Mémoires fauves

De
Publié par

Une histoire ardente,
une plongée dans le secret
de pratiques révoltantes.

Fauves est une rock-star tout en démesure, à la renommée planétaire.
Sa compagne, Aurélie, grand reporter, parcourt le monde, quand
Michel dirige des carrières d’ artistes pour un label international.
En trois mois, de novembre 2013 à janvier 2014, un triangle
amoureux complexe et déconcertant se tisse sur une toile d’ Occident
et d’ Orient, de phobies extrémistes, de personnages écorchés,
d’ animaux et de masques qui peuplent l’univers de Fauves depuis
sa secrète enfance.
Publié le : mercredi 19 août 2015
Lecture(s) : 3
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702158234
Nombre de pages : 272
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À Yveline,
pour son précieux accompagnement.

« Il y a une mémoire plus ancienne que les souvenirs, et qui est liée au langage, à la musique, au son, au bruit, au silence : une mémoire qu’un geste, une parole, un cri, une douleur ou une joie, une image, un événement peuvent réveiller.

Mémoire de tous les temps qui sommeille en nous et qui est au cœur de la création. »

Edmond JABÈS
Colloque : le langage dans la psychanalyse,
Aix-en-Provence 1983,
Les Belles Lettres,
coll. « Confluents psychanalytiques »,
1984.

LIVRE PREMIER

1

Un mauvais vent de glace souffle sur Paris immobile, et le givre obstiné tente de s’agripper aux rares passants. Les bourrasques, les restes de nuages sombres, un chat noir sautillant sur le verglas, et cette corneille rauque qui craille en vol et dessine des cercles en tournant vers la gauche… d’autres que lui y verraient de singuliers présages.

Au même instant, son téléphone se met à vibrer, comme le destin quand il s’emballe. Son assistante s’acharne en textos : Fauves a encore cherché à vous joindre. Michel Beaufort ignore pourquoi. Il ne comprend pas non plus sa propre réticence à rappeler l’artiste. Il ne l’a jamais rencontré, le connaît de nom, bien sûr, par ses succès et pour son nouvel album qui le bouleverse : Un silence. Déjà ce titre ! Le chanteur a toutes les audaces. Marketing, disent certains. Maestria pour Michel. Il aime ces sons disparates qui propulsent le chant et le texte jusqu’à l’outrance, voulant rappeler à tous la condition humaine. Il aime ces paroles qui se heurtent dans une sorte de délire cherchant à réveiller la douleur des hommes, leurs blessures, leurs cicatrices, la naissance et l’infini, l’absolu, le néant, la dissolution de toute chose, et l’espoir. Oui, surtout l’espoir. Il aime tout cela.

Depuis sa révélation subite il y a cinq ans, les critiques encensent Fauves, le parent de qualificatifs dithyrambiques : « génie », « nouvel être », « enchanteur sublime », « le Fascinateur »… Les plus féroces lui reconnaissent même une écriture qui révolutionne la musique. Télérama, d’ordinaire réservé dans ses enthousiasmes, a clamé son exaltation d’une formule définitive : « Fauves placardise tous ceux qui l’ont précédé. »

Michel Beaufort chausse son casque sur les oreilles et caresse la touche play de son iPhone. Sa tête balance, et un long frisson court sur sa peau. La musique bat la cadence de Fauves et le renvoie à cette danse si personnelle, cette célèbre gestuelle à la fois élégante, fluide, céleste et disloquée… disloquée comme il risque de se retrouver lui-même sur le trottoir si ces rythmes ne le lâchent pas. Au carrefour de la Chapelle, face au théâtre des Bouffes du Nord, un vendeur de maïs grillé se réchauffe à ses braises. Michel ne sait pas résister à ce plaisir d’enfance. Pendant que le marchand asperge de sel l’épi cuivré, il inspire avec volupté la fumée des brandons. Elle renvoie ce familier des saveurs de piment et d’olives aux grillades de poissons des bords de mer, sur les plages de son Liban natal. Cette nostalgie lui donne parfois des pulsions irraisonnées, des fringales irrépressibles de falafels et de mankouches servis dans les fast-foods bon marché.

Les appels répétés de Fauves le rendent nerveux, à moins que ce ne soit cette faim qui le tiraille. Il faut qu’il mange, qu’il assume, qu’il assouvisse sa fébrilité, qu’il entre dans une gargote orientale et s’installe sous un néon verdâtre : il existe encore des comptoirs à ce point sinistres aux odeurs d’ail, de citron et de thym, sous le métro aérien. Il a passé la matinée en studio d’enregistrement au bord du canal de l’Ourcq et, malgré le froid et le ciel plombé de gris, il a ressenti le besoin de se dégourdir les jambes. À force de marcher sur le long boulevard, il s’est retrouvé à la Chapelle sans en avoir conscience.

Un café bien serré et brûlant s’impose pour ordonner ses idées. Pourquoi le chanteur insiste-t-il ? La question commence à le préoccuper. Et pourquoi lui, qui a toujours tenu à rester en marge du métier ? Il ne fréquente pas les lieux branchés, les Costes et autres Cigale, plus épris de littérature que de musique, ce petit monde où il exerce son métier le plus discrètement possible depuis vingt-cinq ans, alors que Fauves aujourd’hui est au faîte d’une gloire planétaire. « Le public ne s’y est pas trompé », comme dit la formule : il a su le distinguer avant la presse sur YouTube, Facebook, Dailymotion, Showyou et autres réseaux sociaux, précédant le bruit médiatique d’un bouche-à-oreille fulgurant. Son nouveau CD à peine paru s’est vendu à plus de un million d’exemplaires en une semaine, dès sa sortie, et un autre million la semaine suivante. Gigantesque artiste dont la récente tournée tout aussi gigantesque l’a propulsé en légende, et son album Un silence est déjà annoncé lauréat des prochains Grammy Awards…



Je tiens à vous voir, lui avait écrit le chanteur dans son mail. Je veux vous présenter un projet résolument novateur que porte la femme de ma vie. Vous ne pourrez pas ne pas aimer. Merci de me rappeler aujourd’hui, entre 17 heures et 18 heures. C’est tout lui cette manière de s’exprimer, fort de son autorité de superstar.

La femme de sa vie ? Les magazines ne cessent d’afficher le couple en couverture, duo inséparable quand tant d’autres se sont brisés tout récemment encore, les Vanessa Paradis et Johnny Depp, Monica Bellucci et Vincent Cassel, Michael Douglas et Catherine Zeta-Jones… La presse internationale cite leur liaison en exemple, rappelant sans cesse l’histoire de sa compagne, Aurélie Montbron, devenue célèbre dès ses débuts de grand reporter.

Son témoignage choc sur la mort de Theo van Gogh, le 2 novembre 2004, à Amsterdam, a bouleversé les codes de la profession. Elle avait obtenu un entretien avec le réalisateur qui avait le défi, les bravades et la polémique pour quotidien. Dans les années 90, il s’en était pris aux Juifs et à « leur préoccupation excessive autour d’Auschwitz », disait-il, qu’il qualifiait d’obstination perverse, pour s’attaquer, dans les années 2000, aux Musulmans qu’il surnommait « les baiseurs de chèvres ». Deux mois avant leur entrevue de novembre, Van Gogh avait réalisé un court-métrage dénonçant la soumission féminine dans l’islam, racontant l’histoire d’une jeune fille battue et violée par des membres de sa famille pour avoir refusé le mari qu’on lui désignait. Le film montrait des femmes passant d’une soumission totale à Dieu à un dialogue irrévérencieux avec Lui, sur un ton de défiance. « Sacrilège ! Blasphème ! » s’étaient récriés les obscurantistes les plus étriqués de l’islam. Aurélie Montbron voulait comprendre ce qui animait Van Gogh, ses réelles motivations, les raisons de cette provocation érigée en règle de vie.

Le réalisateur lui avait fixé rendez-vous à 9 heures du matin pour un petit déjeuner dans un quartier chic d’Amsterdam. Ils s’étaient retrouvés dans la rue, en toute simplicité. L’homme enrobé dans ses rondeurs, le sourire gouailleur, les cheveux blonds en bataille, avait accueilli chaleureusement la journaliste. Ils étaient à peine assis à la terrasse d’un café qu’un illuminé avait soudain surgi et fondu sur le couple. Le dément avait tiré sur Van Gogh, le transperçant de huit balles, l’égorgeant ensuite et lui plantant deux couteaux dans la poitrine, vomissant ainsi sa haine et sa folie d’être différent. Le destin avait fait d’Aurélie le premier témoin du drame, à quelques centimètres de la victime. Alors même que la foule se massait, que les secours inutiles intervenaient et que la police se lançait en course-poursuite derrière le terroriste, la journaliste avait pris place sur un banc, un peu à l’écart, s’enfermant en elle-même pour rédiger aussitôt son article. Écrit sous le choc, son texte avait été si bouleversant que cinquante-six journaux à travers le monde, oui pas moins de cinquante-six, l’avaient repris, du Washington Post au China Morning Sun. Toutes les chaînes de télévision européennes et américaines diffusèrent en boucle son témoignage, et les magazines affichèrent en grand sa photo aux devantures des kiosques.

Malgré cet événement marquant Aurélie a su conserver une spontanéité juvénile, et ses rêves. Depuis, elle sillonne le globe, un jour à Kaboul, un autre à Tripoli, dans les lieux interlopes d’Amsterdam comme sur les terres de révoltes des printemps arabes. Au fil de ses interventions médiatiques, elle se livre peu à peu, raconte son désir insatiable de dévorer le monde, son enthousiasme à étudier les peuples et les cultures, à chiner dans le fatras des savoirs anciens, exercée à trouver l’introuvable, et capable de déplacer des montagnes pour dénicher les archives les plus enfouies, avec un souci minutieux du détail. Match et Time publient régulièrement le récit de ses rencontres déterminantes, ses découvertes, ses mutations successives, des articles écrits la plume libre, avec brio et lucidité, toujours avec délicatesse. Michel Beaufort les lit fidèlement sans qu’elle n’en sache rien puisqu’elle ignore même l’existence de ce lecteur fidèle. Quelle prose ! Quelle grâce !

Aurélie a connu Fauves pour les besoins d’un reportage, en suivant le chanteur en tournée, lors de concerts dont il offre le bénéfice à l’enfance démunie et à la cause animale. Elle l’avait rejoint durant sa campagne humanitaire au profit des gamins oubliés des townships de Soweto ; il reverse à ces déshérités la plus grosse part de ses revenus du disque, comme il le fait aussi pour les petits chiffonniers du Mokattam de sœur Emmanuelle, au Caire, car dit-il, « je n’ai besoin pour vivre que de chanter ».

Déjà toute jeune, Aurélie avait été marquée par le film, tiré du roman de Dominique Lapierre – La Cité de la joie –, œuvre qui allait déterminer ses choix d’avenir et, devenue étudiante, elle avait consacré chaque vacances d’été à ce dispensaire de Calcutta dédié aux orphelins démunis et malades. Même si depuis l’événement d’Amsterdam, elle s’est endurcie, Michel a noté, à plusieurs reprises, dans son regard, une vivacité inquiète, quelque chose de fébrile : en télévision, les extrêmes gros plans deviennent des loupes intransigeantes qui trahissent les moindres fêlures. Il trouve cette Aurélie Montbron bien attachante et se surprend à épier la moindre de ses apparitions, jusqu’à porter des jugements sur ses choix et à trembler pour elle. Il la sent plus que jamais avide de vie, mais trouve qu’elle prend trop de risques à transgresser les interdits politiques, religieux, militaires. Elle ose tout, et sa beauté outrageante ne lui attire pas que des sympathies, notamment de la part de femmes : face à Aurélie, la plupart se sentent réduites à un rôle bien secondaire. Elle les ignore, mais sans dédain ou mépris, comme elle veut ignorer tout danger, arpentant les terrains de guerre en donnant l’illusion de l’insouciance.

Et c’est pour elle que Fauves appelle et relance Beaufort, pour qu’il veuille bien les recevoir ! Rien d’exceptionnel n’a pourtant marqué le parcours de cet homme plutôt discret, éprouvant le sentiment d’être né vieux et d’avoir vécu immobile. Beaufort paraît presque hermétique aux autres, parvenu sans trop le vouloir, sans trop le savoir, à passer le cap des cinquante-cinq ans, il y a un mois tout juste. À cet âge, il a déjà enterré trop d’amis et de connaissances ; le monde artistique a tant souffert du fléau de la séro-différence. Il mène une vie sans histoire dans le groupe Universal, cette multinationale du disque où il dirige le label Philips. Il accompagne des carrières de chanteurs, d’auteurs, compositeurs, dont certains déclarent même et fièrement que Michel Beaufort les a « lancés », ce qui a le don de l’irriter. « Je ne suis qu’un coach, un révélateur tout au plus, dit-il. J’aide les créateurs à prendre conscience de leurs capacités. Je les oriente, et n’en veux pas davantage. Je n’ai pas d’autres ambitions. » Il a largement contribué à de nombreux succès au cours de sa carrière sans pour autant s’en glorifier, sachant que le talent est avant tout celui des artistes et que la notoriété est chose fragile. Quant à vivre la musique du matin au soir, il n’en peut plus, et refuse l’overdose. Il ne participe jamais à ces interminables séances d’enregistrement ou de mixage sans avoir avec lui un bon roman qu’il dévore en s’isolant du bruit, dans une sorte de bulle dont il parvient à sortir instinctivement à la moindre fausse note, tiré de son isolement à la plus petite écorchure musicale. Malgré ce monde de nouvelles technologies qu’il côtoie sans cesse, Beaufort ne parvient pas à se familiariser avec les tablettes tactiles, liseuses ou autres procédés électroniques. Pour ses lectures, il a besoin du contact avec les pages, de leur odeur, pouvoir les corner, éprouver « la sensualité du papier », feuilleter l’œuvre, l’oublier négligemment sur un banc public au profit peut-être d’un autre lecteur, ou encore la placer amoureusement dans ses rayonnages, appuyée à un autre livre, afin qu’ils cohabitent, s’enrichissent et se complètent comme par capillarité. « Une maison sans livre est un corps sans âme », aime-t-il à dire citant Cicéron. À travers les livres, au-delà du récit, il capte des liens invisibles, qui le relient au meilleur des êtres et des idées, et vagabonde ainsi au fil des pages, avec curiosité. Sa préférence va d’ailleurs au petit format, qui lui permet d’emporter dans ses vestes, dans les poches toujours bâillantes, l’ouvrage qu’il va serrer, aimer ou malmener selon ses humeurs. Cette passion des livres lui donne d’ailleurs un certain charme, celui d’un homme riche de tout, érudit, et instruit d’une littérature classique que, de nos jours, beaucoup ignorent. Il possède notamment Un voyage en Orient de Lamartine, dans une édition contemporaine de l’auteur, une pépite en quatre petits volumes qui mesurent à peine onze centimètres sur sept. Idem pour Itinéraire de Paris à Jérusalem, de Chateaubriand, en couverture cuir qui sent bon la peau tannée des siècles. Ces petits récits qu’il tient de ses parents l’accompagnent dans ses rêves de voyage, depuis l’enfance. Il les avait emportés avec lui quand, à vingt-trois ans, il avait quitté Beyrouth déchirée par la guerre civile, pour étudier à Paris. « De plus, sur les pages papier des livres, je peux cocher, souligner, prendre des notes au crayon. Oui, je sais, il est aussi possible de le faire sur une liseuse, me disent les jeunes, mais difficile de la jeter dans un geste de désespoir : il existe tant de textes qui ne devraient jamais être publiés : les éditeurs ont bien de l’argent à perdre. Et puis le livre papier, on peut le prêter, l’offrir. Et que dire, ajoute-t-il, de la beauté d’une bibliothèque débordant d’ouvrages, d’émotions, de souvenirs qu’aucun alignement de boîtiers numériques, même décorés, ne pourrait égaler ! » Il est né avec le papier, et il mourra certainement avec, question de génération.

Sans être totalement braqué contre la société libérale – elle le nourrit puisqu’il travaille pour ses loisirs, et qu’il en a bien conscience –, Beaufort se sent de plus en plus décalé, en distance avec le superflu, l’inutile, le vain, le creux, le vide. Il évite les cocktails, fuit les premières, les dîners mondains, et n’a jamais accepté de figurer au-devant de la scène. Il laisse cela aux artistes et préfère rester dans leur ombre, se refusant de participer à un quelconque plateau de télé-réalité, comme on le lui a souvent proposé ou, en son temps, au jury de la Star Academy. Le seul titre de l’émission l’a révolté, avec ses « académiciens d’ignorance ! ». Jamais il n’a voulu figurer sur des photos aux côtés de célébrités, contrairement à certains de ses confrères qui se battent pour se donner l’illusion d’être des faiseurs de carrières. Très peu pour lui. Avec le temps, il est devenu une sorte de fonctionnaire de la musique, n’en déplaise à ceux qui ne voient dans cet univers trop souvent factice qu’argent facile et paillettes. Il ressemble de plus en plus à ces vieux musiciens de studio qui frottent machinalement l’archer sur les cordes de leur violon ou de leur violoncelle, comme ils le feraient d’une scie sur un morceau de bois, ceux qui vont parfois même jusqu’à écouter, branchés à leur oreillette, un match de foot pendant des séances d’enregistrement ou durant des concerts en direct. « Avec les années, le métier a terriblement changé, peste-t-il souvent. La conscience professionnelle se perd. La recherche de qualité a cédé la priorité aux actionnaires, à l’argent rapide. » Souvenir mélancolique d’un âge d’or qui se meurt.

Peu à peu Michel Beaufort s’est asséché, presque déshumanisé, promenant une sorte d’ennui distrait sur le monde qui l’entoure. Il préfère son chez-lui ou son bureau aux murs tapissés de disques, mais aussi de livres récents ou anciens dans lesquels il trouve refuge, ces ouvrages qui le protègent de la fureur des enragés et le réconcilient avec le reste du genre humain.

Côté cœur, depuis son divorce amiable, il y a cinq ans, et sans enfant, il enchaîne des aventures toujours brèves, s’efforçant de n’y mêler jamais autre chose que du plaisir. Il lui arrive même de vivre deux histoires parallèles, comme c’est le cas depuis quelques mois, se laissant tirailler mollement et avec délectation entre Martine, qui ne compte que très peu dans son univers, et Blanche, l’éternelle inconsolée, Blanche la dévouée qu’il a connue à son arrivée à Paris. Il errait dans les jardins du Palais-Royal où il cherchait un banc pour dormir, et elle l’avait accueilli généreusement dans son lit. Les décennies ont passé, aujourd’hui il la reçoit parfois chez lui pour meubler sa solitude, même plusieurs jours de suite, l’emmène au théâtre ou en week-end de temps à autre, mais jamais en vacances. Son physique avantageux d’homme mûr, à la carrure imposante, et sa proximité avec les stars lui facilitaient les liaisons. Le jour où ses cheveux sont résolument passés du poivre au sel, et qu’il a dû lutter contre la presbytie, il a voulu tuer le vieil homme qui le gagnait, le réinventer, lui donner une nouvelle jeunesse. Il s’est évertué à soigner son apparence, portant de fines lunettes cerclées, fréquentant assidûment sa manucure… et a dès lors vécu une véritable fringale de conquêtes prise sur un temps qui s’accélère, avec son cycle d’échecs, séparations, pseudo-amours, désamours et re-ruptures.

Quand il se penche sur son sort, Michel Beaufort conclut ne s’être jamais senti aussi heureux que dans cette solitude entre des amours en trompe l’œil, toutes belles toutes fausses. Il s’est juré de ne plus quitter ce doux état de liberté.

Première rencontre,
un jour de novembre.

2

Début d’après-midi. Ils sont là, face à Beaufort, debout dans son bureau, comme en photo, beaux, sains, bio, éclatants de jeunesse et de force. Aurélie Montbron, longue silhouette déliée, avec des airs de jeune femme qui n’en finit pas d’étirer son adolescence, cheveux châtain doré, lâchés sur les épaules, habillée d’une saharienne multipoches couleur désert pour égayer l’hiver. Fauves, un peu cliché mode, faux blond, savamment décoiffé devant et libre sur la nuque, barbe sombre de trois jours, chemise échancrée sur un torse imberbe, a le teint à peine cuivré des hommes du delta du Nil. Grand, élancé, un peu escogriffe, habillé de cuir, il porte blouson et gilet rouge vif, lunettes de soleil en plein novembre, la trentaine tout sourire, avec au coin des lèvres un rien de désinvolture.

Des piles de disques encombrent le sol, des CD surchargent les étagères, des Disques d’or pendent aux murs, face à une bibliothèque alourdie d’ouvrages bien rangés, meuble presque incongru dans cet univers de musique. Fauves incline la tête, tire un volume avec délicatesse, puis un autre, et se met à le feuilleter, ignorant le silence qu’il a installé :

— Trouver autant de livres chez un homme du disque a quelque chose d’inattendu !

— J’interroge les romans, je fais parler les essais, je les questionne. Toutes les réponses sont dans les livres, dit Michel.

Fauves feint alors de se plonger dans l’exemplaire Pochothèque des Œuvres complètes de Rimbaud que Beaufort a largement fatigué avec le temps. Il le repose, tourne sur lui-même, virevolte, et dit à haute voix quelques vers qu’il connaît de mémoire :

— « C’est un trou de verdure où chante une rivière…

Aurélie le rejoint alors en polyphonie, et ils poursuivent ensemble dans un duo parfait :

— … accrochant follement aux herbes des haillons

D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,

Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons. »

— Décidément, on n’est rien devant un poème de Rimbaud ! dit Fauves, ajoutant : Aurélie et moi en raffolons, et nous en lisons souvent, à deux, à haute voix. Les gens qui aiment Rimbaud sont faits pour s’entendre, cher monsieur.

À mieux considérer son visiteur, avec sa mèche fougueuse, Beaufort trouve qu’il lui rappelle le jeune Arthur à dix-sept ans, sur le seul portrait connu d’Étienne Carjat. Malgré son sens inné de l’insolence, Fauves dégage quelque chose de fragile et le charme pur d’une beauté qui hystérise ses groupies de tous âges. Ses yeux bleu intense ont pu laisser croire un temps qu’il portait des lentilles de couleur, quand ce n’était que le bleu de la baie d’Alexandrie où il est né.

Fauves est un paradoxe, tout, et le contraire à la fois, comme il en est de sa voix douce, suave, qui envoûte doucement quand il entame ses mélodies, puis décontenance brusquement de ses aigus puissants à la Freddy Mercury. Son lyrisme a rapidement conquis la Méditerranée, puis tout ce que la France compte de déracinés, pour gagner insensiblement l’Europe, des Scandinaves aux Espagnols, des Écossais aux Grecs, jusqu’à éclore soudain et enflammer d’un seul coup la vitrine mondiale du Web. Sa musique s’inspire de sa culture d’enfance, des mélopées orientales, de la mélancolie d’islam, de la plainte chrétienne des coptes, identifiant la guitare distordante à la souffrance d’Égypte. « Mes chants de vie et de chair, de rage et de révolte, comme il aime à dire, mes sons venus du ventre, doivent faire vibrer tous les ventres, sous tous les cieux. » Ni raï, ni rap, ni rock, ni jazz, ni pop mais un peu de tout cela, cette musique inqualifiable, c’est du Fauves. De ce Fauves qui a embrasé la place Tahrir par son chant de liberté. Aurélie Montbron était présente et en a rapporté un moment fort pour Match :

Sous un halo brûlant de lumière, depuis un podium dressé entre les insurgés et la force publique, isolé d’une barrière hérissée de policiers en armes, Fauves, insaisissable, se donnait aux révoltés. Mi-homme mi-animal, le corps tendu, bandé comme un arc, il lançait en saccades sa musique pulpeuse et sensuelle. Ses envolées puissantes, ses vibrations à vif avaient attiré des houles déferlantes dont les smartphones et les caméras s’épuisaient. Jusqu’à ce que le concert finisse. Il salua avec une grâce de danseur, quand soudain des manifestants tombèrent sous les balles. Idole de tous les camps, nul ne le prenait pour cible. Il haranguait pour ramener le calme, et criait son appel à la nuit des hommes pour qu’elle passe enfin au jour…

Beaufort demeure délibérément silencieux et observe Fauves qui capte son regard, comme il le fait de tous les regards. Des yeux des autres, il se nourrit, prenant la pose avec jouissance. Beaufort n’est dupe de rien. Quand on a reçu dans son bureau les Stones, Stevie Wonder, les Daft Punk et d’autres parmi les plus grands, on est aguerri. Ces signes de fatuité commencent même à l’agacer. Aurélie sent l’air se tendre. Elle s’assied ostensiblement face à Michel, gracieuse et ravissante, croise, décroise les jambes, le fixe et lui sourit avec insistance pour ramener son attention à elle. Fauves perçoit le jeu et s’interpose, comme s’il voulait empêcher ces deux-là de se voir, d’échanger le moindre signe. Il revient au-devant, s’avance jusqu’à toucher la table de Beaufort, et reste debout, pour conserver son ascendant :

« Un éléphant a sauté dans ma sacoche, cher monsieur », lance-t-il. Il marque une pause pour apprécier l’effet produit sur son interlocuteur resté stoïque, qui se demande si le chanteur a consommé quelques substances avant la rencontre. « J’étais gamin et l’ai gardé là, contre moi, pour le protéger. Ne croyez pas qu’il s’agisse d’une peluche, non, d’un éléphant, un vrai, bien vivant. Il cohabitait en moi avec des crocodiles du Nil, des hyènes, des chimpanzés, des bonobos, des renards, des lynx, des chacals, des panthères, des lions, des tigres, des guépards, des caracals, des servals… Avec eux, je galopais à cru vers la mer Rouge et le Sinaï, à travers le désert et jusqu’aux montagnes. Tel un chevalier, je menais ma meute, et toutes les bêtes me suivaient. Parfois Noé dans mon Arche d’enfance, lui qui avait compris le premier qu’il fallait les protéger, parfois Nemrod arraché aux remous de l’Euphrate par la Panthère, d’autres fois Romulus ou Remus sauvés par la Louve palatine. Elles existaient nombreuses les bêtes, monsieur Beaufort, des multitudes. En témoigne la pierre des bas-reliefs des colonnes et des temples qui les conservent gravées à jamais pour nous rappeler que les animaux nous ont précédés sur terre, et combien ils sont importants dans la vie quotidienne des hommes depuis la nuit des temps. Aujourd’hui certaines espèces n’existent presque plus, ou plus du tout pour d’autres, détruites par la sauvagerie humaine. Détruit leur habitat ! Détruits les nids de leurs proies pour les affamer ! Chassés pour leur fourrure, assassinés pour leurs défenses ! Et l’on utilise leurs organes en médecine pour nous soigner, bien égoïstes et oublieux que nous sommes ! Si je m’appelle Fauves, monsieur Beaufort, c’est pour leur rendre hommage, les rappeler à l’esprit de ceux qui les détruisent. Fauves au pluriel, parce que je suis pluriel moi-même à travers tous les fauves que je porte en moi et représente, tous les fauves à la fois, avec la force des uns, la férocité des autres, leur fragilité et leurs craintes aussi. Je rugis leur rage à la face des humains, et rugirai encore et toujours leur mémoire, pour briser l’instinct sauvage des hommes. »

Un peu étourdi par tant d’exaltation, Beaufort ne cherche pas à interrompre le monologue et attend de savoir où il le mènera. Il garde volontairement le silence, sachant combien le manque de réaction est embarrassant pour celui qui parle. Nulle envie de faciliter la tâche de son interlocuteur. Et il y a Aurélie. Fauves joue sa partition un peu par rapport à elle, autant que Beaufort le fait par son mutisme. Elle ne cesse de l’observer avec insistance quand son compagnon s’écarte, emporté par ses élans oratoires. Assis derrière son bureau, Michel a le sentiment qu’elle lui adresse des signes discrets, l’impression qu’elle lui fait « non » de la tête, de temps à autre. Il ose des coups d’œil vers elle et revient à Fauves. De ce combat de coqs qui sortira vainqueur aux yeux de la jeune femme ?

« Les animaux m’ont donné leur force, leur vigueur, leur puissance, leur instinct et leur intelligence, car ils sont intelligents, monsieur Beaufort. Ils savent aimer, comme certains hommes ne le savent plus. Aimer leur maître qui les nourrit, c’est la norme chez les animaux domestiques, on le sait. Or les animaux prétendument sauvages aiment aussi. Ils aiment leurs congénères, et même des bêtes de tout autre espèce. Dans les parcs animaliers, on voit souvent les hommes singer les singes, leurs ancêtres, oubliant qu’ils se singent eux-mêmes. Ils devraient plutôt réfléchir à la condition animale, et à ce qu’elle a de commun avec la condition humaine. Laissez-moi vous dire cette histoire qui s’est déroulée au zoo de Twycross, en Angleterre. »

Le va-et-vient des regards entre Aurélie et Michel se poursuit. Ce n’est décidément plus une simple impression : elle veut lui dire quelque chose, lui montrer son désaccord peut-être. Fauves se penche alors vers Beaufort pour saisir davantage son attention, pour qu’il l’écoute avec tout l’intérêt qu’il exige. Il déplace une lampe sur le bureau, écarte quelques dossiers, sa parole ne pouvant souffrir de désordre. Il se penche ensuite et glisse à Beaufort, tel un secret, sa fameuse histoire qu’il a gardée jusque-là pour le tenir en haleine. Ses effets et ses gestes ne trompent personne. Beaufort attend la suite, et Fauves enchaîne, comme en confidence :

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