Mémoires d'un homme singulier

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On peut tenir ce roman inédit, terminé en juin 1939 et hanté par la guerre en marche, comme la plus autobiographique des oeuvres de son auteur : " J'ai quarante et un ans. Que vais-je faire ? L'impossibilité de répondre à cette question ne m'abat pas. Je sens qu'un événement va se produire ", écrit-il à l'extrême fin de ce livre d'une vie, relation pathétique de ce qui aurait pu être.
Publié le : mercredi 4 mai 1994
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702150917
Nombre de pages : 256
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RICHARD DECHATELLUX
Ce n'est pas une histoire que je me propose de raconter. Je n'ai pas cette patience. Le moment est trop grave. Que faire ? Que faire, mon Dieu ? Le sac de papier dont j'ai encapuchonné l'ampoule est roussi. Il y a déjà deux heures que je suis assis devant ma table. Dehors, il pleuvait à verse. Maintenant, je n'entends plus rien. Peut-être les étoiles brillent-elles dans le ciel noir. Mais que je suis sérieux ! De quel droit suis-je en train de prendre le ton d'un homme qui souffre ? Oh ! ne cherchons pas à savoir.
Les journées se succédaient, pareilles, depuis quatre ans, quatre années. Comment avais-je pu laisser le temps s'écouler ainsi ? Comment avais-je pu renoncer à toute dignité ? J'en étais arrivé à passer des quatorze heures, des seize heures au lit, à me laisser surprendre devant mon lavabo par les cloches et les carillons de midi. C'est incroyable. Ma toilette terminée, j'allais déjeuner dans un petit restaurant, derrière Saint-Sulpice, tout près d'une maison de rendez-vous. Des plaisanteries sur ce voisinage, en ai-je entendu ! Pensez donc, une maison de rendez-vous à deux pas d'une église. Je faisais traîner le repas. Ce n'était pas moi qui attrapais les filles de salle. Ma complaisance était connue de tous les habitués. Ils avaient pris peu à peu le pli de me charger de toutes sortes de commissions. Quelque étranger soit le lieu où nous nous sommes fixés, nous finissons par y avoir autant d'obligations qu'au milieu des nôtres. Je me liais d'amitié, me brouillais avec des indifférents. Tout se passait comme si je devais fidélité au groupe dont je faisais partie sans savoir pourquoi.
Pour donner une idée du genre d'événements qui absorbaient mon attention, je rapporterai un petit fait. Depuis longtemps le propriétaire de mon hôtel projetait des travaux. Chaque semaine voyait l'établissement de nouveaux devis, les machinations de nouveaux entrepreneurs. Perplexe, il m'interrogeait. Il craignait, ce dont je ne le blâmerais pas, de s'engager dans de trop grosses dépenses. « Il vaut peut-être mieux que vous attendiez des circonstances plus favorables », lui conseillais-je invariablement car je ne demandais qu'à ce qu'il laissât les choses en état. Je n'avais pas d'argent. Je prévoyais qu'en cas de réfection, le ton de l'hôtel monterait. On attendrait de moi que je me mette au diapason. Les premiers temps, on se souviendrait que j'étais un vieux client. Mais après ?
« Qu'est-ce que vous diriez si, pour commencer, je me contentais de faire refaire les peintures ?
- Ce n'est pas une mauvaise idée. Mais moi, à votre place, j'attendrais d'être en mesure de faire faire tous les travaux en même temps. Je me permets de vous dire cela parce que vous me demandez mon avis.
- Vous avez sans doute raison », me répondit-il sur un ton nuancé de respect.
Or, le lendemain, les peintres déposaient leurs seaux de couleur dans l'entrée.
 

Le jour de la lettre, je rentrai tard. Je sentais que je ne pourrais pas m'endormir. J'avais envie de parler, d'être entouré, et justement tout le monde avait eu à faire. Au restaurant, les clients étaient partis plus tôt que d'habitude. Le bureau de l'hôtel était vide. L'Odéon, dont on aperçoit deux ou trois colonnes au bout de la rue, faisait relâche. Je ressortis. Rue Cujas se trouvait un long café où je rencontrais parfois des figures de connaissance. La salle du fond n'était même pas éclairée. Quelle grande déception pour si peu de chose ! Ce fut à ce moment que je fis l'effort d'accepter ma solitude, de mettre à sa vraie place le soulagement que m'apporterait une présence humaine. J'attendrais le lendemain. Je lirais. Je fumerais. Je déposerais autour de moi des objets familiers. Déjà je me représentais l'homme solitaire que j'allais être dans ma chambre d'hôtel. Il ne manquait pas de grandeur. Pourtant, je ne me décidais pas à rentrer. J'ouvris d'autres portes de café. Elles s'étaient transformées, cette nuit-là, en portes bourgeoises. Il fallait les refermer sans les lancer derrière soi. Elles étaient d'une fragilité que je n'avais jamais soupçonnée avant. Des gens se retournaient pour voir qui les avait ouvertes. Et la pluie tombait toujours, inlassablement, cachée par la nuit. « Mais pourquoi n'ai-je pas le courage de me coucher ? » m'écriai-je.
A la fin, je découvris un certain Cyprien, personnage misérable en quête d'auditeurs. Il pérorait debout devant le comptoir. Les Droits de l'Homme. La Mort sans Phrase. Le pays l'attendait. De temps en temps il s'interrompait pour chanter quelques mesures de la Carmagnole. Je m'approchai de lui, disposé à l'écouter, à le prendre au sérieux, si grand était mon abandon. Il se tut.
« Que faisait ton père ? lui demandai-je avec l'espoir qu'une question aussi personnelle le replongerait dans la réalité.
- Vous me tutoyez à présent ? »
Il éleva la voix, prit la caissière à témoin de mon manque de respect. Il y avait trois ans que nous nous rencontrions dans le quartier.
« Nous n'avons pas gardé les cochons ensemble, fit-il solennellement.que je sache,
- Quel imbécile ! murmurai-je en sortant.
- Qu'est-ce que vous dites ? »
Il me suivit jusqu'à la porte. Je le regardai quelques instants, à travers les vitres. Je n'étais plus là, mais il continuait de m'injurier, de me menacer. La sincérité de l'indignation, je connais cela. Puis, je m'éloignai. La pluie cisaillait les lumières. Je posai mes cinq doigts écartés sur ma gorge pour maintenir le col de mon pardessus relevé. J'avais conscience que cette main nue était comme une étoile au milieu de mon étrange personne. Il n'était que dix heures et demie. Je descendis le boulevard Saint-Michel. « Les résultats complets, les résultats complets », criaient les vendeurs de journaux. Les résultats ? Existait-il donc des gens qui ne les connaissaient pas encore, qui n'avaient pas eu le temps d'acheter le journal ?
Quelle singulière destinée que la mienne ! Je pensai à une image qui, ce dimanche soir, me parut s'adapter exactement à moi. N'étais-je pas ce coureur, supérieur aux autres, à qui on inflige un handicap et qui ne le remonte pas, qui arrive sixième par exemple ?
Enfin, je me décidai à rentrer. Il n'y avait personne dans le bureau de l'hôtel, ou plutôt si, il y avait cette stupide femme de chambre qui monte la garde en l'absence de ses maîtres et qui ne songe même pas à profiter de cette confiance pour se donner de l'importance. On avait oublié de fermer ma fenêtre. La pluie était tombée dans la chambre et les gouttelettes, sur le parquet, me privèrent de la sensation attendue d'intimité.
J'avais heureusement, depuis trois semaines, un voisin agréable, un Autrichien. J'aperçus de la lumière sous sa porte. Je crois qu'il s'appelait justement Nachtmann. Je faillis frapper. Mais nous n'avions, jusqu'ici, échangé que quelques mots, et il n'était peut-être pas seul. Tout ce que je l'avais entendu dire, c'était - avec ce souci de la ponctuation qu'ont les étrangers - : « Passez, je vous prie, monsieur. » Faire sa connaissance, ce soir, était cependant bien tentant. J'aurais frappé discrètement. Un coup. Un deuxième coup. Un troisième.
« Qui est là ?
- Votre voisin.
- Quel voisin ?
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