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Mémoires apocryphes

De
284 pages

L'ouvrage est parodique. Un enfant adopté par des intellectuels communistes raconte son odyssée stalinienne à partir de la maternelle. Essayant de faire de la propagande à l'école, il est agressé par le cancre de la classe, ce qui compromet sa virilité. Traumatisé ensuite par la mort de Staline, il devient amnésique et exerce alors dans le racket. Il recouvre finalement la mémoire et redevient membre du parti où il retrouve son ancien agresseur devenu boucher. Celui-ci l'embauche et s'ingénie à lui faire retrouver sa virilité perdue. Nouvel échec. Notre héros devient terroriste...


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Cet ouvrage a été composé par Edilivre

175, boulevard Anatole France – 93200 Saint-Denis

Tél. : 01 41 62 14 40 – Fax : 01 41 62 14 50

Mail : client@edilivre.com

www.edilivre.com

 

Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction,

intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-332-66334-4

 

© Edilivre, 2014

Avis au lecteur

Pour certains d’entre nous, parisiens d’élection, les mots : culture, création, art, créateur et artiste, serinés à nos tendres oreilles dès l’école maternelle, nous pourchassent toute la vie tels des griffons nivernais qui auraient jurés de nous mordre les fesses. Non sans raison. Car, dans la Ville des Lumières, des graffitis et des tags aux formes élaborées de l’art informel, du show-biz au strip-tease, du yé-yé au yeah-yeah, du pop-art aux sectes religieuses et au rap, les manifestations de l’esprit créateur alourdissent la plupart des cervelles.

Nulle part ailleurs dans le monde, les progrès de l’espèce n’ont acquis une telle ampleur esthétique. Les rejetons de la grande bourgeoisie s’y sont concertés avec les loubards de banlieue pour léguer au monde de demain l’image d’un siècle d’airain, serti de pierres précieuses.

Rien d’étonnant que, contaminé par cette psychose collective, je me sois laissé porter par la vague.

… Je ne mentionnerai pas mes vagissements de poupard que personne n’a mis en musique, ni mes barbouillages de bambin que mon père a vainement négociés dans les galeries d’avant-garde, encore moins mes dissertations de français bourrées de fautes d’orthographe, car le véritable réveil de ma vocation artistique a tardé jusqu’à l’âge de treize ans quand j’ai commencé à fréquenter les boîtes de Belleville. Les postures baroquement tortueuses que j’y enchaînais, corps et âme, reléguaient les danses primitives dans les limbes de la réaction vichyssoise. Hélas, pendant un week-end de Pentecôte je tombai sur une boîte où la sono était un peu forte… Le lendemain écouter la voix de ma mère, Mozart, les Beatles, un tam-tam des tropiques ou le bruit d’une moto au tuyau d’échappement cisaillé me faisait le même effet déplorable.

Cet incident mit un terme à ma première vocation qui était l’expression corporelle.

Sans me rendre l’acuité auditive initiale, des années de rééducation patiente, menées sous la direction d’un aruspice de Raipur, m’ont quelque peu requinqué les tympans. Je me souviens de ce quatorze juillet sur les Champs quand je pus, de nouveau, distinguer le crépitement des pétards des flonflons de la fanfare militaire. J’envisageai d’aller le soir même à Belleville…

Avant de m’y rendre, je consultai néanmoins mon fakir. Ses propos me firent l’effet d’une douche froide :

« Je te déconseille de te relancer dans cet art me dit-il. Il a failli te rendre infirme.

Tu ne pourra y créer que des œuvres mineures, car la peur te donnera des coliques »

Atterré par sa prophétie augurale, la rage au cœur et aux jambes, je réintégrai le pavillon de banlieue de ma mère pour cogiter sur un art de rechange. Elle me nourrissait chichement. En l’absence de l’indemnité de chômage je mangeais donc de la vache espagnole.

Après l’avoir ruminée pendant quelques semaines je me suis remis à la tâche… J’ai tout essayé : la peinture, le tissage, la rhétorique, l’histoire, la grammaire, la comédie musicale et le théâtre, l’astronomie et la macrocéphalie zen pour terminer avec l’art culinaire… sans succès, avant de mouiller dans les eaux, oh combien tumultueuses ! de la création romanesque.

Aujourd’hui, en examinant à froid cette option, je me doute qu’elle ne fût, du moins en partie, le fruit vénéneux de ce penchant masochiste qui a toujours animé le peuple de France. Que tout un chacun ait quelque chose d’indispensable à dire, qu’il ressente le besoin de raconter ses malheurs ou d’exprimer ses bonheurs c’est une vérité immanente, un lieu commun qu’on n’ose plus contester sous peine d’être accusé de racisme. Culture, création, créateur sont d’inaliénables conquêtes du progrès, des droits que les mairies parisiennes mettent en pratique dans les cercles de gymnastique familiale, les cours de karaté et de kobudo, de Taï chi Chuan et de boxe thaïlandaise par exemple. Cependant si on comprend le sexe faible, les hommes qui se sentent tout à coup gros d’une œuvre, qui s’entichent de parturition avec l’acharnement d’une lapine, quels être bizarres, tout de même !

Je dois avouer que mon cas est encore plus complexe.

Outre mon côté masochiste et ce besoin d’enfanter qui chez moi avait pris des dimensions peu communes, mon choix excipait, du moins au début de ma carrière de trois raisons subséquentes :

1) Je suis timide de nature. Or, dans cet art, depuis que cénacles et salons littéraires n’existent plus, les démarches se limitent au dépôt du roman à l’accueil des maisons d’édition, endroit passablement respectable.

2) J’écris mal. Mais comme dans nos lettres modernes une ponctuation fantaisiste et des fautes de grammaire constituent des atouts importants, j’espérais que mes erreurs de syntaxe me vaudraient les éloges des critiques littéraires.

3) L’investissement est pratiquement nul. Au besoin vous récupérez un bic dans une banque et du papier d’emballage chez un boucher ou dans un autre commerce.

… Dix années de vaches espagnoles… maigres. Vingt romans. Deux par an. Au bout de cette décennie laborieuse, mes parents estimant que j’avais épuisé mes ressources, me coupèrent les subsides.

Ignorant l’injonction parentale de chercher une occupation lucrative, j’ai persévéré dans ma branche. J’avais l’impression que si on m’avait empêché de pondre ma double page quotidienne, je me serais jeté séance tenante à la Seine… Impression illusoire. Car, avec l’âge et la fréquentation de mes pairs, j’ai découvert que le monde littéraire est semblable à une ménagerie en pâte tendre. En effet, écrivains consacrés, débutants à piston, militantes MLF, pacifistes à la manque, aventuriers retraités ou énarques se bousculent sur le toboggan de cet art pour descendre en miettes dans l’inconscient d’un public en déroute. Comment éviter dans une telle foire d’empoigne les télescopages et la casse. Os moulus, côtes fêlées et couverts d’ecchymoses, les frustrés de l’entreprise littéraire crachent le feu sur le parvis de Beaubourg, tandis que les pyrophobes pètent le feu devant les portes des maisons d’édition dans l’espoir d’obtenir un refus prouvant à leurs mères que leur talent n’est pas négociable.

Etant parmi ceux, sans doute peu nombreux, qui reçurent une réponse libellée comme il suit :

« Cher Monsieur,

Nous avons le regret de vous faire savoir que, surchargés de travail, mais sans préjuger de leurs qualités littéraires, nos lecteurs ont refusé de lire vos dernières œuvres. Afin d’épargner à notre maison une grève sur le tas qui mettrait en danger la vie culturelle du pays, nous vous saurions gré de vous adresser désormais à notre voisin du dessus qui, grand connaisseur d’œuvres d’art, collectionne vieux papiers et romans refusés…

Dans l’espoir que vos démarches auprès de notre voisin seront couronnées de succès, veuillez, cher Monsieur, croire à nos sentiments…, », je me suis décidé, après mure réflexion, d’aller consulter cet amateur d’art dans le but de lui proposer, pour un prix sans rapport avec leur valeur boursière, mes œuvres complètes. La crainte que, si je continuais à écrire, les piles de papiers d’emballage stockées dans ma chambre absorbant l’humidité inhérente à la vie, on me trouve un beau jour desséché comme le hareng de la fable me détermina à enfreindre ma timidité naturelle.

… L’escalier était plutôt minable. Du tapis il ne restait que la trame. Le palier fleurait le pipi de chatte en chaleur et quand j’y fus arrivé une armée de cafard se précipita vers une crevasse aussi généreuse que mon œuvre… J’ai donc longuement hésité avant de « frapper fort » comme l’exigeait la pancarte accrochée à la porte. Comme l’attente se prolongeait au-delà des limites acceptables, je m’apprêtais à filer en pensant appeler un copain qui connaissait le directeur d’un moulin à papier dans les Landes quand, après un grincement douloureux, la porte s’entrouvrit et sur son seuil apparut une grosse dame.

Elle me dépassait d’une bonne tête et était aussi large que grande. Un duvet noir et dru trônait au-dessus d’une bouche de métro où pointait une unique canine jaune. Un tic nerveux la faisait cligner de l’œil gauche tandis que son nez possédait l’aspect d’un boutoir de sanglier sur le point d’encorner le chasseur tombé sous ses pattes.

« Entre ! fit-ele, en ménageant par un gracieux mouvement de torsion un minuscule interstice… mais je te préviens que depuis que je ne turbine plus au Bois, j’ai grossi et je fous la chiasse aux michés… Donc si tu veux te sucrer tu ferais mieux de flécher avec la mère maca de Pigalle. Je peux te donner son adresse… »

Aussitôt un sixième sens m’avertit qu’il valait mieux m’en aller chercher mon meunier dans les Landes. J’entamai donc un prudent mouvement de recul quand, m’attrapant par une aile, la chipie me jeta dans sa sombre tanière…

« Qu’est-ce qu’il y a ? Tu ne veux pas causer avec moi, mon mignon ? Ou bien tu ne me fais pas confiance ? »

Ce disant, elle me donna, en guise d’amitié, un solide coup de poing dans les côtes.

« Vous devez faire erreur, susurrai-je… Je cherche ce Monsieur qui s’occupe de papiers. J’ai chez moi quantité de manuscrits et brouillons que la maison d’édition du dessous… »

« Ah, c’est vous ! Hahaha ! Je vous prenais pour le maque de service. »

Cette méprise me fit sursauter, tant j’étais, après mes multiples déboires, devenu attentif aux suggestions lucratives. Du coup ses manière m’apparurent moins grossières. Du reste, l’invocation de mes manuscrits et brouillons semblait avoir tempéré son humeur agressive.

« Buvez-vous du thé ? », m’interrogea-t-elle sur le ton d’une maman qui propose le biberon à son gosse.

« Non, merci. J’ai pris un grand café ce matin et comme depuis que j’envisage de changer de métier, mes nerfs son à vif, je crains l’insomnie. »

« Mais voyons ! le thé, ça éclaircit la mémoire et bouste les aptitudes littéraire. Evidemment si vous préférez une tisane… »

Et plus alerte qu’une gamine, la géante s’éclipsa pour préparer son breuvage. Le dandinement provocant de ses hanches ne me disant rien qui vaille, je fis machine arrière et m’apprêtais à tourner le bouton de la porte, quand elle surgit derrière moi, chargée d’un énorme samovar où on aurait pu me faire cuire avec tous mes ouvrages. Sans doute le tenait-elle perpétuellement sur le feu, à la russe.

« Voilà, nous pourrons ainsi bavarder à loisir », me dit-elle en l’installant au milieu de la table.

« Oui, bien sûr, confirmai-je d’un air résigné, seulement le Monsieur chiffonnier qui colectionne vieux papiers et ro…. ro… »

« Quels salauds ces marchands de grimoires, grinça-t-elle. Ils s’amusent à me traiter de Monsieur alors qu’ils savent que depuis belle lurette… enfin, j’aborde les détails de la chose dans mon œuvre, que vous lirez, je l’espère… »

Et, en étouffant une grimace de dégoût sous sa moustache en bataille, elle me tendit une gigantesque tasse rose, pleine à ras bord. Renversé par sa phrase sibylline j’en déversai la moitié sur ma cuisse, mais malgré la brûlure, de peur qu’elle ne me fît pas retirer la culotte, je ne bronchai pas d’un pouce. Bien qu’averti qu’en raison de la crise certains éditeurs s’étaient convertis en fournisseurs de farces et attrapes, j’avais eu du mal à le croire… Et voilà… Ils méritaient le four crématoire, ces salauds comme disait… L’idée de mettre une bombe dans mon prochain manuscrit me passa un moment par la tête. Mais valait-il la peine de risquer la perpète pour une farce…

Je lançai donc avec un soupir de frustré :

« Il est excellent votre thé ! Pourriez-vous me donner la recette ?

« Volontiers… Il s’agit en fait d’une tisane. La formule est relativement simple : thym, noix de muscade, fleurs d’oranger écrasées, feuilles de chêne, basilic en compote, poivre mitigé de vanille et un assortiment de rondelles de roseau… Vous rajoutez un litre d’urine de jument et vous laissez mijoter… C’est un remède épatant pour le foie. J’en bois cinq tasses par jour car je crains la cirrhose. C’est d’ailleurs ma seule idée fixe… Hehehe ! Avouez que la vôtre c’est de publier un roman. A chacun son dada. Mais je parie que parmi vos “chefs d’œuvre” il n’y a pas de roman politique. Voilà la cause de votre échec. Vous ignorez ce genre suprême… Le seul qui puisse crever le plafond de ces marchands… ».

J’avais avalé de travers et je commençai à tousser… La tasse rose se mit à danser dans mes mains comme un funambule sur une corde. Je la rattrapai de justesse, au moment où elle planait dans le vide. Mais le thé… l’infusion dégoulinait de nouveau sur mes cuisses et je pensais que l’incident avait été délibérément concocté pour me faire enlever…

« Je suis désolé, cher ami, mais je n’ai pas de pantalon de rechange. Je ne porte, moi, que des robes »

« Non, merci, protestai-je. J’ai l’habitude de bains chauds, car souffrant d’une vieille coxalgie… »

« Ah, vous aussi ! » s’écria-t-elle avec joie, se lançant aussitôt dans le récit effarant de ses rhumatismes…

Je la laissai pérorer, obsédé par l’idée de trouver un prétexte pour mettre les voiles. Rien ne me venait à l’esprit. Et la bonne femme parlait… elle parlait, tout en avalant l’une après l’autre ses tasses roses…. Ah ces foutus rhumatismes ! Ils la tracassaient sans pitié depuis quelques années… Bien sûr, avec l’âge et les transformations opérées dans son organisme…

Elle parla rhumatismes pendant une bonne dizaine de minutes et j’espérais qu’elle avait oublié le roman politique qui, à moi, m’inspirait une terreur autrement pernicieuse. Toutes les fois qu’on l’évoquait devant moi, je devais me gratter de sorte que ma peau se couvrait de boutons qui me torturaient pendant des semaines. Pour encourager la chipie d’abandonner le sujet et d’avancer sur la piste des affections arthritiques, j’évoquai la scoliose…

Peine perdue. Elle n’en souffrait pas et en profita pour revenir à la charge.

« Quel dommage que vous ignoriez la fiction politique ! C’est le genre suprême, je vous dis. Les lecteurs en raffolent, car ils rêvent d’un changement de régime… »

A la fin, elle me faisait enrager, cette femelle. Si j’avais commis l’imprudence de frapper à sa porte, c’était pour changer de métier, non pas d’esthétique. J’allais intenter un procès à ces maudits éditeurs qui se livrant à des farce ridicules mettaient en danger la santé de leurs auteurs refusés. La lettre qu’ils m’avaient envoyée serait une bonne preuve en justice et en outre je pourrais faire valoir mon éruption cutanée dont je percevais déjà les prémices…

« L’art et la politique sont peut-être deux activités contiguës mais fondamentalement différentes, dis-je en me grattant préventivement le bras gauche ».

« Ce sont des frères siamois qu’on ne saurait séparer sans les rendre infirmes, renchérit-elle avec un regard où le vide s’engouffrait en lui-même ».

J’avais envie d’enlever ma chemise pour me gratter plus à l’aise…

Dès que je me serai échappé, j’appellerai la Préfecture de police pour signaler la présence dans l’immeuble de cette folle furieuse. Ils viendraient la cueillir et je me régalerai du spectacle.

Cette perspective de vengeance me rendit le courage.

« Vous êtes folle, lui dis-je. On ne mélange pas les genres. Imaginez que le CC du Parti exige des élections générales chez les écrivains qui hélas ne sont pas tous communistes… »

« Ah, vous avez pris votre carte ! »

« Je ne m’occupe pas de politique militante rétorquai-je. Bien sûr je suis contre ce régime corrompu, mais… »

« Allez avouez ! Sympathisant, non ? »

« Je viens de vous dire… »

« Evidemment, vous êtes compagnon, comme tous les artistes !

Pour soulager le prurit qui se propageait sur ma peau, j’enfonçai le poing dans mon ventre… Comment faire pour la réduire au silence… je lui aurait bien flanqué un coup sur le crâne… Seulement elle avait l’air costaud : épaules de débardeur au chômage, jambes tronc vissées sur des hanches aussi larges que fortes et son menton en galoche prévenait l’amateur de bagarre qu’il aurait fort à faire. Si bien que, ayant passé en revue ces quelques détails, je me grattai mollement, ma colère retomba et je résolus d’employer la douceur. »

« Vous ne prenez pas une autre tasse de tisane, lui proposai-je avec un hoquet conciliant ».

« Ah, je vois. Cela vous gêne de répondre. Vous aimez tous tirer au canon quand la conjoncture vous est favorable, mais le plus souvent pour amadouer le chaland vous jouez aux amateurs de tisane. Je sais pour vous avoir fréquentés. Ces sacrés compagnons dont vous êtes, m’ont toujours inspiré la plus grande méfiance ».

« Mais je ne le suis pas. Je vous jure. D’ailleurs, je ne sais même pas ce que c’est… Le marxisme ne m’a jamais attiré… Il est vrai qu’en terminale, en philo, j’ai feuilleté le Manifeste communiste. C’est le prof qui en exigeait la lecture… »

Son visage énergique grimaça.

« Connaissez-vous l’article publié en 1905 par Lénine dans l’Iskra ? »

« Quel article ? »

« Sur la littérature du Parti… »

« Comment, il y en avait déjà une ?

« Je vous croyais moins ignare… »

« Un article sur la littérature du Parti en 1905 ? »

« … et l’Organisation du Parti… »

« Fichtre, ils s’y sont pris assez vite ! »

« Oui, mais depuis, les choses ont changé. »

« Dans quel sens ? »

« Dans le sens de l’histoire… Attendez ! ».

Et elle disparut avec sa célérité coutumière.

Je n’eus pas le temps d’examiner les possibilités d’évasion, car elle revint tout de suite avec une pile de papiers recouverte de poussière.

« J’ai une proposition à vous faire, clama-t-elle en arborant un sourire alléchant. Il s’agit d’une affaire importante. Je vous confie mes mémoires ».

« Pourquoi faire ? »

« Pour les faire publier chez un de vos éditeurs ».

« Mais, ils m’ont tous refusé… Et chez moi, les papiers poussiéreux… »

« Eh bien, vous allez tenter une dernière fois votre chance ».

« Ne vaudrait-il pas mieux que vous tentiez, vous-même, la vôtre ? »

« Non, je tiens à demeurer anonyme. »

« Choisissez un pseudonyme accrocheur. C’est même préférable. Certains éditeurs ont des listes de noms qui appâtent ».

« Pas du tout. J’ai horreur de ces entourloupes à la mode. Vous me servirez de prête-nom. En échange vous récolterez toute ma gloire… »

« Mais… ce n’est pas possible ! ».

« Pourquoi donc ? »

« Parce que… parce que… j’ai décidé de changer de métier et… »

« Taisez-vous ! Voyons… Au jour d’aujourd’hui tout le monde écrit des mémoires. La terre croule sous leur poids. Les maisons d’éditions en ont accumulé une telle quantité que la Mairie de Paris les accuse de causer la dégradation du sous-sol de la ville qui, étant la propriété de l’Etat… C’est bien sûr un prétexte, car à moins d’être de Chine, le papier pèse pas lourd. Or, en général, il s’agit du papier mâché, sans valeur. Le mien à côté, c’est de l’or. »

Ce disant elle me lança son regard coutumier ; aussi vide qu’un bocal renversé. Comme si je n’existait pas. Comme si elle avait vu à ma place un fantôme. Et je compris qu’il était inutile de poursuivre.

« Allez, arrêtez vos salades et dépêchez-vous ».

« Comment ? »

« Dépêchez-vous de trouver un éditeur de première bourre et apportez-moi le blé. Car je ne vous laisse que la gloire. La galette est à moi. Et attention, hein ! Si vous pensez me doubler, je connais pas mal de cadors qui se feront un plaisir de vous transformer en passoire. »

Elle déposa son tas de papiers dans mes bras et me mit carrément à la porte. Je demeurais hébété devant l’armée de cafards qui se promenait sur les murs du palier, sans comprendre ce qui m’était arrivé… Après avoir descendu quelques marches, chargé comme un âne, j’hésitai longuement à l’étage du dessous, devant la maison d’édition qui m’avait fourni l’adresse d’un soit disant chiffonnier… J’y avais accouru pour céder à vil prix mes œuvres complètes et me voilà promu agent littéraire d’une chipie se prétendant écrivaine qui me promettait de m’expédier à la morgue au cas où mes démarches se révéleraient inutiles.

Quelle bonne blague !

Je rentrai dans ma chambre de bonne, décidé à lui renvoyer son satané manuscrit, le lendemain, par la poste…

Mais je ne connaissais même pas son nom… Si le manuscrit se perdait… Mieux valait le jeter aux ordures et partir en vacances… Seulement je n’avais pas le sou et son menton énergique me revint en mémoire avec une telle conviction que je compris que la bonne solution était d’adresser ses papiers poussiéreux au doyen de mes éditeurs, qui avait refusé, l’un après l’autre, tous mes ouvrages.

Je rédigeai donc, à la diable, la lettre suivante qui est restée, je vous le certifie sur l’honneur, ma dernière création littéraire :

« Cher Monsieur,

Je suis le vétéran de vos refusés et conserve toujours, avec soin, vos réponses avec vos regrets et vos salutations distinguées dont, soit dit en passant je n’ai rien à en foutre. Si je me permets néanmoins de vous adresser “ces Mémoires” c’est que, bien qu’elles soient apocryphes, leur auteure m’a promis de me transformer en passoire au cas où je ne trouverais pas un éditeur convenable.

Vous ne manquerez pas, j’espère de constater l’intérêt de la chose, car à défaut de trouver l’agent littéraire coupable d’avoir raté un chef d’œuvre, l’éditeur demeure responsable. Or, j’envisage de me fondre dans l’anonymat de province, en abandonnant à son sort glorieux la gent littéraire parisienne et je serai introuvable.

Dites-vous bien, cependant, qu’il ne s’agit pas de mon œuvre. La simple pensée que vous pourriez en avoir le soupçon me provoque l’allergie pour laquelle je vous joins l’ordonnance qui au besoin pourrait soulager le prurit occasionné par une lecture imprudente.

Veuillez agréer, cher Monsieur, etc… »

Ouf, ça y est ! J’ai tout déposé à l’accueil. Et je m’en vais guilleret à l’Agence pour l’emploi… On me trouvera bien un boulot de manœuvre, d’OS à la chaîne, de concierge…

Soudain, en plein carrefour Saint-Germain, au risque de me faire écraser je m’arrête. Dans ma lettre, j’ai omis d’exiger qu’on prévienne les lecteurs du danger de l’allergie subséquente. Si on trouve ces mémoires publiables… Je ne sais toujours pas ce qu’elle a pu y raconter la salope. Cela pourrait déclencher des dermatoses en série parmi les gens innocents. On découvrira que je suis l’agent littéraire et le prête-nom de l’ouvrage. On me traitera de nazi, de fasciste… la postérité…

Pour avoir le cœur net, il faudrait récupérer « ces mémoires » et les lire…

La prudence est la mère des vertus, cher lecteur. Même les athées en conviennent.

 

 

Mes premiers souvenirs ont une couleur déroutante.

Dès que je pus distinguer – à trois semaines ou un mois le visage en lame de couteau de mon père, une haine farouche pénétra jusqu’à l’os mon petit être. C’était bien sûr un ressentiment de nature oedipienne. Je suis cependant convaincu que même s’il avait été un quelconque étranger ou professé des idées progressistes – ce qui était loin d’être le cas – sa gueule de chacal affamé m’aurait inspiré la même aversion.

Par chance notre cohabitation qui s’annonçait difficile ne dura pas longtemps. Milicien fanatique et émule de Darnand, il reçut le 23 août une balle en plein poire et s’écroula dans la bouche du métro « Invalides » où il voulait s’engouffrer pour échapper aux honnêtes résistants qui le poursuivaient depuis l’esplanade du même nom, terrain de chasse préféré des boulistes pétainistes. On le trouva étalé sur les marches du métro la gueule en compote, mais à défaut d’une expertise balistique, peu pratiquée à l’époque, les autorités refusèrent d’établir qui était l’auteur de cet acte de justice. L’affaire demeura embrouillée… Dans l’espoir de soutirer à l’Etat nazi en faillite une indemnité de veuvage, ma mère prétendit que la balle était allemande. Mais sans preuves, ses démarches s’embourbèrent et ayant raté sa bouche de métro mon père eut droit à une fosse commune à Pontoise.

J’étais au berceau quand ma mère me communiqua la nouvelle en m’arrosant de ses larmes. Incapable d’exprimer mes sentiments par des mots, je poussai un grognement de satisfaction rauque.

Etait-elle assez cultivée pour apprécier ma précocité oedipienne ? J’en doute. En effet, on n’enseignait pas encore Freud à l’école. En outre, obnubilé par son deuil, elle avait une seule idée fixe : rejoindre Pétain et Céline au Château et, bien sûr, réclamer la pension que le Troisième Reich aurait dû lui verser dans l’hypothèse d’une victoire. Dire si les femmes sont naïves…

Afin d’atteindre son but, il lui fallait rejoindre la dernière colonne allemande qui se retirait de Paris. Nous avions abandonné le domicile conjugal et marchions d’un pas ferme dans les rues remplies du fracas de la guerre.

Plaqué contre ses seins un peu flasque, envahi que j’étais par ma joie toute nouvelle à l’idée que mon père était mort et que j’étais enfin seul avec elle, ignorant aussi bien les explosions qui retentissaient alentour que le sifflement des balles égarées, je n’entendais que son cœur qui tapait fort, très fort. Enfin seul avec elle…

J’aurais souhaité que cela se prolonge au moins jusqu’à la fin de la guerre.

Hélas cela ne dura pas longtemps.

Au carrefour de la rue Notre Dame de Lorette et de la rue des Martyrs, emplacement fatidique s’il en est, un SS nous braqua avec son fusil mitrailleur. Halt !

Cétait un jeune homme blond et mince qui mesurait plus de deux mètre et dont le col d’uniforme était orné de deux tête de mort dans lesquelles il me sembla reconnaître la tête dédoublée de mon père… Avide de procéder sur le champ à la castration rituelle il portait un gros couteau à la hanche et ricanait de toutes ses canines. J’en eus le souffle coupé et, avec un hurlement de terreur, oubliant que j’étais ficelé dans les langes comme un poulet à rôtir, j’essayai de porter, en guise de bouclier, ma menotte à mon sexe. Le SS sursauta mais, curieux de nature, fit encore quelques pas pour mieux voir et se pencha au-dessus de ma mère. Je pus constater que les deux têtes de mort étaient bel et bien mortes.

« Was ist das paquet ? »

« Das ist meine fils… Nous voulons rejoindre les troupes de Pétain. Wir sind des fidèles… »

« Hahah ! Pétain ist kaput ! Keine truppen. Français trahison. Gehen Sie zurück… Haben Sie verstanden ? »

Il tendit sa grosse patte, sur laquelle était tatouée une zwastika noire.

Je fus secoué par un doute. Si c’était un ami de mon père qui voulait le venger… Il avait prononcé le mot trahison… Etait-ce la mienne ? Avait-il l’intention d’assouvir cette vengeance avec le couteau qui pendait à sa hanche ? Atterré, je voyais déjà cet outil affûté pénétrer dans mes chairs, extirper…

« Noon !… » Je poussai un deuxième hurlement de terreur d’une intensité telle que malgré le bruit des combat, le boche se boucha les oreilles.

En revanche, mon cri agit sur ma mère comme un coup de fouet. Sans doute son instinct maternel avait-il entrevu l’abominable danger qui menaçait mon intégrité corporelle. Pour m’épargner cette épreuve, elle se remit à courir de plus belle.

« Halt ! Halt ! cria le frisé. »

Mais, animée par son inaltérable amour, elle ne s’arrêta pas.

… Soudain, place Kossuth, des civils porteurs de brassards, massés derrière un kiosque à journaux se mirent à tirer comme des dingues… Contre nous ? Contre les SS qui nous talonnaient ? Peu importe… Nous étions transformés en champ de bataille… Les balles ricochaient, sifflaient tels de serpents en fureur entre les jambes et les bras de ma mère. Elle pivota pour reprendre son souffle… Mal lui en prit. A peine eut-elle le temps de pousser un soupir que ses bras qui me serraient fort, très fort, se contractèrent bizarrement comme si elle voulait me faire parvenir un message… mais ce n’était qu’illusion de mes sens (à cet âge les sens trompent souvent), car elle tomba comme une masse en m’écrasant sous son ventre… Celui-ci était si chaud, si moelleux… Du coup, une irrépressible besoin de regagner ce réceptacle qui est un utérus velouté, accueillant, autrement confortable qu’un champ de bataille, me saisit à la gorge… J’entamais déjà des recherches pour débusquer la porte salvatrice, lorsqu’une voix de rogomme mit un terme à ma quête :

« Elle bouge plus ! Deux pruneaux dans la gueule ! »

Sans façons ils retournèrent le cadavre et soudain, pistolets mitrailleurs, cartouchières bien garnies, silhouettes accoucheuses, se dressèrent devant moi comme autant de montagnes dans la brume… Comme le corps de ma mère ne me protégeait plus j’étais derechef exposé aux intempéries qui hantaient Paris ce vingt-trois août-là : obus, balles explosives et toutes sortes d’autres averses métalliques de diverses origines.

« Tiens, lui, il bouge ! »,

Sans ménagements excessifs de grosses mains calleuses m’attrapèrent pour me sortir de mon antre. Les mains d’un autre porteur de brassard, baïonnette au canon se mirent à me tripoter le prépuce…

« C’est un petit garçon » ajouta la même voix de rogomme.

Il aurait fallu déguerpir. Vite, très vite. Mais comment foutre le camp à cinq mois et demi ? Je savais que mes jambes, aussi flasques que la verge d’un eunuque n’auraient réussi à me faire parcourir même pas deux mètres… Cette constatation figea sur mes lèvres le cri de terreur que je m’apprêtais à émettre, dans l’espoir de faire accourir des passants charitables qui eussent pu m’extraire des mains de ces maudits castrateurs. Mais il n’y avait pas de passants… Les rues étaient vides. Seul le bruit des combats animait l’ambiance.

Je ne pensais plus à ma mère. Elle pouvait être morte, enterrée ou bien châtelaine en Bavière… J’étais obsédé par ce coup de couteau qui allait me rendre infirme et je dois avouer que jamais de ma vie je n’ai éprouvé de terreur plus totale. Transpirant par tous mes petits pores, sans compter les autres sécrétions qui s’épanchaient dans mes langes, je me tordais comme un ver écrasé par la botte d’un nazi lors de l’invasion de l’Union Soviétique, sur une route de campagne.

Un pour Un
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