait, il était livide et prêt à s’évanouir.
Tout s’était néanmoins passé aussi bien que possible, on leur
avait remis sans résistance de quoi remplir le fameux sac, per-
sonne n’avait donné l’alarme et ils étaient ressortis sans
encombre.
Le seul ennui s’était produit lors de la fuite. Je vous couvre,
avait gueulé Robert, comme il l’avait entendu cent fois au ciné-
ma dans les séries B dont il raffolait. Brandissant son arme, il
était resté quelques instants tourné vers la banque, tandis que
les autres s’engouffraient dans le véhicule… Et il s’était soudain
10 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
retrouvé seul dans sa posture dérisoire de braqueur valeureux, la
voiture s’éloignant à grande vitesse – le plantant là. En fait,
non : ses jusqu’à présent amis et encore complices ne l’avaient
pas abandonné, mais l’avaient oublié, dans la précipitation ils
n’avaient pensé qu’à mettre le plus de distance entre eux et la
ville plus la banque plus la police. Un peu plus loin, ils avaient
bien réalisé son absence mais n’avaient pas réussi à décider s’il
fallait revenir en arrière pour le récupérer – au risque de se faire
« gauler, à coup sûr » – la solution s’était imposée comme d’elle-
même : on ne peut pas le tirer de là, mais on va l’aider à s’en
sortir, après.
Après, tout s’était enchaîné assez logiquement et assez faci-
lement. Robert s’était fait cueillir par la police, il avait été
incarcéré, interrogé – en vain : il n’avait pas dit un mot, pas cité
un seul nom – puis jugé. Il était, selon la formule consacrée,
connu des services de police, ce qui ne plaida pas en sa faveur.
Il avait tu le nom de ses complices, mais ce qui était plutôt une
belle action, ne fut à aucun moment porté à son crédit ou à sa
décharge. Bien au contraire. Il regretta alors d’avoir voulu faire
profiter des amis d’une affaire intéressante, et se jura de ne pas
recommencer cette ânerie. Le butin n’avait pas été retrouvé, ce
qui aggrava le verdict : cinq ans de prison, fermes.
Ses amis trouvèrent le jugement sévère. Ils avaient été una-
nimes pour jouer le rôle qu’ils estimaient devoir jouer dans cette
partition. Ils avaient soutenu Robert autant qu’ils pouvaient, en
l’aidant discrètement à se payer les services d’un bon avocat et
en l’assurant de leur indéfectible amitié renforcée encore par
son admirable geste.


11 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
3.


Et voilà Robert qui revenait, surgissait dans notre vie qui ne
lui demandait rien. Il s’était évadé, avait raconté Laure.
— Au bout de trois ans, ce n’est pas très malin, avait grima-
cé Max. Avec les remises de peine, il n’en aurait plus eu pour
très longtemps.
— Sans doute qu’il voulait nous revoir, ai-je glissé. Sans
doute qu’on lui manquait !
Je disais ça en blaguant, à la fois pour détendre l’atmosphère
et pour voir un peu leurs têtes se décomposer. Parce qu’on le
savait bien, tous les quatre, que si Robert était revenu, c’est plus
que probablement avec l’idée de nous dire deux mots, de nous
parler, et plutôt sèchement, du pays ! – Nous réclamer sa part,
et peut-être aussi la nôtre avec, en guise « d’indemnités de cam-
pagne », de dédommagement pour la prison faite à notre place.
Oui, quand il allait débarquer, Robert, ça allait être notre
fête, tous les trois. Et Renaud avait beau être tout fier de son
beau living, et plus largement du pavillon qui s’élevait autour,
on était d’accord sans même avoir besoin d’en parler : pas ques-
tion pour autant de s’y retrancher, pour Fort Chabrol voyez
plus loin ! Ce pavillon, il avait pu l’acheter avec l’argent du Cré-
dit Mutuel, complété par un crédit assez raisonnable. Comme
Max avait démarré un joli portefeuille d’actions. Moi, je m’étais
acheté une voiture mais par prudence pas celle dont je rêvais
vraiment, et le reste je l’avais mis à la caisse d’épargne, ce qui,
chaque fois qu’ils en avaient l’occasion, faisait ricaner mes…
amis ? Complices ?
C’est pour ce genre de comportement, cette condescendance
envers moi, que cela m’amusait de les voir pétocher au bruit du
seul nom de Robert.
Nous sommes restés un long moment comme cela, à lamper
machinalement nos verres, dans le salon de Renaud. Le silence
12 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
était lourd comme une plaisanterie d’alcoolique. Nous n’osions
même pas nous regarder. Robert aurait été déjà là, ce n’aurait
pas été pire.
On pouvait bien penser que notre ancien caïd n’allait pas
s’aventurer hors de sa cachette, quelle qu’elle soit. La sagesse lui
commandait au contraire de se faire tout petit, en attendant que
cela se tasse – mais nous savions bien que notre ex-camarade
n’avait jamais été sage…
En fait, il rappela Laure, qui rappela au pavillon. Robert avait
dicté ses conditions. Ce qu’il voulait, c’était du fric – exigence
somme toute légitime, on pouvait le reconnaître. Et de quoi
quitter la ville. Jusque-là, très bien, seulement s’en tiendrait-il
là ? Rien n’était moins sûr. Que faire ?
Et c’est Max, le gros futé, le petit malin, qui le premier a
trouvé une solution au gros problème qui venait de nous tom-
ber dessus. Il est comme ça, Max : il vous explique toujours
comment son idée est la bonne, comment elle va bien fonc-
tionner, comment il va nous sortir des ennuis, alors qu’il vous y
met !
Cette assurance lui permet d’être toujours content de lui, et
de narguer le bas peuple autour de lui. Il a quand même connu
un gros échec, à mon avis. Quand il a voulu récupérer Laure, la
petite amie de Robert, une fois ce dernier en prison. Max a sorti
le grand jeu, invitations à dîner ou en week-end, fleurs, promes-
ses plus ou moins précises de « régularisation » – rien n’y a fait !
Laure l’a jeté. Non qu’elle soit restée fidèle à son truand, mais
elle a choisi Renaud. Ils n’habitent pas ensemble, mais ils se
voient régulièrement et cela semble bien se passer, même si elle
va régulièrement au parloir soutenir Robert, qu’elle n’a pas in-
formé de sa nouvelle situation.
Donc :
— J’ai trouvé ! s’exclama Max, qui s’arrêta là, juste pour se
faire prier. Il gagna, bien sûr, nous le pressâmes :
— Allez, accouche !
13 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
Il nous regarda, bouche bée autour de lui, cligna de l’œil :
— On va lui donner de l’argent, et il nous fichera la paix !
— Tu plaisantes ? On ne va quand même pas lui rendre sa
part, et la nôtre avec, pendant que tu y es ?
— J’ai dit de l’argent, je n’ai pas dit tout l’argent ! On va lui
refiler de quoi aller se faire oublier ailleurs, et il s’en ira, sans en
réclamer davantage, croyez-moi !
— Mais enfin, tu le connais comme nous !
— Je le connais, seulement, là, il n’est pas en position de dic-
ter sa loi, voilà la différence ! Voilà le fait nouveau !
— Oui, c’est ça qu’il faut faire, renchérit Renaud. Et
d’ailleurs, parlons-en, de son argent : je vous rappelle que tout
ce qu’il nous a trouvé, c’était un coup minable, ça nous a juste
permis de nous lancer dans des crédits !
Avec Max, on s’est regardés : il y allait un peu fort, malgré
tout, non ? Renaud l’a senti, et a embrayé sur autre chose.
— Seulement, comment on va faire ?
— Qu’est-ce qu’elle t’a dit, Laure ? Elle sait où il est, à
l’heure actuelle ?
— Il appelait d’une cabine je ne sais pas où, mais il lui a an-
noncé qu’il allait au jardin !
Le jardin, c’était une parcelle dans les jardins anciennement
appelés ouvriers, maintenant la municipalité parle de jardins
« partagés. » C’est Laure qui est titulaire de ça. Ce n’est pas
grand, mais elle arrive à y faire pousser quelques légumes et il y
a un pommier, qui donne des fruits pourris mais qui au moins
« sont maison » !
Bref, que Robert aille se planquer là-bas au lieu de débarquer
direct chez nous, c’était relativement une bonne nouvelle. Res-
tait à le convaincre que son intérêt était de prendre l’argent et
de continuer sa route. Plus facile à dire qu’à faire.
Heureusement, là encore, Max avait la solution.
— Je crois que le mieux, c’est de laisser Laure gérer
l’ensemble du dossier…
14 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
Le dossier ! N’importe quoi ! Est-ce qu’on avait des gueules
de dossier, tous tant qu’on était ? On pétait de trouille, oui, voi-
là la vérité. Et l’autre qui continuait de plastronner :
— On va casser nos tirelires, je veux dire rassembler le
maximum de liquide…
— Et Laure ira le donner à Robert, en lui promettant que ce
n’est qu’un acompte, que le reste suivra un peu plus tard !
Ça, c’était Renaud, toujours positif lui aussi, même s’il jouait
un ton en dessous de Max.
Mais celui-ci restait soucieux.
— Ce qu’il ne faudrait pas, c’est qu’il prenne ça pour un en-
gagement ferme, vous comprenez : qu’après il vienne nous
redemander des sous !
J’ai lancé :
— On pourrait lui demander une promesse écrite, un désis-
tement, quoi ! Sans ça, on le laisse de dépatouiller tout seul !
Ils ont trouvé ma proposition tellement nulle – en fait, c’était
à moitié une vanne – qu’ils ont même fait semblant de ne rien
avoir entendu, et ont continué à tirer des plans sur la comète.


4.


Après s’être garée sur le petit parking qui dominait le grand
terrain planté d’arbres, Laure ferma soigneusement sa voiture
puis pénétra lentement dans l’enceinte des jardins partagés. Elle
n’était guère rassurée : comment allait-elle être accueillie ? Bien
sûr, Robert avait besoin d’elle, ne serait-ce que comme intermé-
diaire avec ses anciens amis. Mais, colérique comme il l’était, il
était fichu de commencer par l’insulter, ou pire.
Elle soupira. On verrait bien, de toute façon, il fallait qu’elle
vienne. Elle n’aurait même pas eu besoin que les autres le lui
demandent. Quels lâches, quand même ! – Le soulagement de
15 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
Max, quand il avait réalisé qu’il n’aurait finalement pas à affron-
ter Robert directement !
Le sol, détrempé par de récentes pluies, était glissant, et se
concentrer sur le meilleur moyen pour ne pas se casser la figure
fit du bien à Laure. Elle s’arrêta pour curer ses chaussures qui
avaient amassé la boue du sentier. Un glissement la fit tourner la
tête. La parcelle qu’elle connaissait bien se trouvait là, et il aurait
fallu qu’elle sarcle un peu tout cela, le problème c’est qu’elle
avait compris depuis quelques années déjà qu’elle n’avait pas
assez de temps à elle pour s’en occuper correctement. Le mou-
vement se produisit de nouveau à l’intérieur de la cabane.
Robert vérifiait sans doute qu’elle était bien seule. Il avait des
raisons de se méfier, mais quand même il aurait pu lui faire
confiance, pour une fois !
Il entrouvrit la porte, lui prit la main pour l’aider à se faufiler
à l’intérieur de l’abri. Il avait poussé contre le mur les outils, la
brouette, la chaise sur laquelle elle s’asseyait quand il faisait
beau, pour prendre un peu le soleil.
— Alors ? Tu es seule ?
Pas bonjour, ni rien. Il était égal à lui-même, semblable à son
personnage de dur qu’on a trahi. Ce type rongé par sa colère,
qu’elle retrouvait chaque fois qu’elle allait le voir au parloir de la
prison. Jamais en paix avec quoi ou qui que ce soit. Grand, sec,
renfrogné, pas un sourire ni un merci.
— Tu es sûre que personne ne t’a vue, ou suivie ?
— Bonjour, Robert. Tu vas bien ?
Il ricana, naturellement :
— C’est vrai, j’ai toutes les raisons d’être optimiste et de me
réjouir de mon sort !
— Ce n’est pas ce que je veux dire, allons, tu le sais bien !
Tiens, je t’ai apporté à manger…
— Et l’argent ? interrompit-il.
Il prit quand même un sandwich, tandis qu’elle sortait
l’enveloppe de la poche de son manteau…
16 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
Il avala près de la moitié du « jambon-cornichons » qu’elle lui
avait préparé, se souvenant de ses goûts culinaires. « Rien man-
gé depuis hier », grogna-t-il, avant de revenir à l’argent :
— Y’a combien ?
Il compta, cracha par terre :
— C’est tout ? Ah ! Les salauds ! S’ils croient que je vais le
prendre, leur pourboire, et disparaître, ils se gourent, j’aime
autant te le dire ! Ça ne va pas se passer comme ça… ! Évi-
demment, eux, ils ont le beau rôle, ils sont du bon côté du
manche… ! Fumiers… !
Laure le laissa fulminer, puis – la faim le reprenant – finir
son sandwich et manger une part de tarte. Elle avait aussi prévu
une thermos de café, lui en versa une grande tasse, dans laquelle
il mit, comme autrefois, plusieurs morceaux de sucre.
— Ah ! Ça fait du bien, j’avais faim, tu ne peux pas savoir !
Elle reprit, d’une voix décidée :
— Je comprends que tu sois déçu, mais je t’assure qu’ils ont
fait ce qu’ils ont pu, ce n’était pas simple de trouver autant de
liquide à la fois et aussi vite…
Elle le vit serrer les poings et insista :
— C’est vrai que ça ne fait pas beaucoup, mais ce n’est pas
ta part, seulement ce qu’ils ont pu rassembler ! Évidemment, ils
promettent de t’en envoyer encore, plus tard, quand tu auras
trouvé… un point de chute ! Pour le moment, ce qu’il faut, c’est
que tu puisses te mettre à l’abri, non ?
Il était d’accord avec sa conclusion, nettement moins avec le
début du propos. Parce qu’il ne faudrait pas qu’ils essaient de
l’avoir, lui ! Qu’ils se figurent que cela se passerait aussi facile-
ment, il n’était pas du genre à se laisser gruger sans rien dire – Il
le leur ferait payer, déjà ils l’avaient laissé aller en taule à leur
place !
Il bouillait littéralement et Laure sentit le découragement
pointer. Mais Robert brusquement se calma, et se leva. Ok, il
17 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
n’allait pas chercher à se venger d’eux, on verrait le moment
venu. Pour l’instant, on s’en allait.
— Seulement, pour ça, il me faut une voiture.
— On peut prendre la mienne, répondit-elle.
— C’est ça, bonne idée : je la prends, je te dépose en ville, et
je me tire !
Laure hoche la tête en silence. Puis, après quelques instants :
— Tu ne crois pas qu’il vaudrait mieux que je vienne avec
toi ? Les flics, ils cherchent un type seul dans une voiture, pas
deux personnes…
Il la regarda, pensif, avant d’acquiescer, comme surpris :
— Bien vu… ! Ok, je t’emmène !
Elle se dépêcha de rassembler les quelques affaires qu’elle
avait apportées avec elle. Il serait toujours temps, un peu plus
tard, de lui avouer que pour elle il s’agissait en somme d’un dé-
part pour une nouvelle vie, et qu’elle n’allait pas le lâcher
comme cela.
Ils quittèrent la cabane, elle passa devant pour s’assurer que
la voie était libre, et ils s’engouffrèrent dans l’automobile. Ro-
bert prit le volant, comme autrefois, et ils s’élancèrent.
De sa Clio garée un peu plus loin de l’entrée des jardins,
Danny les vies passer. Il en resta interdit. Quelque chose clo-
chait dans le déroulement des événements. Pourquoi Laure
partait-elle avec Robert ? Ce n’était pas prévu. Il appela Renaud,
qui poussa une série de jurons : quelle conne ! Mais à quoi elle
joue, au juste ? On lui avait juste demandé d’aller le voir pour le
calmer avec de l’argent !
Puis il trancha : ça ne fait rien, fais comme on a dit – mais at-
tention, signale-leur la voiture et surtout raccroche rapidement,
tu as compris ?


18 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
5.


Le coup de prévenir la police, c’est moi qui en ai eu l’idée.
Moi et personne d’autre. Une manière de leur montrer que,
quoi qu’ils en pensent, le petit Danny n’est pas le débile de ser-
vice, que tout prof de physique en lycée technique que je sois je
peux me montrer aussi intelligent qu’eux, même si je la ramène
moins.
En plus, je n’allais pas laisser passer une aussi belle occasion
de me venger de ce Robert qui m’a toujours, ouvertement, lui,
méprisé. Les autres aussi se croient très supérieurs à moi, mais
eux au moins ils le cachent du mieux qu’ils peuvent. Et quand
j’ai fait ma proposition, là, ils ne roulaient plus des mécaniques,
ils m’ont regardé avec une sorte de respect, et Max a même
reconnu : « Ouais, c’est une bonne idée, ça ! Ça résout tout ! »
— Il nous fichera la paix, une bonne fois pour longtemps ! a
renchéri Renaud.


6.


Robert ruminait sa colère contre les trois autres guignols, in-
foutus de venir l’aider sérieusement, tout juste bons à lui
envoyer une aumône pour qu’il débarrasse le plancher. Incapa-
bles même de lui parler directement. Une chance pour eux qu’il
n’ait pas eu leurs numéros, il leur aurait un peu secoué les pu-
ces, tiens ! Mais ils ne perdraient rien pour attendre…
— Merde, un barrage !
Il n’hésita un instant, avant d’accélérer : que faire d’autre ?
Les policiers levèrent leurs armes. « Baisse la tête ! » voulut-il
crier à sa compagne. Il n’en eut pas le temps. Du coin de l’œil, il
la vit s’affaisser sur son siège, la tête oscillant au gré du mouve-
19 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
ment du véhicule. « Fumiers ! » hurla-t-il. Il fonça, en cueillit un
de plein fouet et l’entraîna, bras en croix sur le capot. D’un
coup de volant, il le fit basculer, pantin cassé, sur le bord de la
route. Bon débarras, un de moins !
Mais brusquement, il perdit le contrôle : ils lui avaient tiré
dans les pneus. La voiture zigzagua et finit sa course dans un
poteau d’électricité, cinquante mètres plus loin. Coincée, la
porte refusa de céder à ses coups d’épaule. Il s’évanouit.
Le policier devait rester entre la vie et la mort plusieurs se-
maines. Quant à Robert, il prit l’option Décès pendant son
transport à l’hôpital. À l’enterrement de Laure, les trois amis
versèrent de vraies grosses larmes.
20


Méfiez-vous des amateurs !



Julien Rouvel entra dans la pièce aux ordures. Comme pré-
vu, l’odeur était abominable : on aurait pu trouver l’endroit les
yeux fermés. Soulevant le couvercle, il jeta le sac bleu vif dans la
gueule puante du monstre gris à chapeau orange. Et c’est en se
retournant qu’il vit le corps. Adossé contre le mur de parpaings,
ou plutôt plié en trois, il était enveloppé de vieux journaux et de
ce qui ressemblait à une couverture en loques. Quelque clo-
chard, probablement. Il avait vraiment choisi la meilleure place,
de son point de vue : le gîte et le couvert, tout en un ! Avec la
boisson comprise, puisqu’il n’avait pas dû manquer de
l’apporter, il s’était assurément régalé. Maintenant, il dormait,
du sommeil du juste. L’image parfaite du pochard, exception
faite des ronflements qui forment en habituellement la bande ô
combien sonore de tels spectacles : celui-ci avait l’ivresse silen-
cieuse. Au plus haut point : on ne percevait même pas le bruit
de sa respiration.
S’approchant, Rouvel se pencha, malgré le dégoût qui com-
mençait à l’envahir. Il écarta les journaux, et eut la surprise
d’apercevoir, au lieu des hardes souillées qu’il attendait, l’étoffe
blanche d’une chemise. Puis il se rendit compte qu’il s’agissait
d’un corsage, et que le supposé clochard était en réalité une
femme apparemment bien vêtue – en tout cas très décemment.
Au milieu de sa poitrine, une tache brune s’étendant vers le bas.
Coup de couteau ou balle à bout portant ? En tout cas, la mal-
heureuse ne risquait plus d’élever la voix.
21 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
Rouvel eut une pensée pour le bus qu’il allait – qu’il avait dé-
jà – manqué, revint au cadavre. Sans réfléchir davantage, il lui
découvrit la tête et se pencha pour interroger les traits. Eut un
mouvement de recul. Il avait déjà vu quelque part ce visage fati-
gué, ce front bordé de boucles grises et cette bouche mince. Il
se releva, indécis.
— Qui était-ce ?
La question éclipsait l’autre qui était « que s’est-il passé ? »…
— Voilà : c’était quelqu’un qu’il avait rencontré en allant
chez le Docteur Bonneau. C’était le psychanalyste chez qui il
allait deux fois par semaine. Commencée sans conviction sur le
conseil d’une amie, l’analyse était finalement devenue une habi-
tude agréable.
Il quitta rapidement la pièce en prenant brutalement cons-
cience qu’il allait être en retard à son travail. De toute façon, il
n’y avait plus rien à faire pour la morte : on la trouverait dans la
journée, sans qu’il ait besoin de s’en occuper.
Le lendemain, Rouvel acheta le journal, l’ouvrit à la page des
faits-divers. La photo de la femme s’y trouvait en bonne place,
accompagnée d’un court article. Simone Rollet, 52 ans, femme
ede ménage, domiciliée dans le 19 arrondissement, retrouvée
poignardée dans une cave à Montrouge. Le décès semblait re-
monter à la veille… Une femme entre deux âges, qui lisait par-
dessus son épaule, lâcha un gros soupir, et le prit à témoin :
— Vous avez vu ça, ce crime, là… ? La pauvre femme, mou-
rir au milieu des ordures, vous imaginez ça ? Autant dire à la
décharge publique !… On se demande, poursuivit-elle, lancée,
pourquoi on l’a tuée à Montrouge, ou plutôt transportée là,
alors qu’elle habite dans le nord de Paris… !
— Comment cela, transportée ?
— Mais oui, c’est ce qu’ils disent dans le journal, qu’on l’a
transportée là-bas, morte. Pourquoi là plutôt qu’ailleurs, hein ?
— Peut-être, émit Rouvel, parce que c’était là qu’elle travail-
lait !
22 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
e— Non, même pas : c’était dans le 17 , il paraît…
eOui, songea Rouvel, dans le 17 : dans l’immeuble du Doc-
teur Bonneau. Curieusement, d’ailleurs, il la croisait chaque fois
qu’il allait là-bas, à croire qu’elle et lui avaient les mêmes horai-
res !
— Entrez, Monsieur le Postier ! lança le Docteur Bonneau,
avec un large sourire.
Cette plaisanterie, qui était sa favorite et le mettait de bonne
humeur pour la journée, s’appuyait sur le fait que son patient
travaillait aux Télécom. Et ce dernier avait beau expliquer cha-
que fois qu’il était informaticien, le médecin balayait l’objection
en rappelant l’heureux temps jadis, où – au lieu du plat « P et
T », ou de « La Poste » – on disait « Postes, Télégraphe, Télé-
phone »… Sans répondre, Rouvel pénétra dans le vestibule
confortable, tourna à droite dans le cabinet – sans pouvoir se
défendre du sentiment fugitif de crainte qui l’assaillait chaque
fois, et qui était tout naturel, aux dires du médecin.
Le docteur Bonneau n’utilisait pas le classique divan, préfé-
rant une simple chaise ; mais le meuble était là tout de même,
contre le mur beige clair.
— Je vous demande une seconde, s’excusa de façon inopi-
née le médecin. Installez-vous, j’arrive !
Il paraissait s’être brusquement souvenu de quelque démar-
che urgente. Fermant la porte de communication, il disparut.
Le patient s’assit, et savoura l’ambiance paisible et luxueuse
de la pièce. Son regard rencontra le bureau, s’amusa à suivre les
lignes Empire du meuble, remonta jusqu’au téléphone, au sous-
main. Tomba sur le carnet d’adresses. Se levant, Rouvel tendit
la main vers le carnet, qu’il ouvrit.
À la lettre R, il trouva son nom à lui, tracé d’une petite écri-
ture serrée, avec son adresse : rue Salengro, Montrouge.
eEt Juste au-dessous : « S.Rollet… rue Eugène Jumin, 19 … »
– Des pas s’approchaient, il remit rapidement tout en place.
23 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
Le Docteur Bonneau, en ouvrant la porte, l’aperçut près du
bureau. Soupçonna-t-il l’indiscrétion ? Il parut à Rouvel qu’il
fronçait légèrement les sourcils, mais peut-être était-ce à cause
du soleil qu’il regardait en face par la vitre.
Il s’enquit :
— Vous vous impatientiez ?
— Non, non : je regardais vos meubles… Joli bureau !
— Signé, cher Ami… Surtout, ne le dites pas à mon percep-
teur !
Il affichait un air farceur, une complicité assez bien imitée –
à laquelle il mit fin brusquement et sans réplique. D’un geste, il
invita son patient à se rasseoir, et s’installa également, un peu en
arrière comme à l’accoutumée :
— Eh bien… ! Dites-moi tout : avez-vous passé une bonne
semaine ?
À l’issue de ce qu’il était convenu d’appeler Entretien – bien
que cela ressemblât fort à un monologue de Rouvel, le médecin
s’en tenant à quelques questions – Bonneau remarqua que ce
n’était pas « une bonne séance ».
Mais « une autre fois, nous en dirons davantage, nous irons
plus loin ! » C’est qu’il ne prétendait pas guérir ses patients, mais
uniquement les aider à se traiter eux-mêmes. Une comparaison
qu’il affectionnait était celle du passant qui indique la route à
celui qui s’est égaré…
Rouvel cependant réfléchissait à sa découverte. Une confu-
sion pouvait-elle s’être produite, en lisant rapidement le carnet
avait-on pu confondre deux adresses, et par suite transporter
Simone Rollet à Montrouge en pensant que c’était là son domi-
cile ? – On… ?
— Entendu, Docteur : à vendredi, même heure !… Merci,
au revoir, Docteur !
Il se retrouvait devant la porte close. Songeur, il descendit
quelques marches. Un homme en blouse grise, portant un pré-
sentoir de montres dorées le croisa, sans même le regarder. Un
24 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
employé de Piker, sans doute : le bijoutier occupait les deux
étages encadrant celui où se trouvait le cabinet de l’analyste ; la
réserve était en haut, le magasin en bas, et il n’était pas rare de
rencontrer un commis faisant le trajet, en courant car le vieux
Piker menait son monde à la baguette.
Le soir, il faisait beau et doux sur la région parisienne. Les
terrasses des cafés s’emplissaient peu à peu de consommateurs
qui célébraient devant des boissons fraîches le début de la belle
saison. La clémence de « la Météo » – ce dieu obscur dont tout
le pays interrogeait anxieusement les oracles deux fois par jour
– suscitait un peu partout des commentaires semblablement
optimistes.
Rouvel prit sa voiture et se dirigea vers La Villette, par les
boulevards des Maréchaux. Non sans monologuer violemment.
Etait-ce réellement une bonne idée, d’aller tout à trac trouver le
mari de la femme de ménage ? Qu’est-ce que ce déplacement lui
apporterait, sinon des ennuis ? Il se demanda de quoi il se mê-
lait – Tarzan, va ! Faire tout ça à cause d’une femme qu’il ne
connaissait qu’à peine, à qui il n’avait seulement jamais adressé
la parole, ah ! Ça, c’était malin ! La vieille galanterie, l’antique
chevalerie française, probablement ? Mais, ma foi, puisqu’il
avait commencé, autant aller jusqu’au bout…
Grâce au plan de Paris qu’il conservait toujours dans sa voi-
ture, il trouva assez facilement la rue Eugène-Jumin, à deux pas
de la lueur de la Cité des Sciences, et entra au numéro 35.
L’immeuble était vieux – mais loin d’être ancien – et les murs
sales, dans le genre lépreux. Ni interphone, ni concierge, ici.
Plusieurs rangées de boîtes aux lettres en métal rouillé, avec çà
et là des vides, si bien que l’ensemble évoquait une bouche
édentée.
Il consulta le tableau des locataires, sur lequel les noms
étaient inscrits d’une seule écriture, aux jambages heurtés :
« Rollet, M. et S. : 4° étage, gauche »… Bon, il fallait y aller ! Il
faisait déjà nuit, et Rouvel pouvait espérer que sa visite passerait
25 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
inaperçue des voisins. Au fait, pourvu que la police ne surveille
pas l’immeuble. Là, ce serait indiscutablement la tuile. Il jura
intérieurement : il était bien temps de penser à prendre des pré-
cautions !
L’ascenseur était une vieille machine aux parois grillagées,
qui grinçait et avait, de temps à autre, comme un sursaut dans
les câbles.
M… Maurice ? Marcel ?… Rouvel pencha pour Marcel, sans
savoir pourquoi. Cela le fit penser à une histoire drôle, dans
laquelle il était question de ce prénom, et dont la chute était
« Mais non, c’est William qu’il s’appelle… ! » Il ne réussit pas à
retrouver le reste de la blague.
La cabine s’arrêta avec un soupir d’épuisement. En refer-
mant la porte derrière lui, Rouvel généra un claquement qui se
propagea dans les grillages jusqu’aux profondeurs de la cage.
Le quatrième étage était parfaitement silencieux, et les cra-
quements du parquet lorsque Rouvel s’avança dans le couloir
résonnèrent, de telle sorte qu’il s’arrêta, craignant de se faire
repérer par les voisins. Puis il s’avisa qu’il était peu probable que
ces honnêtes gens passent leur soirée à l’affût des bruits, ou
même que leur attention se détourne suffisamment de leur télé-
viseur pour remarquer un craquement dans le couloir. Rassuré,
il reprit sa progression vers le domicile de feue Simone Rollet.
Un morceau de carton, punaisé sur le battant, indiquait so-
brement : Rollet. Sous le doigt du visiteur, la sonnette émit un
bip à deux tons. Il attendit, bien calé sur ses jambes et tournant
vers le Bloscop un visage aussi neutre que possible. Comme
rien ne se passait, il pressa de nouveau la pastille ronde. Un
glissement se fit entendre, puis la porte s’entrebâilla :
« Voilà, voilà, je ne suis pas sourd… »
La voix ne ronchonnait même pas. Le visage, pris dans un
réseau de rides, était d’un jaune malsain, mais cela pouvait pro-
venir de l’éclairage. Rollet se tint là, appuyé dans l’encadrement
26 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
de la porte, et fixa l’intrus sans mot dire. D’abord désarçonné
par un tel accueil, Rouvel se jeta à l’eau :
— Monsieur Rollet ? Bonsoir, Monsieur ! Il faudrait que je
vous parle, si c’était possible… Ce ne sera pas long… Votre
femme…
Comme à l’énoncé d’un mot de passe, l’autre s’écarta avec
un soupir, et laissa entrer le visiteur. La porte refermée, il s’y
adossa : « Quoi, ma femme ? » Le visiteur, à son tour, resta
muet, et regarda autour de lui. L’appartement semblait spacieux,
mais donnait une impression d’étouffement. L’ensemble du
mobilier était d’une banalité à pleurer, et pourtant chaque objet
donnait l’impression d’avoir été choisi avec le plus grand soin.
Le papier avait besoin d’être refait, mais le tout était assez pro-
pre. Ou, du moins, l’avait longtemps été : depuis la mort de sa
compagne, l’homme devait se laisser aller, et en particulier ne
plus faire le ménage ni le moindre effort de rangement. En té-
moignaient : des piles de vêtements qui encombraient les sièges,
de vieux journaux et quelques paires de chaussures qui traî-
naient par terre. Le veuf débarrassa une chaise. D’un geste las, il
invita son vis-à-vis à s’asseoir. Lui-même s’affala dans l’un des
fauteuils tournés vers le poste de télévision. Tête baissée, il pa-
rut s’abîmer dans le souvenir de son malheur.
Le visiteur regarda autour de lui ; les murs de l’appartement
étaient nus, à l’exception d’une affiche représentant une Ma-
done de bois polychrome, qui occupait un cadre doré. Il se
demanda, fugitivement, lequel des deux époux l’avait placée
là… Rollet cependant, immobilisé, paraissait prier. Le visiteur
pouvait distinguer le grain de la peau maladive, le blanc de l’œil
où serpentait un petit vaisseau sanguin. Soudain, une larme
tomba, roula le long des mains posées sur les genoux. Pour
respectable qu’elle soit, cette douleur ne faisait pas l’affaire du
visiteur. Après avoir toussoté, il reprit donc :
— Voilà… Je m’appelle Julien Rouvel. Je suis juste venu
vous dire ça, que je suis désolé de ce qui est arrivé…
27 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
Relevant la tête, Rollet le regarda – ou plutôt tourna dans sa
direction des yeux inexpressifs. Une mèche de cheveux pendait
en travers de son front.
— J’ai souvent croisé votre femme, là où elle travaillait…
poursuivit Rouvel, sans se décourager.
— Vous habitez là-bas ? (Tiens ! L’intérêt du bonhomme
s’éveillerait-il ?)
— Non, non : je venais voir le psychanalyste…
L’autre secoua la tête, et grinça :
— Le fameux Docteur Bonneau… !
Faisant mine de ne pas remarquer l’animosité avec laquelle
Rollet avait fait sonner le titre, Rouvel interrogea :
— Vous le connaissez ?
— Je ne l’ai jamais rencontré, mais croyez-moi, j’en ai suffi-
samment entendu parler – un beau fumier, oui… !
Le visiteur sentit qu’après des débuts passablement difficiles
il allait peut-être en tirer quelque chose : « Votre femme se plai-
gnait de lui ? C’est vrai qu’il traite les gens un peu de haut, des
fois…
— Il les traite comme des animaux, vous voulez dire ! Sur-
tout ceux qui sont là comme domestiques, d’après lui… Ma
femme, par exemple ! Plusieurs fois, j’ai failli aller le voir, pour
lui casser la tête !
Sa colère tomba brusquement. Il se laissa aller dans le fau-
teuil, la tête entre les mains :
— Et, en plus, maintenant… ! Il a fallu que ça arrive main-
tenant… !
— Comment cela, "maintenant" ? Qu’est-ce que vous voulez
dire ?
— Au moment où on commençait à se dire qu’elle allait
pouvoir arrêter ce boulot de merde !… Parce qu’on avait un
peu d’économies !
Rouvel se demandait comment il pourrait s’y prendre pour,
sans éveiller la méfiance de l’homme, obtenir plus de précisions,
28 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
lorsque le téléphone sonna. Avec un regard d’excuse, Rollet
décrocha. Aussitôt, une voix forte résonna à travers l’appareil,
mais sans que Rouvel comprenne le sens des mots prononcés.
L’embarras se peignit sur les traits du veuf :
— Ah ! Lucie… Oui, oui, à peu près, qu’est-ce que tu veux !
Non, là, j’ai une visite… Quelqu’un qui me parle de Maman,
justement. Oui, il l’a un peu connue, d’après ce qu’il dit… Mais,
écoute… Bon, entendu… !
Il tendit le combiné à son vis-à-vis :
— C’est ma fille, elle veut vous parler… Je lui ai dit que
vous…
Il conclut sa phrase par un geste vague.
— Allo ? fit Rouvel. Bonjour, Madame…
Sans répondre à cet effort de diplomatie, la voix se lança
dans une violente diatribe :
— Qu’est-ce que vous faites chez mon père ? Et qui êtes-
vous, d’abord ? Vous ne pouvez pas nous laisser tranquilles,
non, espèce de charognard ? Il n’a pas le cran de vous mettre à
la porte comme je viens de lui conseiller de le faire, alors je vous
fais la commission moi-même. Vous arrivez trop tard, laissez-
moi vous le dire : les obsèques sont organisées, on n’a plus be-
soin de vos services, alors déguerpissez immédiatement, vous
avez compris ?
Rollet, face à son visiteur, devait percevoir les éclats de voix
dans le combiné : il leva les sourcils d’un air d’excuse, comme
pour rappeler qu’il n’y pouvait personnellement rien. Rouvel
entreprit d’expliquer qu’il n’appartenait pas à une maison de
pompes funèbres, que même il n’avait rien à vendre, que sa
visite était parfaitement désintéressée. Il entendit un ricanement
violemment incrédule à l’autre bout de la ligne :
— Ah ! Oui ? Et qu’est-ce que vous voulez, alors, au juste ?
Vous pouvez me le dire ?
29 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
Il commença une phrase rassurante, mais son interlocutrice
ne se radoucit pas : elle lui coupa brutalement la parole et le
menaça de la police s’il ne s’en allait pas.
— Repassez-moi mon père ! conclut-elle, péremptoire.
Rollet paraissait extrêmement gêné, mais sans force pour ré-
agir et tenter de contrarier la volonté de sa fille. Il tendit la
main, en murmurant :
— Bonsoir, Monsieur… Excusez-nous !
Sans répondre, Rouvel abandonna la place. Dans son esprit
l’embarras le disputait à la colère. Mais que pouvait-il faire
d’autre que sortir, obéissant à l’invisible mégère ?
Une fois la porte refermée avec soin – verrou mis – Rollet
reprit le téléphone.
— Qu’est-ce que c’est que ce type-là ? réattaqua Lucie, tou-
jours furieuse.
— Mais je n’en sais rien, voyons ! Je te l’ai dit tout à
l’heure…
Elle se tut, un instant seulement.
— Qu’est-ce qu’il peut bien vouloir, enfin, s’il n’a rien à voir
avec la mort de Maman ? Il n’est pas de la police, sinon il se
serait annoncé ! Il ne t’a rien dit qui puisse indiquer ce qu’il
cherche ?
Comme son père manifestait que non, l’inconnu n’avait lais-
sé paraître aucune intention, elle reprit :
— Bon ! On va prévenir la police, il n’y a que ça à faire,
parce que ce n’est pas normal, tout ça !
Son père ne voyait pas la nécessité d’aller parler du visiteur
aux policiers, car enfin « il ne s’est rien passé, au fond ! » Mais
elle insista :
— Je te dis que ça les regarde : tu ne trouves pas ça louche,
toi, ce type qui s’amène pour te tirer les vers du nez, sous pré-
texte qu’il a appris la mort de Maman ?
Rollet tenta de protester :
30 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
— Écoute, Lucie, franchement : tu crois que cela changerait
quelque chose ? Moi, je pense…
Mais Lucie refusa de s’intéresser au point de vue de son
père, et s’exclama :
— Ah ! Toi, alors, décidément, tu seras toujours le même :
tu te feras toujours pigeonner ! Ce qu’il faut faire, c’est aller
raconter la visite de ce type à la police, tu m’entends ?
— Je t’entends, oui… soupira le père, d’un ton las. J’irai de-
main, ajouta-t-il pour avoir la paix, et bien décidé à n’en rien
faire.
— C’est pour ton bien, tout ce que je dis ! reprit-elle, un peu
plus doucement.
Ce n’était pas une tendre, mais au moins n’essayait-elle pas
de se faire passer pour telle. D’autant qu’elle était certaine
d’avoir remporté la victoire. Elle lui confirma qu’elle n’aurait
pas le temps de monter à Paris pour les obsèques de sa mère –
elle viendrait cet été avec les enfants – et donna à ce sujet diffé-
rentes instructions, que Rollet nota pour être certain de ne rien
oublier.
Quand il eut raccroché, il repensa aux diverses gentillesses
que sa fille lui avait jetées à la figure : qu’il était bêtement
confiant envers le premier venu, moyennant quoi il se ferait
toujours couillonner, étant au bout du compte un mou… Lucie
avait toujours eu ce caractère, qu’elle tenait indiscutablement de
Simone. Son mari, après avoir lui aussi filé doux pendant une
dizaine d’années, avait fini par disparaître sans demander son
reste. Il se bornait maintenant à envoyer régulièrement de
l’argent pour les enfants. Et Lucie ne manquait jamais une occa-
sion de le vouer au diable. Rollet poussa un soupir et alla se
coucher.
Rouvel frappa à la vitre de la loge. Une robuste commère
vint lui ouvrir, écartant d’abord le rideau pour voir « ce que
c’était ». Il la gratifia de son plus aimable sourire :
31 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
— Bonjour, Madame ! Excusez-moi de vous déranger, est-ce
que je peux entrer ? Je voudrais vous demander quelque chose,
s’il vous plaît !
Elle le connaissait de vue, aussi accéda-t-elle à sa requête. Il
referma la porte avec soin, prenant le temps de trouver une
entrée en matière.
— Voilà : je connais une dame qui cherche des heures de
ménage… Elle a perdu son mari il y a six mois, elle a été obligée
de se remettre à travailler… Et comme précisément, j’ai lu dans
le journal…
Ce fut comme s’il avait ouvert une vanne, et libéré un cou-
rant.
— Effectivement, vous avez vu ce qui est arrivé à cette pau-
vre Simone ! Une femme si courageuse… ! Bien sûr qu’elle
travaillait ici… Ils ne le disaient pas, dans le journal ? Il me
semblait… Bref, je me demande bien qui a pu… Pas d’ennemis,
vous pensez bien, c’est sûrement un maniaque, ou une méprise
(une tragique méprise, oui !). Pour qui elle travaillait ? Le Doc-
teur Bonneau. Madame Léveillé, aussi, la Dame du Premier.
Pour Piker, aussi, un peu. Mais principalement pour Garbo !
Voyant l’air surpris de son interlocuteur, elle pouffa :
— Mais non, pas la vraie, naturellement ! C’est moi qui
l’appelle comme ça ! Vous ne voyez pas qui c’est ? Une superbe
pin-up, avec vison, bijoux et tout et tout ?
— Ah ! Si : je l’ai croisée dans l’entrée, un jour… !
La femme approuva de la tête, l’air de dire : « Vous voyez
bien… ! », et poursuivit :
— C’est une copine du Docteur Bonneau, je crois bien…
Une très bonne copine, même ! (Elle cligna de l’œil) Je ne sais
pas ce qu’elle fait d’autre dans la vie, mais pour avoir du blé, ça,
elle en a, croyez-moi !…

32 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
La concierge semblait partie pour ne jamais s’arrêter. Rouvel
apprit ainsi – lui qui n’en demandait pas tant – que l’inconnue
avait eu récemment une veine folle :
— … Au moment où Piker a été cambriolé, vous savez ? La
semaine du 12 mars !
Il ignorait ce fait-divers, mais la pipelette l’instruisit rapide-
ment de tous les détails. Les malfaiteurs, profitant de l’absence
de la jeune femme (ils étaient quand même drôlement bien ren-
seignés, non ?), avaient pénétré dans son appartement. Ensuite,
ils avaient guetté le moment où un employé passerait dans le
couloir, porteur de bijoux, et l’avaient tout bonnement assom-
mé.
— Il a perdu une belle poignée, ce jour-là, le vieux Piker,
c’est moi qui vous le dis ! Comme par un fait exprès, il y avait
un gros client, qui voulait qu’on lui montre toute la boutique et
la réserve ! Un compère, sûrement !… Bref, la Blonde Vénus,
elle a eu de la chance de ne pas se trouver sur leur chemin, aux
truands : ils auraient bien pu l’abîmer ! Ça, on peut dire, elle est
vernie… !
Rouvel n’allait certes pas dire le contraire. En sortant de la
loge, il recommanda une dernière fois à la gardienne cette dame
qu’il connaissait (sérieuse, et le travail ne lui fait pas peur !), re-
mercia une fois encore et par avance, sortit enfin. Du moins fit-
il comme s’il s’éloignait, puis il revint. La grosse femme
s’engageait dans l’escalier de la cave : tout allait bien. Il grimpa
un étage en courant puis, une fois hors de vue, reprit une allure
normale, jusqu’au troisième.
Négligeant pour une fois la porte de gauche – sur laquelle
brillait la plaque du psychanalyste – il sonna à celle de droite.
Un glissement de l’autre côté, et on lui ouvrit. C’était Elle : de
près et en robe d’intérieur, elle était aussi belle que le jour où il
l’avait entrevue sortant de l’immeuble.
Qui plus est, elle souriait, d’un air un peu étonné qui lui allait
à ravir :
33 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
— Monsieur… ?
— Bonjour, Madame. Est-ce que je peux entrer ? J’ai à vous
parler…
Comme elle ouvrait la bouche pour refuser, il ajouta, comme
une sorte de mot de passe :
— …Simone Rollet !
Son sourire tomba (ce qui était dommage) : on ne se met pas
en frais pour un policier, et c’est ce pour quoi elle devait le
prendre, soudain. Il reprit :
— J’étais un de ses amis…
— Toutes mes condoléances ! lâcha-t-elle, insolente.
— Merci… Figurez-vous que Simone m’avait parlé de vous,
et de votre ami (il s’abstint de nommer l’ami en question : inu-
tile de brûler toutes ses cartouches d’un coup). Elle se sentait
menacée, elle avait peur que vous ne la fassiez disparaître à
cause de ce qu’elle avait découvert…
Il parlait un peu à l’aventure. Mais s’il pensait l’effrayer et
qu’elle s’effondre, c’était raté. Elle lui sourit, comme à un enfant
idiot :
— Mais de quoi parlez-vous ? Je ne comprends pas un mot !
— Et Piker, ça vous dit quelque chose ? Vous savez qu’il a
été cambriolé, il y a quelque temps… au moment où vous étiez
très heureusement absente ?
Elle pâlit, mais il parut à Rouvel que c’était plus de rage que
de peur. Elle serra la cigarette qu’elle tenait entre ses doigts sans
la fumer puis, se dominant, la posa sur un cendrier d’étain.
D’une voix plus basse, elle demanda, du bout des lèvres :
— Combien voulez-vous ?
C’était donc cela ! Que l’honnêteté est chose fragile ! Si-
mone, Simone… Pourquoi ne pas vous être contentée de passer
l’aspirateur ?
Il eut un bon sourire :
34 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
— Oh ! Rien ne nous presse, chère Mademoiselle, voyons !
Nous parlerons des détails plus tard, l’important était que nous
prenions contact… que nous fassions connaissance, non ?
Elle acquiesça, l’œil fixe. Encore une fois, il sentit qu’elle ne
se résignait pas, mais réfléchissait à une contre-attaque. Celle-ci,
à n’en pas douter, serait sans pitié. Il se leva :
— Bien ! Puisque nous avons fait le tour de la question, je ne
vais pas abuser plus longtemps de votre amabilité… Au revoir,
Mademoiselle. Et… à très bientôt !
— Prenez votre temps, je vous en prie ! lui jeta-t-elle,
comme il passait la porte.
Elle claqua le battant. Le visiteur descendit l’escalier, en son-
geant que cette fois, la lutte était engagée, et qu’il avait une
adversaire à sa taille. Il l’imagina, l’œil noir, revenant dans son
salon somptueux, allumant – enfin ! – une cigarette… Trouvant
la solution au problème que lui, Rouvel, venait d’avoir le mau-
vais goût de lui poser.
Elle appelait Bonneau. Avec l’aide bénévole de la concierge,
très probablement ils allaient identifier rapidement l’apprenti-
maître-chanteur. Confirmer ensuite grâce au fichier Patients.
Puis Boyer persuaderait son complice d’agir au plus vite, et vi-
goureusement, afin d’éliminer le danger. Pas question de payer.
Il se demanda s’ils avaient donné de l’argent à Simone Rollet.
Ou s’ils l’avaient supprimée dès qu’elle avait tenté de monnayer
son silence sur ce qu’elle avait surpris…
Tout l’après-midi, il travailla allègrement. Il se sentait le cœur
léger et le corps en bon état. À six heures, en sortant, il s’arrêta
devant la porte de l’immeuble : c’est probablement maintenant
que quelque chose allait se mettre en route. Le mécanisme des-
tiné à l’écarter du chemin.
Il sourit : autour de lui, c’était la foule habituelle des gens
quittant leur travail et uniquement pressés de rejoindre leurs
pantoufles et le repas du soir. Dans le bus, il s’assit au fond et,
apparemment plongé dans un journal, guetta. Il le vit monter,
35 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
l’air dégagé dans son imperméable au col relevé, et s’asseoir en
lui tournant le dos. Allons ! Les amateurs apprenaient vite, cette
saison !
Il les voyait d’ici, tous les deux, aussi bien que s’il avait été
présent à chaque instant derrière eux : elle, ayant un jour l’idée
de ce fric-frac si simple et si rentable ; lui, regimbant puis, vain-
cu par un battement de cils, coopérant et se chargeant de
recruter les professionnels nécessaires. Leur triomphe, le senti-
ment de leur invulnérabilité. Puis la peur, mauvaise conseillère,
quand la femme de ménage s’était essayée au chantage… L’idée,
après le meurtre, de détourner les soupçons sur les voisins de la
victime. Et, dans l’affolement, l’erreur de destination. Mon-
etrouge, au lieu du 19 .
Après avoir placé une canette de bière à portée de main, le
planton s’installa sur sa chaise, et étendit les pieds sous la table,
avec un soupir d’aise. Il avait une sainte horreur de la marche, et
pourtant il fallait bien venir jusqu’au travail d’une manière ou
d’une autre. C’est vrai qu’il était mieux ici qu’à arpenter les rues
du quartier. L’ayant fait plusieurs années, il savait que là, en plus
de l’effort, il aurait risqué d’avoir froid. Et il n’aimait pas avoir
froid. Ses goûts étaient relativement simples, et de bon sens : il
appréciait la chaleur, le sec, et la position assise… Couchée aus-
si, naturellement, mais il ne faut pas trop demander !
Là-dessus, le téléphone sonna. Autant dire que les embête-
ments s’annoncèrent. Avec un soupir à attendrir une ville
entière, le planton décrocha. Et attendit : c’est à celui qui ap-
pelle de se présenter, n’est-il pas vrai ?
Il perçut une respiration rapide, comme si l’autre à l’autre
bout du fil avait couru, ou était émue.
— Allô ? fit une voix féminine. La police ?
— Elle-même… ! rétorqua le planton, qui ne détestait pas
passer pour homme d’esprit.
— Monsieur le Commissaire ?
36 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
— Non, Madame, ce n’est pas lui : Monsieur le Commissaire
ne répond pas lui-même au téléphone, sinon, vous pensez… !
Vraiment, ces dames de la haute – car la correspondante, à
en juger par les inflexions de sa voix, devait occuper une bonne
place sur l’échelle sociale – sont incroyables ! Aucun sens des
réalités…
— Vous pouvez me le passer, s’il vous plaît ! ordonna-t-elle.
C’est urgent !
Du coup, le planton s’autorisa un deuxième soliloque men-
tal :
Urgent ! Tu parles ! Ils sont amusants, les gens : comme si
on appelait la police pour qu’elle vienne six mois plus tard ! Il
eut la tentation de rétorquer que Monsieur le Commissaire n’y
était pour personne, mais après tout peut-être était-ce réelle-
ment urgent, et valait-il mieux obtempérer.
— Quittez pas ! bougonna-t-il, espérant par son impolitesse
se venger du ton que l’inconnue employait pour s’adresser à lui
(qui, après tout n’était ni son larbin ni son amant !). Il pressa le
bouton rouge de la ligne du Commissaire. Il s’était toujours un
peu perdu dans ces manipulations techniques qui, après tout,
n’appartenaient pas à proprement parler au métier de policier.
Soulagé – cette fois, il n’avait pas fait de fausse manœuvre – il
entendit la voix de son supérieur, à qui il annonça l’appel le plus
rapidement possible, avant de retourner à sa tranquillité.
— Monsieur le commissaire ? Ici Irène Boyer, vous sa-
vez… ?
Le Commissaire Cottet, qui l’avait reconnue, eut l’impression
que la comédienne avait perdu un peu de son assurance. Il s’en
réjouit, peut-être trop vite, car si elle était émue elle savait mal-
gré tout parfaitement ce qu’elle voulait. Elle poursuivit, de sa
belle voix expressive :
— Monsieur Cottet ? Il faut que vous m’aidiez !
— Bonjour, Mademoiselle ! l’interrompit-il, délibérément.
37 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
— Bonjour… ! Excusez-moi, je suis tellement inquiète
que… Il se passe quelque chose de grave… Le Docteur Bon-
neau est en danger !
— De quoi parlez-vous ? Expliquez-vous !
— C’est un de ses patients, un type bizarre… qui lui a télé-
phoné pour lui demander de venir…
Sur un appel pressant de celui-ci, le psychanalyste avait ac-
cepté d’aller quelque part dans Montrouge – la comédienne
n’en savait pas plus sur le lieu du rendez-vous – retrouver un de
ses patients… « un excité, qui fait des crises de temps en temps.
Il menaçait de faire une bêtise : se jeter sous le métro, je
crois ! ». Cottet se retint de lui objecter qu’il s’en fallait de beau-
coup que tous les soi-disant désespérés mettent leurs menaces à
exécution, et écouta la suite. Bonneau, « médecin avant tout, et
n’écoutant que son bon cœur », était donc parti, pour tâcher de
calmer l’homme, dont le nom était « Roussel, ou quelque chose
comme cela ! ». Et maintenant, son « amie et voisine », qui
n’avait pas osé tenter de le retenir, s’inquiétait, craignant qu’il ne
lui arrive malheur et qu’il ne soit ainsi puni de son courage,
voire de l’intérêt qu’il portait à ses patients.
— Il faut que vous alliez là-bas le plus vite possible !
conclut-elle.
— Où est-ce qu’ils doivent se rencontrer ? Chez cet
homme ?
— Non, je ne sais pas. C’est idiot, mais je n’ai pas pensé à
demander des détails… !
— C’est ennuyeux, lâcha le policier. Enfin, nous allons y al-
ler, en espérant que nous les trouverons !
Il entendit son souffle dans l’écouteur, puis elle se jeta à
l’eau :
— Emmenez-moi avec vous ! lança-t-elle brusquement, avec
la voix d’une petite fille qui réclame un tour de manège.
— Il n’en est pas question ! trancha le policier. C’est une
opération qui peut être dangereuse…
38 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
— Oh ! S’il vous plaît… !
— Je ne crois pas que ce soit la place d’une femme, et qui
plus est de quelqu’un qui n’appartient pas à la police !
Cottet faillit préciser sa pensée en rappelant qu’on n’allait pas
à un défilé de mode. Mais l’actrice devança son argument :
— …Je suis tellement inquiète, je vous en prie… Je me ferai
toute petite, je ne vous gênerai pas, vous verrez… !
Sur le point d’éclater – « Toute petite » : c’était tout ce qu’elle
avait trouvé… ? – et de remettre son interlocutrice en place, le
commissaire se ravisa brusquement :
— Bon ! Ne bougez pas, nous venons vous prendre, lui or-
donna-t-il.
Il raccrocha, sans lui laisser le temps de le remercier – ce
qu’elle n’aurait sans doute pas manqué de faire, avec une sincé-
rité presque convaincante.
Après tout, si elle y tient, qu’elle vienne ! Il songea qu’en dé-
finitive à l’occasion de cette expédition la comédienne serait
tirée de son milieu habituel, donc peut-être plus accessible. Il se
prit à rêver que cessant de jouer les sphinx elle répondait aux
questions qu’il lui posait. Puis, se secouant, il s’exhorta à ne pas
anticiper.
Le commissaire appela les inspecteurs Arnaud, qui bien sûr –
l’ayant déjà interrogée, vainement, chez elle – s’empressa au
nom d’Irène Boyer, et Velmont, qui avait mené des recherches
autour de la place Denfert, où des témoins avaient aperçu la
femme de ménage la veille de sa mort. Tous deux regardaient
leur chef, attendant ses commentaires à propos de ce rebondis-
sement. Ce coup de téléphone était à dire vrai inattendu, et
même inespéré. Les recherches n’avaient rien donné, et il fallait
bien reconnaître qu’après trois jours d’investigations tous azi-
muts on marquait le pas… L’appel au secours lancé par la
maîtresse du médecin pouvait relancer l’enquête.
39 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
— Qu’est-ce qui lui prend ? s’exclama Velmont. Qu’elle pré-
fère nous demander d’intervenir, au lieu de régler l’affaire elle-
même…
Arnaud, pour sa part, semblait encore convaincu de la sincé-
rité de la jeune femme, même s’il avouait ne pas croire
complètement à son désarroi.
— Bon ! À part ça, qu’est-ce qui va se passer, maintenant ?
Velmont était au moins convaincu d’une chose :
— Ce Rouvel n’est pas un tueur, pour moi c’est un pauvre
type qui s’est trouvé embringué dans une histoire dont il n’a pas
mesuré les conséquences !
— Parce que tu crois encore qu’il n’y a que les « tueurs » qui
commettent des meurtres, toi ? demanda Arnaud. Les inspec-
teurs avaient l’air de deux élèves qui s’efforcent de briller aux
yeux du professeur en faisant étalage de leur connaissance du
programme. Le commissaire interrompit leur échange de vues.
— Vous allez prendre une voiture et foncer à Montrouge,
ordonna-t-il. Moi, je vous suis après être passé à Villiers récupé-
rer notre amie… Quant à nos deux bonshommes, on ne sait
pas où ils se sont retrouvés, il faudra sans doute que vous les
cherchiez. Espérons que vous arriverez à temps !
Le commissaire ne savait pas lui-même à temps pour quoi,
quel drame les policiers auraient à empêcher, mais il n’y avait
probablement pas une minute à perdre.
— Ça ne va pas être du gâteau, à cette heure-ci, avec la cir-
culation ! maugréa Velmont.
Hilare, son collègue lui lança une bourrade dans les côtes :
— Et la sirène ? Et le gyrophare ? C’est fait pour les chiens ?
— En tout cas, vous m’éteindrez tout cela avant d’entrer
dans la zone présumée de la rencontre ! recommanda Cottet.
— Bien sûr… !
Changeant de sujet, l’inspecteur annonça :
— On partira de la mairie, et si on ne les trouve pas, on dra-
guera dans les rues alentour ! Allez, on y va !
40 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
Comme d’habitude, il était tout frétillant à l’idée de partir en
opération. Velmont, placide, s’installa sur le siège arrière. Et
suivie d’un car de police la voiture s’élança, sous les yeux ap-
probateurs des badauds, en direction du sud de Paris.
Il quitta le bus au carrefour. Ce n’était pas son arrêt habituel,
mais ici ce serait plus facile. Il se mit à courir. L’endroit était
désert, bordé de hauts murs d’un côté et de magasins de l’autre.
Tournant la tête, du coin de l’œil il vit Bonneau quitter le bus en
catastrophe, et ralentit pour le laisser se rapprocher.
Arrivé à une distance convenable, le médecin s’arrêta, fouilla
dans sa poche et en tira un objet qu’il n’y avait pas besoin de
voir de près pour en deviner la nature et l’usage qui allait en être
fait. Un instant plus tard, en effet, la balle siffla à son oreille.
Bon ! C’était peut-être l’heure d’arrêter de jouer, s’il ne vou-
lait pas risquer de perdre… Il se gara, avançant
précautionneusement d’un arbre à l’autre, d’un recoin à un ren-
foncement. La situation de proie ne l’enthousiasmait
décidément pas. Heureusement, la ruelle devait se trouver tout
près.
Oui, elle y était : depuis qu’enfant il venait y jouer, elle avait
survécu à toutes les réhabilitations du quartier – Dieu merci !…
Il s’y glissa, et la remonta rapidement. C’était une voie très
étroite et biscornue, grossièrement en arc de cercle, encombrée
de déchets de toutes sortes. Il atteignit l’autre extrémité, don-
nant sur l’avenue, une dizaine de mètres en arrière de son point
de départ. L’issue de ce côté-ci n’était guère qu’une fente entre
deux murs.
Il vit passer une silhouette prudente. Assurant entre ses
mains la ceinture, il bondit. L’autre se retourna, mais un instant
trop tard : la lanière enserrait déjà son cou. Il se débattit, Rouvel
appuya sa prise – serrer de plus en plus fort, oublier que cette
chose remuante était un être humain, et qu’il connaissait… ! –
Son adversaire, sous la surprise, n’avait heureusement pas eu le
41 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
temps de sortir son arme (il avait eu la bonne idée de la ranger,
par crainte d’éventuels passants)…
Les soubresauts du médecin faiblissaient et devenaient inco-
hérents. Rouvel fut soulagé lorsqu’ils cessèrent, et que le corps
tomba, d’un seul coup. Il sentait la sueur ruisseler sur son front
et ses tempes (il ne prenait, décidément, pas assez d’exercice !).
Ses muscles s’endolorissaient. Il était plus que temps : si l’autre
s’était défendu une minute de plus, il s’en sortait… Les bras de
Rouvel retombèrent, il mit la ceinture dans sa poche. Il
s’ébroua, soupira : voilà, ni vu ni connu, il pouvait redevenir un
promeneur ordinaire, quelqu’un qui rentre chez lui après son
travail. A peu de choses près…
Il jeta un coup d’œil circulaire. Sur l’avenue, il n’y avait per-
sonne. À perte de vue, on ne distinguait que les volumes figés
d’arbres dépenaillés, de quelques voitures en stationnement, et
de poubelles. Cependant il était plus sage de ne pas s’attarder. Il
se mit à courir, droit devant lui. Le terrain de sports devait être
par-là, ensuite il obliquerait pour dérouter de possibles suiveurs.
Soudain, il glissa sur Dieu sait quelle immondice, trébucha,
s’étala. En se relevant, il sentit que tout un côté de son pantalon
était déchiré. Son costume allait être bon à jeter ! Mais au fond,
peut-être cela valait-il mieux : oui, ce serait une manière de reje-
ter les événements de cette soirée loin derrière soi, pour n’en
garder que le bénéfice. Et repartir d’un autre pied. Maintenant,
il allait avoir devant lui une interlocutrice désemparée, donc
compréhensive. Ils pourraient s’entendre, tous les deux – il n’y
avait pas que l’argent, dans la vie. Il éclata de rire. Décidément,
oui : les amateurs apprenaient vite – mais certains, plus que
d’autres !
Immense fut donc la surprise de Rouvel, qui se croyait tiré
d’affaire, et qu’aucun bruit de pas n’avait alerté. Survenant der-
rière lui, les deux inspecteurs l’encadrèrent et le maintinrent
solidement. Il tenta bien de se dégager, mais la poigne des poli-
ciers ne lui laissa pas la moindre chance. Sachant qu’ils
42 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
arrivaient trop tard – ils venaient, à quelques centaines de mè-
tres, de buter sur le cadavre de Bonneau – et que le commissaire
le leur reprocherait bien que cela n’ait pas dépendu d’eux, ils
distribuèrent quelques horions à leur prisonnier pour se calmer
tout en le faisant se tenir tranquille. « Pas un tueur, hein… ? »,
lançait Arnaud à Velmont, du coin de la bouche.
Quelques minutes plus tard, le premier allumait une ciga-
rette, assis au volant, tandis que le second s’éloignait en
direction du cadavre du médecin.
Tout en marchant dans la pénombre de la rue déserte, il
maugréait :
— Tu parles d’un rendez-vous ! J’aimerais mieux une belle
petite blonde, et vivante au moins !
Quand la voiture du Commissaire Cottet arriva, tout était
terminé. Le car avait rejoint la voiture des inspecteurs, et deux
agents avaient relayé celui qui faisait le pied de grue auprès du
médecin « … à toutes fins utiles, parce que ça m’étonnerait
qu’on nous le vole ! », avait commenté le policier. Par radio, son
collègue avait appelé du renfort, en l’occurrence la médecine
légale pour s’occuper du mort. Rouvel, menottes aux poignets,
ruminait son échec à l’arrière du car de police qui venait
d’arriver.
L’inspecteur s’avança pour faire son rapport au Commis-
saire. Quittant son masque d’indifférence, la belle Irène Boyer –
à qui, du reste, on n’avait pas pu arracher trois mots durant tout
le trajet – s’apprêta à descendre de voiture elle aussi. Elle voulait
savoir : que s’était-il passé, et pour commencer où était le Doc-
teur Bonneau… ? Refusant de l’écouter, on lui demanda
fermement d’attendre à l’écart. On l’informerait de tout le plus
tôt possible, bien sûr, qu’elle ne s’en fasse pas ! Deux agents
l’entraînèrent vers le car. Lorsque Cottet apprit l’issue du ren-
dez-vous, sa bouche se pinça, mais il se tut.
— Si seulement on avait eu un point de rendez-vous plus
précis, on aurait peut-être été là en temps voulu… ! lâcha l’un
43 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
des inspecteurs, avec un regard de reproche en direction de
l’actrice.
— Mais voilà, vous ne l’aviez pas ! C’est comme ça…
conclut le commissaire. Allez, on rentre !
En fait, lui aussi était déçu. La situation lui avait échappé et
s’était emballée d’un seul coup. À cette idée, une rage froide le
prit. Contre tous ces gens qui prétendaient régler eux-mêmes
leurs affaires, en dehors de la police. Tous ceux-là lui avaient
menti, cachant l’essentiel qui lui aurait permis de comprendre,
et ainsi d’éviter le gâchis : ce deuxième meurtre. Ah ! Ce méde-
cin, si sûr de lui, si à l’aise dans l’existence, était bien l’exemple
parfait. On pouvait parier que même se sachant menacé, jamais
il n’aurait consenti à prévenir la police. Fi donc ! Des gens qui
allaient s’occuper de ses affaires, y mettre leur nez comme ils
posaient leurs gros sabots sur la moquette délicate de son
luxueux appartement… !
Avant de repartir, le commissaire alla saluer les techniciens
de l’identité judiciaire, qui s’apprêtaient à « emballer » le corps
du psychanalyste. « Mort par strangulation, remontant appa-
remment à moins d’une heure », commenta le légiste. Cottet
hocha la tête, sans un mot. Il se sentait fatigué, des contractures
lui faisaient courber le dos, et pourtant il savait qu’il continue-
rait de chercher l’issue. Un petit vent frais s’était levé, et tous
ceux que leur métier avait rassemblés sur cette place réprimaient
des tremblements de froid.
Dans le panier à salade fonçant dans la nuit, Rouvel regar-
dait, avec comme de l’étonnement, les menottes qui entravaient
ses poignets. Contrairement à son attente – il est vrai qu’il n’y
connaissait rien ! – il n’avait pas été enchaîné à la paroi du car.
C’était du reste inutile, car il n’envisageait pas une quelconque
évasion. Quelqu’un lui avait donné un mouchoir en papier pour
s’essuyer le visage, et un agent lui avait proposé une cigarette.
En somme, mis à part l’épisode de son arrestation, et sans bai-
gner dans l’allégresse, il s’estimait bien traité. Face à lui, un
44 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
policier en tenue somnolait, le képi de travers. Deux autres re-
gardaient défiler le paysage – ils ne devaient du reste pas en
apercevoir grand-chose !
En tout cas, ils ne semblaient guère se préoccuper de leur
prisonnier. Pour sa part, la tension retombée, celui-ci envisa-
geait maintenant le futur, et la façon dont tout cela se
terminerait. Irène Boyer s’en tirerait sans doute au mieux, grâce
à son charme angélique, si émouvant. Au procès, et même
avant, elle ferait merveille, et leur en donnerait à tous pour leur
argent ! Tout au plus l’inculperait-on de complicité. Une fois
présumé qu’elle ignorait tout des agissements de son amant
(celui-ci ayant eu le bon goût de mourir dans l’affaire), elle éco-
perait d’un peu de prison, et encore, avec sursis – et voilà tout.
L’ensemble apparaissait, d’avance, réglé comme du papier à
musique.
Philosophe, Rouvel haussa les épaules : il n’y avait rien à
faire contre cela, et lui surtout se devait d’accepter les choses
comme elles étaient. Il eut en revanche une pensée de pitié ré-
trospective – et qu’un jury n’aurait pas manqué de trouver
nettement tardive – pour le brave Docteur Bonneau, qui avait
eu toute la peine, et s’en tirait sans le moindre honneur.
D’ailleurs, il ne s’en tirait pas !
45


L’aide-soignante est en retard



1.


Richard détestait attendre, mais il adorait le cinéma. Rien à
voir, a priori, entre ces deux propositions. Sauf qu’il arrivait
qu’il renonce à aller voir tel film en salle, à cause de l’affluence à
l’entrée du cinéma.
Mais ce jour-là, il était d’humeur optimiste sinon patiente, si
bien qu’il sentait que cela ne durerait pas trop longtemps, que le
supplice serait de courte durée. En quoi il se trompait, mais
n’anticipons pas.
Il prit donc sa place derrière une grosse fille qui mangeait un
hamburger dégoulinant de sauce en paraissant se délecter même
du filet de couleur brunâtre qui serpentait de ses lèvres à son
menton. Sortant le livre qu’il était en train de lire, il cherchait la
page, quand survint une grande brune à l’air déluré qui lança :
— Eh bien, ça va : au moins, ici, on ne se sent pas seule !
Comme leurs regards se croisaient, elle lui fit un grand sou-
rire, puis :
— L’essentiel, c’est d’être en bonne compagnie, non ?
Tout ce que Richard trouva à répondre fut un pâle « Exac-
tement… » qui découragea son interlocutrice pour quelques
instants. Elle fourragea dans son sac dont elle tira un calepin
qu’elle fit mine de feuilleter, l’air affairé, avant de le rejeter dans
les profondeurs…
Une sorte de temps mort s’écoula, seulement meublé de
quelques grognements d’aspirants spectateurs se demandant si
ce serait pour aujourd’hui ou pour demain, de propositions
47 MÉFIEZ-VOUS DES AMATEURS !
comme « On va s’acheter des pop-corn ? » – et comme une
autre voix répliquait que « non : on n’aura plus faim pendant le
film ! » Richard et sa voisine se regardèrent à nouveau, pour
échanger un sourire complice, avant de regarder l’un sa montre
l’autre la file d’attente toujours aussi désespérément immobile.
— Je ne sais pas ce qu’ils lui trouvent, à ce Depardieu ! lança
Richard, comme à la cantonade.
Il fallait bien constater qu’effectivement, chaque fois que le
célèbre viticulteur revenait devant les caméras, le résultat ne
manquait pas de déplacer des foules.
— Et encore, reprit la brune, on n’est pas le mercredi de la
sortie !
Heureusement, les spectateurs de la séance précédente fini-
rent par se décider à sortir, et passèrent devant leurs futurs
successeurs, certains en arborant par jeu des mines consternées,
histoire de leur faire craindre le pire quant au film.
La manœuvre ayant largement échoué, la salle se remplit
d’une nouvelle fournée. La fille s’installa au milieu de la salle, ni
trop près ni trop loin de l’écran. Richard balança un instant,
puis choisit de s’asseoir quelques rangs derrière elle, légèrement
décalé, ainsi il voyait son profil. Pendant les pubs et les bandes-
annonces, il vérifiait ses messages avant d’éteindre son portable,
quand la brune se retourna pour le chercher des yeux.
L’ayant trouvé, elle l’appela et lui désigna le siège à côté du
sien :
— Vous ne voulez pas venir avec moi ?
Il hésita une seconde, puis acquiesça et la rejoignit. Ils
n’eurent pas le temps de chercher un sujet de conversation : la
lumière s’éteignit et le film démarra. N’ayant jamais été un dra-
gueur de cinéma, un de ces profiteurs de l’ombre qui,
s’installant auprès d’une inconnue, ressortent deux heures plus
tard en la tenant par le cou, Richard se contenta de savourer le
film, une histoire un peu compliquée de type ordinaire impliqué
malgré lui dans une affaire policière – et s’en tirant en définitive
à son avantage.

48

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